Part 10
--Dame! fit Tallantire, d’un ton pensif. Ils n’ont pas perdu de temps. Pour moi, il me semble que je n’ai qu’à galoper au fort Ziar, et y prendre ce que je pourrai d’hommes afin de placer des piquets dans les villages de la plaine, s’il n’est pas trop tard. C’est Tommy Dodd qui commande le fort Ziar, je crois. Nous pouvons compter sur Ferris et Hugonin pour donner une leçon à ces bandits du canal, et... Non, nous ne pouvons pas faire garder ostensiblement le trésor par le chef de la police. Pour vous, retournez au canal. Je vais télégraphier à Bullows de s’en venir à Jumala avec une forte garde de police s’asseoir sur la caisse. Non pas qu’ils y toucheraient, mais cela fait bien dans le tableau.
--J’... j’... j’insiste pour savoir ce dont il s’agit, fit la voix du commissaire-délégué, lequel, au bout de quelques instants, avait suivi les deux interlocuteurs.
--Oh! dit Curbar, qui, faisant partie de la police, ne pouvait comprendre que quinze années d’éducation dussent, en principe, faire d’un Bengali un fils de la Grande Bretagne. On s’est battu sur la frontière, et il y a des tas de gens tués. On va se battre encore, et il y aura encore des tas de gens tués.
--Pourquoi?
--Parce que les quelques millions d’habitants qui grouillent dans ce district ne sont pas précisément vos amis, et croient que sous votre bénigne autorité ils vont pouvoir se payer du bon temps. M’est avis que vous feriez bien de prendre vos dispositions. Je n’agis, vous le savez, que suivant vos ordres. Que conseillez-vous?
--Je... je vous prends tous à témoin que je n’ai pas encore assumé la charge du district, balbutia le nouveau commissaire-délégué, non plus à la façon des «Anglais plus anglais».
--Ah! je le croyais. Eh bien, comme je le disais, Tallantire, votre plan est le bon. Exécutez-le. Voulez-vous une escorte?
--Non, rien qu’un cheval convenable. Mais, dites-moi, pour ce qui est de télégraphier au quartier général?
--J’imagine, à la couleur de ses joues, que votre officier supérieur va expédier avant la fin de la soirée quelques télégrammes qui ne seront pas dans une musette. Qu’on le laisse faire, et la moitié des troupes de la province va nous arriver pour voir ce qu’il y a. Allons, filez, et prenez garde à vous--les Khusru Kheyl décousent de bas en haut, rappelez-le-vous. Hé, là! Mir Khan, donne à Tallantire Sahib le meilleur des chevaux, et dis à cinq hommes d’accompagner à cheval le commissaire-délégué sahib bahadour[32] jusqu’à Jumala. Il y a de la presse.
[32] _Bahadour_ est un titre additionnel (et ici moqueur) à celui de _sahib_.
Il y en avait; et ce n’était pas en se cramponnant à la bride d’un homme de la police et en lui demandant le chemin le plus court, tout à fait le plus court, pour retourner à Jumala, que Debendra Nath Dé activait les choses. Or, l’originalité est fatale au Bengali. Debendra Nath eût dû rester avec son frère, lequel suivit jusqu’à Jumala la ligne du chemin de fer sans s’en écarter, en rendant grâce à des dieux totalement inconnus à la plus catholique des universités, de n’avoir point encore assumé la charge du district, et de pouvoir, en outre--heureuse ressource d’une race fertile!--tomber malade.
Et je suis désolé de dire que lorsqu’il atteignit le but de sa course, deux policiers indigènes, non dépourvus d’un certain esprit de facétie vulgaire, et qui venaient de conférer ensemble tout en pilant du poivre sur leurs selles, arrangèrent une petite mise en scène pour le distraire. Cela consista d’abord à entrer l’un après l’autre dans sa chambre afin de lui donner de sinistres détails de guerre, lui montrer le grossissement de tribus diaboliques et altérées de sang, et l’incendie des villes. Ce fut presque aussi drôle, dirent ces chenapans, que de galoper aux côtés de Curbar après les fuyards afghans. Chacune de ces histoires tint celui qui les écoutait, à l’œuvre une demi-heure durant sur des télégrammes que le sac de Delhi eût à peine justifiés. A tout pouvoir capable de disposer d’une baïonnette ou de mettre en lieu sûr un homme mort de peur, Grish Chunder Dé adressa un appel télégraphique. Il était seul, ses collaborateurs avaient fui, et c’était pure vérité qu’il n’avait pas encore pris la charge du district. Les télégrammes eussent-ils été expédiés, qu’il eût pu se passer beaucoup de choses; mais, comme le seul télégraphiste de Jumala était allé se coucher, et que le chef de gare, après un coup d’œil à ce formidable tas de papiers, découvrit que les règlements de chemin de fer interdisaient la transmission des messages impériaux, les agents de police Ram Singh et Nihal Singh ne virent rien à faire d’autre que de rouler le tout en forme d’oreiller, et très confortablement s’endormirent dessus.
Tallantire enfonça ses éperons dans le ventre d’un fougueux étalon pie, aux yeux bleu faïence, et se mit en devoir de franchir les quarante milles de chevauchée qui le séparaient du fort Ziar. Connaissant son district comme sa poche, il ne perdit pas de temps à chercher les raccourcis, et piqua droit à travers le riche pâturage jusqu’au gué où Orde était mort et avait été enterré. Le sol poudreux étouffait le bruit des sabots de son cheval, la lune projetait devant lui son ombre, comme un lutin inquiet, et le lourd serein le trempait jusqu’aux os. L’un après l’autre il dépassa le coteau, la broussaille dont il sentait la brosse sous le ventre du cheval, la route non empierrée où le feuillage en mèche de fouet des tamaris lui flagellait le front; puis ce furent les surfaces illimitées de plaine fourrée de graminées et mouchetée de bétail assoupi, et encore le désert et encore le coteau; et maintenant, l’étalon pie peinait dans le sable épais du gué de l’Indus. Tallantire n’eut conscience d’aucune pensée distincte jusqu’au moment où le nez du bac indolent atterrit sur la rive opposée, et où son cheval fit un écart à la vue de la pierre blanche qui recouvrait la tombe d’Orde. Alors il se découvrit, et cria de façon à se faire entendre du mort: «Ils remuent, mon vieux! Souhaite-moi de la chance.» Dès le premier frisson de l’aurore il frappait à l’aide d’un étrier à la porte du fort Ziar, où cinquante sabres de ce régiment déguenillé, les Beshaklis du Bélouchistan, étaient censés garder les intérêts de Sa Majesté le long de quelques centaines de milles de frontière. Le fort en question se trouvait commandé par un sous-lieutenant, lequel, issu de l’ancienne famille des Derouletts, répondait, cela va sans dire, au nom de Tommy Dodd[33]. Tallantire le trouva affublé d’un vêtement de peau de mouton, secoué de fièvre comme un tremble, et en train d’essayer de lire l’état des indisponibles de l’infirmier indigène.
[33] C’est une coutume, plus ou moins bizarre, en Angleterre, d’affubler les gens de sobriquets, et particulièrement de changer le nom des personnes qui portent un nom connu. On retrouve cette coutume dans nos villages de Bretagne, où il est difficile de trouver l’habitant sous son véritable nom. (N. D. T.)
--Comment, vous voilà, à votre tour! dit-il. Ma foi, nous sommes tous malades, ici, et je ne crois pas être en mesure de mettre trente hommes à cheval; mais nous ne de... de... demandons pas mieux. Écoutez, quel effet cela vous fait-il, d’un piège ou d’un mensonge?
Il jeta à Tallantire un bout de papier sur lequel on avait laborieusement écrit en gurmukhi ratatiné: «Nous ne pouvons retenir les jeunes chevaux. Ils prendront leur pâture après le coucher de la lune dans les quatre villages de frontière situés à la sortie de la passe de Jagai la nuit prochaine.» Puis, en anglais, d’une écriture courante: «Your sincere friend[34].»
[34] Votre bien dévoué.
--Bon zigue! fit Tallantire. Cela, c’est l’œuvre de Khoda Dad Khan, je vois. C’est la seule bribe d’anglais qu’il ait jamais pu se fourrer dans la tête, et il en est prodigieusement fier. Il travaille contre le Mullah Aveugle dans un intérêt personnel, le jeune traître!
--Je ne connais rien à la politique des Khusru Kheyl, mais, si vous êtes satisfait, je le suis. On a lancé cela par-dessus la porte, la nuit dernière; et j’ai pensé que nous pourrions peut-être nous secouer un peu et voir ce qui en était. Oh! nous y sommes de notre fièvre, ici, il n’y a pas d’erreur! S’agit-il, selon vous, d’une grosse affaire?
Tallantire lui expliqua le cas brièvement, pendant que Tommy Dodd tour à tour sifflait et tremblait la fièvre. Ce jour-là, il le consacra à la stratégie et à rendre le courage aux invalides, jusqu’à ce qu’on eût sous la main, à la tombée du jour, quarante-deux cavaliers, exténués, minés et le poil en désordre, que Tommy Dodd contempla avec orgueil, et auxquels il s’adressa en ces termes:
--Mes garçons! Si vous mourez, vous irez en enfer. Donc, arrangez-vous pour rester en vie. Mais, si vous allez en enfer, cet endroit-là ne saurait être plus chaud que cet endroit-ci, et l’on ne nous dit pas que là-bas nous devions souffrir de la fièvre. En conséquence, n’ayez pas peur de mourir. Maintenant, foutez-moi le camp!
Sur quoi ils se prirent à rire, et s’en allèrent.
V
Ce n’est pas de si tôt que les Khusru Kheyl oublieront leur attaque de nuit contre les villages des plaines. Le Mullah avait promis une victoire facile et un butin illimité; mais voici que des cavaliers de la reine s’étaient levés tout armés de la terre même, sabrant, massacrant, piétinant le monde à la lueur des étoiles, au point que nul ne savait où se retourner, et que tous, craignant de s’être mis une armée sur les bras, regagnèrent au plus vite leurs montagnes. Dans la panique de la fuite, c’est aux blessures occasionnées par le coup de boutoir du couteau afghan qu’on vit le plus d’hommes succomber, et davantage encore au feu de carabines tirées à longue portée. Là-dessus l’on entendit crier à la trahison; et, lorsqu’ils atteignirent l’abri de leurs sommets, ils avaient laissé en bas, dans les plaines, avec quelque quarante morts et soixante blessés, toute leur confiance dans le Mullah Aveugle. Ils vociférèrent, jurèrent et discutèrent autour des feux, tandis que les femmes pleuraient sur ceux qu’on avait perdus, et que le Mullah maudissait en cris perçants ceux qui étaient revenus.
Alors Khoda Dad Khan, éloquent et frais dispos, attendu qu’il n’avait pris nulle part au combat, se leva pour mettre à profit l’occasion. Il montra que c’était au Mullah Aveugle que la tribu devait d’un bout à l’autre son infortune présente, au Mullah Aveugle qui avait menti sur toute la ligne et dont la langue les avait poussés dans un piège. C’était sans doute une insulte qu’un Bengali, le fils d’un Bengali, se permît d’administrer la frontière; mais cet événement n’annonçait pas, comme le Mullah le prétendait, une ère de licence et de pillage; et l’inexplicable folie des Anglais ne les empêchait aucunement de garder leurs «marches». Au contraire, la tribu, jouée et déconfite, allait, juste au moment où la provision de vivres était fort bas, se voir mettre le blocus et interdire tout commerce avec l’Hindoustan, jusqu’à ce qu’elle eût envoyé des gages de bonne conduite, payé la compensation du trouble occasionné, et l’argent du sang au taux de trente-six livres anglaises par tête pour chaque villageois qu’elle eût pu égorger. «Et vous savez que ces chiens des plaines vont prêter serment que nous en avons tué des douzaines. Le Mullah va-t-il payer les amendes, ou faut-il que nous vendions nos fusils?» Un sourd grondement courut autour des feux. «Or, considérant que tout cela est l’œuvre du Mullah, et que nous n’y avons rien gagné que les promesses du paradis, il me vient à la pensée que nous autres, du Khusru Kheyl, nous avons besoin d’un temple où prier. Nous nous trouvons affaiblis, et, désormais, comment oserons-nous passer sur la frontière du Madar Kheyl, ainsi que nous en avions coutume, pour nous agenouiller sur la tombe de Pir Sajji? Les gens du Madar tomberont sur nous, et fort justement. Mais notre Mullah est un saint homme. Il a aidé quarante d’entre nous à entrer cette nuit en paradis. Qu’il accompagne en conséquence son troupeau, et nous élèverons au-dessus de son corps un dôme tout en tuiles bleues de Mooltan, et ferons brûler des lampes à ses pieds chaque vendredi soir. Ce sera un saint; nous aurons un temple, et nos femmes y prieront pour que de la semence nouvelle vienne remplir les vides de nos effectifs de combat. Qu’en dites-vous?»
Un méchant ricanement accueillit la proposition, suivi bientôt du doux _ouîpe, ouîpe_ de couteaux que l’on tire de la gaîne. C’était une excellente idée, et elle satisfit à un besoin que depuis longtemps éprouvait la tribu. Le Mullah sauta sur ses pieds, dardant ses prunelles flétries sur la mort dégaînée qu’il ne pouvait voir, et appelant sur la tribu les malédictions de Dieu et de Mahomet. Alors commença tout autour des feux, et les entrelaçant, une partie de colin-maillard que Khuruk Shah, le poète de la tribu, a chantée en vers qui ne sauraient périr.
De la pointe du couteau ils lui chatouillèrent gentiment l’aisselle. Il sauta de côté avec un cri aigu, mais pour sentir le froid d’une lame lui passer légèrement sur la nuque, ou la crosse d’un flingot lui frictionner la barbe. Il appela ses partisans à son aide, mais la plupart d’entre eux gisaient morts dans les plaines, attendu que Khoda Dad Khan avait pris quelque peu la peine d’arranger leur décès. Certains lui décrivirent les merveilles du temple qu’ils élèveraient, et les petits enfants, battant des mains, criaient: «Sauve-toi, Mullah, sauve-toi! Il y a un homme derrière toi!» A la fin, lorsque le jeu commençait à languir, le frère de Khoda Dad Khan lui plongea un couteau entre les côtes. «Me voici donc, dit Khoda Dad Khan avec une simplicité charmante, le chef des Khusru Kheyl!» Il n’y eut personne pour le contredire; et tous, les membres raides et endoloris, s’en allèrent céder au sommeil.
Dans la plaine au-dessous, Tommy Dodd était en train de discourir sur les beautés d’une charge de cavalerie la nuit, et Tallantire, courbé sur sa selle, haletait, presque hors de lui, parce qu’il avait, pendue au poignet, une épée éclaboussée du sang des Khusru Kheyl, la tribu qu’Orde avait si bien tenue en laisse. Un soldat radjpoute ayant fait remarquer que l’oreille droite de l’étalon pie avait été tranchée à la racine par quelque aveugle coup de sabre de son cavalier maladroit, Tallantire, cédant tout à la fois, se prit à rire et sangloter jusqu’au moment où Tommy Dodd le fit se coucher et se reposer.
--Il nous faut attendre par ici jusqu’au matin, dit-il. J’ai télégraphié au colonel, au moment où nous partions, d’envoyer un escadron de Beshaklis derrière nous. Il sera tout de même furieux après moi, parce que j’aurai accaparé la petite fête. En tout cas, ces gueux de la montagne ne causeront plus d’ennui.
--Alors, dites aux Beshaklis d’aller voir ce qui est arrivé à Curbar sur le canal. Il nous faut faire la patrouille sur toute la ligne de la frontière. Vous êtes tout à fait sûr, Tommy, que cette... cette saleté-là... ce n’était que l’oreille de l’étalon pie?
--Oh, tout à fait sûr, repartit Tommy. Vous avez même manqué de lui couper la tête. Moi qui vous parle, je vous ai vu quand nous nous jetions dans la mêlée. Dormez, mon vieux.
Sur le coup de midi, arrivèrent deux escadrons de Beshaklis, ainsi qu’une bande d’officiers furieux réclamant le conseil de guerre pour le camarade Tommy Dodd, qui avait «gâté le picnic»; et il leur fallut galoper à travers le pays jusqu’aux travaux du canal, où Ferris, Curbar et Hugonin étaient en train de faire un discours aux coolies frappés de terreur, sur l’énormité qu’il y aurait à abandonner le bon travail et le gros salaire simplement parce qu’une demi-douzaine de leurs camarades avaient passé de vie à trépas. L’aspect d’une troupe de Beshaklis raffermit une confiance hésitante, et ceux des Khusru Kheyl que poursuivit la police, eurent la joie quelque peu amère de voir la berge du canal bourdonner de vie comme d’habitude, tandis que tels des leurs, qui s’étaient réfugiés dans les cours d’eau desséchés et les ravins, s’en faisaient chasser par les cavaliers. Au coucher du soleil commença la patrouille impitoyable de la frontière par la police et la cavalerie, un peu comme l’éternelle course à cheval des cowboys autour du bétail turbulent.
* * * * *
--Maintenant, dit Khoda Dad Khan, en désignant une ligne de feux qui scintillaient dans la vallée, vous pouvez voir à quel point change l’ancien ordre de choses. Après leur cavalerie vont venir ces diables de petits canons qu’ils arrivent à remorquer jusqu’au sommet des montagnes, et, autant que je sais, jusqu’aux nuages, quand nous couronnons les montagnes. Si le conseil de tribu le juge bon, j’irai trouver Tallantire Sahib--qui m’aime--afin de voir si je peux empêcher tout au moins le blocus. Parlerai-je pour la tribu?
--Oui-da; parle pour la tribu au nom de Dieu. Comme ces maudits feux clignent de l’œil! Les Anglais envoient-ils leur cavalerie par le télégraphe--ou est-ce là l’œuvre du Bengali?
Comme Khoda Dad Khan descendait de la montagne, il se trouva retardé par la rencontre d’un homme de la tribu serré de près, et dut, après une entrevue avec lui, retourner en hâte sur ses pas chercher soi-disant quelque chose qu’il avait oublié. Puis, se livrant aux deux cavaliers qui avaient poursuivi son ami, il leur demanda de l’escorter jusqu’auprès de Tallantire Sahib, alors avec Bullows à Jumala. La frontière était sauve, et le moment d’en fournir les explications écrites était venu.
--Dieu merci! dit Bullows, que les ennuis sont arrivés tout de suite. Nous ne pouvons pas naturellement coucher tout du long sur le papier les véritables motifs, mais toute l’Inde comprendra. Et une bonne et courte insurrection vaut mieux que cinq années d’administration impuissante en deçà de la frontière. Cela coûte moins cher. Grish Chunder Dé a fait un rapport disant qu’il est malade, et on l’a réintégré dans sa province sans la moindre réprimande. Il a insisté fortement sur ce fait qu’il n’avait pas encore assumé la charge du district.
--Naturellement, repartit Tallantire avec amertume. Et maintenant, qu’est-ce que je suis censé avoir fait de travers?
--Oh, on vous dira que vous avez excédé tous vos pouvoirs, et que vous eussiez dû rendre compte par des rapports, écrivasser, donner votre avis durant trois semaines, jusqu’à ce que les Khusru Kheyl pussent vraiment descendre en force. Mais je ne pense pas que les autorités osent faire des embarras à cet égard. Elles ont reçu leur leçon. Avez-vous vu la version de Curbar sur l’affaire? Il ne sait pas écrire un rapport, mais il sait dire la vérité.
--A quoi sert la vérité? Il ferait mieux de déchirer le rapport. Tout cela me fait mal au cœur. C’était si parfaitement inutile, sauf que cela nous a débarrassés de ce Babou.
Sur ces entrefaites entra, le front haut, Khoda Dad Khan, un filet à fourrage rebondi à la main, et les deux cavaliers derrière lui.
--Puissiez-vous ne jamais ressentir de fatigue, dit-il tout guilleret. Eh bien, sahibs, pour un bon combat, c’en fut un, et la mère de Naïm Shah reste votre débitrice, Tallantire Sahib. Un joli coup de sabre, me dit-on, à travers la mâchoire, l’habit ouaté, et jusqu’à la clavicule. Bravo! Mais je parle pour la tribu. Il y a eu une faute de commise--une grande faute. Tu sais que moi et les miens, Tallantire Sahib, nous tenons le serment que nous avons fait à Orde Sahib sur les berges de l’Indus.
--Comme un Afghan tient son couteau--affilé d’un côté, émoussé de l’autre, repartit Tallantire.
--Le coup n’en porte alors que mieux. Mais je parle la vérité de Dieu. Donc, le Mullah Aveugle menait les jeunes gens du bout de sa langue, et déclarait qu’il n’y avait plus de loi de frontière, puisqu’on avait envoyé un Bengali; et que nous n’avions nul besoin de craindre les Anglais. Sur quoi ils descendirent venger cette insulte et se livrer au pillage. Vous savez ce qui arriva, et le rôle que j’assumai. Or, une centaine d’entre nous sont tués ou blessés, et nous sommes tous honteux et fâchés, et ne désirons plus de guerre. D’ailleurs, pour que vous puissiez mieux nous écouter, nous avons coupé la tête au Mullah Aveugle, dont les mauvais conseils nous avaient menés à faire des bêtises. Je l’apporte pour preuve. (Et il jeta la tête sur le plancher.) Il ne vous causera plus d’ennui, car c’est moi qui suis le chef, maintenant, et de la sorte je m’asseois à une place plus haute aux audiences. Cependant, toute médaille a son revers. Ce fut une autre faute. Un des hommes trouva cette noire brute de Bengali, à cause de qui vint tout cet ennui, errant à califourchon sur un cheval, et pleurant. A la pensée qu’il avait coûté la vie à beaucoup de braves, Alla Dad Khan, que, si vous y tenez, j’abattrai demain d’un coup de feu, lui fit sauter la tête, et je vous l’apporte afin que vous puissiez l’enterrer. Voyez, personne n’a pris les lunettes, quoiqu’elles fussent en or!
Lentement roula aux pieds de Tallantire la tête tondue d’un gentleman bengali à lunettes, yeux ouverts, bouche ouverte--la Terreur incarnée. Bullows se baissa.
--Encore une amende du sang, et une grosse, Khoda Dad Khan, car c’est la tête, celle-ci, de Debendra Nath, le frère de l’homme en question. Le Babou est depuis longtemps à l’abri; il n’y a que les imbéciles du Khusru Kheyl pour être encore à l’apprendre.
--Eh bien, peu m’importe la charogne. C’est de viande fraîche, moi, que je me nourris. Le sire était sous nos montagnes, à demander la route de Jumala; et Alla Dad Khan lui a montré la route de la Géhenne, lui qui n’est, comme tu dis, qu’un imbécile. Reste maintenant ce que le gouvernement va nous faire. Pour ce qui est du blocus...
--Qui es-tu, marchand de carne, tonna Tallantire, pour parler de termes et de traités? Hors d’ici, et retourne à tes montagnes--va, et attends-y, le ventre vide, qu’il plaise au gouvernement d’appeler les tiens au châtiment--enfants et imbéciles tout à la fois que vous êtes! Comptez vos morts, et tenez-vous tranquilles. Restez assurés que le gouvernement vous enverra un _homme_!
--Oui, repartit Khoda Dad Khan, car nous aussi sommes des hommes.
Et, tout en regardant Tallantire entre les deux yeux, il ajouta:
--Et par Dieu, sahib, puisses-tu être cet homme-là!
LE NAVIRE QUI S’Y RETROUVE