Le renard

Chapter 8

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Pour Isengrin et Brun, ils n'étaient pas à leur aise; ils virent avec déplaisir la fuite des deux accusateurs. Le roi dit: «S'il y a encore d'autres personnes qui aient des griefs, qu'elles viennent! nous les entendrons. Hier, il y en avait tant qui criaient; voici l'accusé, où sont-ils?» Reineke dit: «Il en est toujours ainsi; on accuse celui-ci et celui-là; et, lorsqu'ils se présentent, on se tient chez soi. Ces deux traîtres, la corneille et le lapin, auraient bien voulu m'humilier et me nuire; mais je leur pardonne; à peine je parais, ils se ravisent et s'enfuient. Comme je les ai confondus! vous voyez combien il est dangereux de prêter l'oreille aux calomniateurs de vos serviteurs qui sont éloignés. Ils faussent la loi et sont l'horreur des bons. Pour moi, cela me touche peu, c'est pour les autres que je le déplore.

--Écoute-moi, dit le roi, traître que tu es! Dis, qui t'a poussé à tuer si misérablement le fidèle Lampe, mon courrier ordinaire? Ne t'avais-je pas tout pardonné, quelque grands qu'eussent été tes crimes? Tu as reçu de mes mains la besace et le bâton de pèlerin; ainsi équipé, tu devais partir pour Rome et la terre sainte; je ne t'ai rien refusé et j'espérais que tu t'amenderais. Maintenant, pour commencer, tu as tué Lampe; puis tu fais de Bellyn un messager qui m'apporte sa tête dans la besace et me dit devant tout le monde qu'il m'apporte des lettres que vous avez écrites ensemble, et que c'est lui qui a tout conseillé, et je trouve dans la besace la tête du pauvre Lampe, ni plus ni moins. C'est un défi que vous m'avez jeté. J'ai gardé Bellyn en otage; il a perdu la vie; c'est à ton tour maintenant.» Reineke dit: «Qu'entends-je?... Lampe est-il mort? et ne dois-je plus voir Bellyn? Que vais-je donc devenir? Oh! pourquoi ne suis-je pas mort! Hélas! avec eux je perds le plus grand des trésors! car je vous envoyais par eux des joyaux, les plus beaux qu'il y ait au monde. Qui aurait jamais cru que le bélier tuerait Lampe et vous volerait ces trésors? Il faut donc se défier même où personne ne soupçonnerait des ruses et des dangers.»

Dans sa colère, le roi n'entendit pas tout ce que Reineke avait dit. Il se retira dans son appartement sans avoir saisi clairement ses dernières paroles; il était résolu à le punir de mort. Il trouva justement dans son appartement la reine avec dame Rückenau; la guenon était particulièrement chère au roi et à la reine; cette circonstance ne devait pas nuire à Reineke. Elle était instruite, sage et éloquente; partout où elle paraissait, elle faisait grand effet et recevait de grands honneurs. Elle remarqua la colère du roi et lui parla ainsi: «Sire, quand vous daignez me prêter l'oreille sur ma prière, vous ne vous en êtes jamais repenti, et, quand vous êtes courroucé, vous me pardonnez d'oser vous dire une parole de clémence. Veuillez donc m'entendre encore aujourd'hui, quoiqu'il s'agisse de quelqu'un de ma famille. Qui peut donc renier les siens? Reineke, malgré tout, est mon parent, et, si je dois avouer ce que je pense de sa conduite, j'ai la meilleure opinion de sa cause, puisqu'il se présente devant la justice. Son père, que votre père a comblé de faveur, a eu aussi beaucoup à souffrir des mauvaises langues et des calomniateurs. Mais il les a toujours confondus. Aussitôt qu'on approfondissait l'affaire, tout s'éclaircissait: ses envieux lui faisaient un crime même de ses services. C'est ainsi qu'il a toujours joui à la cour de plus de considération que Brun et qu'Isengrin: car il serait à désirer pour ces derniers qu'ils eussent su écarter aussi tous les griefs dont on les charge si souvent; mais ils n'entendent pas grand'chose à la loi, à en juger par leurs conseils et par leurs actions.»

Le roi lui répliqua: «Comment pouvez-vous être étonnée que j'en veuille à Reineke, ce brigand, qui vient de tuer Lampe, de séduire Bellyn, et qui, avec plus d'audace que jamais, nie tout et ose se vanter d'être un honnête et fidèle serviteur, tandis que tous ensemble l'accusent, avec des preuves qui ne sont que trop claires, d'avoir méprisé mon sauf-conduit et d'avoir pillé, volé tout le pays et mis à mort mes sujets? Non, je ne le souffrirai pas plus longtemps.» La guenon lui répliqua: «Certes, il n'est pas donné à tout le monde d'agir et de conseiller avec prudence en pareil cas, et celui qui réussit mérite toute confiance; mais les envieux cherchent à lui nuire secrètement; puis, quand ils sont en nombre, ils paraissent au grand jour. C'est ce qui est arrivé plus d'une fois à Reineke; mais ils n'effaceront pas le souvenir des sages conseils qu'il vous a donnés, lorsque tout le monde se taisait. Vous rappelez-vous (il n'y a pas longtemps de cela) quand l'homme et le serpent se présentèrent devant vous et que personne ne savait comment arranger ce procès? Reineke y parvint; et vous l'en avez complimenté devant tout le monde.»

Le roi répondit après un moment de réflexion: «Je me rappelle bien cette affaire, mais j'en ai oublié les détails; elle était embrouillée, il me semble. Si vous la savez encore, contez-la-moi, cela me fera plaisir.»

Et la guenon dit: «Puisque le roi l'ordonne, j'obéis. Il y a juste deux ans, un serpent comparut devant vous, sire, en se plaignant amèrement qu'un paysan ne voulait pas lui rendre justice, quoiqu'il eût été condamné déjà en deux instances. Il amena le paysan devant votre cour de justice et exposa l'affaire avec beaucoup de vivacité: le serpent, en voulant passer à travers une haie, s'était pris dans un lacet qui y était tendu; le noeud se resserra et le serpent allait y périr, lorsque, par bonheur pour lui, un voyageur vint à passer; dans sa détresse il lui cria: «Prends pitié de moi, délivre-moi, je t'en supplie!» L'homme lui dit: «Je veux bien te délivrer, car tu me fais pitié; mais jure-moi auparavant de ne pas me faire de mal.» Le serpent ne demanda pas mieux, jura par ce qu'il y a de plus sacré de ne faire aucun mal à son libérateur, et l'homme le dégagea. Ils marchèrent ensemble un bout de chemin; le serpent commença à souffrir de la faim, il se jeta sur l'homme et voulut le dévorer; le malheureux ne lui échappa qu'à grand'peine. «Voilà donc mon salaire et la reconnaissance que j'ai méritée, s'écria l'homme. N'as-tu donc pas juré par ce qu'il y a de plus sacré?» Le serpent lui dit: «Ce n'est pas ma faute; c'est la faim qui m'y pousse; nécessité n'a pas de loi, je suis dans mon droit.» L'homme lui répliqua: «Épargne-moi jusqu'à ce que nous arrivions auprès de gens qui nous jugeront impartialement.» Et le serpent dit: «Je patienterai jusque-là.» Ils continuèrent leur chemin et trouvèrent de l'autre côté de l'eau le corbeau Tirebourse avec son fils. Le serpent les appela et leur dit: «Venez et écoutez!» Le corbeau écouta gravement l'affaire et décida sur-le-champ qu'il fallait manger l'homme; il espérait en attraper un morceau. Le serpent ne se sentit pas de joie: «J'ai gagné, dit-il, personne n'a rien à y redire.--Non, répliqua l'homme, je n'ai pas entièrement perdu: est-ce à un brigand à me condamner à mort? est-ce à un seul à décider? J'en appelle suivant la procédure; portons l'affaire devant un tribunal de quatre ou de dix personnes.--Allons,» dit le serpent. Ils allèrent, rencontrèrent le loup et l'ours, et tous se réunirent. L'homme avait tout à craindre; car il y avait quelque danger à se trouver un contre cinq et avec de pareils personnages; car il avait autour de lui le serpent, le loup, l'ours et les deux corbeaux. Il avait assez peur; car le loup et l'ours ne furent pas longtemps sans rendre ainsi leur jugement: «Le serpent peut tuer l'homme; la faim ne reconnaît pas la loi: la nécessité délie de tout serment.» Le voyageur fut dans une grande détresse; car ils en voulaient tous à sa vie. Le serpent avec un sifflement horrible se jeta sur lui en lui lançant son venin; le pauvre homme l'esquiva avec terreur. «C'est une grande injustice que tu commets, lui cria-t-il; qui est-ce qui t'a rendu maître de ma vie?--Tu l'as entendu, répliqua le serpent, les juges en ont décidé deux fois et deux fois tu as perdu.» L'homme répondit: «Ce sont des voleurs et des assassins; je ne les reconnais pas pour juges. Allons trouver le roi; quelle que soit sa décision, je l'accepte; je serai bien malheureux, si je perds encore, mais je m'y soumettrai.» L'ours et le loup lui dirent en raillant: «Tu n'as qu'à essayer, le serpent gagnera, il ne demande pas mieux.» Car ils pensaient que tous les seigneurs de la cour jugeraient comme eux et ils reprirent gaiement leur chemin avec le voyageur. Ils comparurent tous devant vous, le serpent, le loup, l'ours et les deux corbeaux. Le loup comparut même en trois personnes; il avait pris avec lui ses deux enfants, l'un Ventrevide et l'autre l'Insatiable. Ces deux derniers donnaient fort à faire à l'homme; ils étaient venus pour prendre aussi leur part, car ils sont très-gloutons, et alors ils hurlèrent devant vous avec une grossièreté si insupportable, que vous fites chasser de la cour ces deux lourdauds.

«L'homme en appela à Votre Majesté; il raconta comment le serpent avait voulu le tuer, malgré le bienfait rendu et son serment qu'il oubliait. Il implorait protection: de son côté, le serpent ne niait rien; il ne faisait valoir que la nécessité toute-puissante de la faim, qui ne connaît pas de loi. Sire, votre embarras était grand; l'affaire vous semblait bien épineuse et bien difficile à décider en bonne justice, car il paraissait dur de condamner l'homme, qui s'était montré bon et secourable; mais, d'un autre côté, vous pensiez à la faim si terrible. Vous convoquâtes votre conseil. L'opinion de la plupart n'était pas favorable à l'homme; car ils pensaient prendre leur part du festin du serpent. Votre Majesté fit mander Reineke; car tous les autres parlaient beaucoup sans pouvoir vider le procès selon le droit. Reineke vint, et se fit rendre compte de l'affaire; c'est à lui que vous remîtes le jugement à prononcer et sa décision devait être sans appel. Reineke dit après une réflexion: «Je trouve, avant tout, nécessaire de visiter les lieux, et, quand je verrai le serpent pris au lacet comme l'a trouvé le paysan, alors je prononcerai le jugement.» On lia donc le serpent dans la haie à la même place. Reineke dit alors: «Les voilà donc tous les deux dans l'état où ils se trouvaient avant le procès et aucun des deux n'a gagné ni perdu; maintenant la justice va se montrer d'elle-même. Car, si l'homme le veut, il peut encore délivrer le serpent; sinon, il n'a qu'à le laisser; quant à lui, il est libre de continuer son chemin et d'aller à ses affaires. Comme le serpent s'est montré ingrat et perfide, l'homme est bien libre dans son choix. Cela me paraît la véritable justice; que celui qui en sait une meilleure nous le dise.» Ce jugement plut alors à tout le monde, à vous, sire, et à vos conseillers; le paysan vous remercia et chacun vanta la sagesse de Reineke, la reine toute la première. On remit bien des choses sur le tapis à ce sujet; on dit qu'Isengrin et Brun convenaient mieux à la guerre; qu'ils étaient craints au loin; qu'ils aimaient à se trouver au pillage; qu'ils étaient grands, forts et vaillants; on ne pouvait pas le nier; mais qu'au conseil ils manquaient souvent de la prudence nécessaire: car ils ont l'habitude de se fier à leur force; une fois en campagne, quand il faut se mettre à l'oeuvre, tout cloche furieusement. On ne peut pas être plus vaillant qu'ils ne le sont à la maison: à l'armée, ils aiment beaucoup à rester en embuscade. Quand il s'agit de frapper fort, ils sont aussi bons que d'autres. Les loups et les ours ruinent le pays; peu leur importe à qui est la maison que la flamme dévore, pourvu qu'ils se chauffent au brasier; ils ne prennent pitié de personne, pourvu que leurs gosiers se remplissent. Ils avalent les oeufs et en laissent les coquilles aux pauvres diables, et ils croient avoir partagé en honnêtes gens. Reineke, au contraire, est sage et de bon conseil, ainsi que toute sa famille, et, s'il a péché, sire, c'est qu'il est de chair et d'os. Mais jamais un autre ne vous conseillera aussi bien. Pardonnez-lui donc, je vous en prie.»

Le roi lui répondit: «Cela mérite réflexion. L'affaire se passa comme vous venez de le raconter, le serpent fut puni. Mais Reineke n'en demeure pas moins au fond un fripon incorrigible. Si l'on contracte un traité d'alliance avec lui, on est toujours sa dupe à la fin; car il se tire d'affaire avec tant de ruse! qui peut lui tenir tête? Le loup, l'ours, le chat, le lapin et la corneille ne sont pas de force. Il finit toujours par les jouer. Il ôte à l'un l'oreille, à l'autre l'oeil, au troisième la vie; vraiment, je ne sais pas comment vous pouvez parler en faveur de ce méchant et prendre sa cause en main.

--Sire, répliqua la guenon, je ne peux pas le cacher; il est de race noble et sa famille est nombreuse, veuillez le considérer.»

Le roi se leva alors et quitta l'appartement de la reine; toute la cour était réunie et l'attendait; il vit autour de lui les plus proches parents de Reineke qui étaient venus en grand nombre pour protéger leur cousin; il serait difficile d'en faire le dénombrement. Il considéra toute cette grande famille d'un côté, et, de l'autre, les ennemis de Reineke: la cour semblait partagée en deux camps.

Le roi dit alors: «Écoute-moi, Reineke! peux-tu te laver des crimes que tu as commis en tuant, avec l'aide de Bellyn, mon fidèle Lampe et en m'envoyant sa tête dans la besace, comme si c'était des lettres? Vous l'avez fait pour m'insulter; j'ai déjà puni Bellyn; le même sort t'attend.

--Malheur à moi! s'écria Reineke. Pourquoi ne suis-je pas mort! Écoutez-moi, et qu'il en soit ce que vous voudrez: si je suis coupable, tuez-moi sur-le-champ, aussi bien je ne pourrai jamais sortir de peine et de détresse; je suis un homme perdu. Car ce traître de Bellyn m'a ravi les plus grands trésors que jamais un mortel ait vus. Hélas! ils coûtent la vie à Lampe! Je les avais confiés à tous deux, mais Bellyn s'est emparé de tous ces joyaux. Encore, si on pouvait les retrouver à force de recherches! mais, je le crains, personne ne les trouvera; ils resteront perdus à jamais!»

La guenon répliqua. «Pourquoi désespérer? S'ils sont sur la terre, tout espoir n'est pas perdu. Nous chercherons du soir au matin et nous interrogerons avec soin prêtres et laïques; mais dites-nous comment étaient ces trésors?»

Reineke dit: «Ils étaient si précieux, que nous ne les retrouverons jamais; celui qui les possède les gardera certainement. Comme dame Ermeline va se désoler à cette nouvelle! Elle ne me le pardonnera jamais; car elle m'avait conseillé de leur confier ces précieux joyaux. Maintenant, on m'accable de faussetés et l'on m'accuse; mais je maintiens mon droit; j'attends mon jugement, et, si je suis absous, je voyagerai par tous pays pour retrouver ces trésors, quand je devrais y perdre la vie!»

DIXIÈME CHANT.

«Ô mon roi! ajouta l'astucieux orateur, permettez-moi, noble prince, de raconter à mes amis quels cadeaux précieux je vous avais destinés; quoique vous ne les ayez pas reçus, mon intention n'en était pas moins louable.

--Dis-le, répondit le roi; mais sois bref.

--Hélas! vous allez tout savoir, dit Reineke d'un air triste. Le premier de ces joyaux précieux était une bague; je la remis à Bellyn, qui devait la donner au roi. Cette bague était d'une structure fantastique; elle était en or fin et digne de briller dans le trésor de mon roi. À l'intérieur, du côté qui touchait au doigt, étaient gravées des lettres entrelacées; c'étaient trois mots hébreux d'une signification toute particulière. Personne n'aurait pu les expliquer dans nos pays. Maître Abryon de Trèves lui seul avait pu les lire. C'est un juif fort instruit qui sait toutes les langues que l'on parle, du Poitou jusqu'au Luxembourg; et ce juif a une science toute spéciale des herbes et des pierres. Lorsque je lui montrai cette bague, il me dit: «Bien des choses précieuses sont cachées là-dessous. Les trois noms gravés ont été apportés du paradis par Seth le Pieux, lorsqu'il cherchait l'huile de miséricorde; et celui qui porte cette bague au doigt est à l'abri de tout danger; rien ne peut le blesser, ni tonnerre, ni éclairs, ni magie.» Le maître ajouta qu'il avait lu qu'avec cette bague on ne gelait pas par le froid le plus horrible et qu'on atteignait une tranquille vieillesse. La bague avait pour chaton une pierre précieuse; c'était une escarboucle qui brillait la nuit et montrait clairement les objets. Cette pierre avait mainte vertu: elle guérissait les malades; celui qui la touchait se sentait libre de toute peine, de toute détresse; il n'y avait que la mort qui ne se laissât pas charmer. Le maître me révéla, en outre, les autres vertus de cette pierre. Celui qui la possède voyage heureusement par tous pays; il n'a rien à craindre de l'eau et du feu; il ne peut être ni pris ni trahi, et il échappe toujours au pouvoir de son ennemi: il n'a qu'à regarder cette pierre à jeun, un jour de bataille, et il terrassera ses ennemis par centaines; la vertu de cette pierre neutralise l'effet du poison et de tous les sucs nuisibles. Elle détruit également la haine et ceux qui n'aimaient pas auparavant le possesseur de la bague sentent leurs coeurs se changer en peu d'instants. Qui pourrait compter toutes les vertus de cette pierre que j'avais trouvée dans le trésor de mon père, et que je voulais envoyer au roi? Car je n'étais pas digne d'une bague aussi précieuse; je le savais très-bien. Elle doit appartenir, me disais-je, à celui qui est le plus grand de tous; notre bien-être ne repose que sur lui; et j'espérais garder ses jours de tout mal.

«Bellyn devait, en outre, porter aussi à la reine un peigne et un miroir pour me rappeler à son souvenir. Je les avais pris dans le temps au trésor de mon père pour les avoir avec moi; il n'y a pas sur terre de plus belle oeuvre d'art! Oh! combien de fois ma femme essaya-t-elle de les avoir! elle ne demandait pas autre chose de toutes les richesses de la terre; et, malgré ses prières et ses reproches, elle ne put jamais les obtenir. Mais j'envoyai alors le peigne et le miroir en bonne justice à la reine, ma très-gracieuse souveraine, qui m'a toujours comblé de bienfaits et préservé de tout malheur; souvent elle a dit un petit mot en ma faveur; elle est noble, de haute naissance; elle est parée de toutes les vertus et l'ancienneté de sa race se voit dans ses paroles et dans ses actions. Elle était digne du peigne et du miroir. Malheureusement, elle ne les a pas vus; ils sont perdus pour jamais. Maintenant parlons du peigne. L'artiste l'avait fait d'os de panthère, les restes de cette noble créature qui demeure entre l'Inde et le paradis; toutes sortes de couleurs parent sa robe, qui répand de doux parfums partout où elle va. C'est pourquoi tous les animaux aiment tant la suivre à la piste; car ils respirent la santé dans ce parfum; ils le sentent et le reconnaissent tous. C'était donc avec ces os de panthère que ce beau peigne avait été artistement fabriqué; il était brillant comme de l'argent, d'une blancheur et d'une pureté inexprimable, et l'odeur du peigne était plus parfumée que la cannelle et que l'oeillet. Quand la panthère meurt, cette bonne odeur se répand dans tous ses os, s'y fixe et les empêche de se corrompre; elle chasse toute épidémie et neutralise tout poison. En outre, sur le dos du peigne, on voyait les plus délicieuses figurines en relief entremêlées d'arabesques d'or et de lapis-lazuli. Dans le centre, l'artiste avait représenté l'histoire de Pâris le Troyen, le jour où, près d'une fontaine, il vit devant lui trois déesses qu'on nommait Pallas, Junon et Vénus. Elles se disputèrent longtemps à qui posséderait la pomme d'or qui leur avait appartenu jusqu'à présent à toutes les trois. Enfin, elles se comparèrent et Pâris devait donner la pomme à la plus belle, qui seule devait la posséder. Et le jeune berger les regardait tout en réfléchissant. Junon lui disait: «Si je reçois la pomme, si tu me reconnais pour la plus belle, tu seras le plus riche des hommes.» Pallas répliquait: «Songes-y bien; donne-moi la pomme et tu deviendras le mortel le plus puissant; ton nom seul fera trembler amis et ennemis.» Vénus dit: «À quoi bon la puissance? à quoi bon les trésors? ton père n'est-il pas le roi Priam? tes frères, Hector et les autres, ne sont-ils pas riches et puissants sur la terre? Troie n'est-elle pas protégée par son armée et n'avez-vous pas soumis le pays tout autour et des peuples lointains? Si tu veux me proclamer la plus belle et m'adjuger la pomme, je te donnerai le plus magnifique trésor qu'il y ait sur la terre. Ce trésor, c'est la plus belle de toutes les femmes. Vertueuse, noble et sage, qui pourrait la louer dignement? Donne-moi la pomme et tu posséderas l'épouse du roi grec, la belle Hélène, le trésor des trésors.» Et Pâris lui donna la pomme et la proclama la plus belle. En revanche, elle l'aida à enlever la belle reine, la femme de Ménélas, qui devint la sienne à Troie. Voilà l'histoire qui était en relief au milieu du peigne, et tout autour il y avait des écussons remplis de devises artistement écrites; on n'avait qu'à les lire et on comprenait toute la fable.