Le renard

Chapter 3

Chapter 33,643 wordsPublic domain

C'est ainsi qu'il partit pour le château de Malpertuis; il y trouva Reineke avec sa femme et ses enfants; et il lui dit: «Mon oncle Reineke, je vous salue! Vous êtes un homme savant, sage, prudent: et nous sommes tous étonnés de vous voir mépriser, je dirai même bafouer l'injonction du roi. Ne vous semble-t-il pas qu'il est temps d'en finir? Les plaintes et les mauvais bruits ne font que grandir de tous côtés. Je vous le conseille, venez à la cour avec moi, sans plus de délais. Beaucoup, beaucoup de griefs ont été portés devant le roi; aujourd'hui, l'on vous invite à paraître pour la troisième fois; si vous ne venez pas, vous serez condamné. Alors, le roi, à la tête de ses vassaux, viendra vous assiéger dans votre fort de Malpertuis; et vous périrez, corps et biens, vous, votre femme et vos enfants. Vous n'échapperez pas au roi; c'est pourquoi, faites ce qu'il y a de mieux à faire, venez avec moi à la cour! Vous ne manquerez pas de détours pleins de ruses; ils sont déjà prêts et vous vous sauverez; car déjà plus d'une fois, aux assises de la justice, vous avez eu à passer par des épreuves plus difficiles et toujours vous vous en êtes tiré heureusement en confondant vos ennemis.» Tel fut le discours de Grimbert, et telle fut la réponse de Reineke: «Mon neveu, vous avez raison de me conseiller de me rendre à la cour pour me défendre moi-même. J'espère que le roi m'accordera ma grâce; il sait combien je lui suis utile; mais il sait aussi combien je suis détesté des autres par cela même. Sans moi, la cour ne peut pas exister. Et, quand j'aurais fait dix fois plus de mal, je sais très-bien qu'aussitôt que je puis regarder le roi entre les yeux et lui parler, toute sa colère s'évanouira. Car il y en a beaucoup qui accompagnent le roi et viennent s'asseoir dans son conseil, mais cela le touche médiocrement: à eux tous, ils ne font rien qui vaille; tandis que partout où je suis, à quelque cour que ce soit, c'est mon avis qui l'emporte; car, lorsque le roi et les seigneurs se rassemblent pour trouver un expédient habile dans les affaires épineuses, c'est toujours Reineke qui doit le trouver. C'est ce que beaucoup d'entre eux ne peuvent me pardonner; ce sont ceux-là que j'ai à redouter: car ils ont juré ma mort, et justement les plus acharnés sont à la cour maintenant. Il y en a plus de dix et des plus puissants. Comment pourrais-je leur résister, seul? Voilà la cause de mon retard. N'importe! je trouve qu'il vaut mieux aller à la cour avec vous pour me défendre; cela me fera plus d'honneur que de précipiter ma femme et mes enfants dans un abîme de maux par tous ces délais; nous serions tous perdus. Car le roi est trop puissant pour moi, et, quoi qu'il arrive, il me faut obéir quand il l'ordonne... Peut-être pourrons-nous essayer d'entrer en arrangement avec nos ennemis.»

Reineke ajouta ensuite: «Dame Ermeline, prenez soin des enfants; je vous les recommande: surtout le plus jeune, Reinhart; il a les dents si bien rangées dans sa petite gueule! ce sera tout le portrait de son père, et Rossel, le petit coquin, que j'aime autant que l'autre. Oh! régalez bien les enfants pendant mon absence, je vous saurai gré à mon retour, s'il est heureux, d'avoir suivi mes recommandations.»

C'est ainsi qu'il partit, accompagné de Grimbert, laissant dame Ermeline avec ses deux fils sans autre adieu. Dame Renard en fut affligée.

Ils avaient déjà fait un bout de chemin, lorsque Reineke dit à Grimbert: «Mon très-cher neveu et très-digne ami, je dois vous avouer que je tremble d'effroi! Je ne puis me soustraire à l'horrible pensée que je marche réellement à la mort! Je vois devant moi tous les péchés que j'ai commis. Ah! vous ne sauriez croire toute l'inquiétude que j'en ressens. Confessez-moi, il n'y a pas d'autre prêtre dans le voisinage; quand j'aurai soulagé mon coeur, je paraîtrai plus facilement devant mon roi.»

Grimbert dit: «Renoncez d'abord au vol, au brigandage, à la trahison, à vos ruses habituelles; sans cela, la confession ne vous servira de rien.--Je le sais, répliqua Reineke; maintenant, commençons et écoutez-moi avez recueillement _Confiteor tibi, pater et mater_, que j'ai fait bien des tours à la loutre, au chat et à maint autre; je le confesse et j'en ferai pénitence.--Parlez français, dit le blaireau, si vous voulez que je vous comprenne.» Reineke dit: «J'ai péché, comment pourrais-je le nier? contre toutes les bêtes vivantes. Mon oncle l'ours, je l'ai pris dans un arbre; il y a laissé sa peau; il a été assommé de coups. Hinzé, je l'ai mené à la chasse aux souris; mais, pris au piège, il eut grandement à souffrir, et il y a perdu un oeil. Henning se plaint avec raison de ce que je lui ai volé ses enfants, grands et petits, et que j'ai pris plaisir à les dévorer. Je n'ai pas même épargné le roi, et j'ai eu l'audace de lui jouer plus d'un tour, à lui et à la reine elle-même; elle le découvrira plus tard. Je dois confesser, en outre, que j'ai déshonoré bien volontairement Isengrin le loup; je n'aurais pas le temps de tout dire. C'est ainsi que je l'ai toujours nommé mon oncle, en badinant, et nous ne sommes nullement parents. Une fois, il y a de cela bientôt six ans, il vint me voir au couvent d'Elkmar, où je demeurais. Il venait me demander ma protection, car il songeait à se faire moine. Il pensait que ce serait un bon métier pour lui. Il se mit à tirer la cloche; le carillon le ravit; en conséquence, je lui liai les pattes de devant avec la corde de la cloche; il se laissa faire et, debout, se mit à tirer la corde avec bonheur: on eût dit un apprenti sonneur. Mais cet art devait peu lui réussir; il continua ainsi à sonner à tort et à travers. Les gens se précipitèrent de tous côtés vers le couvent, croyant qu'un grand malheur était arrivé; ils trouvèrent en arrivant le loup dans sa posture, et, avant qu'il eût pu leur expliquer qu'il voulait embrasser l'état ecclésiastique, il fut presque assommé par la foule. Cependant l'imbécile n'abandonna pas son projet. Il me pria de lui faire une tonsure convenable; et je lui brûlai si bien les poils sur la tête, que toute la peau ne fut plus qu'une croûte. C'est ainsi que maintes fois je l'ai exposé aux coups et aux bourrades avec force infamies.»

«Pour continuer ma confession, je m'accuse d'avoir souvent visité dame Girmonde en public et en secret. J'aurais dû ne pas le faire. Plût à Dieu que cela ne fût jamais arrivé! Car toute sa vie elle ne se lavera pas de cette tache. Voilà toute ma confession, tout ce que je peux me rappeler et qui pesait sur ma conscience. Donnez-moi l'absolution, je vous en prie; j'accomplirai humblement toute pénitence, si dure qu'elle soit, que vous m'imposerez.»

Grimbert savait ce qu'il y avait à faire en pareille circonstance: il coupa une baguette sur le bord de la route, et dit: «Mon oncle, frappez-vous trois fois sur le dos avec cette baguette, puis placez-la par terre comme je vous le montrerai, et vous sauterez trois fois par-dessus; ensuite, baisez humblement la baguette et montrez-vous obéissant. Telle est la pénitence que je vous impose. Je vous absous de tous vos péchés, vous exempte de tout châtiment et vous pardonne tout au nom du Seigneur, quelque grands qu'aient été vos péchés.»

Lorsque Reineke eut accompli volontairement sa pénitence, Grimbert lui dit: «Prouvez, par de bonnes oeuvres, mon oncle, que vous vous êtes amendé; lisez les psaumes, fréquentez assidûment les églises et jeûnez les jours prescrits; montrez le chemin à qui vous le demande, aimez à faire l'aumône et promettez-moi de quitter votre mauvaise vie, de renoncer au vol, au brigandage, à la trahison et aux embûches. De cette façon, soyez-en sûr, vous rentrerez en grâce.»

Reineke dit: «Je le ferai; je vous le jure!» Et la confession fut finie.

Ils continuèrent leur voyage; le pieux Grimbert et son pénitent passèrent par une riche plaine, et aperçurent bientôt sur leur droite un couvent. Il appartenait à des nonnes qui servaient le Seigneur, soir et matin, et nourrissaient dans leur cour force poules et poulets, avec maints beaux chapons, qui sortaient parfois pour chercher leur nourriture hors de l'enclos. Reineke avait l'habitude de les visiter. Il dit à Grimbert: «Notre plus court chemin est de passer près du mur.» Mais le rusé pensait aux poulets qui avaient pris la clef des champs. Il y conduit son confesseur et s'approche des poulets; alors le drôle se mit à rouler des yeux pleins de convoitise; par-dessus tout, un coq jeune et gras qui marchait derrière les autres, lui donnait dans l'oeil: il ne le perd pas de vue un instant, il bondit et le frappe par derrière. Les plumes volent déjà.

Mais Grimbert, indigné, lui reproche cette rechute honteuse: «Est-ce ainsi que vous vous conduisez, malheureux oncle? Et voulez-vous retomber dans vos péchés pour un poulet, à peine au sortir de la confession? Voilà un beau repentir!» Et Reineke dit: «J'ai pourtant commis ce péché en pensée, ô mon cher neveu! Priez Dieu qu'il me le pardonne encore! Je ne le ferai plus jamais, et j'y renonce volontiers.» Leur chemin les conduisait tout autour du couvent; ils eurent à passer sur un petit pont, et Reineke se retournait pour regarder encore les poulets. C'est en vain qu'il se contraignait; si on lui avait coupé la tête, elle aurait d'elle-même volé vers les poulets; telle était la violence de ses désirs. Grimbert le vit et lui criait: «Malheureux oncle, où égarez-vous vos yeux? Vraiment, vous êtes un affreux glouton!» Reineke répondit: «Vous avez tort, mon neveu; ne vous pressez pas tant, et ne troublez pas mes prières. Laissez-moi dire un _Pater noster_ pour l'âme des poulets et des oies que j'ai volés en si grand nombre à ces saintes femmes de nonnes!» Grimbert se tut, et Reineke le renard ne détourna pas les yeux des poulets aussi longtemps qu'il put les voir. Enfin, les deux voyageurs retombèrent sur la grande route et s'approchèrent de la cour. Mais, lorsque Reineke aperçut le donjon du roi, il tomba dans une profonde tristesse, car il était gravement inculpé.

QUATRIÈME CHANT.

Lorsqu'on apprit à la cour l'arrivée de Reineke, petits et grands, tous accoururent pour le voir; bien peu étaient disposés en sa faveur; presque tous avaient à se plaindre; mais Reineke eut l'air de s'en inquiéter fort peu; du moins, il n'en laissa rien paraître au moment où, avec Grimbert le blaireau, il monta l'avenue du château, hardiment et avec aisance. Il fit son entrée fièrement et tranquillement, comme s'il eût été le fils du roi et à l'abri de toute accusation. Même quand il parut devant Noble, le roi, au milieu des seigneurs, il sut garder une attitude pleine de calme.

«Sire et très-gracieux seigneur, se mit-il à dire, vous êtes grand et noble, le premier en dignité et en honneur; je vous supplie d'entendre ma défense en ce jour. Jamais Votre Majesté n'a trouvé un plus fidèle serviteur que moi, je le soutiens hautement. C'est à cause de cela que j'ai tant d'ennemis à cette cour; je perdrais votre amitié, si vous pouviez croire les mensonges de mes persécuteurs comme ils le voudraient; mais heureusement vous pèserez les raisons des deux parties, vous entendrez la défense comme l'accusation; et, si derrière moi ils ont tramé maints mensonges, je reste calme et je me dis: Le roi connaît ma fidélité, c'est elle qui m'attire cette persécution.

--Taisez-vous! répondit le roi; vos belles paroles et vos flatteries ne vous tireront pas d'affaire; votre crime est manifeste, et le châtiment vous réclame. Avez-vous observé la paix que j'ai proclamée parmi les animaux, et que vous aviez juré d'observer? Voilà le coq, à qui, lâche voleur que vous êtes, vous avez enlevé tous ses enfants, les uns après les autres. C'est ainsi que vous prouvez les sentiments que vous me portez lorsque vous foulez aux pieds mon autorité et que vous faites souffrir mes serviteurs? Le pauvre Hinzé a perdu sa santé! Combien faudra-t-il de temps à Brun pour guérir ses blessures? Mais je vous épargne le reste, car les accusateurs sont ici en foule; beaucoup de faits sont prouvés, vous échapperez difficilement.

--Est-ce là tout mon crime, très-gracieux seigneur? dit Reineke. Est-ce ma faute si Brun revient à la cour la tête tout en sang? Pourquoi a-t-il voulu manger le miel de Rustevyl? Et, si ces lourdauds de paysans sont venus pour l'attaquer, n'est-il pas assez fort pour se défendre? Ils l'ont couvert d'insultes et de coups; au lieu de se jeter à l'eau, n'aurait-il pas dû se venger comme un homme de coeur? Et Hinzé le chat, que j'ai reçu honorablement et traité suivant mes faibles moyens, pourquoi ne s'est-il pas abstenu, malgré tous mes conseils, de commettre un vol dans la maison du curé? S'il leur est arrivé malheur, ai-je mérité d'être puni, parce qu'ils ont agi comme des fous? En quoi cela touche-t-il votre couronne royale? Mais vous pouvez disposer de moi selon votre volonté, et, si claire que soit la chose, en décider selon votre bon plaisir, on bien ou en mal. À quelque sauce que vous me mettiez, que je sois aveuglé, pendu ou décapité, que votre volonté soit faite; nous sommes tous en votre pouvoir; vous nous avez tous sous la main; vous êtes fort et puissant; à quoi servirait au faible de se défendre? Si vous voulez me tuer, ce vous sera un bien mince profit; mais advienne que pourra, je suis à votre disposition.» Le bélier Bellyn dit alors: «Le moment est venu, commençons l'accusation.» Isengrin arrive avec ses parents, Hinzé le chat, Brun l'ours et une foule d'animaux: l'âne Boldevyn et Lampe le lièvre, Vackerlos le petit chien et Ryn le dogue, la chèvre Metké, Hermen le bouc et, de plus, l'écureuil, la belette et l'hermine. Le boeuf et le cheval ne manquaient pas non plus et avec eux les bêtes sauvages comme le cerf, le daim, le castor, la martre, le lapin et le sanglier; tous se pressaient en foule; Barthold la cigogne, Marckart le geai et Lutké la grue vinrent en volant; Tybké la cane, Alhéid l'oie et d'autres apportèrent leurs griefs; Henning le malheureux coq, avec le reste de ses enfants, se plaignit amèrement. Il vint enfin des myriades d'oiseaux et des quadrupèdes en foule. Qui pourrait en dire le nombre? Tous s'acharnèrent sur le renard en mettant ses méfaits au grand jour. Ils espéraient voir enfin son châtiment; ils se pressaient en foule devant le roi, en criant à qui mieux mieux, entassaient plaintes sur plaintes et mettaient en avant toutes sortes d'histoires, vieilles et récentes. Jamais à aucun jour de justice on n'avait vu tant de griefs s'amonceler devant le trône du roi. Reineke restait immobile et faisait face à tout. À la fin, il prit la parole, et sa défense élégante et facile coula de ses lèvres comme si c'eût été la pure vérité; il sut tout écarter et tout arranger.

À l'entendre, on s'émerveillait, on le croyait innocent, il avait même du droit de reste et beaucoup à se plaindre. Mais, en fin de compte, des hommes d'honneur et sincères se levèrent contre Reineke, témoignèrent contre lui et tous ses crimes furent clairs. C'en était fait! car le conseil du roi décida, à l'unanimité, que Reineke le renard méritait la mort. Il fut donc condamné à être pris, lié et conduit par le cou à la potence afin d'y expier ses crimes par une mort infamante.

Maintenant, Reineke lui-même regarda la partie comme perdue; son éloquence ne lui avait servi de rien. Le roi proclama lui-même le jugement. Lorsqu'on le saisit et qu'on l'entraîna, le criminel endurci eut devant les yeux sa misérable fin. Pendant qu'on exécutait ainsi la sentence qui frappait Reineke et que ses ennemis se dépêchaient de le conduire à la mort, ses amis étaient plongés dans la douleur et la stupéfaction. Le singe, le blaireau et maints autres de la parenté de Reineke entendirent avec peine le jugement et en furent plus désolés qu'on ne l'eût pu croire; car Reineke était un des premiers barons et il était maintenant dépossédé de tous ses honneurs, de toutes ses dignités, et condamné à une mort infamante. Combien un pareil spectacle devait révolter ses parents! Ils prirent tous congé du roi et quittèrent la cour jusqu'au dernier. Le roi fut fâché de voir partir tant de seigneurs. On vit alors combien Reineke avait de parents qui, mécontents de sa mort, se retirèrent de la cour. Et le roi dit à un de ses familiers: «Certainement Reineke est un méchant homme; mais on devrait considérer qu'il y a plusieurs de ses parents dont la cour ne peut pas se passer.»

Cependant Isengrin, Brun et Hinzé le chat étaient occupés autour du prisonnier. Ils voulaient se charger eux-mêmes d'infliger à leur ennemi le châtiment honteux que le roi avait ordonné; ils le conduisirent rapidement hors du palais et l'on voyait déjà la potence de loin.

Le chat, tout en colère, dit alors au loup: «Pensez bien, seigneur Isengrin, comme jadis Reineke mit tout en action pour voir notre frère à la potence et comme sa haine a réussi; ne l'entraîna-t-il pas jusque-là? Dépêchez-vous de payer cette dette. Et vous, seigneur Brun, songez qu'il vous a trahi d'une manière infâme; que, dans la cour de Rustevyl, il vous a perfidement livré à la fureur de la canaille, aux coups, aux blessures et, de plus, à la honte; car l'histoire en est connue partout. Faites attention et soutenez-vous! S'il nous échappait aujourd'hui, si son esprit et ses ruses pouvaient le délivrer, jamais nous ne retrouverions le jour de la vengeance. Dépêchons-nous donc et faisons-lui expier tout le mal qu'il nous a fait.» Isengrin dit: «À quoi bon tant de paroles? Donnez-moi vite une bonne corde; nous ne le ferons pas languir.»

C'est ainsi qu'ils traitaient le renard en marchant. Reineke les écoutait en silence; mais il leur dit à la fin: «Puisque vous me haïssez si cruellement et ne songez qu'à vous venger par ma mort, sachez que vous n'y réussirez pas. N'ai-je pas le droit de m'étonner? Hinzé s'en est bien tiré, quoique la corde fut bonne. Car il y est passé aussi lorsqu'il courait après les souris dans la maison du curé; il n'en sortit pas à son honneur. Mais vous, Isengrin et Brun, vous vous pressez bien de mettre votre oncle à mort; vous croyez donc que vous y parviendrez?»

Et le roi se leva, ainsi que tous les seigneurs de sa cour, pour assister à l'exécution; la reine, accompagnée de ses dames d'honneur, se joignit à la procession; derrière eux se précipitait la foule des pauvres et des riches; tous désiraient la mort de Reineke et voulaient y assister. Pendant ce temps-là, Isengrin parlait à ses parents et à ses amis; il les exhortait à serrer les rangs et à veiller sans relâche sur le renard; car ils craignaient toujours que le rusé prisonnier ne se sauvât. Le loup disait en particulier à sa femme: «Sur ta vie! ne le perds pas de vue; aide-nous à garder le scélérat! s'il s'échappait, nous serions tous couverts de honte.» Il disait à Brun: «Songez comme il vous a bafoué: c'est le moment de le payer avec usure. Hinzé grimpera au haut de la potence et y fixera la corde; vous le tiendrez; j'appliquerai l'échelle, et, dans quelques minutes, c'en sera fait de ce coquin!» Brun repartit: «Placez seulement l'échelle, je me charge de le tenir.»

«Voyez donc, disait Reineke, comme vous êtes pressés de faire mourir votre oncle! Ne devriez-vous pas plutôt le protéger et le défendre, prendre pitié de lui lorsqu'il est dans le malheur? Je vous demanderais bien grâce; mais à quoi cela me servirait-il? Isengrin me hait trop, puisqu'il ordonne à sa femme de me tenir et de m'empêcher de m'échapper. Si elle pensait au temps passé, elle ne songerait guère à me faire du mal. Mais, si mon heure est arrivée, je voudrais que tout fût bientôt fini. Mon père aussi eut de terribles moments à passer; mais cela ne dura pas longtemps; à sa mort, il n'était certes pas aussi entouré que moi ni accompagné de tant de monde. Mais, si vous vouliez prolonger mes jours, cela tournerait certainement à votre honte.--Entendez-vous, disait l'ours, avec quelle morgue parle ce scélérat? Allons, marchons! sa fin est arrivée.»

Reineke se disait avec angoisse: «Oh! si je pouvais, dans cette extrémité, inventer vite quelque stratagème heureux et nouveau pour que le roi me fît grâce de la vie et que mes ennemis, ces trois-là, fussent à jamais confondus! Songeons-y bien, et sauvons-nous à tout prix, car il s'agit de la potence; le cas est pressant: comment en sortir? Tous les maux tombent sur moi. Le roi est courroucé, mes amis sont loin et mes ennemis tout-puissants. Rarement, j'ai fait le bien; j'ai vraiment tenu peu de compte du pouvoir du roi et de l'intelligence de ses conseillers; j'ai beaucoup péché, et cependant j'espère voir changer mon sort. Si je puis seulement parvenir à prendre la parole, à coup sûr, ils ne me pendront pas; je ne perds pas toute espérance.»

Du haut de l'échelle, il se tourna vers le peuple et s'écria: «Je vois la mort devant mes yeux et je ne lui échapperai pas. Je vous prie seulement, vous tous qui m'écoutez, de m'accorder une petite grâce avant de quitter cette terre. J'aimerais à faire devant vous, en toute vérité et pour la dernière fois, l'aveu sincère de tout le mal que j'ai commis, afin que personne ne fût un jour puni de tel ou tel crime de mon fait, resté inconnu; je parerai ainsi à plus d'un mal avant de mourir et j'ose espérer que Dieu m'en tiendra compte dans sa miséricorde.»

Cette demande toucha beaucoup de monde; ils dirent entre eux: «Il demande bien peu de chose, et ce ne sera qu'un bref délai.» Sur leur prière, le roi le permit. Reineke se sentit le coeur un peu plus léger; il espéra une heureuse issue et, profitant sur-le-champ de la grâce qu'on lui accordait, il commença ainsi: