Le renard

Chapter 2

Chapter 23,806 wordsPublic domain

Cependant Brun se trouvait dans de terribles angoisses; le chêne l'étreignait plus fortement. Il avait beau s'agiter en hurlant de douleur, il n'y gagnait rien; il croyait n'en sortir jamais; c'est ce que pensait aussi Reineke et il s'en réjouissait. Lorsqu'il vit de loin s'avancer Rustevyl, il se mit à crier: «Brun, comment cela va-t-il? Modérez-vous à l'endroit du miel; dites-moi, le trouvez-vous bon? Voilà Rustevyl qui arrive et qui va vous offrir l'hospitalité; vous venez de dîner, il vous apporte le dessert: bon appétit!» Et Reineke s'en retourna à son château de Malpertuis. Lorsque Rustevyl arriva et vit l'ours, il courut bien vite appeler les paysans qui étaient encore réunis au cabaret. «Venez! leur cria-t-il; il y a un ours de pris dans ma cour, c'est la pure vérité!» Ils suivirent en courant; chacun fit diligence autant qu'il put. L'un prit une fourche, l'autre un râteau, le troisième une broche, le quatrième une pioche, et le cinquième était armé d'un pieu. Jusqu'au curé et au sacristain qui arrivèrent avec leur batterie de cuisine. La cuisinière du curé (elle s'appelait madame Yutt et savait préparer le gruau mieux que personne) ne resta pas en arrière, elle vint avec sa quenouille pour faire un mauvais parti au malheureux ours. Brun entendait, dans une détresse affreuse, le bruit croissant de ses ennemis qui approchaient. D'un effort désespéré, il arracha sa tête de la fente; mais il y laissa sa peau et ses poils jusqu'aux oreilles. Non, jamais, on n'a vu un animal plus à plaindre! le sang lui jaillit des oreilles. À quoi cela lui sert-il d'avoir délivré sa tête? ses pattes restent encore dans l'arbre; il les arrache vivement d'une secousse; il tombe sans connaissance: les griffes et la peau des pattes étaient restées dans l'étau de chêne. Hélas! cela ne ressemblait guère au doux miel dont Reineke lui avait donné l'espoir; le voyage ne lui avait guère réussi; c'était une triste expédition! Pour comble de malheur, sa barbe et ses pieds sont couverts de sang; il ne peut ni marcher, ni courir; et Rustevyl approche! Tous ceux qui sont venus avec lui tombent sur l'ours; ils ne songent qu'à le tuer. Le curé le frappe de loin avec un bâton très-long. La pauvre bête a beau se tourner à droite ou à gauche, ses ennemis le pressent, les uns avec des épieux, les autres avec des haches; le forgeron a apporté des marteaux et des tenailles; d'autres viennent avec des bêches et des boyaux; ils frappent, ils crient, ils frappent jusqu'à ce que l'ours roule de frayeur et de détresse dans sa propre ordure. Ils tombèrent tous dessus; nul ne resta en arrière. Le bancal Schloppe et Ludolf le canard furent les plus enragés; Gérold maniait le fléau avec ses doigts crochus; à ses côtés se tenait le gros Kuckelrei. Ce furent les deux qui frappèrent le plus. Abel Quack et madame Yutt aussi s'en donnèrent à coeur joie; Talké frappa l'ours avec sa botte. Il n'y eut pas que ceux que nous venons de nommer; car, hommes et femmes, tous y coururent: chacun en voulait à la vie de Brun. Kuckelrei poussait les plus hauts cris, il faisait l'important; car madame Villigétrude, qui demeure près de la porte, était sa mère (on le savait); quant à son père, il était inconnu. Pourtant les paysans croyaient que ce pouvait bien être Sander le Noir, le moissonneur, un fier compagnon (quand il était seul). Il y eut aussi maintes pierres jetées qui assaillirent de tous côtés l'infortuné Brun. Enfin, le frère de Rustevyl s'avança et asséna sur la tête de l'ours un si bon coup de bâton, qu'il en fut tout étourdi; pourtant la violence du coup le fit lever. Éperdu, il se précipita au milieu des femmes, qui se culbutèrent l'une sur l'autre, en criant. Quelques-unes même tombèrent dans la rivière: l'eau était profonde. Le curé se mit à crier: «Regardez! voilà madame Yutt la cuisinière qui disparaît là-bas avec sa pelisse, et sa quenouille est ici! Au secours, mes braves gens! je promets deux tonneaux de vin et indulgence plénière pour récompense à qui la sauvera.» Tous, croyant l'ours mort, se précipitèrent dans l'eau pour sauver les femmes; on en retira cinq au bord. Voyant ses ennemis ainsi occupés, Brun se glissa en rampant dans l'eau; ses atroces douleurs le faisaient hurler; il aimait mieux se noyer que d'être assommé de coups si ignominieux. Il n'avait jamais essayé de nager et il espérait en finir du coup avec la vie. Contre son attente, il se sentit nager et porter sans encombre par le courant. Tous les paysans le virent et s'écrièrent: «Ce sera pour nous une honte éternelle!» Ils étaient désolés et ils s'en prirent aux femmes: «Que ne restiez-vous à la maison! Regardez, il nage, il s'en va.» Ils revinrent dans la cour pour revoir le tronc de chêne et ils y trouvèrent encore la peau et les poils de la tête et des pieds; ils en rirent en disant: «Tu reviendras une autre fois, nous avons les oreilles en gage!» C'est ainsi qu'ils se moquaient de l'ours après lui avoir fait tant de mal, mais il était bien heureux d'en être quitte ainsi. Il maudissait les paysans qui l'avaient battu, se plaignait de la douleur qu'il ressentait aux pieds et aux oreilles; il maudissait Reineke, qui l'avait trahi. C'est dans ces pieuses pensées qu'il nageait, et la rivière, qui était rapide et grande, le porta en peu de temps près d'une lieue plus loin; là, il aborda et se mit à gémir: «Le soleil a-t-il jamais vu animal plus en détresse!» Et il ne croyait pas pouvoir passer la journée; il pensait mourir sur l'heure, et il s'écriait: «Ô Reineke! traître, perfide, créature sans foi!» et il pensait aux coups des paysans, il pensait au tronc de chêne et il maudissait les ruses de Reineke.

Pour le renard, lorsqu'il eut ainsi conduit son oncle à la recherche du miel, il se mit à courir après des poulets dont il connaissait le gîte. Il en attrapa un et s'enfuit en traînant son butin au bord de la rivière. Il se mit à le dévorer sans retard, se mit en quête d'autres aventures le long de la rivière, but une gorgée et se dit: «Que je suis donc content d'être débarrassé de ce lourdaud de Brun! Je parie que Rustevyl l'a régalé de coups de hache! L'ours m'a toujours été hostile, je lui ai rendu la monnaie de sa pièce. Je l'ai toujours appelé mon cher oncle; mais maintenant il est sans doute mort sur son chêne; j'en rirai toute ma vie! à présent, il ne pourra pas se plaindre, ni me nuire.» Et, comme il marchait, il jette les yeux plus bas et aperçoit l'ours, qui se roulait au bord de la rivière. Il fut tout contrit de le voir encore en vie. «Ah! Rustevyl, s'écria-t-il, misérable paresseux! lourdaud de paysan! c'est ainsi que tu dédaignes une proie aussi grasse et d'aussi bon goût, que plus d'un gourmand aurait payé bien cher et qu'on l'avait presque mise dans la main! Pourtant l'honnête Brun t'a laissé un gage de sa reconnaissance pour ton hospitalité.» Telles étaient ses pensées, lorsqu'il aperçut Brun triste, épuisé et sanglant. Enfin, il lui cria: «Mon cher oncle, est-ce vous que je retrouve? N'avez-vous rien oublié chez Rustevyl? Dites-le moi; je lui ferai savoir où vous avez laissé ce qui vous manque. Sans doute, vous lui avez volé bien du miel; ou bien l'auriez-vous payé? Comment cela s'est-il passé? Eh! seigneur, comme vous voilà arrangé! cela vous donne bien triste mine! Est-ce que le miel n'était pas bon? Il y en a encore à vendre au même prix! Mais dites-moi donc, mon oncle, à quel ordre de religieux vous êtes-vous affilié puisque vous portez maintenant une calotte rouge sur la tête? Êtes-vous donc devenu abbé? Le barbier qui a rasé votre tonsure vous a un peu coupé les oreilles; je le vois bien, vous avez perdu le toupet, la peau du visage et vos gants. Où diable les avez-vous laissés?» Telles étaient les railleries que Brun dut entendre coup sur coup et la douleur le rendait muet; il ne savait à quel saint se vouer. Pour ne pas en entendre davantage, il se traîna jusque dans l'eau et se laissa emporter par le courant jusque sur l'autre rive. Là, il s'étendit, malade et désespéré; et, se plaignant tout haut, il se disait: «Que ne suis-je mort! Je ne puis pas marcher et il me faut retourner à la cour, et me voilà retenu ici de la façon la plus ignominieuse par la perfidie de Reineke. Si je m'en tire jamais la vie sauve, je l'en ferai certainement repentir.» Pourtant il se releva, se traîna avec d'atroces douleurs pendant quatre jours et arriva enfin à la cour.

Lorsque le roi aperçut l'ours en si piteux état: «Grand Dieu! s'écria-t-il, est-ce Brun que je vois? Qui l'a maltraité ainsi?» Et Brun répondit: «Ce que vous voyez est lamentable, en effet; voilà dans quel état m'a mis l'infâme trahison de Reineke!» Alors le roi, tout en colère, dit: «Je tirerai une vengeance impitoyable de cet attentat. Un seigneur comme Brun serait ainsi joué par Reineke? Oui, je le jure, par mon honneur et par ma couronne, Reineke sera puni comme Brun a le droit de l'exiger. Si je ne tiens pas ma parole, je ne porte plus d'épée, j'en fais le serment!»

Le roi ordonne au conseil de se rassembler; il eut à discuter et à fixer sur le champ le châtiment de tant de crimes. Tous furent d'avis, en tant qu'il plairait au roi, qu'il fallait encore enjoindre à Reineke de comparaître pour se défendre contre ses accusateurs et que Hinzé le chat porterait sur-le-champ ce message à Reineke, à cause de sa souplesse et de sa prudence. Tel fut l'avis général.

Et le roi, entouré de ses pairs, dit à Hinzé: «Fais bien attention {~REPLACEMENT CHARACTER~} l'avis de ces seigneurs! Si Reineke se fait citer une troisième fois, lui et toute sa race s'en repentiront éternellement; s'il est sage, il viendra à temps. Pénètre-le bien de cette idée; il mépriserait tout autre messager; mais de toi il acceptera ce conseil.»

Hinzé répliqua: «Que cela tourne en bien ou en mal, une fois que je serai arrivé près de lui, comment dois-je m'y prendre? Ma foi, vous ferez ce que vous voudrez, mais je crois qu'il vaudrait mieux envoyer tout autre à ma place; je suis si petit! Brun l'ours, qui est si grand et si fort, n'a pas pu en venir à bout. Comment m'en tirerai-je? Oh! veuillez m'excuser.--Tu ne me persuades pas, répliqua le roi. Les petits hommes ont une ruse et une sagesse qu'on ne trouve souvent pas dans les plus grands. Si tu n'es pas un péril par la taille, tu as, en revanche, de la prudence et de l'esprit.»

Le chat obéit en disant: «Que votre volonté soit faite! Le voyage réussira si je vois un présage à main droite sur ma route.»

TROISIÈME CHANT.

Hinzé le chat avait déjà fait un bout de chemin, quand il aperçut de loin un merle: «Noble oiseau, lui cria-t-il, je te salue. Oh! dirige tes ailes vers moi et viens voler à ma droite!» L'oiseau vola et vint chanter sur un arbre à la gauche du chat. Hinzé en fut tout contrit; il y voyait un présage du malheur. Mais il se donna du courage comme on fait d'ordinaire. Il continua son chemin vers Malpertuis, où il trouva Reineke assis devant la maison; il le salua et lui dit: «Que Dieu vous accorde une heureuse soirée! Le roi vous menace de la peine capitale si vous refusez de m'accompagner à la cour; de plus, il vous fait dire de répondre à vos accusateurs, sous peine de voir toute votre famille en pâtir.» Reineke lui dit: «Soyez le bienvenu ici, mon très-cher neveu! Que le Seigneur vous bénisse selon mes souhaits!» Mais le traître n'en pensait pas un mot dans son coeur; il tramait de nouvelles ruses et songeait à renvoyer encore ce messager honteusement bafoué à la cour. Il appelait le chat toujours son neveu et lui disait: «Mon neveu, quelle nourriture préférez-vous? On dort mieux après dîner, je suis l'hôte aujourd'hui; demain matin, nous irons {~REPLACEMENT CHARACTER~} la cour tous les deux, cela s'arrange bien ainsi. Je ne connais aucun de mes pareils en qui j'aie plus de confiance que vous. Car ce glouton d'ours est venu à moi avec un air plein de morgue; il est fort et irritable, et pour beaucoup je n'aurais pas risqué le voyage avec lui. Mais maintenant, cela va sans dire, je suis heureux d'aller avec vous. Demain matin, nous partirons de bonne heure; je crois que c'est ce qu'il y a de mieux à faire.»

Hinzé repartit: «Il vaudrait mieux partir tout de suite pendant que nous y sommes. La lune brille sur la bruyère et les chemins sont secs. Reineke dit: «Il est dangereux de voyager de nuit. Il y a des gens qui vous saluent amicalement de jour, et, si l'on venait à les rencontrer dans les ténèbres, on s'en trouverait peut-être fort mal.» Alors Hinzé répliqua: «Mais apprenez-moi donc, mon neveu, ce que nous mangerons, si je reste ici?» Reineke dit: «Nous vivons pauvrement; mais, si vous restez, je vous offrirai des rayons de miel frais, je choisirai les plus dorés.--Je n'en mange jamais, répliqua le chat en grognant. Si vous n'avez rien à la maison, donnez-moi une souris! avec cela je suis parfaitement traité et vous pouvez garder votre miel pour les autres.--Aimez-vous donc tant les souris? dit Reineke. Si vous parlez sérieusement, je puis vous en procurer. Mon voisin le curé a dans sa cour une grange où il y a tant de souris, qu'on en remplirait des voitures; j'ai entendu le curé se plaindre d'en être ennuyé nuit et jour.» Sans y songer le chat s'écria: «Faites-moi le plaisir de me conduire où il y a tant de souris: car je les préfère à tout le gibier du monde.» Reineke dit: «Eh bien, vraiment, vous allez faire un fameux souper! Maintenant que je sais votre goût, ne perdons pas un instant.»

Hinzé le crut et le suivit; ils arrivèrent à la grange du curé. La muraille était de bauge; la veille, Reineke y avait fait un trou, et avait pris, pendant le sommeil du curé, le plus beau de ses poulets. Martinet, le neveu chéri du bon prêtre voulait en tirer vengeance; il avait adroitement préparé un noeud coulant devant l'ouverture. De cette façon il espérait se venger de la perte de son poulet sur le voleur, qui ne pouvait manquer de revenir. Reineke, qui s'était aperçu du manège, dit au chat: «Mon cher neveu, entrez hardiment par cette ouverture; je monterai la garde au dehors, pendant que vous chasserez aux souris; dans l'obscurité, vous en prendrez par douzaines. Ah! écoutez comme elles sifflent gaiement! comme elles babillent! Quand vous en aurez assez, vous n'avez qu'à revenir; vous me trouverez là. Il ne faut pas nous séparer ce soir; car, demain, nous partirons de bonne heure et nous abrégerons le chemin par de joyeux propos.--Croyez-vous, dit le chat, qu'on puisse entrer là en toute sûreté? car parfois les prêtres ont de la malice en tête.»

Alors le rusé renard répliqua: «Qui peut le savoir! Avez-vous peur? Alors nous nous en retournerons; ma femme vous recevra honorablement, elle vous fera un dîner agréable, et, si ce ne sont pas des souris, nous ne le mangerons pas moins de bon coeur.»

À ces mots ironiques de Reineke, Hinzé le chat sauta dans le trou et tomba dans le piège. Telle fut l'hospitalité que Reineke offrit à son hôte.

Lorsque Hinzé se sentit la corde au cou, il tressaillit; la peur le saisit; il se démena et bondit avec force: alors le noeud se rétrécit. Il appela Reineke d'une voix lamentable; mais lui l'écoutait à l'autre côté du trou et se réjouissait malignement; il lui glissa ces paroles dans l'ouverture: «Hinzé, comment trouvez-vous les souris? Elles sont engraissées, je crois. Si Martinet savait seulement que vous mangez de ce gibier, certainement il vous apporterait de la moutarde; c'est un enfant plein d'attentions. Est-ce que l'on chante ainsi à la cour pendant le dîner? Je n'aime pas cette musique. Si seulement Isengrin était dans ce trou pris au piège comme vous, il me payerait tout le mal qu'il m'a fait!» Et Reineke s'en alla.

Mais il ne s'en alla pas pour se livrer à ses voleries ordinaires; pour lui, l'adultère, le vol, le meurtre et la trahison n'étaient pas des péchés; et il s'était mis en tête une autre aventure. Il voulait visiter la belle Girmonde, dans une double intention. D'abord, il espérait apprendre d'elle ce dont Isengrin l'accusait; puis le scélérat voulait renouveler ses vieux péchés. Isengrin était parti pour la cour et il voulait en profiter; car qui en doute? la passion de la louve pour l'infâme renard avait allumé la colère du loup. Reineke entra dans l'appartement de la dame; elle n'était pas à la maison. «Bonjour, petits bâtards,» dit-il, ni plus ni moins, aux enfants en les saluant, et il s'en alla à ses affaires.

Lorsque dame Girmonde rentra le matin, elle dit: «Est-ce que personne n'est venu me demander?--Notre parrain Reineke vient de sortir à l'instant; il avait à vous parler. Tous, tant que nous sommes ici, il nous a appelés ses petits bâtards--Il me le payera!» s'écria Girmonde. Et vite elle courut se venger de cette injure à l'instant même. Elle savait où le trouver; elle l'atteignit et l'apostropha ainsi en colère: «Qu'avez-vous dit? quelles sont ces paroles injurieuses que vous avez prononcées effrontément devant mes enfants? Vous me le payerez!» Telles furent ses paroles. Elle lui montre un visage enflammé de colère, elle le prend par la barbe; il sent la vigueur de ses dents, se sauve et cherche à lui échapper; elle s'élance rapidement sur ses pas. Or, voici ce qui en advint. Il y avait dans le voisinage un château en ruine: ils y entrèrent tous les deux en courant; le mur d'une des tours était crevassé de vieillesse. Reineke s'y glissa; mais ce ne fut pas sans peine, car la crevasse était étroite. La louve s'y précipita aussi la tête la première; grande et forte, comme elle était, elle entra, poussa, tira, voulut poursuivre, s'enfonça toujours plus avant, si bien qu'à un moment elle ne pouvait plus ni avancer ni reculer. Ce que voyant Reineke, il courut par un détour de l'autre côté, revint près d'elle et lui donna de la besogne. Mais elle ne se fit pas faute de paroles d'injures: «Tu te conduis comme un filou!» Et Reineke répondait: «Si l'on n'a jamais vu pareille chose, eh bien, on la voit maintenant.»

On gagne peu à oublier sa femme avec celles des autres, ainsi que faisait Reineke. Mais tout était bon à ce scélérat. Quand la louve put se dégager de la crevasse, Reineke était déjà bien loin et courait à ses affaires. C'est ainsi que la louve, qui songeait à se faire justice elle-même, pour défendre son honneur, le perdit doublement.

Mais retournons auprès de Hinzé. Le pauvre diable, quand il se sentit pris, se mit à geindre à la façon des chats d'une manière lamentable. Martinet l'entendit et sauta hors du lit. «Dieu soit loué, dit-il, j'ai dressé mon piège à temps; le voleur est pris, je pense; il faut qu'il paye pour le poulet.» Martinet, plein de joie, allume vite une chandelle (tout le monde dormait à la maison), éveille son père, sa mère et tous les domestiques en criant: «Le renard est pris, son affaire est claire.» Tous, grands et petits, arrivèrent; le curé lui-même se leva et s'enveloppa d'un manteau; la cuisinière le précédait avec deux lanternes; et Martinet, qui était armé d'un bâton, se jeta sur le chat et le bâtonna si bien, qu'il lui creva un oeil. Tous se ruèrent aussitôt sur lui; le curé, armé d'une fourche, se précipita sur Hinzé, qu'il croyait le voleur. Hinzé, pensant mourir, s'élança d'un bond désespéré entre les cuisses du prêtre, mordit, égratigna, maltraita horriblement le pauvre curé et vengea ainsi cruellement la perte de son oeil. Le curé jeta les hauts cris et tomba à terre sans connaissance. La cuisinière, sans y songer, se désolait, en disant que c'était pour lui jouer un tour à elle-même que le diable avait mis le curé dans cet état. Elle jura deux et trois fois qu'elle eût mieux aimé perdre tout son petit bien plutôt que de voir un pareil malheur à son maître. «Oui, disait-elle avec force serments, j'aurais mieux aimé perdre tout un trésor, si je l'avais eu, et je l'aurais perdu sans regrets.» C'est ainsi qu'elle déplore le malheur de son maître et ses graves blessures. Enfin, ils le portent en gémissant sur son lit, laissant Hinzé avec sa corde au cou, car ils l'avaient oublié.

Lorsque le chat, dans sa détresse, se vit tout seul, roué de coups, grièvement blessé et si près de la mort, l'amour de la vie l'emporta; il se jeta sur la corde et se mit à la ronger. «Pourrai-je m'en tirer jamais?» se disait-il; et il réussit à couper la corde. Jugez de son bonheur! Il se hâta de fuir la place où il avait tant souffert. Il se précipita hors du trou et se dirigea rapidement vers la cour du roi, où il arriva de grand matin. Il se faisait d'amers reproches. «C'est donc ainsi que le diable s'est joué de toi par la ruse du perfide Reineke! il faut donc que tu reviennes ainsi couvert de honte, borgne et roué de coups! Tu devrais te cacher!»

La colère du roi fut terrible. Il jura de faire périr ce traître de Reineke sans miséricorde. Il fit convoquer son conseil; ses barons, ses ministres se rendirent auprès de lui; et il leur demanda comment il fallait s'y prendre pour réduire enfin le rebelle couvert de tant de crimes. Comme les accusations pleuvaient de plus belle sur Reineke, Grimbert le blaireau prit la parole: «Il se peut qu'il y ait dans cette assemblée plusieurs seigneurs qui aient à se plaindre de Reineke; mais il ne se trouvera personne qui veuille oublier les privilèges de tout homme libre. Il faut le citer une troisième fois. Alors, s'il ne vient pas, la loi pourra le frapper.» Le roi répondit: «Je crains bien de ne pas trouver de messager pour porter la troisième injonction à ce rusé coquin. Qui est-ce qui a un oeil de trop? qui est-ce qui est assez téméraire pour risquer sa vie auprès de cet architraître et, en fin de compte, pour ne pas l'amener? Personne, du moins je le suppose.»

Le blaireau répliqua à haute voix: «Sire, si vous l'exigez, je me chargerai du message, quoi qu'il arrive. Voulez-vous m'envoyer officiellement? ou bien dois-je partir comme si je venais de mon propre mouvement? Vous n'avez qu'à ordonner.» Alors le roi le congédia en lui disant: «Partez donc! vous avez entendu tous les griefs; mettez-vous à l'oeuvre avec prudence; car vous avez affaire à un homme dangereux.» Et Grimbert dit: «Je veux pourtant l'essayer; j'espère réussir à vous le ramener.»