Le règne du silence

Part 5

Chapter 52,672 wordsPublic domain

Dans le silence et dans le soir de la maison A retenti le carillon de la pendule. On ne sait si joyeux ou triste, un air ondule: Tantôt le chapelet de l’heure en oraison; Puis ce semble un oiseau si peu viable et frêle Qui se baigne et qui joue avec des perles d’eau; Puis du verre qui pleut mêlé de fer qui grêle; Étincelles de bruit sous un vague marteau, Musique d’une noce au retour, clopinante Qui monte un escalier tournant, et disparaît; Bruit de verres choqués, cristal qui se lamente, Grelots de la Folie--oh! valses, vin clairet, Carnaval fatigué de danses enragées Qui s’en revient vidé d’argent et de raison Et qui laisse dégringoler dans la maison Ses derniers confettis, des sous et des dragées.

IX

Les dimanches: tant de tristesse et tant de cloches! Volets fermés, outils au repos, piano Grêlement tapoté par des doigts sans anneau, Des doigts de vierges dont les cœurs sont sans reproches.

Solitude où quelques passants; Vêpres qui geint; Couleur de demi-deuil planant sur les dimanches, Avec de la fumée en lentes vapeurs blanches Et du triste dans l’air comme un jour de Toussaint.

Silence des quartiers monotones. L’espace Est indistinct, d’un vague où tout semble éloigné; Et l’on entend, tandis que le soir a saigné, Les lointains cris d’enfants en oubli de la classe.

Soi-même, dans la rue, on regrette les bons Naguères parmi la maison familiale Et son enfance et l’Ame en ce temps liliale Et la tiède chaleur de lampe et de charbons.

* * * * *

Les dimanches: tant de tristesses! tant de cloche Vers le faubourg où la lenteur des pas conduit... Une lanterne en ce commencement de nuit S’éclaire doucement comme un œil qui reproche.

L’horizon noir ressemble à des linceuls cousus... Puis voici qu’un second réverbère s’allume Triste, si triste au loin, clignotant dans la brume, Tous deux,--comme les yeux d’enfants qu’on n’a pas eus.

X

Musiques de la rue: accordéons Qu’une chanson amoureuse commente, Rythme indistinct auquel nous suppléons, Qui du meilleur de nous rit et s’augmente;

Clairons de cuivre au-devant des soldats, Processions, chants des catéchumènes, Marche guerrière ou psaumes presque bas Psalmodiés par des lèvres amènes;

Toute la joie éparse dans le bruit: Accords lointains qui traversent les vitres De notre âme, violons dans la nuit, Tambours mêlés aux boniments des pitres,

Fête des sons! Ivresse des crincrins!... Pourtant rien n’est plus triste, rien ne glace Quand on fléchit pour sa part de chagrins Que d’entendre la musique qui passe.

XI

Ah! vous êtes mes sœurs, les âmes qui vivez Dans ce doux nonchaloir des rêves mi-rêvés Parmi l’isolement léthargique des villes Qui somnolent au long des rivières débiles; Ames dont le silence est une piété, Ames à qui le bruit fait mal; dont l’amour n’aime Que ce qui pouvait être et n’aura pas été; Mystiques réfectés d’hostie et de saint chrême; Solitaires de qui la jeunesse rêva Un départ fabuleux vers quelque ville immense, Dont le songe à présent sur l’eau pâle s’en va, L’eau pâle qui s’allonge en chemins de silence... Et vous êtes mes sœurs, âmes des bons reclus Et novices du ciel chez les Visitandines, Ames comme des fleurs et comme des sourdines Autour de qui vont s’enroulant les angélus Comme autour des rouets la douceur de la laine! Et vous aussi, mes sœurs, vous qui n’êtes en peine Que d’un long chapelet bénit à dépêcher En un doux béguinage à l’ombre d’un clocher, Oh! vous, mes Sœurs,--car c’est ce cher nom que l’Église M’enseigne à vous donner, sœurs pleines de douceurs, Dans ce halo de linge où le front s’angélise, Oh! vous qui m’êtes plus que pour d’autres des sœurs Chastes dans votre robe à plis qui se balance, O vous mes sœurs en Notre Mère, le Silence!

XII

L’hostie est comme un clair de lune dans l’église.

Or les songeurs errants et les extasiés Qui vont par les jardins où dans une ombre grise Des papillons fripés meurent sur les rosiers, Ceux que la nuit pieuse a pour catéchumènes Regardant l’astre à la chevelure d’argent Peu à peu croient y voir un sourire indulgent, Un visage d’aïeule et des lèvres humaines! Or l’hostie est un clair de lune au fond du chœur! Et tandis que l’encens azure le silence Et que l’orgue au jubé déroule sa langueur, Qu’à peine un encensoir mollement se balance, Tous les benoîts chrétiens dans l’hostie ont cru voir, --Comme un visage dans la lune qui se lève,-- La face aux cheveux d’or d’un doux Jésus qui rêve Et qui se rend visible à ses amis du soir!

XIII

Dans l’étang d’un grand cœur quand la douleur s’épanche Comme du soir, et met un tain d’ombre et de nuit Sous la surface en fleur de cette eau longtemps blanche Qui, durant le soleil et le bonheur enfui, N’avait rien reflété que le songe des rives, Alors l’étang du cœur se colore soudain D’un mirage agrandi dans le noir des eaux vives: Arbres longs et mouillés d’un nocturne jardin, Maisons se décalquant, étoiles délayées. Tout se précise et se nuance maintenant Dans ces routes de l’eau que le soir a frayées. Et la douleur qui fait de l’âme un lac stagnant La remplit de lueurs et de nobles pensées Qui sont comme, dans l’eau, les branches balancées; Et la remplit aussi de grands rêves qui sont Comme, dans l’eau, les tours se mirant jusqu’au fond.

Or parmi cette eau morte et pourtant animée Surnage ton visage, ô toi, l’unique Aimée! Et ton visage blanc dans la lune sourit, La lune de profil, la lune émaciée --O la visionnaire, et la suppliciée!-- Qui douloureusement dans l’eau froide périt; Car la douleur accrue éteint tous les mirages Et des cygnes, nageant vers la face au halo, Les cygnes noirs du désespoir, durs et sauvages, Inexorablement la déchirent dans l’eau!

XIV

Chagrin d’être un sans gloire qui chemine Dans le grand parc d’octobre délabré. Chagrin encor de s’être remembré Le printemps vert que le vent dissémine,

Le vent qui pleure, au loin, comme un tambour Battant l’appel des anciennes années... Et l’on se sent, dans l’exil du faubourg, Les yeux aussi pleins de choses fanées.

Et, bien qu’en la jeunesse encore--on croit Que son printemps a presque un air d’automne, Avec l’ennui d’un jet d’eau monotone Dont la chanson, comme un amour, décroît.

Et, triste à voir le vent froid qui balance Des fils de la Vierge fins et frileux, On s’imagine en ce parc de silence Que ces fils blancs entrent dans les cheveux.

XV

O neige, toi la douce endormeuse des bruits Si douce, toi la sœur pensive du silence, O toi l’immaculée en manteau d’indolence Qui gardes ta pâleur même à travers les nuits. Douce! tu les éteins et tu les atténues Les tumultes épars, les contours, les rumeurs; O neige vacillante, on dirait que tu meurs Loin, tout au loin, dans le vague des avenues! Et tu meurs d’une mort comme nous l’invoquons, Une mort blanche et lente et pieuse et sereine, Une mort pardonnée et dont le calme égrène Un chapelet de ouate, un rosaire en flocons. Et c’est la fin: le ciel sous de funèbres toiles Est trépassé; voici qu’il croule en flocons lents, Le ciel croule; mon cœur se remplit d’astres blancs Et mon cœur est un grand cimetière d’étoiles!

XVI

La lune dans le ciel nocturne s’étalait Comme un sein chaste et nu, sein de bonne nourrice Tendu pour les songeurs de qui c’est le caprice De boire sa clarté blanche comme du lait.

Et c’est assez pour me nourrir. De quoi me plains-je? Surtout que je m’endors sur ce grand sein les soirs De tristesses et de recommencements noirs... Et le ciel tout autour a des fraîcheurs de linge.

XVII

A l’heure délicate où comme de l’encens Le jour se décompose en molles vapeurs bleues, Va dans l’abandon noir des quartiers finissants, Va donc, ô toi dont l’âme est la sœur des banlieues, Toi dont l’âme est morose et souffre au moindre bruit, A travers le faubourg, comme au hasard construit, Le faubourg où la ville agonise et s’achève Dans du brouillard, dans de l’eau morte et dans du rêve... Et vois! tout au lointain parmi des fonds aigris S’allumer droitement la ligne des lanternes Mettant leur ganse jaune au long des chemins gris. Oh! lanternes debout sur les horizons ternes! Survivance de la lumière dans le soir, Survivance de la jeunesse dans la vie! Ces lueurs devant toi, sur la route suivie, --Calices d’or s’ouvrant en dépit du vent noir-- Vois! c’est tout ce qui reste, en ce doux crépuscule, Du soleil mort, de ta jeunesse qui recule: Quelques vagues espoirs de gloires et d’amours, Quelques vagues clartés dans la pâleur des verres Que l’avenir, pareil à ces mornes faubourgs, Te garde en ses mélancoliques réverbères!

XVIII

Des cloches, j’en ai su qui cheminaient sans bruit, Des cloches pauvres, qui vivaient dans des tourelles Sordides, et semblaient se lamenter entre elles De n’avoir de repos ni le jour ni la nuit.

Des cloches de faubourg toussotantes, brisées; Des vieilles, eût-on dit, qui dans la fin du jour Allaient se visiter de l’une à l’autre tour, Chancelantes, dans leurs robes de bronze usées.

XIX

Les cygnes blancs, dans les canaux des villes mortes, Parmi l’eau pâle où les vieux murs sont décalqués Avec des noirs usés d’estampes et d’eaux-fortes, Les cygnes vont comme du songe entre les quais.

Et le soir, sur les eaux doucement remuées, Ces cygnes imprévus, venant on ne sait d’où, Dans un chemin lacté d’astres et de nuées Mangent des fleurs de lune en allongeant le cou.

Or ces cygnes, ce sont des âmes de naguères Qui n’ont vécu qu’à peine et renaîtront plus tard, Poètes s’apprenant aux silences de l’Art, Qui s’épurent encore en ces blancs sanctuaires,

Poètes décédés enfants, sans avoir pu Fleurir avec des pleurs une gloire et des nimbes, Ames qui reprendront leur Œuvre interrompu Et demeurent dans ces canaux comme en des Limbes!

* * * * *

Mais les cygnes royaux sentant la mort venir Se mettront à chanter parmi ces eaux plaintives Et leur voix presque humaine ira meurtrir les rives D’un air de commencer plutôt que de finir...

Car dans votre agonie, ô grands oiseaux insignes, Ce qui chante déjà c’est l’âme s’évadant D’enfants-poètes qui vont revivre en gardant Quelque chose de vous, les ancêtres, les cygnes!

XX

Dans l’horizon du soir où le soleil recule La fumée éphémère et pacifique ondule Comme une gaze où des prunelles sont cachées; Et l’on sent, rien qu’à voir ces brumes détachées, Un douloureux regret de ciel et de voyage, Car la blanche fumée est la sœur du nuage Et va vers les lointains où se mêlent en rêve L’odeur fanée et la musique qui s’achève.

Et la fumée entraîne en ses molles spirales L’âme s’exténuant des cloches vespérales Qui s’éteint avec elle en très lente agonie; Et tout le triste doux d’une chose finie Et tout le triste doux d’une chose en allée Subsiste après ce bleu de vapeur exhalée Comme si la fumée, on savait qu’elle porte Un linceul impalpable à quelque étoile morte!

XXI

Très défuntes sont les maisons patriciennes Et très dorénavant closes dans du silence Parmi des quartiers froids, en des villes anciennes, Où les pignons, pris d’une inerte somnolence, Ne voient plus rien de grand, dans le soir diaphane, Qui descende sur eux du soleil qui se fane; Et, pour fleurir le deuil de ces vieilles demeures Qui sont les tombeaux noirs des choses disparues, Seul le carillon lent sème tous les quarts d’heures Ses lourdes fleurs de fer dans le vide des rues!

XXII

Les canaux somnolents entre les quais de pierre Songent, entre les quais rugueux, comme en exil, Sans paysage clair qui se renverse au fil De l’eau qui rêve,--ainsi s’isole une âme fière,-- L’âme de l’eau captive entre les quais dormants Où le ciel se transpose en pensive nuance Dont la douceur à du silence se fiance. Quelques nuages seuls cheminent par moments Dans les canaux muets aux eaux inanimées Qui semblent des miroirs reflétant des fumées. Puis le ciel s’unifie, incolore et profond, Et les pâles canaux entre leurs quais de pierre Sont sans mirage,--ainsi dédaigne une âme fière,-- Et tout passage d’aile en leur cristal se fond; Plus rien n’entre parmi leurs eaux coagulées Dont la blancheur ressemble à des vitres gelées Derrière qui l’on voit, dans le triste du soir, L’âme de l’eau, captive au fond, qui persévère A ne rien regretter du monde en son lit noir Et qui semble dormir dans des chambres de verre!

XXIII

Mon rêve s’en retourne en souvenirs tranquilles Vers votre humilité, vieilles petites villes, Villes de mon passé, villes élégiaques, Si dolentes les soirs de Noël et de Pâques, Villes aux noms si doux: Audenarde, Malines, Pieuses, qui priez comme des Ursulines En rythmant des avé sur les carillons tristes! Oh! villes de couvents, villes de catéchistes, Avec la sainte odeur des encens et des cires, Villes s’assoupissant, si doucement martyres De n’avoir pas été suffisamment aimées, Qui, dégageant le gris mourant de leurs fumées Comme une plainte d’âme exténuée et vierge, Agonisent dans le brouillard qui les submerge.

Ensommeillement doux de mes villes natales Que, le soir, je retrouve en des marches mentales; Mais, le long des vieux quais, ô mon rêve, où tu erres, Hélas! tu reconnais des maisons mortuaires Que dénoncent, jusqu’à l’obit, parmi la brume, Ce cérémonial d’une antique coutume: Un nœud de crêpe noir qui flotte sur les portes; On dirait des oiseaux cloués, des ailes mortes... Puis, sur les volets clos, une grande lanterne Pend, de qui la lueur si grelottante et terne Brûle, en forme de cœur, dans la prison du verre. C’est comme de la vie encor qui persévère Et l’on croirait que l’âme ancienne est là qui pleure Et guette pour rentrer un peu dans sa demeure!

XXIV

En province, dans la langueur matutinale Tinte le carillon, tinte dans la douceur De l’aube qui regarde avec des yeux de sœur, Tinte le carillon,--et sa musique pâle S’effeuille fleur à fleur sur les toits d’alentour, Et sur les escaliers des pignons noirs s’effeuille Comme un bouquet de sons mouillés que le vent cueille; Musique du matin qui tombe de la tour, Qui tombe de très loin en guirlandes fanées, Qui tombe de Naguère en invisibles lis, En pétales si lents, si froids et si pâlis Qu’ils semblent s’effeuiller du front mort des Années.

XXV

La ville est morte, morte, irréparablement! D’une lente anémie et d’un secret tourment, Est morte jour à jour de l’ennui d’être seule... Petite ville éteinte et de l’autre temps qui Conserve on ne sait quoi de vierge et d’alangui Et semble encor dormir tandis qu’on l’enlinceule; Car voici qu’à présent, pour embaumer sa mort, Les canaux, pareils à des étoffes tramées Dont les points d’or du gaz ont faufilé le bord, Et le frêle tissu des flottantes fumées S’enroulent en formant des bandelettes d’eau Et de brouillard, autour de la pâle endormie --Tel le cadavre emmailloté d’une momie-- Et la lune à son front ajoute un clair bandeau!

ÉPILOGUE

C’est l’automne, la pluie et la mort de l’année! La mort de la jeunesse et du seul noble effort Auquel nous songerons à l’heure de la mort: L’effort de se survivre en l’Œuvre terminée.

Mais c’est la fin de cet espoir, du grand espoir, Et c’est la fin d’un rêve aussi vain que les autres: Le nom du dieu s’efface aux lèvres des apôtres Et le plus vigilant trahit avant le soir.

Guirlandes de la gloire, ah! vaines, toujours vaines! Mais c’est triste pourtant quand on avait rêvé De ne pas trop périr et d’être un peu sauvé Et de laisser de soi dans les barques humaines.

Las! le rose de moi je le sens défleurir, Je le sens qui se fane et je sens qu’on le cueille! Mon sang ne coule pas; on dirait qu’il s’effeuille... Et puisque la nuit vient,--j’ai sommeil de mourir!

TABLE

La Vie des Chambres 1 Le Cœur de l’Eau 39 Paysages de Ville 73 Cloches du Dimanche 109 Au Fil de l’Ame 147 Du Silence 181 Épilogue 233

SCEAUX.--IMP. CHARAIRE ET FILS.