Le règne de la bête

Part 7

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A la guerre, Égrillard, hier lieutenant-colonel, chassé de l’armée pour indiscipline opiniâtre, aujourd’hui, général de division et ministre par la grâce de Legranpan. Ses capacités, comme administrateur et tacticien, demeuraient fort mystérieuses. Par contre, on le disait excellent pianiste et galantin des plus musqués.

A la Marine, un Juif anglais, métissé d’Italien, du nom de Johnson. Ancien marchand de cacaouètes dans les rues de Constantine, il avait fait fortune en prêtant à usure aux caïds de la province. Maintenant, il assistait, avec un flegme tout britannique, aux échouements continuels des cuirassés et il enregistrait, non sans allégresse intime, les disparitions de documents secrets, subtilisés dans les arsenaux par ses coreligionnaires.

Qui encore?--Mourron-Lapipe, tenancier d’un bazar à treize sous dans une ville du Midi. Bombardé ministre des colonies, personne ne savait pourquoi, il prenait Saïgon pour un port de la mer Caspienne.

Le reste ne valait pas la peine d’une remarque sauf, peut-être Trottignon, sous-secrétaire d’État à la guerre. Comme il est de tradition jacobine de se méfier des généraux, eussent-ils fourni mille preuves d’obéissance aux Loges, on l’avait adjoint à Égrillard pour qu’il le surveillât. Bien entendu, Trottignon, avocat de province, n’avait jamais porté l’uniforme. Il était incapable de distinguer une gamelle de campement d’une culasse mobile. Mais il s’était rendu notoire par une sentence lapidaire que voici: «Il nous faut une armée de citoyens ne possédant à aucun degré l’esprit militaire.» De là, son entrée dans les grandeurs[1].

[1] Ce n’est point l’habitude de mettre des notes au bas des pages d’un roman. Toutefois, l’auteur croit bon de rappeler que cette phrase--suggestive fut prononcée, absolument telle quelle, par un politicien très connu, pendant l’Affaire Dreyfus.

Legranpan savait fort bien qu’au premier symptôme d’une voie d’eau dans la cale de la péniche qui portait sa fortune, tous ces rats, lâchés par lui à travers la soute aux vivres, s’empresseraient de déguerpir. Il les connaissait trop pour tabler sur leur dévouement; mais par amour-propre, il ne voulait pas leur laisser entrevoir qu’il les suspectait de traîtrise. Cependant il se promit de les ranger, le cas échéant, à l’obéissance en leur rappelant qu’il y avait des cadavres mal enterrés dans le passé de chacun d’eux.

Le seul qui lui donnât un sérieux ombrage, c’était Périclès Briais. Ce doucereux chenapan ne dissimulait pas trop qu’il visait à la présidence du Conseil. Par sa souplesse et sa duplicité, il avait réussi à conquérir des sympathies jusque chez les nationalistes. En outre, les deux étoiles du Centre, Bribault--dit _oïa képhalè_--et Ripolin-Lachamelle, l’un et l’autre aussi nuls que sonores, lui pardonnaient sa jeunesse fangeuse et prophétisaient son évolution imminente vers le progressisme le plus gélatineux. C’est que Briais feignait une admiration violente pour leur éloquence. Chaque fois qu’il devait monter à la tribune, il les consultait sur l’art d’arrondir les périodes. Cette déférence roublarde touchait si fort les honnêtes bavards qu’ils ne pouvaient se retenir de voter pour le ministère tant les balivernes scélérates débitées par Briais leur semblaient anodines--ayant été polies sur le modèle qu’ils lui avaient indiqué.

Enfin, même à droite, il se trouvait des catholiques assez naïfs pour croire que si Périclès traînait l’Église dans la boue, c’était à contre-cœur et parce que la poigne tyrannique de Legranpan l’y obligeait. Aussi espéraient-ils découvrir en lui un nouveau Constantin, le jour où il raflerait le pouvoir.

--Ça, se dit Legranpan, qui se récapitulait les manigances de Briais, c’est de la belle ouvrage. Ce bougre-là sait manier, comme personne, les ficelles qui font agir nos pantins du Parlement... Oui, mais faut pas qu’il aille jusqu’à me chiper ma place de marmiton en chef dans les cuisines de Marianne. Je le tiendrai à l’œil...

Comme il méditait sur les moyens de casser l’échine à Briais, Lhiver, son chef de cabinet, entra.

CHAPITRE X

Considérant la pile de paperasses que Lhiver se disposait à placer sur son bureau, le ministre s’écria:

--Qu’est-ce que c’est que tout cela? Croyez-vous que j’ai le temps de donner des signatures?

Placide, habitué à toutes les variations d’humeur de l’irascible politicien, le chef de cabinet répliqua:

--Il n’y a rien qui presse. Je classerai mes dossiers pendant que vous serez à la Chambre. Vous signerez à votre retour; ce sera l’affaire d’une demi-heure.

--Alors pourquoi me déranger? Vous savez bien qu’il me faut mettre au point le discours de Canichon, sans quoi il commettrait quelque impair qui flanquerait le cabinet dans la mélasse.

--Bah, reprit Lhiver, si Canichon fait fausse route, vous serez là pour rectifier la direction. D’ailleurs, je suis informé que les meneurs de l’intrigue contre le ministère ne parviennent pas à s’entendre. On escompte votre chute; mais comme tous veulent les mêmes portefeuilles, ils se divisent. Vous n’aurez pas de peine à ramener la majorité dans l’obéissance. Croyez-moi donc: cette fois encore, il n’y a pas péril en la demeure.

Legranpan s’adoucit. Il savait Lhiver incapable de le trahir, ayant expérimenté que, dans son entourage, il était le seul qui le servît, non par calcul, mais par dévouement à une intelligence fort supérieure à celle du plus grand nombre des radicaux.

--Après tout, reprit-il, en rassemblant ses notes, je ne puis faire davantage. Cela suffira pourvu que Canichon ne s’avise pas de sortir ce qu’il prend pour des idées personnelles. Du reste, je le stylerai pendant que le premier de ces messieurs sera en train de nous raser à la tribune... Mais vous, avez-vous autre chose à me dire?

Lhiver sortit un papier de sa poche et commença:

--C’est le discours prononcé par le roi d’Espagne, lorsqu’il reçut, avant-hier, notre nouvel ambassadeur à Madrid. Il y a là une phrase qui, si l’on ne la modifie, va faire crier les Francs-Maçons. La voici: «On dirait que la Providence elle-même a voulu associer les destinées de la France et de l’Espagne en faisant subir simultanément à nos deux pays des épreuves analogues.»

--Eh bien, dit Legranpan, en quoi gênerait-elle les Loges, cette phrase? Je ne saisis pas...

--C’est le mot _Providence_. Ce discours doit être publié à _L’Officiel_. Et vous vous rappelez, qu’à la demande des Francs-Maçons, il a été décidé que les mots _Dieu_, _Providence_, ou autres du même genre seraient évités dans les publications faites sous le contrôle du gouvernement.

Legranpan se renversa dans son fauteuil. Un rire silencieux lui plissait la face. Quoique haïssant la religion d’une haine tenace et réfléchie, quoique prêt à infliger aux catholiques les persécutions les plus sournoises--toujours au nom de la tolérance--il était trop spirituel pour ne pas juger bouffonne l’animosité des Francs-Maçons contre des vocables que le démon subtil qui le possédait lui avait appris à présenter comme dénués de signification.

--Quelle niaiseries, dit-il, mais allons, pour ne pas faire de peine à _la Truelle pétulante_ ou aux _Taciturnes de la Tulipe_, au lieu de la Providence mettez la nature. Cela ne veut rien dire et c’est une entité particulièrement agréable aux Loges. Vous savez l’hymne maçonnique:

Notre évangile est la nature Et notre culte, la vertu...

Seulement Alphonse XIII admettra-t-il qu’on corrige son discours d’après les plus récents manuels de philosophie laïque?

D’un coup de crayon, Lhiver modifia la phrase en haussant les épaules, car il partageait l’avis du ministre touchant la mentalité des Loges.

--Oh! dit-il, je gagerais que le roi d’Espagne ne lit pas _L’Officiel_.

--Il a de la chance, déclara Legranpan, je voudrais bien pouvoir en dire autant...

Puis comme il n’entendait point perdre l’occasion de faire un mot, il ajouta:

--Et vous, Lhiver, croyez-vous en Dieu?

--C’est selon, répondit le chef de cabinet, évasif.

--Moi, il y a des jours. Somme toute, j’estime assez ce vieillard. Mais--nous ne nous fréquentons pas.

Sitôt proféré ce blasphème, il s’assombrit.

L’orgueil rigide qui formait le fond de son caractère le portait à railler le Nom terrible. Pourtant, lorsqu’il lui arrivait de lancer ainsi quelque brocard sacrilège, une voix secrète s’élevait en lui qui niait la sincérité des parades d’athéisme où il s’efforçait et une sourde terreur lui remuait l’âme.--On peut tenir pour assuré qu’il en va de même chez la plupart des fanfarons contre l’Éternel qui rêvent d’instaurer, d’une façon définitive, le Règne de la Bête.

Lhiver, beaucoup moins endiablé que Legranpan, n’aimait pas ce genre de plaisanterie. Pour faire diversion, il reprit:

--A propos de Francs-Maçons, Mandrillat désirerait vous parler. Comme il ne se souciait pas de croquer le marmot dans votre antichambre, je l’ai fait passer par chez moi: il attend à côté. Êtes-vous disposé à le recevoir?

--Qu’est-ce qu’il veut encore celui-là, grogna Legranpan qui avait oublié sa dernière entrevue avec le Vénérable. Je n’ai guère de temps... Voici qu’il va être l’heure de gagner mon perchoir à la Dindonnière.

La Dindonnière, c’est ainsi qu’entre intimes, Legranpan désignait la Chambre.

--Enfin, faites-le entrer.

Lhiver ouvrit la porte de communication entre son cabinet et celui de Legranpan et fit un geste d’appel à Mandrillat qui attendait en pétrissant, d’une main anxieuse, les bords de son chapeau.

Le gros homme se précipita vers le ministre et multiplia les courbettes et les phrases flatteuses.

--Bonjour, bonjour, interrompit Legranpan, qu’est-ce qu’il vous faut?

Mandrillat rappela le banquet, qui lui tenait fort à cœur, car il en espérait un renouveau de prestige. Il insinua que, vu l’état des affaires au Maroc, l’occasion serait favorable pour le ministre de prononcer une harangue qui rassurerait le commerce républicain, lequel tremblait dans sa culotte à l’idée d’un conflit avec l’Allemagne.--Legranpan recueillait d’une oreille assez distraite les périodes mielleuses où s’engluait le Vénérable. Cependant il réfléchit que l’agape lui fournirait le moyen de se démentir dans le cas où un sursaut de dignité l’entraînerait trop loin, à la Chambre.

Il se leva et, tout en endossant sa fourrure, il dit:

--Soit, je consens à manger du veau en compagnie de vos épiciers et de vos entrepreneurs de charpentes. Mais vous vous souvenez que j’avais posé une condition: c’est que votre fils nous fichera la paix.

Avez-vous fait le nécessaire pour cela?

--Certes, M. le Président du Conseil, affirma Mandrillat, je l’ai réprimandé comme il faut et je puis vous garantir qu’il n’y a plus rien à craindre de ses écarts juvéniles.

--A la bonne heure... Puisqu’il en est ainsi, je crois, en effet, que votre festin pourra me servir à dégoiser les blagues dont, selon vous, le commerce républicain serait affamé. Mais tenez, accompagnez-moi jusqu’à la Chambre; nous causerons en route.

Mandrillat exultait et entonnait les litanies de la platitude la plus reconnaissante. Sans l’écouter, Legranpan continua:

--Nous passerons par chez vous, Lhiver. Si je me risquais dans l’antichambre, j’en aurais pour une heure à écouter tous les mendigots qui la pavent. Et j’ai bien d’autres tigres à fustiger!

Il en fut ainsi. Tandis qu’ils gagnaient la cour par un escalier dérobé, Mandrillat redoublait d’empressement, s’effaçait à toutes les portes, afin de céder le pas au ministre et jubilait si fort que sa large face rayonnait comme une pleine lune.

Ils montèrent dans l’auto qui attendait au perron. La machine démarra lentement sous les regards envieux des solliciteurs: préfets, sénateurs, députés, qui, accourus aux fenêtres de l’antichambre, se plaignaient d’être venus pour rien et qualifiaient sans charité la faveur de Mandrillat.

La voiture franchissait la grille dorée, ouverte à deux battants, qui donne sur la place Beauvau, quand le ministre aperçut un jeune homme qui, collé jusqu’alors contre la façade de la maison voisine, s’en détachait, d’un bond, et accourait, en fouillant sous son pardessus comme pour y prendre une arme.

En un éclair, Legranpan comprit que c’était un assassin. D’instinct, il se jeta de côté et, dans ce mouvement, découvrit Mandrillat. Aussitôt qu’il vit le Vénérable, le jeune homme s’arrêta comme pétrifié, devint blême puis fit un pas en arrière.

Legranpan, très calme, selon cette bravoure physique qui serait l’une de ses vertus s’il ne s’y alliait tant de lâcheté morale, le désignant à Mandrillat, qui n’avait rien remarqué, dit sans même élever la voix:

--Qu’est-ce que c’est que ce petit bonhomme?

Et Mandrillat, tout ébahi:

--Mais c’est mon fils! Que diable fait-il donc là?...

--Il faudra me le présenter, un de ces jours, riposta Legranpan, toujours impassible, on pourra peut-être en faire quelque chose.

La scène avait à peine duré quelques secondes.

L’auto se mit en troisième vitesse et fila vers l’avenue des Champs-Élysées.

Mandrillat, sans se douter de la catastrophe qu’il venait d’effleurer, répétait:

--Oui, M. le Président du Conseil, un discours pacifique de vous ferait plus que cinquante déclarations de Canichon.

Legranpan hochait la tête sans l’écouter. Il se réserva d’éclaircir le mystère de cet attentat. Puis il se demanda ce qui serait arrivé si l’assassin avait fait de lui un cadavre.

Mais il ne lui vint pas à l’esprit de remercier cette Providence qu’il avait bafouée tout à l’heure et qui venait de le protéger comme par miracle.

Charles, immobile sur le trottoir, regardait s’éloigner la voiture. Son cœur battait à grands coups; ses jambes fléchissaient sous lui; il lui semblait que des cloches sonnaient le tocsin dans sa tête. Il dut s’appuyer à la muraille pour ne point tomber.

--Je ne pouvais pourtant pas tuer mon père, murmura-t-il.

Le matin, il était sorti de chez lui avec la ferme résolution de faire sauter Legranpan. Les journaux lui ayant appris que celui-ci devait parler, le jour même, à la Chambre, il avait calculé qu’en le guettant à la sortie du ministère, il trouverait facilement l’occasion de réaliser son affreux projet, fallût-il, pour cela, patienter plusieurs heures.

La bombe, il l’avait fabriquée en tôle brisante de façon à obtenir des éclats nombreux et coupants.

Outre le mélange explosif, d’une grande puissance, dont il l’avait bourrée, elle contenait des balles de plomb mâchuré. La détente était disposée de telle sorte qu’il suffisait d’un choc un peu fort pour que la déflagration se produisît. Il avait donné à l’engin à peu près la forme, les dimensions et l’épaisseur d’un volume in-18 de trois cents pages. Plutôt que de la porter à la main, ce qui aurait pu amener une explosion prématurée, par suite d’un heurt fortuit, il la plaça contre son estomac, en la maintenant, sous son pardessus et son veston boutonnés, par une large ceinture de laine. Il estimait qu’il lui serait facile de la sortir rapidement, à la minute opportune et de la lancer avant que personne eût le temps d’intervenir.

--Peut-être, pensa-t-il, en tâtant la bombe, serai-je, moi-même blessé par l’un des éclats. Mais tant pis l’essentiel, c’est qu’elle ne me tue pas, afin que je puisse expliquer la grandeur de mon acte devant ceux qui se figureront me juger... Enfin, je prendrai soin de me garer le mieux possible.

Tout en surveillant la grille du ministère, il avait éprouvé un sentiment d’orgueil intense à constater qu’il demeurait lucide et ferme dans sa résolution. Telle était l’emprise de l’idée fixe du meurtre en lui qu’il se croyait assuré que nul retour de faiblesse humaine ne le ferait hésiter au moment décisif. Même alors, il ne réfléchit pas que sa bombe atteindrait peut-être des innocents. Il ne considérait que la portée symbolique de son crime et il se la formulait ainsi:

--Legranpan résume, au pouvoir, un état social où règnent l’astuce et la servilité. En lançant la bombe, j’agis en homme libre, je m’affranchis de ce pouvoir et je me prouve supérieur à lui.

Rien d’autre. Au rebours des anarchistes qui jouaient de la dynamite avec l’espoir de déterminer, par leur exemple, les prolétaires au massacre des possédants, il méprisait trop ses contemporains pour s’inquiéter de leur blâme ou de leur admiration.

Pas davantage il ne lui importait qu’on l’imitât.--Tout le monde se soumet; _moi seul_, je me révolte. Voilà quelle était la synthèse de son aberration.

Et, encore un coup, quel scrupule aurait pu le retenir? On lui avait appris qu’il n’y a point de Dieu pour nous défendre de faire du mal à nos semblables. On lui avait inculqué que tous les citoyens naissant libres, égaux en droits, l’individu ne relève que de son propre raisonnement et de son propre vouloir, pour se tailler une place dans la société. Encore fallait-il que cette place, il la jugeât à sa mesure. Or, c’est ce qui n’était point arrivé. Ne trouvant pas à se classer selon la grande estime qu’il faisait de lui-même, froissé au contact de la foule routinière qui, sans pensée, sans au delà, trottine entre les brancards de l’accoutumance, il en avait conclu qu’il représentait un type d’humanité supérieur qui ne pouvait s’affirmer qu’en fracassant les cadres où végétait le vulgaire.

Et ce qu’il y avait de plus démoniaque dans son cas, c’est qu’il ne se rendait pas compte que le miroir sur lequel il se penchait pour pomponner son orgueil, c’était une flaque de sang répandu...

Lorsqu’il s’était posté près de la grille, il avait vu Legranpan monter dans l’auto sans distinguer qui l’accompagnait. C’est seulement quand la voiture fut arrivée à sa hauteur qu’il reconnut son père. Alors un éblouissement le prit. Ah! c’est en vain qu’il croyait mépriser et même détester cet homme qui ne lui avait jamais témoigné de tendresse, qui ne lui avait donné que des exemples de vilenie et de duplicité. Comme déjà le meurtre s’échappait de sa main, la nature avait crié en lui. Tout à coup, il s’était senti plus faible qu’un enfant, incapable de tuer.

Il essuya la sueur froide qui lui baignait le front. Puis, d’un pas machinal, il s’en alla par les rues sans même songer qu’il portait la mort sur sa poitrine.--Pour cette fois, l’accès de rage homicide venait de se dissiper. Du fait qu’il avait évité le parricide, un esprit moins empoisonné de sophismes que le sien aurait pu soupçonner l’intervention divine. Mais les ténèbres qui l’opprimaient refusaient toute lumière. Dès qu’il se fut un peu repris, il s’irrita, comme d’une coïncidence fâcheuse, de la présence de son père à côté de Legranpan.

--Eh bien, se dit-il, soudain rendurci, puisque je n’ai pu supprimer le ministre, je supprimerai quelque autre. Ce n’est que partie remise...

Deux fois encore, il devait recevoir les avertissements du Ciel. Deux fois encore son ange gardien devait entrer en lutte avec le démon d’orgueil qui le tenaillait.

Qui l’emporterait de celui qui disait:

--Tu ne tueras point.

Ou de celui qui disait:

--Tue, pour être le surhomme!

CHAPITRE XI

Il neige sur Paris, les flocons descendent lentement d’un ciel opaque, où il semble que les étoiles ne s’allumeront jamais plus, et fondent dès qu’ils touchent le pavé. Il en résulte une boue glacée, dont le va-et-vient des autobus et des fiacres asperge impartialement les pauvres comme les riches. Un froid bourru gerce les visages. A travers le soir fuligineux, les lampes électriques n’irradient qu’une clarté violâtre qui, mêlée à la neige et à la brume, crée une atmosphère trouble où les êtres et les choses prennent une apparence spectrale.

Malgré l’intempérie, comme c’est jour de fête, une foule endimanchée ruisselle par les rues, stagne aux devantures des magasins, surtout déferle aux portes des cafés et des brasseries. Car il s’agit d’absorber, au chaud, quelques saletés multicolores, sous prétexte d’apéritifs, avant de rentrer chez soi pour y aggraver l’intoxication par un repas dont des viandes mal conservées et des légumes très anciens fourniront les principaux éléments.

C’est dans l’une de ces tavernes, non loin de la gare Saint-Lazare, que Charles vient de s’échouer après un jour passé à errer d’un point à l’autre de la grand’ville, depuis qu’il épargna Legranpan.

Devant lui, sur la table de marbre mal essuyée, un bock auquel il ne touche point.

Pâle, le sourcil froncé, une lueur sombre au fond des yeux, il promène sur l’assistance des regards fouilleurs, comme s’il cherchait à découvrir quelqu’un parmi les humanités barbotantes et jabotantes qui s’alignent sur les banquettes, couvertes en moleskine, de l’endroit. Parfois, il porte la main à son gilet pour s’assurer que la bombe, qui ne l’a pas quitté, ne bouge pas.

Il la déteste cette petite bourgeoisie qui, mise en liesse par les poisons anisés dont elle s’abreuve, rabâche des gaudrioles vieillottes, s’essaie à de pâteux marivaudages, se rengorge, avec des mines pâmées, parce qu’au fond de la salle, trois violons, deux violoncelles, une mandoline, raclent des valses odieusement sentimentales et des sélections d’opéras bonnes à faire danser les ours du Jardin des Plantes.

Quelques figures irritent plus spécialement le jeune homme. A sa droite, un groupe de manilleurs, pour procéder aux stupides calculs qu’implique le jeu, prennent des airs solennels; on dirait les grands prêtres d’une tribu insulaire du Pacifique méditant d’étriper une volaille à la gloire d’une idole en bois d’acajou mal équarri.

A sa gauche, une notable famille du quartier: le père, dont la face rose et grassouillette, plantée de soies molles, évoque le commerce de charcuterie qui fit sa fortune. Il commente, sans que personne l’écoute, le dernier article de ce Vauvenargues pour imbéciles qu’on appelle Harduin. La mère, pareillement mafflue et luisante, se tasse sous un chapeau bizarre où des plumes caca-d’oie ombragent une grappe de raisin d’un vert outrageant et des choux de velours ponceau. Elle ne cesse de dilater, en des bâillements réitérés, sa mâchoire osanore que pour feuilleter un illustré où se succèdent les effigies de Deurière inaugurant une porcherie modèle, d’un turlupin célèbre dans les boîtes à flons-flons obscènes du boulevard de Strasbourg et d’une poétesse mirlitonnante dont les vers et les appas, également gélatineux, plurent à Périclès Briais. Les enfants: la fille, en crise d’âge ingrat, maigriote dans sa robe trop courte, grimace, grognonne, lape de la grenadine, échange des coups de pieds, sous la table, avec son frère, môme couleur de suif qui, coiffé d’un képi de général bolivien, braille, renifle et se mouche sur la manche de son papa, lequel finit par le gifler.

Devant le comptoir, le gérant hausse le menton pour mieux planer sur son peuple de consommateurs, stimule, d’un index autoritaire, le zèle des servants ou raidissant le torse, caresse sa chaîne de montre afin que chacun soit mis à même de constater qu’elle est en or. L’importance que se donne ce personnage agace Charles presque autant que les attitudes poétiquement ineptes affectées par l’individu qui taquine, d’une main trémolante, des boyaux de chat à l’orchestre. Celui-là--prétentieux comme il convient à un professeur de mandoline--tandis qu’il tracasse son instrument, lève, vers le plafond enfumé, de gros yeux noirs où miroite, comme du vernis sur un escarpin, la nostalgie d’un troubadour exilé chez d’obscurs Patagons. Ou bien, aux intervalles des morceaux, il s’accoude sur son genou et songe, en extase, que la semaine prochaine, délaissant ces rhapsodies trop coutumières, il se propose d’infliger à la mémoire de Beethoven, l’outrage d’un gratouillement de la Pathétique devant une assemblée de dames blocardes et influentes que son physique de calicot passionné fait frémir comme des harpes éoliennes.