Le Râmâyana - tome second Poème sanscrit de Valmiky
Chapter 9
Effrayés par le bruit et vaincus par le feu, ces grands, ces terribles Démons à la force épouvantable, armés de traits divers, se précipitent sur le singe. Ils fondent sur lui avec des flèches pareilles en éclat aux rayons du soleil, et l'on voit cette multitude de Rakshasas envelopper le plus vaillant des quadrumanes comme un vaste et profond tourbillon dans les eaux du Gange. Les Démons nocturnes jettent à l'envi contre Hanoûmat des lances étincelantes, des traits barbelés, une grêle de haches; mais soudain le fils irrité du Vent se donne une forme épouvantable, arrache d'un palais une colonne incrustée d'or, la fait pirouetter cent fois, proclame autant de fois son nom, et, tel qu'Indra sous les coups de sa foudre abat les Asouras, il assomme les horribles Rakshasas.
Vaincue par la force de sa colère, Lankâ, toute flamboyante de feux, enveloppée de flammes, les plus vaillants héros tués, les guerriers taillés en pièces, Lankâ semblait en ce moment frappée d'une malédiction.
* * * * *
Après qu'il eut ruiné la ville, porté le trouble au coeur de Râvana, signalé sa force épouvantable et salué Sîtâ, ce vaillant meurtrier des ennemis, ce tigre des singes, brûlant de revoir enfin son maître, escalada le grand mont Arishta; montagne à la surface boisée, ténébreuse, couverte d'arbres en grand nombre et plantée de padmakas élevés, d'acwakarnas, de palmiers et de vigoureux sâlas.
De la cime où il était monté, le héros, fils du Vent, contempla cette mer épouvantable, séjour des reptiles et des poissons. Tel que Mâroute au milieu des airs, le tigre des simiens, ce propre fils du Vent, s'élança dans la route la plus haute de son père. Accablée sous le poids du singe, la grande montagne alors poussa un gémissement, et, secouée par lui, elle semblait danser avec ses hautes cimes, les unes ébranlées, les autres même s'écroulant.
On entendit un bruit épouvantable, pareil au fracas des nuées orageuses: c'était le rugissement des lions à la grande force écrasés au milieu des cavernes, leurs tanières.
De nombreux serpents aux venins subtils, aux langues enflammées, à l'immense longueur, se débattent et se tordent, le cou et la tête écrasés.
La belle montagne, foulée par le grand singe, fit jaillir, ici, un torrent d'eau; là, un ruisseau de sang; ailleurs, différents métaux; et, sous les pieds du quadrumane vigoureux, elle entra dans le sein de la terre avec ses arbres et ses hautes cimes.
Hanoûmat non fatigué, de qui la voix était pareille au bruit des nuages tonnants, poussa un long cri et se plongea dans le lac sans rivage du ciel; _ce lac_ pur, dont les nuées sont le jeune gazon et la vallisnérie, dont les étoiles de l'arcture sont les cygnes qui en sillonnent la surface.
Dès qu'ils eurent ouï ce cri épouvantable d'Hanoûmat, la joie remplit aussitôt l'âme des singes impatients de revoir ce noble ami.
Djâmbavat, le plus vertueux des quadrumanes, adressant la parole à tous les simiens, ainsi qu'à leur chef Angada, prononce alors ces mots, le coeur ému de plaisir: «C'est Hanoûmat qui a complétement réussi dans sa mission; il n'y a là nul doute; car, s'il avait échoué dans son entreprise, il n'aurait pas un tel empressement!» À peine entendu ce cri du magnanime avec le battement fougueux de ses bras et de ses cuisses, les singes contents de s'élancer _à l'envi_ de tous les côtés.
Déployant sa plus grande légèreté et d'une vigueur que doublait sa joie, Hanoûmat, à la vive splendeur, traversa de nouveau l'Océan par le milieu.
Le grand et fortuné quadrumane, voyageur aérien, s'avançait ainsi dans le ciel même, séjour accoutumé du vent, et _sa fougue_ arrachait, pour ainsi dire, les _bornes_ aux dix points de l'espace.
Remuant les masses de nuages et les traversant mainte et mainte fois, on le voit comme la lune, tantôt il apparaît à découvert, et tantôt il disparaît caché.
À la vue du grand singe, qui semblable à une masse de feu précipitait sa course vers eux, tous les simiens alors se tinrent, les mains réunies en coupe à leurs tempes. Descendu sur la haute montagne avec une rapidité extrême, le Mâroutide prit enfin pied sur la cime, hérissée de grands arbres. Alors tous les chefs des singes environnent le magnanime Hanoûmat et se tiennent auprès de lui, tous d'une âme joyeuse. Ils honorent le singe très-distingué, fils naturel du Vent, et lui offrent des présents, du miel et des fruits. Les uns d'éclater en joyeux applaudissements; _les autres_ poussent des cris de plaisir, ceux-là se balancent de contentement sur les branches des arbres.
Hanoûmat à la puissante vigueur salua, inclinant son corps, le grand singe Djâmbavat à la vieillesse reculée et le prince de la jeunesse Angada.
Quand il eut reçu d'eux les révérences et les honneurs, qu'il méritait justement, le vaillant quadrumane leur annonça brièvement sa nouvelle: «J'ai vu la reine!» À ces mots du fils de Mâroute: «J'ai vu la reine;» ces mots si heureux et semblables en douceur à l'ambroisie même, le _coeur des_ singes fut _tout_ rempli de joie.
Le fils de Bâli, Angada le serre dans ses bras avec étreinte; il prend sa main dans la sienne; puis il s'asseoit. Tous les singes font cercle autour de lui dans ces bois charmants du grand mont de Mahéndra et se livrent à la joie la plus vive.
Accroupis aux pieds du Mâroutide sur les grands blocs de la montagne, les principaux des singes, impatients de l'entendre conter de quelle manière il avait traversé la mer, comment il avait pu voir, et Lankâ, et Sîtâ, et Râvana, se tiennent de toutes parts autour de lui, et tous, les mains réunies en coupe à leurs tempes. Les yeux brillants de joie, ils demeurent tous en silence, attentifs, recueillis, et le visage dressé vers les paroles qu'allait dire Hanoûmat.
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Après qu'il eut raconté toutes ses aventures, Hanoûmat, le fils du Vent, prit de nouveau la parole dans le plus beau langage: «La victoire de Râma, le zèle de Sougrîva et ma grande natation aérienne pour aller vers la chaste Sîtâ, ont porté des fruits. Telles que sont les oeuvres de cette noble dame, sa pénitence peut sauver les mondes, chefs des singes, ou les brûler même dans sa colère.
«La puissance de Râvana, ce grand monarque des Rakshasas, est infinie de toute manière, puisqu'il a touché cette femme vertueuse et que son corps n'est point éclaté en cent morceaux! La flamme du feu, touchée avec la main, ne ferait pas elle-même ce que peut faire la fille du roi Djanaka, quand son âme est émue de colère. Environnée de Rakshasîs, cette dame charmante est accablée sous le poids du chagrin, et cependant c'est une fille des rois et la plus chaste des femmes qui gardent saintement la foi du mariage.
«Au milieu des Rakshasîs mêmes, je ramenai la confiance dans le coeur de cette femme aux yeux tels, pour ainsi dire, que ceux du faon de la gazelle, aux cheveux noués d'une seule tresse, _comme les veuves_, environnée dans ce bocage délicieux par des Rakshasîs difformes, en butte à leurs menaces, infortunée _captive_, affermie dans la résolution de mourir, n'ayant pour couche que la terre, les membres sans couleur comme un étang de lotus à l'arrivée des neiges, l'âme détournée avec horreur de _l'impie_ Râvana et tout absorbée dans la pensée de son époux. J'eus un entretien avec elle, je l'instruisis des choses dans la vérité. Apprenant que Râma s'était uni par une alliance avec Sougrîva, elle en fut ravie de joie, cette magnanime dame, qui, malgré ses douleurs, ne s'écarte pas de ses voeux, de sa résolution, de sa rare piété conjugale.»
«Décidons maintenant tout ce qui est à faire dans la conjoncture.»
Après qu'il eut ouï son discours: «Puisque la chose est ainsi et qu'on vous l'a racontée comme elle est arrivée, dit le fils de Bâli à tous ses compagnons, quel autre parmi vous a besoin de voir la Vidéhaine, fille du roi _Djanaka_? Moi, fussé-je même sans aide, je suis capable de renverser dans un instant cette Lankâ, avec son peuple de Rakshasas, et d'exterminer le noctivague Râvana: combien plus, si j'étais accompagné de toutes vos grandeurs aux âmes parfaites, aux bonds vigoureux?
«Ce qui retient ici mon courage, c'est le congé que j'attends de vos grandeurs.
«N'est-ce pas quand nous aurons délivré cette reine aux yeux noirs et reconquis cette fille du roi Djanaka, qu'il nous sied d'aller nous montrer sous les yeux du magnanime fils de Raghou? _Autrement_, que diriez-vous là? «On a vu Sîtâ, mais on ne l'a pas ramenée!» parole honteuse pour des gens qui ont du coeur, du courage et de la vigueur!
«_Quoi!_ chacun ici est capable de franchir la mer, et pas un ne le serait d'héroïsme, quand vous n'avez pas d'égal dans les mondes, nobles singes, ni parmi les Daîtyas, ni même entre les Immortels!
«Une fois Lankâ vaincue avec ses multitudes de Rakshasas, une fois Sîtâ enlevée de force à Râvana tué, alors nous, l'âme joyeuse et notre mission accomplie, nous ramènerons la fille du _roi_ Djanaka au milieu de Râma et de Lakshmana!»
Djâmbavat, à ce langage d'Angada, répondit en ces termes: «La pensée, héros aux longs bras, que tu viens d'exprimer ici n'est pas la mienne, prince à la grande sagesse. Fouillez, nous a-t-on dit, l'immense plage méridionale;» mais ni le roi des singes ni le sage Râma n'ont parlé de conquérir.
«Comment pourrait-il vouloir que Sîtâ fût reconquise par nous? _S'il en était ainsi_, le Raghouide, ce roi le plus grand des rois, il renierait donc son illustre famille! Après que _notre_ monarque s'est engagé lui-même, en face de tous les principaux des singes, à faire de sa personne la conquête de Sîtâ, comment pourrait-il abjurer sa promesse? Cette grande chose mise à fin ne lui donnerait aucune satisfaction, et vous auriez en vain fait montre d'héroïsme, ô les plus excellents des singes! Rendons-nous donc aux lieux où Râma nous attend avec Lakshmana et Sougrîva aux longs bras: portons cet événement à leurs oreilles.»
«Bien!» lui répondent tous les singes; et, ce mot dit, ils aspirent au départ; ils s'élancent de la cime du Mahéndra et nagent de tous les côtés au sein des airs.
Tous les chefs des singes avaient mis le Mâroutide à leur tête et ne pouvaient rassasier leurs yeux de contempler cet illustre Hanoûmat à l'éminente force; _Hanoûmat_, le plus excellent des simiens, que saluaient _à son passage_ toutes les créatures.
Ils arrivèrent près d'un bois couvert d'arbres et de lianes, semblable au Nandana et nommé le Bois-du-Miel. Cette forêt, bien disposée, appartenait à Sougrîva; elle ravissait l'âme de toutes les créatures, mais elle était infranchissable à tous les êtres. Le singe Dadhimoukha aux longs bras, oncle du magnanime Sougrîva, le monarque des simiens, veillait continuellement sur le bois.
_Nos voyageurs_ abordent ce parc du souverain des quadrumanes, lieu fortuné, délicieux, aimé du coeur, et sont transportés de joie à sa vue. Puis, enchantés à l'aspect de ce grand Bois-du-Miel, les singes, Djâmbavat à leur tête, de prier Hanoûmat, qui s'approche d'Angada et lui parle en ces termes: «Daigne nous accorder une faveur, à nous, qui avons réussi dans notre mission.»
Le jeune prince loua d'une voix gracieuse Hanoûmat et lui répondit ces mots avec amitié: «Que désires-tu? parle!»
À ces paroles, le fils du Vent, accompagné de ses proches, Hanoûmat reprit avec joie: «Fils du roi des simiens, daigne accorder en don aux chefs des singes le _Bois-du-Miel_, qui fut jadis à ton père; cette forêt inexpugnable, bien gardée, sans pareille, dont l'accès nous est défendu.»
À peine eut-il entendu ce langage d'Hanoûmat: «_Eh bien!_ lui répondit Angada, le plus éminent des simiens, que les singes boivent le miel! Après qu'Hanoûmat a _si bien_ rempli sa mission, l'on ne peut se dispenser de satisfaire à sa demande, fût-elle même impossible: à plus forte raison, quand la chose est telle qu'est celle-ci.» À ces paroles tombées de la bouche d'Angada, les singes joyeux de s'écrier: «Bien! bien!» et d'honorer cet _auguste prince_.
Les singes envahirent les arbres pleins des sucs du miel; ils remuèrent mainte et mainte fois toute la forêt; ils prenaient dans leurs bras des rayons tels, qu'un drona les eût à peine contenus, les jetaient joyeux par terre, et mangeaient et buvaient. Le plaisir de manger ces miels savoureux et bien parfumés les mit tous dans la joie et tous ils en devinrent _comme_ fous d'ivresse.
De ces quadrumanes à face ridée, les uns maltraitaient après boire les préposés à la garde des rayons, ceux-là se frappaient dans l'ivresse les uns les autres avec un reste de miel. Ici, des singes se roulent aux pieds des arbres; là, gorgés de mets, ils se font un lit de feuilles et dorment accablés d'ivresse. On voit des chefs de troupeaux quadrumanes arracher les arbres et _casser_ la forêt: on en voit qui, le corps tout basané par le miel, boivent dans les rayons d'une soif insatiable. Les uns chantent, les autres déclament, en voici qui dansent, en voilà qui rient; ceux-ci boivent, ceux-là causent; tels dorment et tels racontent. Les uns se laissent tomber ivres de la cime des arbres; les autres, d'un rapide essor, s'élancent du sol de la terre et s'envolent de nouveau sur le sommet des branches. Tel en riant lutte avec un rival, tel fond en volant sur un autre, qui dort; tel s'élance à l'improviste devant tel autre qui s'avance; celui-ci vient en pleurant vers celui-là qui pleure. Il n'y avait pas un simien qui ne fût ivre; il n'y en avait pas un qui ne fût rassasié.
Les singes empêchés ne tinrent pas compte alors de tous ceux que Dadhimoukha avait mis là par son ordre pour défendre le miel. On les tira par les bras, on leur fit voir les chemins du ciel; et, frappés, ils s'enfuirent épouvantés à tous les points de l'espace. Ils arrivent tremblants vers Dadhimoukha et lui disent: «Singe, Hanoûmat, Angada et les autres ont détruit le Bois-du-miel. Que ta grandeur veuille donc faire immédiatement ce qui doit l'être dans la circonstance! On nous a tirés par les genoux; on nous a fait voir la route des airs.»
Aussitôt que le chef des surveillants, Dadhimoukha eut appris, enflammé de colère, que l'on avait saccagé le Bois-du-Miel, il se mit à ranimer le courage de ces quadrumanes: «Allez donc! marchons, _leur dit-il_; empêchons à toute force les singes d'un orgueil excessif, qui mangent ce miel exquis.»
À ces mots, les héros, chefs des singes, retournent au Bois-du-Miel, où Dadhimoukha les accompagne. Il prend au milieu d'eux un arbre énorme et court avec furie, escorté par les plus grands des singes. Ceux-ci alors s'arment de pierres, d'arbres et même de lianes; ils se précipitent, bouillants de colère, où sont les nobles singes, _compagnons d'Hanoûmat_.
Les vaillants singes, Hanoûmat à leur tête, voyant s'avancer Dadhimoukha furieux, de fondre sur lui dans une égale colère.
Irrité, le vigoureux Angada saisit par les deux bras ce héros impétueux qui accourait avec son arbre; mais, tout aveuglé qu'il fût par l'ivresse, il en eut pitié: «C'est un _vieillard_ vénérable!» et, ce disant, il se contenta de lui frotter les membres sur le sol de la terre.
S'étant un peu débarrassé des singes, le noble quadrumane se rapprocha tout à fait des serviteurs, qui étaient accourus avec lui, et leur dit: «Singes, venez avec moi! allons où est notre maître, Sougrîva au long cou, avec le sage Râma. Car ces insensés, qui foulent aux pieds les ordres mêmes du souverain, ont mérité la mort; et Sougrîva, irrité de leurs violences, ôtera la vie à tous.» Quand Dadhimoukha, le garde vigoureux du bois, eut parlé de cette manière, il partit à la tête de tous les singes qui formaient son bataillon. Dans l'intervalle que mesure un clin d'oeil, ce coureur des bois atteignit ces lieux où Sougrîva se tenait assis avec Râma et Lakshmana. Le singe Dadhimoukha, le chef aux longs bras des préposés à la surveillance du bois, descendit alors, environné de tous ses gardes forestiers. Là, d'un visage consterné, joignant les mains en coupe à ses tempes, il pressa du front les pieds fortunés de Sougrîva.
Ensuite le monarque des simiens, ayant vu ce _noble_ singe, le coeur dans le trouble et le front humilié, lui tint ce langage: «Relève-toi! relève-toi! pourquoi te vois-je prosterné à mes pieds? Tu n'as rien à craindre; je t'en donne l'assurance.
«Dis-moi ce que tu veux au fond de ta pensée. La paix règne-t-elle dans le Bois-du-Miel? Singe, je désire le savoir.»
Ainsi encouragé par le magnanime Sougrîva, le sage Dadhimoukha se lève et lui répond en ces termes: «Les singes ont détruit ce bois, que n'avaient pu surmonter jusqu'ici le monarque des ours, ni toi, bien-aimé _neveu_, ni Bâli même. Environné de tous ses compagnons, Hanoûmat à leur tête, le singe Angada, à la vue des rayons, nous a chassés tous et les a mangés.»
Quand le singe eut informé Sougrîva de ces nouvelles, l'immolateur des héros ennemis, Lakshmana à la grande sagesse fit cette demande au monarque des simiens: «Sire, quelle affaire amène ce singe qui garde ton bois? Il vient de t'annoncer quelque chose d'un air affligé: quelle parole est-ce qu'il a dite?»
À cette question, le monarque habile dans l'art de parler, Sougrîva de répondre en ces termes au magnanime Lakshmana: «Mon Bois-du-Miel fut saccagé par les chefs valeureux des bataillons quadrumanes, qui sont allés, sous la conduite d'Angada, scruter la plage méridionale.
«Si Angada est entré sans aucun égard avec tous les singes, Hanoûmat à leur tête, dans mon Bois-du-Miel, c'est qu'il a vu la reine, je pense, ô fils, qui ajoute sans cesse à la joie de Soumitrâ, ta mère. C'est là, sans doute, ce qui a rendu les singes si osés d'envahir ma forêt et d'y boire le miel.»
Ensuite, quand il eut ouï cette délicieuse parole, tombée des lèvres de Sougrîva, le vertueux Lakshmana s'en réjouit avec le _plus grand des_ Raghouides. Sougrîva joyeux lui-même tint ce langage à Dadhimoukha: «Je suis content; n'aie pas d'inquiétude! Le singe a _bien_ rempli sa mission: je dois pardonner cette faute d'un _serviteur_, qui a réussi dans son expédition. Retourne vite au Bois-du-Miel, continue à le garder comme il convient, et hâte-toi de m'envoyer tous les singes, Hanoûmat à leur tête.»
Le fortuné s'en alla rapide, comme il était venu; il abaissa du haut des airs son vol sur la terre et pénétra dans la forêt. Entré dans le Bois-du-Miel, il vit les chefs des bataillons singes désenivrés, debout et tremblants tous de crainte maintenant que l'ivresse était dissipée.
Le héros s'approcha d'eux, tenant ses mains réunies en coupe à ses tempes, et, d'un air joyeux, il dit ces paroles caressantes au _noble_ Angada: «Gentil _singe_, l'obstacle que ces gens ont mis à ta marche ne doit pas allumer ta colère: il n'est personne qui ne pèche à son insu ou sciemment.
«Je suis allé, noble singe, vers ton oncle et je lui ai dit, mon seigneur, l'arrivée de vous tous dans ces lieux. À la nouvelle que tu étais venu ici avec ces chefs de bataillons quadrumanes, à la nouvelle même que son bois fut envahi, c'est de la joie qu'il en ressentit, et non de la colère. «Hâte-toi de me les envoyer tous!» m'a dit Sougrîva, ton oncle, ce puissant roi des simiens. Allez donc à votre désir!»
À ce langage affectueux que lui tient Dadhimoukha, le fils de Bâli adresse à tous les principaux des singes ces réjouissantes paroles: «Le roi, je m'en doutais, nobles singes, vient d'apprendre cet événement: c'est une joie _franche_ qui fait parler ce quadrumane, et c'est la cause qui en porte ici la nouvelle à notre connaissance. Vous avez bu tous à souhait du miel jusqu'à l'ivresse: aussi convient-il maintenant de nous rendre aux lieux où le singe Sougrîva nous attend. Vos excellences doivent agir de telle manière, illustres chefs, qu'elles soient ma règle; car je ne suis qu'un serviteur au milieu de vos excellences. Suis-je vraiment le prince héréditaire? En ce cas, j'aurais le pouvoir de commander: mais il vous convient de me suivre, puisque vous avez terminé votre expédition.»
À peine ont-ils ouï Angada émettre une aussi noble parole, tous les singes à la grande vigueur de s'écrier, l'âme ravie de joie: «Qui parlera jamais de cette manière, s'il tient le sceptre, ô le plus éminent des singes? En effet, aveuglé par l'ivresse de la puissance: «Je suis tout!» Voilà quelle est toujours la pensée d'un roi.»
«Bien! fit Angada; je pars!» et, cela dit, le singe prit son essor au milieu des airs. Tous les principaux des singes mirent leur vol à la suite de son vol, et, comme une nuée de pierres lancée par des machines, ils dérobaient aux yeux l'atmosphère.
* * * * *
Quand Sougrîva, le monarque des simiens, eut appris l'arrivée des singes, il dit à _son allié_ Râma aux yeux de lotus, au coeur battu par le chagrin: «Console-toi, s'il te plaît! on a vu Sîtâ! _autrement_, il serait impossible que les singes revinssent ici, après qu'ils sont restés absents au delà du temps prescrit.
«Console-toi, Râma, fils charmant de Kâauçalyâ! ne t'abandonne pas au chagrin! On a vu ta Sîtâ, le fait est certain, et ce n'est pas un autre qu'Hanoûmat!»
Dans ce moment, l'on entendit au sein des cieux retentir de joyeuses clameurs: c'étaient les singes, qui, fiers des exploits d'Hanoûmat et criant, s'avançaient vers Kishkindhyâ et semblaient ainsi lui envoyer _devant eux_ la nouvelle de leur succès. À l'ouïe de ces acclamations, le monarque des simiens releva sa grande queue et sentit la joie inonder son âme.
Arrivés au mont Prasravana, les nobles singes courbent la tête devant Râma et devant le héros Lakshmana; ils se prosternent, le prince héréditaire à leur tête, aux pieds de Sougrîva, et commencent à raconter les nouvelles qu'ils apportent de Sîtâ.
Le Mâroutide éloquent, Hanoûmat exposa de quelle manière il était parvenu à voir l'_auguste princesse_:
«Captive dans le gynoecée de Râvana et sous la garde vigilante des Rakshasîs, la reine Sîtâ, digne de tout plaisir, est toujours ensevelie dans une profonde douleur. Infortunée, elle porte ses cheveux noués dans une seule tresse[10]; elle n'a de pensée que pour toi, son âme est tout absorbée en toi; et, les membres sans couleur, comme un lac de lotus à l'arrivée des neiges, elle n'a pour couche que la terre. L'âme détournée avec horreur de Râvana, elle est résolue de mourir. Telle Sîtâ parut à mes yeux mêmes, rejeton de Kakoutstha, quand j'eus trouvé un moyen pour m'approcher d'elle.»
[Note 10: Signe de deuil, où l'on reconnaît une femme, de qui l'époux est mort ou absent.]
Quand Hanoûmat eut donné à Râma la perle d'une beauté céleste et brillante d'une splendeur native, il ajouta, les mains réunies en coupe à ses tempes: «Saisissant une occasion que lui offraient ses Rakshasîs, la charmante Sîtâ me dit ensuite, les yeux noyés dans les pleurs du chagrin:
«Ne manque pas de conter entièrement à Râma, le plus élevé des hommes, ce héros, dont le courage est une vérité, ce que tes yeux ont vu et ce que tes oreilles ont entendu ici de ces _affreuses_ Démones: répète-lui, et ces invectives que leur maître a vomies contre moi, et ce langage que m'a tenu, et cette épouvantable menace que m'a faite Râvana lui-même. Je n'ai plus que deux mois à vivre; c'est le terme, dans lequel m'a renfermée ce monarque des Rakshasas.»
À ces mots, que lui adressait Hanoûmat, Râma le Daçarathide, ayant pressé la perle contre son coeur, se mit à pleurer avec Lakshmana. Quand il eut contemplé cette perle, la plus riche des perles, l'_époux infortuné_, bourrelé de chagrins, articula ces mots, les yeux noyés de larmes: «Tel que la vache périt d'amour loin du veau qu'on dérobe à sa tendresse, tel je languis; _mais_ la vue de ce joyau est pour moi comme l'aspect de ma Vidéhaine. Cette parure fut donnée à la princesse du Vidéha par le _roi_ son beau-père ce jour qu'elle devint sa bru: attachée entre ses tempes, elle brillait alors du plus vif éclat!