Le Râmâyana - tome second Poème sanscrit de Valmiky
Chapter 8
«Là, fondant sur moi à tire d'aile, le volatile me frappa encore aux deux seins. Tu me vis alors désolée, irritée par la corneille, essuyant mes yeux sur mon visage baigné de larmes; et ta main secourable, tirant une flèche _du carquois_, l'envoya contre l'oiseau. C'était l'arme de Brahma, que tu avais encochée: le trait flamboya dans les airs; et la corneille, visée par toi, s'enfuit, prenant des routes différentes. Dans son vol, que précipite la crainte, elle suit le tour de ce globe: tantôt elle se joue au sein du nuage pluvieux, tantôt au milieu des gazelles; mais le dard que tu as lancé la suit comme son ombre. Enfin n'ayant pu trouver la paix dans les mondes, c'est auprès de toi-même qu'elle vient chercher un asile.
«Triste et consternée, elle reçut de toi ces paroles: «La flèche, que j'ai décochée, ne l'est jamais en vain. Quel membre veux-tu qu'elle détruise en toi?» L'oiseau choisit de perdre un oeil, que le trait fit périr à l'instant. Tu n'as pas craint de lancer à cause de moi la flèche de Brahma lui-même sur une chétive corneille; et tu peux, maître du monde, épargner le _Démon_ qui m'a ravie de tes bras! Courageux et fort, comme tu l'es, fils de Raghou, pourquoi ne décoches-tu point ta flèche au milieu des Rakshasas, toi, le plus adroit parmi tous ceux qui savent manier l'arc? Chef des hommes, aie donc, héros du grand arc, aie donc pitié de moi!»
À ces paroles de Sîtâ, Hanoûmat répondit en ces termes: «Ton époux accomplira tout ce qui fut dit par toi, Mithilienne. Veuille me confier, noble dame, un signe, que Râma connaisse et qui mette la joie dans son coeur.»
À ces mots, Sîtâ, regardant tout le gracieux tissu de ses cheveux entrelacés dans une tresse, délia sa longue natte et donna au singe Hanoûmat le joyau _qui retenait la chevelure attachée_: «Donne-le à Râma,» dit cette femme, semblable à une fille des Immortels. Le noble singe reçut le bijou, s'inclina pour saluer, décrivit un pradakshina autour de Sîtâ et se tint à côté, les mains réunies aux tempes. «Adieu! lui dit-il, femme aux grands yeux; ne veuille pas t'abandonner au chagrin!»
Salué, au moment de son départ, avec des paroles heureuses, quand le singe eut incliné sa tête devant Sîtâ et se fut éloigné d'elle, il fit ces réflexions: «Il reste peu de chose dans cette affaire; j'ai vu la _princesse_ aux yeux noirs: mettant de côté les trois moyens[8], qui sont dans l'ordre avant le quatrième, c'est à mes yeux celui-là que je dois employer.
[Note 8: _Oupâyas_, moyens de succès au nombre de quatre pour réduire l'ennemi: l'action de semer la division, la conciliation, les présents et les mesures de rigueur.]
«_Oui?_ Je ne vois que l'énergie maintenant pour dénouer ce noeud: après que j'aurai tué _quelque_ héros éminent des Rakshasas, viendra ensuite, de manière ou d'autre, le tour des moyens amiables.
«Je détruirai donc, comme le feu dévore une forêt sèche, tout le magnifique bocage de ce roi féroce; bocage, riche de lianes et d'arbres variés; bocage, le charme de l'âme et des yeux, semblable au Nandana lui-même! Et ce parc dévasté allumera contre moi la colère du monarque.»
À ces mots, le vaillant Hanoûmat de saccager ce bosquet royal, peuplé de maintes gazelles et rempli d'éléphants ivres d'amour. Bientôt ce bocage n'offrit plus aux regards que des formes hideuses par ses arbres cassés, ses bassins d'eau rompus, et ses montagnes réduites en poussière.
Quand le grand singe, _émissaire_ de l'auguste et sage monarque des hommes eut achevé cet immense dégât, il s'avança vers la porte en arcade, ambitieux de combattre seul contre les nombreuses et puissantes armées des Rakshasas.
* * * * *
Cependant le cri du singe et le brisement de la forêt avaient jeté le trouble et l'épouvante chez tous les habitants de Lankâ. Aussitôt que le sommeil eut abandonné leurs paupières, les Rakshasîs aux hideuses figures virent ce bocage dévasté et le géant héros des quadrumanes.
Elles, à l'aspect du vigoureux simien, le corps démesuré, tel enfin qu'un nuage, de s'enquérir à la fille du roi Djanaka: «Qui est-il? De qui est-il né? D'où vient-il? Quel sujet l'a conduit ici? Et comment, fille de roi, se fait-il qu'il tienne ici conversation avec toi?»
Alors, cette fille des rois, belle en toute sa personne: «Je ne crois pas le connaître, dit Sîtâ, parce qu'il est donné aux Rakshasas de prendre toutes les formes qu'ils veulent. Mais vous connaissez, vous! ce qu'il est et ce qu'il fait, car le serpent doit connaître les pas du serpent: il n'y a pas de doute!»
À ces paroles de Sîtâ, les Rakshasîs furent saisies d'étonnement: les unes de rester là, les autres de s'en aller raconter cet événement à Râvana. Les mains réunies en coupe à leurs tempes, courbant leurs têtes jusqu'à terre, pleines d'effroi et les yeux égarés: «Roi, lui dirent-elles, un singe au corps épouvantable et d'une vigueur outre mesure se tient au milieu du bocage d'açokas, où il s'est entretenu avec Sîtâ. Nous avons interrogé la Djanakide plusieurs fois, _mais en vain_; cette femme aux yeux de gazelle ne veut pas nous révéler ce qu'il est. Ce doit être, soit un messager d'Indra, soit un émissaire de Kouvéra; ou Râma peut-être l'envoie à la recherche de Sîtâ. En peu de temps, sire, il a brisé tout le bocage; mais il n'a point saccagé la partie du bois où Sîtâ la Djanakide est assise. Est-ce par ménagement pour Sîtâ ou par fatigue? On ne sait; mais comment cette violence aurait-elle pu le fatiguer? Et d'ailleurs il _semble_ garder la Djanakide. Il défend l'abord d'un çinçapâ aux branches semées de charmants boutons, arbre majestueux, dont Sîtâ s'est approchée. Veuille bien ordonner, sire, le châtiment de cet audacieux aux actes criminels, qui osa converser avec Sîtâ et dévaster le bocage.»
À ces mots des furies, le souverain des Rakshasas, les yeux rouges de colère, flamboya comme le feu, qui dévore une oblation; et le monarque à la grande splendeur commanda sur-le-champ de saisir Hanoûmat.
Aussitôt un héros au coeur généreux, de qui l'âme avait déjà précédé le corps au combat; ce héros, égal en puissance au fils de Daksha même, décrivit un pradakshina autour de son père; et, cet hommage rendu, l'invincible Indradjit monta dans son char, auquel un _art merveilleux_ avait adapté une irrésistible impétuosité. Quatre lions aux dents aiguës et tranchantes le traînaient d'une vitesse épouvantable et pareille au vol de _Garouda_, le monarque des oiseaux.
Le héros, maître du char, le plus adroit des archers, le plus habile de ceux qui savent manier les armes, courut sur le singe avec son chariot couleur du soleil. Le noble quadrumane se réjouit, dès qu'il entendit retentir son char, résonner son arc et vibrer sa corde. À la vue du héros Indradjit, qui s'avançait dans son véhicule, le singe poussa un effroyable cri, et rapide il grossit la masse de son corps. Indradjit, monté sur le céleste char, tenant son arc admirable dans sa main, le brandit avec un son égal au fracas du tonnerre.
Alors ces deux héros à la grande force, à l'ardente fougue dans l'action, _au coeur_ dur au milieu des combats, le singe et le fils du monarque des Rakshasas en vinrent aux mains comme deux rois des Dieux et des Démons, entre lesquels s'est allumée la guerre.
Ensuite le singe démesuré, ne songeant pas combien étaient rapides les flèches du guerrier au grand char, excellent archer et le plus habile de ceux qui manient les armes, s'élança _tout à coup_ dans les routes de son père. Là, Hanoûmat, qui avait la vitesse et la force du vent, se tint devant les flèches du héros et s'en moqua. Doués également de rapidité, experts l'un et l'autre dans les choses de la guerre, alors ces deux athlètes d'engager un combat terrible, qui retint enchaînées les âmes de tous les êtres. Le Rakshasa ne connaît pas le côté faible d'Hanoûmat et le Mâroutide ne connaît pas celui du Rakshasa: objets mutuels de leurs pensées, ils se tenaient donc l'un en face de l'autre, semblables à deux serpents qui ne sont point armés de poisons. Ensuite il vint cette pensée au fils du roi des Rakshasas touchant le plus grand héros des singes: «J'ai vu que cet animal est immortel; ainsi de quels moyens n'userai-je pas, _comme inutiles_, pour me saisir de lui?»
Indradjit, à ces mots, de lier son rival avec la flèche de Brahma. Le singe devint au même instant incapable de tout mouvement et tomba sur la face de la terre. Maltraité par les Rakshasas, accablé par une nuée de projectiles, Hanoûmat ne savait comment se dégager du lien dont ce trait _puissant_ le tenait garrotté.
Quand le singe eut reconnu la puissance du trait _enchanté_, il songea que la grâce de Brahma lui avait donné un charme pour s'en délivrer: il récita donc la formule que lui avait enseignée le père des créatures. Mais, tout doué qu'il fût de vigueur, le Mâroutide ne put même s'affranchir de cette flèche avec les chants mystiques, dont il devait la science à la faveur de Brahma. «Hélas! s'écria-t-il, il n'est pas de remède contre ce dard lancé par les Rakshasas! Où vint frapper la flèche de Brahma, nulle autre n'en peut détruire l'effet: nous voilà tombés dans un grand péril!»
Quand ils virent le Mâroutide enchaîné par ce trait merveilleux, aussitôt les Rakshasas de l'attacher avec des cordes multipliées de chanvre et des liens faits du liber enroulé des grands végétaux.
À l'aspect de ce héros, le plus vaillant des quadrumanes, lié fortement avec l'écorce des arbres, Indradjit lui ôta son dard, lien formidable, dont la délivrance n'était pas connue au noble singe.
Hanoûmat se résigna donc malgré lui à ses liens et au mépris des Rakshasas, ses ennemis: «Si du moins la curiosité, pensa-t-il, inspirait l'envie de me voir au monarque des Rakshasas!» Battu à coups de poings et de bâtons par ces cruels Démons, le Mâroutide fut, _ce qu'il désirait_, introduit en la présence du monarque des nocturnes Génies.
Le fils du Vent aperçut le monstre aux dix visages, les yeux rouges et tout pleins de colère, assis dans un siége moelleux et dictant ses ordres aux principaux de ses ministres, distingués par l'âge, les bonnes moeurs et la famille. Alors ce magnanime prince des singes, fils de Mâroute, abordant le souverain à la grande vigueur, de s'annoncer à lui dans ces termes: «Je viens ici en qualité de messager, envoyé de sa présence par le monarque des singes.»
Saisi d'un grand courroux à la vue du singe aux longs bras, aux yeux jaunes nuancés de noir, qui se tenait en face de lui, Râvana au vaste courage, les yeux rouges de sa colère allumée, dit à Prahasta, le plus éminent des Rakshasas, ces mots dictés par la circonstance: «Interroge ce méchant! Qui est-il? Quelle raison nous l'amène? Pour quel motif a-t-il brisé mon bocage? Pourquoi ses menaces contre les Rakshasas?»
À ces paroles du monarque: «Rassure-toi! dit Prahasta: salut à toi, singe! Tu n'as rien à craindre ici? Est-ce Indra qui t'envoie maintenant chez les Rakshasas? Dis la vérité; n'aie pas d'inquiétude, singe, tu seras mis en liberté. Es-tu l'envoyé de Kouvéra? ou d'Yama? ou de Varouna? N'as-tu pris cette forme épouvantable _que_ pour entrer dans cette ville? Viens-tu même envoyé par Vishnou, ambitieux de conquérir Lankâ? car ta vigueur n'est pas d'un quadrumane et tu n'as du singe que la forme! Conte-nous la vérité maintenant, et tu seras mis en liberté; mais si tu nous dis un mensonge, il te sera difficile de sauver ici ta vie!»
À ces mots, le singe doué de la parole, le quadrumane à la grande vitesse, Hanoûmat, fils du Vent, tourna les yeux vers le monarque des Rakshasas et, lui parlant d'une âme ferme, il se fit connaître au Démon: «Je ne suis pas l'envoyé de Çakra, ni celui d'Yama, ni le messager de Varouna. Aucune alliance ne m'unit, soit au Dieu qui donne les richesses, soit à Vishnou: aucun d'eux ne m'a donc envoyé. Cette forme est la mienne, et c'est comme singe que je viens ici. Il ne m'était pas facile d'obtenir cette vue du monarque des Rakshasas; et, si j'ai détruit son bocage, c'est afin d'être amené en sa présence.
«Il est impossible qu'une arme _fée_ m'enchaîne avec ses liens, quelque longs même qu'ils soient, car jadis le père des créatures m'accorda cette faveur éminente. Mais, comme j'avais envie de voir ici le roi, j'ai permis à cette arme de m'attacher: «_Qu'importe!_ ce fut là ma pensée; puisque j'ai le pouvoir de m'en délivrer!» Et j'ai subi même ces liens vils, non assurément par faiblesse, roi, mais, sache-le, pour atteindre au but de mon désir. Je suis venu dans ces lieux comme le messager du _plus grand des_ Raghouides à la force sans mesure: écoute donc, sire, les paroles convenables, que je vais t'adresser ici en _cette qualité_.»
Le prince courageux des singes regarda le Démon à la grande âme et lui tint sans trouble ce langage plein de sens: «Je suis venu dans ton palais suivant les ordres de Sougrîva. L'Indra des singes, ton frère, Indra des Rakshasas, te souhaite une bonne santé. Écoute les instructions que m'a données le magnanime Sougrîva, ton frère; paroles où le juste se marie à l'utile, paroles séantes, convenables ici et partout ailleurs.
«Il fut un potentat, nommé Daçaratha, le roi des coursiers, des éléphants et des hommes: il était comme le père du monde entier; il égalait en splendeur le monarque des Immortels. Son fils aîné, prince charmant, aux longs bras et _de qui la vue_ inspirait la joie, sortit de la ville aux ordres de son père et s'exila dans la forêt Dandaka. Accompagné de Lakshmana, son frère, et de Sîtâ, son épouse, il entra dans le sentier du devoir que suivent les grands saints. Il perdit au milieu de la forêt sa femme, la chaste Sîtâ, fille du magnanime Djanaka, roi du Vidéha.
«Tandis qu'il cherchait la reine, ce fils du roi _Daçaratha_ vint avec son frère puîné au mont Rishyamoûka, et là il eut une conférence avec Sougrîva. Celui-ci promit à celui-là de chercher Sîtâ, et l'autre s'engageait à rétablir Sougrîva dans le royaume des singes. Sougrîva fut ainsi réinstallé sur le trône, comme roi de tous les peuples singes, par la main de Râma, qui tua Bâli, ton ami, dans un combat. Enchaîné à la vérité et pressé d'acquitter sa promesse, le nouveau roi des quadrumanes a donc envoyé des singes par tous les points de l'espace à la recherche de Sîtâ. Des milliers de simiens, des myriades même et des centaines de millions la cherchent aujourd'hui en toutes les régions, sur la terre et dans le ciel. Moi, j'ai pour nom Hanoûmat, je suis le propre fils du Vent, et j'ai franchi légèrement à cause de Sîtâ _votre mer de_ cent yodjanas.
«Écoute entièrement le message que je t'apporte ici, grand roi: utile dans ce monde-ci, il peut même te procurer le bonheur dans l'autre monde. Ta majesté connaît la dévotion, le juste et l'utile; elle a ses propres femmes: il ne te sied donc pas, monarque à la grande sagesse, de faire violence aux épouses d'autrui. Si tu estimes cet avis utile pour toi, si tu le crois digne de tes amis et de toi-même, rends, héros, la Djanakide au roi des hommes.
«J'ai vu cette reine; je suis parvenu à la chose où il était si difficile de parvenir chez toi: pour ce qui reste à faire en dernier lieu, c'est à Râma de l'exécuter ici. Je l'ai vue plongée dans le chagrin, cette reine aux grands yeux. Quand tu enlevas cette femme pour ta concubine royale, comment n'as-tu pas senti que tu prenais une lionne _pour te dévorer_? Le Dieu qui brisa les villes, _Indra même_, s'il commettait une offense à la face de Râma, ne goûtera plus désormais de bonheur: combien davantage un être de ta condition! Cette femme qui se tient ici charmante et de laquelle tu dis: «_Voilà donc_ Sîtâ!» sache que c'est Kâlarâtri[9] elle-même pour tous les habitants de Lankâ!
[Note 9: Une forme de _Kâli_ ou _Dourgâ_, femme de Çiva et déesse de la destruction.]
«Certes! mon bras fût-il seul, peut facilement détruire Lankâ, ses éléphants, ses chars et ses coursiers; mais ce n'est pas là que gît le point de la question. Râma, il en a fait la promesse en face du roi des singes, tranchera la vie du rival odieux par qui sa Mithilienne lui fut ravie. Rejette donc ce lacet de la mort que tu as lié toi-même à ton cou; rejette ce lacet dissimulé sous les formes charmantes de Sîtâ, et pense au moyen qui peut seul te sauver!»
Enflammé de colère à ces mots du singe, le monarque des Rakshasas ordonne qu'il soit conduit à la mort.
* * * * *
Quand Râvana eut commandé le supplice d'Hanoûmat, Vibhîshana lui tint ce langage afin de l'en détourner. Informé que le roi était en colère et de quelle affaire il s'agissait, le _vertueux_ Rakshasa d'examiner la chose d'après ses règles mêmes.
Ensuite il honora le monarque avec politesse, et, versé dans l'art de manier un discours, il adressa au Poulastide assis dans sa résolution ce langage d'une extrême justesse: «Il n'est pas digne de toi, héros, d'envoyer ce singe à la mort: en effet, le devoir s'y oppose; c'est un acte blâmé dans cette vie et dans l'autre monde. Ce quadrumane est un grand ennemi, nul doute en cela; son crime est odieux, il est infini; mais, disent les sages, on doit respecter la vie des ambassadeurs. Il est plusieurs autres peines desquelles on peut user envers eux. Il est permis de les mutiler dans les membres, de faire tomber le fouet _sur leurs épaules_, de raser leurs cheveux, d'arracher même leurs insignes: le hérault de qui les paroles sont blessantes mérite de telles punitions; mais on ne voit pas que la mort de l'envoyé soit portée au nombre des châtiments.
«O toi qui réjouis l'âme des Naîrritas, le héros né de Raghou ne peut lutter sur un champ de bataille avec toi, si plein de génie, de persévérance, de courage, si difficile à vaincre aux Asouras, et, qui plus est, aux Dieux. Il est même à toi des guerriers nombreux, attentifs, intelligents, bons soldats, héros même, les meilleurs de ceux qui manient les armes et nés dans les familles les mieux douées en grandes qualités. Tu combattras, sire, accompagné de leurs bataillons rassemblés contre ces deux fils de roi: que le singe aille donc libre vers eux, et fais promptement défier au combat ces deux hommes qui me semblent déjà morts!»
Quand il eut ouï ce discours, le monarque puissant répondit à son frère en ces mots conformes aux circonstances du temps et du lieu: «Ta grandeur vient de parler avec justesse: on est blâmé pour donner la mort à des ambassadeurs; nécessairement, il faut infliger à celui-ci une peine autre que la mort. Les singes tiennent leur queue en grande estime; ils disent qu'elle est une parure: eh bien! qu'on mette sans tarder le feu à la queue de celui-ci, et qu'il s'en retourne avec sa queue brûlée! Que ses conjoints, ses parents, ses alliés, ses amis et le monarque des singes le voient tous vexé par la difformité de ce membre!»
À ces mots les Rakshasas, de qui la colère avait accru la méchanceté, enveloppent sa queue avec de vieilles étoffes en coton. À mesure que l'on entourait sa queue de ces matières combustibles, le grand singe d'augmenter ses proportions, comme un incendie allumé dans les forêts quand la flamme s'attache au bois sec.
Le prudent singe de rouler en lui-même beaucoup de pensées assorties aux circonstances du moment et du lieu: «Il est sûr que ces rôdeurs impurs des nuits sont trop faibles contre moi, tout lié que je suis; combien moins ne pourraient-ils m'arrêter si je voulais rompre ces liens et fuir, m'élançant _au milieu des airs_. Mais il faut nécessairement que je voie Lankâ éclairée par le jour.»
Quand Hanoûmat, zélé pour le bien de Râma, eut ainsi arrêté sa résolution, le noble singe endura ces avanies, tout fort qu'il fût _pour les empêcher_. Ensuite, pleins de fureur et l'ayant arrosée d'huile, ces Démons à l'âme féroce attachent solidement la flamme à sa queue. Ils empoignent Hanoûmat, l'entraînent hors du palais et se font un jeu cruel de promener le grand singe, sa queue enflammée, dans toute la ville, qu'ils remplissent çà et là de bruit avec le son des conques et des tambourins.
Tandis qu'ils montrent Hanoûmat dans la ville avec la flamme au bout de sa queue, les Rakshasîs de s'en aller vite porter cette nouvelle à Sîtâ: «Ce singe à la face rouge qui eut un entretien avec toi, Sîtâ, lui disent-elles, voici que _nos_ Rakshasas ont mis le feu à sa queue et le traînent ainsi partout!» À ces paroles cruelles et qui, pour ainsi dire, lui donnaient la mort, Sîtâ la Djanakide tourna son visage vers le grand singe et conjura le feu par ses incantations puissantes.
Cette femme aux grands yeux adora le feu d'une âme recueillie: «Si j'ai signalé mon obéissance à l'égard de mon vénérable, dit-elle; si j'ai cultivé la pénitence ou si même je n'ai violé jamais la fidélité à mon époux, Feu, sois bon pour Hanoûmat! S'il est dans ce quadrumane intelligent quelque sensibilité pour moi, ou s'il me reste quelque bonheur, Feu, sois bon pour Hanoûmat! S'il a vu, ce _quadrumane_ à l'âme juste, que ma conduite est sage et que mon coeur suit le chemin de la vertu, Feu, sois bon pour Hanoûmat!»
À ces mots, un feu pur de toute fumée et d'une lumière suave flamboya dans un pradakshina autour de cette femme aux yeux doux comme ceux du faon de la gazelle, et sa flamme semblait ainsi lui dire: «Je suis bon pour Hanoûmat!»
Ces pensées vinrent à l'esprit du singe dans cet embrasement de sa queue: «Voici le feu allumé; pourquoi son ardeur ne me brûle-t-elle pas? Je vois une grande flamme; pourquoi n'en éprouvé-je aucune douleur? Un ruisseau de fraîcheur circule même dans ma queue! C'est là, je pense, une chose merveilleuse!
«Si le feu ne me brûle pas, c'est une faveur, que je dois sans doute à la bonté de Sîtâ, à la splendeur de Râma, à l'amitié, qui unit le feu au _vent_, mon père!»
Le grand singe, marchant vers la porte de la ville, s'approche alors de cette _magnifique_ entrée, qui s'élevait comme l'Himâlaya et d'où tombaient les faisceaux divisés de ses rayons éblouissants. Là, toujours maître de lui-même, le simien se rend aussi grand qu'une montagne; puis, il se ramasse tout à coup dans une extrême petitesse, fait tomber ses liens et, sitôt qu'il en est sorti, le fortuné singe redevient au même instant pareil à une montagne. Ses yeux, observant tout, virent une massue arborée dessus l'arcade: aussitôt le singe aux longs bras saisit l'arme solide toute en fer, et broya de ses coups les gardes mêmes de la porte.
Les Rakshasas, échappés au carnage, de courir sans jeter un seul regard derrière eux, comme des gazelles épouvantées qu'un tigre chasse devant lui.
Le grand singe avec sa queue toute en flammes se promena dans Lankâ sur les toits des palais, tel qu'un nuage d'où jaillissent les éclairs. Hanoûmat semait le feu, qui semblait, comme un fils, prêter au singe le concours zélé de sa flamme; et le Vent, qui aimait son fils, de souffler _en même temps_ l'incendie allumé sur tous les palais. Aussi voyait-on le feu, d'une fureur augmentée par son alliance avec le vent, dévorer les habitations comme le feu de la mort.
Les palais superbes, incrustés de gemmes, périssaient avec leurs treillis d'or, avec leurs pavés de perles et de pierreries; et les oeils-de-boeuf en éclats tombaient sur le sol de la terre, comme les chars des saints tombent du ciel, quand ils ont _un jour_ épuisé la récompense due à leurs bonnes oeuvres. Hanoûmat vit en flammes tous les quartiers des palais admirables aux ornements d'argent, de corail, de perles, de lapis-lazuli et de diamants.
Le feu est insatiable de bois, le noble singe est insatiable de feu, et la terre ne peut se rassasier de Rakshasas morts, que lui jette Hanoûmat. Le fils du Vent semait çà et là ses brûlantes guirlandes de flammes, et le feu _toujours_ plus intense dévorait Lankâ avec ses Rakshasas.