Le Râmâyana - tome second Poème sanscrit de Valmiky
Chapter 7
Aux paroles des Rakshasîs, la sage Vidéhaine répondit, effrayée au plus haut point et d'une voix que ses larmes rendaient bégayante: «Il ne sied pas qu'une femme de condition humaine soit l'épouse d'un Rakshasa: mangez toutes mon corps, si vous voulez; je ne ferai pas ce que vous dites!»
Elle s'appuya sur une longue branche fleurie d'açoka, et là, brisée par le chagrin, l'âme en quelque sorte exhalée, elle reporta une pensée vers son époux: «Hélas! Râma!» s'écria-t-elle, assaillie par la douleur;» Hâ! Lakshmana!» fit-elle encore: «Hélas! Kâauçalyâ, ma belle-mère! Hélas! noble Soumitrâ!
«Heureux les regards qui voient ce rejeton de Kakoutstha, à l'âme reconnaissante, aux paroles aimables, aux yeux teints comme les pétales du lotus, au coeur doué avec le courage des lions. De quel crime jadis mon âme dans un autre corps s'est-elle donc souillée, pour que je doive subir un tel chagrin et cette horrible torture! Honte à la condition humaine! Honte à celle de l'esclave, puisqu'il m'est impossible de rejeter la vie à ma volonté! Puisque Yama ne m'entraîne pas dans son empire, moi, ballottée dans une douleur sans rivage!»
Tandis que la fille du roi Djanaka parlait ainsi, des larmes ruisselaient à son visage; et, malade, vivement affligée, la tête baissée à terre, la jeune femme se lamentait comme une égarée ou telle qu'une insensée; tantôt, comme engourdie au fond d'une tristesse inerte; tantôt, se débattant sur le sol comme une pouliche qui se roule dans la poussière.
«Si Râma savait que je suis captive ici dans le palais de Râvana, sa main irritée enverrait aujourd'hui ses flèches dépeupler tout Lankâ de Rakshasas; il tarirait sa grande mer et renverserait la ville même!
«Rien n'y serait épargné, en premier lieu, dans la race impure du vil Râvana; ensuite, dans chaque maison des Rakshasîs, qui tomberaient elles-mêmes sur leurs époux immolés; et la cité résonnerait alors de mes chants, comme elle retentit à cette heure de mes plaintes larmoyantes! Oui! Râma, secondé par Lakshmana; viderait tout Lankâ de Rakshasas, et l'on chercherait un jour la ville _sur la terre où maintenant elle s'élève_!
À ce langage de Sîtâ, ses gardiennes sont remplies de colère: les unes s'en vont rapporter ses discours au cruel Râvana; les autres, furieuses à l'aspect épouvantable, s'approchent d'elle et recommencent à l'accabler de paroles outrageantes et même de paroles sinistres: «O bonheur! c'est maintenant, ignoble Sîtâ, puisque tu choisis un parti funeste; c'est maintenant que les Rakshasîs vont manger les chairs arrachées de tous les côtés sur tes membres!»
Or, en ce moment, parlait un oiseau perché sur une branche, adressant à l'affligée mainte et mainte consolation puissante; corneille _fortunée_, elle envoyait à la captive sa douce parole de «bonjour,» et semblait annoncer à Sîtâ la _prochaine_ arrivée de son époux.
* * * * *
Le vaillant Hanoûmat entendit, sans que rien lui échappât, toutes ces paroles; le fils du Vent regarda cette reine _malheureuse_ comme il eût regardé une Déesse elle-même au sein du Nandana; ensuite, il se mit à rouler dans son esprit mainte espèce de pensées: «Celle que les singes par milliers, par millions et par centaines de millions cherchent dans tous les points de l'espace, c'est moi, qui l'ai trouvée!
«Les convenances m'imposent de rassurer une épouse qui aspire à la vue de son époux, ce _héros_ doué véritablement d'une âme sans mesure. Elle ne trouve pas une fin à sa douleur, elle, qui jusqu'ici n'en avait pas connu les angoisses.
«Si je m'en retourne sans avoir consolé dans son abandon cette infortunée, de qui l'âme est plongée dans la tristesse, cet oubli sera blâmé fortement comme une faute. Il m'est impossible de m'entretenir avec elle en présence de ces rôdeuses impures des nuits. Comment donc faire? se disait Hanoûmat, enfoncé dans ses réflexions. Si je ne la rassure pas entièrement aujourd'hui, elle abandonnera la vie, je ne puis en douter nullement. Et si Râma vient à me demander: «Qu'est-ce que t'a dit ma bien-aimée?» que lui répondrai-je, moi, qui n'aurai pas causé avec cette femme d'une taille ravissante?»
Il dit; et, s'étant recueilli dans ses réflexions, le singe intelligent adopte enfin cette idée:
«Je vais lui nommer Râma aux travaux infatigables, et lui parler dans un langage sanscrit, mais comme on le trouve sur les lèvres d'un homme _qui n'est pas un brahme_. De cette manière, je ne puis effrayer cette _infortunée_, de qui l'âme est allée dans sa pensée rejoindre son époux.»
Le grand singe fit tomber ces mots avec lenteur dans l'oreille de Sîtâ: «Reine, que vit naître le Vidéha, ton époux Râma te dit _par ma bouche_ ce qu'il y a de plus heureux; et le jeune frère de ton mari, Lakshmana, le héros, te souhaite la félicité!» Quand il eut dit ces mots, Hanoûmat, le fils du Vent, cessa; et la Djanakide, à ces douces paroles, ouvrit son coeur au plaisir et se réjouit. Ensuite, elle, de qui l'âme était assiégée par les soucis, elle de lever craintive sa tête aux jolis cheveux annelés et de regarder en haut sur le çinçapâ. Tremblante alors et l'âme tout émue, la modeste Sîtâ vit, assis au milieu des branches, un singe d'un aspect aimable. À la vue du noble quadrumane posé dans une attitude respectueuse: «Ce _que j'ai cru entendre_ n'était qu'un songe;» pensa la dame de Mithila.
Mais, ne voyant pas autre chose qu'un singe, son âme défaillit: elle resta longtemps comme une personne évanouie; et, quand elle eut enfin recouvré sa connaissance, cette femme aux grands yeux, Sîtâ de rouler ces pensées en elle-même: «C'est un songe! je me suis endormie un instant, épuisée de terreur et de chagrin; car il n'est plus de sommeil pour moi, depuis que j'ai perdu celui de qui le visage ressemble à la reine des nuits! En effet, toute mon âme s'en est allée vers lui; l'amour que je porte à mon époux égare souvent mon esprit; et, pensant à lui sans cesse, c'est lui que je vois, c'est lui que j'entends, au milieu de ma rêverie.
«... Mais quelle est donc cette chose? car un songe n'a point de corps, et c'est un corps bien manifeste qui me parle ici! Adoration soit rendue à Çiva, au Dieu qui tient la foudre, à l'Être-existant-par-lui-même! Adoration soit rendue même au Feu! S'il y a quelque chose de réel dans ce que dit là cet habitant des bois, daignent ces Dieux faire que toutes les paroles en soient véritables!»
Ensuite, Hanoûmat adressa une seconde fois la parole à Sîtâ, et, portant à sa tête les deux mains réunies, il rendit cet hommage à la Djanakide et lui dit: «Qui es-tu, femme aux yeux en pétales de lotus, à la robe de soie jaune, toi qui te tiens appuyée sur une branche de cet arbre et qui appartiens sans doute à la classe des Immortels?
«Si tu es Sîtâ la Vidéhaine, que Râvana put un jour enlever de force dans le Djanasthâna, dis-moi, noble dame, la vérité.»
Quand elle eut ouï ces paroles d'Hanoûmat, la Vidéhaine, que le nom de son époux avait remplie de joie, répondit en ces termes au grand singe, qui était venu se placer dans le milieu du çinçapâ: «Je suis la fille du magnanime Djanaka, le roi du Vidéha: on m'appelle Sîtâ, et je suis l'épouse du sage Râma.»
À ces paroles de Sîtâ, le noble singe Hanoûmat lui répondit en ces termes, l'âme partagée entre la douleur et le plaisir:
«C'est l'ordre même de Râma qui m'envoie ici vers toi en qualité de messager: Râma est bien portant, belle Vidéhaine; il te souhaite ce qu'il y a de plus heureux. Lakshmana aux longs bras, la joie de Soumitrâ, sa mère, te salue, inclinant sa tête devant toi, mais consumée par la douleur, car tu es toujours présente à la pensée de ton fils[7], comme un fils est toujours présent à la pensée de sa mère. Ce Démon, qui, un jour, dans la forêt, _te fait dire ici Lakshmana par ma bouche_; ce Démon, qui avait séduit tes regards, reine, sous la forme empruntée d'une gazelle ravissante au pelage d'or, mon frère aîné, qui pour moi est égal à un père, Râma aux yeux beaux comme des lotus, Râma, à qui le devoir est connu dans sa vraie nature, l'a tué avec justice en lui décochant une grande flèche aux noeuds droits.
[Note 7: Il est comme le fils de Sîtâ, par suite de son mariage avec Râma. Nos lecteurs n'ont sans doute pas oublié cette maxime répétée mainte fois dans le cours du poëme: un frère aîné est comme le père de son frère puîné; le frère puîné est comme le fils de son frère aîné.]
«Mârîtcha, en tombant, a jeté son cri au loin.
«Le vertueux Lakshmana, pour te faire plaisir, obéit docilement aux paroles mordantes que tu lui fis entendre à cette occasion; car ton jeune beau-frère est pour toi, reine, toujours plein d'une respectueuse soumission...»
À ces mots, le singe de s'incliner devant elle et Sîtâ de pousser à cette vue un long et brûlant soupir: «Si tu es Râvana lui-même, qui, aidé par la puissance de la magie, vient ajouter une nouvelle douleur à mon chagrin, lui dit cette femme au visage brillant comme la lune, tu ne fais pas une belle action. Mais salut à toi, noble singe, si tu es un messager envoyé par mon époux! Je demande que tu me fasses de lui un récit qui me ravira de plaisir. Raconte-moi les vertus de mon bien-aimé Râma: tu entraînes mon âme, beau singe, comme la saison chaude emporte la rive du fleuve. Mais ceci n'est, hélas! qu'un songe! c'est un songe qui présente le singe à mes yeux! car ce rêve, il m'enivre d'une grande béatitude, et la béatitude n'est donnée à personne ici-bas.
«Oh! qu'il y a de charmes en toi, songe! puisque, dans mon triste abandon même, je te vois sous mes yeux comme un habitant des bois, qui m'est envoyé par le noble enfant de Raghou!
«Cette vision aurait-elle sa cause dans le trouble de mon esprit? est-ce délire, hallucination, folie? ou n'est-ce qu'un effet du mirage?
«Ou plutôt ce n'est pas égarement, ni délire, ou signe d'un trouble dans mon esprit: je vois bien que le singe est ici une réalité.»
Ensuite, la fille du roi Djanaka eut le désir de connaître mieux le singe, et, cette pensée conçue, la Mithilienne de lui parler en ces termes:
«Puisque tu es le messager de Râma, veuille bien encore, ô le meilleur des singes, me dire avec le secours des comparaisons quel est ce Râma, _allié_ des _singes_, habitants des bois?»
À ces paroles de Sîtâ, l'auguste fils du Vent lui répondit en ces mots doux à l'oreille:
«Ce prince vertueux, qui a l'énergie de la vérité, qui est le Devoir même incarné, qui trouve son plaisir dans le bonheur de toutes les créatures, qui est le défenseur et le donateur de tous les biens, vigoureux comme le vent, invincible comme le grand Indra, aimé du monde comme la lune et resplendissant comme le soleil; ce roi, chéri de tout l'univers, semblable à Kouvéra, et qui possède autant de courage qu'il en est dans Vishnou à la force immense; ce monarque, sur la bouche duquel réside la vérité; ce Râma à la voix douce comme celle de Vrihaspati, et beau, joli, charmant comme l'Amour, qui s'est revêtu d'un corps; ce magnanime, qui a dompté la colère en lui-même, c'est le plus intrépide guerrier et le plus grand héros du monde! Sous l'ombre de son bras l'univers entier repose, et, dans un prochain combat il va tuer de ses dards enflammés de fureur, comme des serpents gonflés de leurs poisons, ce Râvana par qui tu fus enlevée de ton ermitage vide, un jour qu'il en eut fait écarter ce vigoureux fils de Raghou, sous les apparences mensongères d'une gazelle! Tu verras donc bientôt ce méchant goûter le fruit de son action! Envoyé par ton époux, je me présente ici devant tes yeux en qualité de son messager: ta séparation d'avec lui brûle son coeur de chagrin; il te souhaite une bonne santé!
«Sous peu de temps, accompagné de Lakshmana et de Sougrîva, tu verras venir ici ton Râma au milieu des singes par dix millions comme Indra au milieu des Maroutes. Je suis le singe appelé Hanoûmat, le conseiller de Sougrîva et le messager de Râma, ce héros infatigable et ce lion des rois. J'ai franchi la grande mer et je suis entré dans la cité de Lankâ.
«Je ne suis pas ce que tu penses, reine: abandonne ce doute, crois-en ma parole, Mithilienne, car jamais un mensonge n'a souillé ma bouche.»
«Comme tu ne vois en moi qu'un singe, c'est évident! et non pas autre chose, reçois donc cet anneau, sur lequel est écrit le nom de Râma; car il me fut donné par ce magnanime comme un signe _qui devait m'accréditer_.
«Râma sur cet anneau d'or, auguste reine, a gravé lui-même ces mots: «D'or, d'or, d'or!»
Les membres palpitants de joie et la face baignée de larmes, la royale captive reçut alors cet anneau et le mit sur sa tête. À peine entendues les paroles que Râma lui envoyait, à peine vu l'anneau, elle versa de ses yeux noirs et charmants l'eau dont la source est dans la joie. Son visage pur aux belles dents et doué avec les dons les plus charmants parut comme l'astre des nuits, quand son disque sort affranchi de la gueule du _serpent_ Râhou.
La femme aux yeux de gazelle dit alors ces douces paroles au singe d'une voix suffoquée par ses larmes, mais où la joie se mêlait avec le chagrin:
«Je veux offrir au temps convenable un sacrifice aux Dieux en reconnaissance de cet _événement_, ô le plus grand des singes. Quel bonheur! mon époux jouit encore de la vie! Lakshmana, oh! bonheur! vit encore! Je suis toute satisfaite d'apprendre ici par ton récit, après tant de jours écoulés, que mon époux et le héros Lakshmana se portent bien l'un et l'autre.»
Elle dit ensuite au fils du Vent: «Je suis contente de toi, singe, puisses-tu jouir d'une longue vie! Sois heureux! toi, par qui me fut annoncé que mon époux est en bonne santé avec son frère puîné. Certes! je ne crois pas, noble singe, que tu sois un quadrumane vulgaire, toi, à qui ce Râvana n'inspire ni terreur, ni frémissement! Tu es bien digne de converser avec moi, ô le plus excellent des singes, puisque tu viens, envoyé par mon époux, qui a la science de son âme. Il est sûr que Râma n'eût pas envoyé, surtout en ma présence, un affidé qu'il n'aurait pas étudié et dont il n'eût pas expérimenté le courage!
«Râma n'est-il pas dans le trouble? N'est-il pas rongé de chagrin?
«Emploie-t-il sa main à des actions viriles et même à des oeuvres divines? Est-ce que l'absence n'a point effacé _mon_ amour dans le coeur de ce noble héros? _Non!_ c'est lui, qui doit m'arracher de cette horrible calamité, lui, toujours digne des biens et jamais digne des maux!
«Plongé dans une douleur profonde, Râma ne s'y noie donc pas? On le verra donc bientôt, singe, venir à cause de moi dans ces lieux, ce rejeton auguste de Raghou, ce Râma, fils du monarque des hommes!
«Puissé-je vivre, Hanoûmat, jusqu'au temps où mon époux ait reçu tes nouvelles! Viendra-t-elle bientôt à cause de moi l'armée complète, l'épouvantable armée du magnanime Bharata, commandée par ses généraux et rassemblée sous les étendards? Est-ce que les singes à la force terrible viendront ici? Le beau Lakshmana, ce fils, qui est la joie de Soumitrâ, va-t-il de sa main habile à tirer l'arc jeter l'épouvante chez les Rakshasas avec la multitude de ses flèches? Mon voeu est que je puisse voir bientôt Râvana tué dans un combat, lui, ses parents, ses conjoints et ses fils, sous la main de Râma si terrible avec son arc sans égal!»
* * * * *
À ces belles paroles de Sîtâ, le fils du Vent lui répondit en ces termes d'une voix douce et les mains réunies en coupe à ses tempes: «Reine, _ton_ Raghouide ne sait pas encore que tu es ici: à mon retour, ses flèches consumeront bientôt cette ville.
«Là, si la Mort, si les habitants du ciel avec Indra osent tenir pied devant lui, ce noble fils de Kakoutstha leur fait mordre à tous la poussière du champ de bataille!
«Plongé dans une grande affliction par ton absence de ses yeux, Râma ne trouve de calme nulle part, comme un taureau assailli par un lion.
«Troublé de ce chagrin, né du malheur qui le sépare de toi, il ne pense ni à l'héroïsme, ni à l'exercice des armes, ni à la volupté, ni aux festins. Le seul plaisir qu'il trouve est celui, Vidéhaine, que lui donne son âme en se reportant vers toi: il gémit sans cesse, femme craintive; il se plonge mainte fois dans sa douleur profonde.
«Son âme toujours avec toi n'a pas d'autre pensée: il rêve de toi dans le sommeil; à son réveil, il pense encore à toi. «Sîtâ!» dit le prince d'une voix douce à l'aspect, ou d'un fruit, ou d'une fleur, ou d'un autre objet qui ravit le coeur des femmes; et, _courant_ saisir _la jolie_ chose: «Ah! mon épouse!» fait-il, s'imaginant que c'est toi-même! «ah! Sîtâ! ah! femme au corps séduisant! ah! toi, de qui la vue est la merveille de mes yeux! où demeures-tu, Vidéhaine? où es-tu?» s'écrie-t-il en pleurant toujours. Du moment qu'il a vu dans les nuits se lever le charme de la nature, cette lune, ravissante par l'immense réseau de ses rayons froids, les yeux de Râma ne cessent point d'accompagner jusqu'au mont Asta la reine des étoiles, car l'amour, dont il est esclave, chasse le sommeil de ses paupières!»
Quand elle eut écouté ce discours, Sîtâ, au visage beau comme la lune dans sa pléoménie, répondit au singe Hanoûmat ces paroles, où le juste se mariait à l'utile: «Ce langage que tu m'as tenu est de l'ambroisie mêlée à du poison, car si d'un côté Râma n'a pas une pensée dont je ne sois l'objet, son amour d'une autre part le rend malheureux.
«Je l'espère, ô le meilleur des singes, mon époux viendra bientôt; car mon âme est pure et de nombreuses qualités sont en lui. Persévérance, force, énergie, courage, activité, reconnaissance, majesté: voilà, singe, les qualités de mon noble Raghouide.
«Quand donc Râma, ce héros, _ou plutôt_ ce soleil qui sème en guise de rayons un réseau de flèches, dissipera-t-il avec colère ces ténèbres que Râvana fit naître _sur notre ciel_?»
À Sîtâ, qui parlait ainsi, consumée de chagrin par l'absence de Râma et le visage baigné de larmes, le noble singe répondit en ces termes: «Je vais aujourd'hui même te porter sur le sein de Râma, Mithilienne aux beaux cheveux annelés, comme le feu porte aux Dieux l'offrande sacrifice sur leurs autels.
«Viens! monte sur mon dos, reine; assure tes mains dans ma crinière! Je te ferai voir ton Râma aujourd'hui même, regarde-moi bien! _oui!_ ton Râma à la grande vigueur, assis, comme Pourandara, sur le front d'une montagne-reine, où il se tient dans un ermitage, les efforts de son âme tendus pour atteindre jusqu'à ta vue. Assise sur mon échine, traverse l'Océan par la voie des airs, comme la Déesse Pârvatî, montée sur le taureau. En effet, quand je fuirai, t'emportant avec moi, reine au charmant visage, tous les habitants de Lankâ ne sont point capables de suivre ma route.
«Ou bien, si tu crains de monter sur mon dos, reine, de quel volatile ou quadrupède vivant sur la terre me faut-il emprunter la forme?»
À ces paroles agréables du terrible singe Hanoûmat à la vigueur épouvantable, la Mithilienne en ces termes lui dit avec modestie: «Comment pourrais-tu, noble singe, toi de qui le corps est si petit, me porter de ces lieux jusqu'en présence de mon époux, le monarque des enfants de Manou?»
Hanoûmat répondit à ces mots de Sîtâ: «Eh bien! Vidéhaine, vois seulement la forme que je vais prendre maintenant!» Alors, ce tigre des singes à la grande énergie, lui, auquel était donné de changer sa forme à volonté, il s'augmenta dans ses membres.
Devenu semblable à un sombre nuage, le prince des quadrumanes se mit en face de Sîtâ et lui tint ce langage: «J'ai la force de porter Lankâ même avec ses chevaux et ses éléphants, ses arcades, ses palais et ses remparts, ses parcs, ses bois et ses montagnes!»
Quand la fille du roi Djanaka vit semblable à une montagne le propre fils du Vent, cette princesse aux yeux grands comme les pétales des nymphées lui dit:
«Je sais que tu as la force, singe, de me porter dans cette course; mais il est essentiel de voir si l'affaire peut arriver sans naufrage au succès. Il est impossible que j'aille avec toi par les airs, ô le meilleur des singes: ton impétueuse vitesse, égale à toute la fougue du vent, me ferait tomber. Ensuite, il ne sied pas que l'épouse de ce Râma, aux yeux de qui le devoir siége avant tout, monte sur le dos même d'un être que l'on appelle d'un nom affecté au sexe mâle. Si autrefois, sans protecteur, esclave et n'étant pas la maîtresse de mes actes, il est arrivé que j'ai touché malgré moi le corps de Râvana, est-ce un motif pour que je fasse _librement_ la même chose à _présent_?»
À ce langage, le singe Mâroutide, aux louables qualités, répondit à Sîtâ: «Ce que tu dis, reine à l'aspect charmant, est d'une forme convenable; ce discours est assorti au caractère d'une femme qui siége au rang des _plus_ vertueuses; il est digne enfin de tes voeux.
«Tous ces détails, reine, et ce que tu as fait, et ce que tu as dit en face de moi, tout sera conté, sans que rien soit omis, au rejeton de Kakoutstha.
«Si tu ne peux venir avec moi par la voie des airs, donne-moi un signe que Râma sache reconnaître.»
À ces paroles d'Hanoûmat, la jeune Sîtâ, semblable à une fille des Dieux, lui répondit ces mots d'une voix que ses larmes rendaient balbutiante: «Dis au roi des hommes: «Sîtâ la Djanakide, vouée au soin de conserver ta faveur, est couchée, en proie à la douleur, au pied d'un açoka et dort sur la terre nue. Les membres pantelants de chagrin, aspirant de tout son coeur à ta vue, Sîtâ est plongée dans un océan de tristesse; daigne l'en retirer. Maître de la terre, tu es plein de vigueur, tu as des flèches, tu as des armes; et Râvana qui mérite le trépas vit encore! Que ne te réveilles-tu?
«Un héros, toi! ceux qui le disent ne parlent pas avec justesse: en effet, quiconque a souillé l'épouse d'un héros ne peut garder la vie. Le héros défend son épouse et l'épouse sert le héros! Mais toi, héros, tu ne me défends pas: quel signe est-ce d'héroïsme?»
«Tu lui diras ces choses et d'autres encore de manière à toucher son coeur de compassion pour moi, car le feu _ne_ brûle _pas_ une forêt, s'il _n'_est agité par le vent.»
Quand elle eut ainsi donné fin à ces candides et justes paroles, Sîtâ, levant son visage pareil à l'astre des nuits, regarda une seconde fois dans le çinçapâ fait d'or. Cette noble dame vit, assis au milieu des branches avec sa taille d'un empan, le singe au langage aimable, tenant les deux mains réunies en coupe à ses tempes. À sa vue, la chaste Sîtâ, le coeur affligé, poussant un long soupir, adressa une seconde fois la parole au singe, qui se tenait là _dans cette respectueuse attitude_:
«Raconte à mon époux ces _deux faits de notre vie intime_, ce qui sera _pour toi_ le meilleur des signes _devant lui_: «Au pied du mont Tchitrakoûta, rempli confusément d'arbres et de lianes, dans les massifs des bocages, embaumés par les senteurs de fleurs variées, au temps que j'habitais avec toi un ermitage de pénitents, non loin du fleuve Mandâkinî et dans un lieu vanté des saints anachorètes, un jour, que j'avais recueilli au milieu des bois les racines et les fruits, je m'assis, humide du bain, sur ta cuisse, où tu m'avais attirée. Alors tu pris en jouant de l'arsenic rouge et tu me fis sur le front un tilaka, qui, _dans un embrassement_, fut imprimé sur ta poitrine.
«Une autre fois, que j'avais étalé des viandes de cerf devant la porte de l'ermitage, une corneille voulut en dérober; mais je l'en empêchai, lui jetant des mottes de terre. La corneille s'irritant vient alors me frapper de tous côtés: en colère, à _mon tour_, je lève ma robe, _comme un bouclier_, contre les assauts du volatile. L'oiseau enlève de force, il mange la chair, que j'avais semée en l'honneur de tous les êtres; et toi, Râma, tu n'eus aucun souci que j'eusse perdu ma robe dans cette lutte. Furieuse, moquée de toi, fuyant çà et là, j'étais vaincue de tous côtés par la vigueur de l'oiseau, avide de nourriture. Enfin, épuisée de force, je courus à toi, _insoucieusement_ assis, et je me réfugiai sur ton sein dans une colère que tu pris soin de calmer, toi, que cette _petite guerre_ avait amusé.