Le Râmâyana - tome second Poème sanscrit de Valmiky

Chapter 6

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Dépouillée de ses parures et néanmoins telle encore que Lakshmî sans lotus à la main, accablée de honte, consumée par la douleur, pleine de langueur et le corps exténué, elle semblait Rohinî sous l'oppression de la planète Lohitânga; elle paraissait comme la richesse tombée; comme la mémoire quand elle s'affaisse dans l'incertitude; comme une espérance, qui s'est envolée; comme un ordre qui n'est plus soutenu par la puissance. Désolée, amaigrie par l'abstinence, baignant sa face de larmes, faible, très-délicate, l'âme épuisée de chagrins et le corps de souffrances, elle jetait épouvantée de nombreux et longs soupirs, comme l'épouse du roi des serpents.

À l'aspect de cette femme souillée de taches et de poussière, triste et non parée, elle si digne des parures, et telle que la reine des constellations quand sa lumière est obscurcie par de sombres nuages, l'incertitude assiégea l'esprit du singe dans ses investigations.

Le fils du Vent, Hanoûmat, la reconnut avec peine: aussi douteuse revient à l'homme dans un moment, où sa pensée n'y est pas attentive, la science qu'il doit à ses lectures.

* * * * *

Après que le vigoureux quadrumane eut médité un instant, il tourna vers la Mithilienne ses yeux noyés de larmes et se mit à gémir dans une vive douleur. «C'est là, _se dit-il_, c'est là cette femme inébranlable dans sa fidélité à son époux, Sîtâ, la fille du magnanime Djanaka, ce roi de Mithila, si dévoué à son devoir! Elle, qui fendit la terre et sortit du champ déchiré par le soc de la charrue; elle, qui fut produite par la poussière jaune du guéret, pareille au pollen des lotus.

«Délaissant tous ses plaisirs, entraînée par la force de sa piété conjugale, elle était, sans tenir compte des peines, entrée dans la forêt déserte. Là, contente de manger les fruits _sauvages_ et les racines, heureuse d'obéir à son époux, elle goûtait dans les bois tout le bonheur qu'elle eût jamais goûté dans son palais. Cette princesse à la couleur d'or, qui accompagnait toutes ses paroles d'un sourire, infortunée, sans appui, elle endure ici un supplice épouvantable! Cette magnifique robe jaune, qui brille sur elle avec la teinte de l'or, est la même que j'ai vue avec les singes ce jour qu'elle fit tomber sur la montagne son vêtement supérieur.

«Mais je veux interroger cette vertueuse Mithilienne, troublée par l'odieux Râvana, comme une fontaine par un homme altéré. Elle ne brille plus aujourd'hui, comme un lotus souillé de boue, cette femme en deuil, que le monstre aux dix têtes arracha violemment à ce lac d'Ikshwâkou! Elle, à cause de qui Râma est tourmenté de quatre sentiments: la pitié, la tendresse, le chagrin et l'amour. À cette pensée: «Ma femme est perdue!» sa pitié s'émeut; «elle pense à moi!» sa tendresse; «épouse fidèle!» son chagrin; «épouse adorée!» son amour.»

S'étant réveillé au temps opportun, le puissant monarque des Rakshasas, sa robe et ses guirlandes tombées, _la tête_ encore échauffée par l'ivresse, tourna sa pensée vers la Vidéhaine.

Car, enchaîné fortement à Sîtâ, enivré d'amour jusqu'à la fureur, il ne pouvait cacher la passion effrénée dont son âme était consumée pour elle. Brûlant de voir la Mithilienne, il sortit de son palais: il était paré de tous ses joyaux et portait une magnificence incomparable.

Une centaine de femmes seulement suivaient Râvana dans sa marche, comme les femmes des Gandharvas et des Dieux suivent Kouvéra, le rejeton de Poulastya. Là, ces femmes portaient, les unes des lampes d'or et de formes diverses, les autres un chasse-mouche fait avec la queue du gayal, celles-là des éventails. Celles-ci d'une politesse _distinguée_ marchaient, tenant à leur main droite des vases massifs d'or et pleins de maints breuvages.

Le fils du Vent alors entendit le son des noûpouras et des ceintures, qui gazouillaient aux pieds et sur les flancs de ces femmes du plus haut parage.

Brillant de tous les côtés par l'éclat de plusieurs lampes, où brûlaient, portés devant lui, des parfums et des huiles de sésame, Râvana, plein d'ivresse, d'orgueil et de luxure, semblait au regard oblique de ses grands yeux rouges l'Amour, qui s'avance irrité sans arc à la main.

À la vue de la splendeur infinie qu'il semait de tous les côtés: «C'est le monarque aux longs bras!» pensa le singe vigoureux à la grande énergie. L'intelligent quadrumane s'élance à terre et, gagnant une autre branche cachée au milieu des feuilles et des arbrisseaux, il s'y tient, désireux de voir ce que va faire le monstre aux dix têtes.

À l'aspect de Râvana, l'auguste femme trembla, comme un bananier battu par le vent.

Le Démon aux dix têtes vit l'infortunée Vidéhaine gardée par les troupes des Rakshasîs, en proie à sa douleur et submergée dans le chagrin, comme un vaisseau dans la grande mer. Il vit, inébranlable dans la foi jurée à son époux, il vit la _triste_ captive assise alors sur la terre nue: telle une liane coupée de l'arbre conjugal et tombée sur le sol.

Il vit, privée de l'usage des bains et des parfums, les membres hâlés, sa personne non parée, elle si digne de toute parure: il vit telle qu'une statue faite de l'or le plus pur, mais souillée de poussière, il vit Sîtâ fuir dans le char de ses désirs attelé avec les coursiers de la pensée vers le _grand et sage_ Râma, ce lion des rois, qui possédait la science de son âme.

Il la vit saisie de mouvements convulsifs à son approche.

Elle parut à ses yeux comme une gloire, qui se dément, comme la foi en butte au mépris, comme une postérité détruite, comme une espérance envolée, comme une Déesse tombée du ciel, comme un ordre foulé aux pieds.

Comme un autel souillé, comme la flamme éteinte du feu, comme le croissant de la lune, dont le rayon tombe du ciel sur la terre sans nous apporter de lumière.

Il la vit accablée par sa douleur, poussant des soupirs et telle que l'épouse du roi des éléphants, qui, séparée du chef de son troupeau et tombée captive, est gardée dans un peloton _de chasseurs_.

Consumée par le jeûne, le chagrin, la rêverie et la crainte, maigre, triste, se refusant la nourriture, se faisant, _pour ainsi dire_, un trésor de macérations, en proie à la douleur et ses mains jointes à ses tempes, comme une Déesse, elle demandait continuellement au ciel de conserver la vie à Râma et d'envoyer la mort à son persécuteur.

Râvana tint ce langage avec amour à l'infortunée Sîtâ, cette femme sans joie, macérant son corps et fidèle à son époux: «À mon aspect, te cachant çà et là dans ta crainte, tu voudrais te plonger au sein de l'invisibilité. Il n'est ici, noble dame, ni hommes quelconques, ni Rakshasas mêmes: bannis donc la terreur, Sîtâ, que t'inspire ma présence. Prendre les femmes de force et les ravir avec violence, ce fut de toutes manières et dans tous les temps notre métier, dame craintive, à nous autres Démons Rakshasas.

«Je t'aime, femme aux grands yeux! Sache enfin m'apprécier, ma bien-aimée, ô toi, en qui sont réunies toutes les perfections du corps, et qui es l'enchantement de tous les mondes! Ainsi, je ne te verrais plus armée de cette haine contre moi, noble dame. Reine, tu n'as rien à craindre ici; aie confiance en moi: accorde-moi ton amour, chère Vidéhaine, et ne reste point ainsi plongée dans le chagrin. Ces cheveux, que tu portes liés dans une seule tresse, _comme les veuves_, cette rêverie, cette robe souillée, cet éloignement des bains, le jeûne: ce ne sont pas là des choses qui siéent pour toi.

«Ce qu'il te faut, ce sont les guirlandes variées, les parfums d'aloès et de sandal, les robes de toute espèce, les célestes parures, les plus riches bouquets de fleurs, des lits précieux, de magnifiques siéges, et le chant, et la danse, et les instruments de musique: car _je_ t'égale à moi, princesse du Vidéha. Tu es la perle des femmes; revêts donc tes membres de leurs parures: comment peux-tu, noble dame, toi, femme de haut parage, te montrer ainsi devant mes yeux?

«Elle passera cette jeunesse que tu pares avec tant de beauté; ce rapide fleuve du temps est comme l'eau; une fois écoulé, il ne revient plus!

«Viçvakarma, l'artiste en belles choses, après qu'il t'eut faite, n'en a plus fait d'autre, je pense; car il n'existe pas, Mithilienne, une seconde femme qui te soit égale en beauté. À la vue de la jeunesse et des charmes dont tu es si bien douée, quel homme venu près de toi voudrait s'éloigner de ta présence, fût-il Brahma lui-même?

«Mithilienne, sois mon épouse; abandonne cette folie: sois mon épouse favorite, à la tête de mes nombreuses femmes les plus distinguées. Les joyaux que j'ai ravis aux mondes avec violence, ils sont tous à toi, dame craintive, et ce royaume et moi-même. À cause de toi, je veux conquérir toute la terre, femme coquette, et la donner à Djanaka, ton père, avec les villes nombreuses qui en couvrent l'étendue.

«Témoignes-en le désir, et l'on va te faire à l'instant une magnifique parure. Que les plus brillants joyaux étincellent, attachés sur ta personne! Que je voie, femme bien faite, la parure orner tes jolies formes, et ta _grâce_ polie orner la parure même.

«Jouis des pierreries diverses qui appartenaient au fils de Viçravas; jouis à ton gré, femme ravissante, de Lankâ et de moi. Râma n'est pas mon égal, Sîtâ, ni pour les austérités de la pénitence, ni pour les richesses, ni pour la rapidité même des pas: il ne m'égale ni en force, ni en valeur, ni en renommée. Jouis, dame craintive, ô toi, de qui la personne est embellie par ce brillant collier d'or, jouis donc avec moi du plaisir de ces forêts, nées sur les rivages de l'Océan, percées d'avenues et couvertes par une multitude d'arbres à la cime fleurie.»

* * * * *

Après qu'elle eut écouté ce langage du Rakshasa terrible, Sîtâ oppressée, abattue, d'une voix triste, lui répondit ces mots prononcés avec lenteur: «_C'est_ une chose honteuse, _que_ je ne dois pas faire, moi, vertueuse épouse, entrée dans une famille pure et née dans une illustre famille.»

Quand elle eut parlé de cette manière à l'Indra des Rakshasas, la chaste Vidéhaine au charmant visage tourna le dos à Râvana et lui dit encore ces paroles: «Je suis l'épouse d'un autre, je ne puis donc être une épouse convenable pour toi; allons! jette les yeux sur le devoir; allons! suis le sentier du bien! De même que tu défends tes épouses, ainsi dois-tu, nocturne Génie, défendre les épouses des autres.

«Ou les gens de bien manquent ici, ou tu ne suis pas l'exemple des gens de bien: ce métier, dont tu parles, c'est ce que les sages nomment le crime. Bientôt Lankâ, couverte par des masses de pierreries, Lankâ, pour la faute de toi seul, va périr, malheureuse de ce qu'elle eut pour maître un insensé. À la vue du malheur tombé sur ton âme scélérate: «Quel bonheur! s'écrieront avec joie tous les hommes; ce monstre aux actions féroces a donc enfin trouvé la mort!»

«Ni ton empire, ni tes richesses ne peuvent me séduire: je n'appartiens qu'à Râma, comme la lumière n'appartient qu'à l'astre du jour!

«Ne fus-je pas légalement unie pour son épouse à ce bien magnanime, comme la science est unie au brahme, qui a dompté son âme et reçu l'initiation après le bain cérémoniel? Allons, Râvana! allons! rends-moi à Râma dans ma douleur, comme la femelle chérie d'un noble éléphant, qu'on ramène à son époux amoureux dans la grande forêt.

«La raison te commande, Râvana, de sauver ta ville et de gagner l'amitié du vaillant Raghouide, à moins que tu ne désires une mort épouvantable.

«Avant peu le Raghouide, mon époux, qui dompte ses ennemis; avant peu Râma, fondant sur toi, son odieux rival, m'arrachera de tes mains comme Vishnou aux trois pas ravit aux Asouras sa Lakshmî enflammée de splendeur.»

À ces paroles de la Mithilienne, le monarque irrité des Rakshasas lui répondit ces mots dans une colère montée jusqu'à la fureur: «Tu crois sans doute que ta condition de femme te met à l'abri du supplice, et c'est là ce qui t'excite à me tenir sans crainte ce langage outrageant. Il n'est pas convenable de jeter une injure ni même des paroles qui déplaisent dans l'oreille d'un roi, surtout au milieu de grandes et d'éminentes personnes. Assurément, dit-on, une politesse distinguée est la parure des femmes; c'est un avantage, noble dame, qu'il ne t'est pas facile d'acquérir. Comment peux-tu conserver ici le désir de ton époux?

«Au point où ma colère est montée, amassée comme elle est sur ta tête, il faudra bien que je t'envoie à la mort! Si tu vis maintenant, c'est grâce à ce que tu es une femme!»

Indignée de ce langage, Sîtâ répondit avec colère au monarque des Rakshasas, comme la gloire pure qui s'adresse à la honte: «À la nouvelle du carnage que Râma fit dans le Djanasthâna, à la nouvelle qu'il avait tué Doûshana et Khara même, ta première pensée fut pour la vengeance, et tu m'as conduite ici.

«Car notre habitation était vide alors de ces deux héroïques et nobles frères, sortis pour la chasse, tels que deux lions _d'une caverne_.

«Les forces ne seront pas égales dans cette guerre, prête à fondre ici entre eux et toi. Bientôt accompagné du Soumitride, Râma s'en ira de ces lieux, emportant avec la tienne les vies de ton armée, comme le soleil passe, ayant tari une flaque d'eau.»

Le monarque des Rakshasas, quand il eut ouï ces paroles amères de Sîtâ, répondit en ce langage odieux à cette femme d'un aspect aimable: «J'ai toujours été avec toi comme un flatteur, esclave des femmes; mais, à chaque fois, tu m'as traité comme un être à qui l'on paye en mépris la douceur de ses paroles.

«Pour chacune des paroles outrageantes que tu m'as dites, Mithilienne, une horrible mort ne serait qu'un juste châtiment. Mais il me faut patienter encore deux mois: je t'accorde ce temps: puis, monte dans ma couche, femme aux yeux enivrants. Passé le terme de ces deux mois, si tu refuses de m'accepter pour ton époux, mes cuisiniers te couperont en morceaux pour mon déjeuner!

«Râma ne pourra jamais te reconquérir, Mithilienne, comme Hiranyakaçipou ne put enlever Poulakshmî venue dans les mains d'Indra.»

À la vue de cette _belle_ Djanakide ainsi menacée par le monstre aux dix têtes, les jeunes filles aux grands yeux des Gandharvas et des Dieux furent saisies par la douleur. Résolues à la défendre, elles se mirent, avec les mouvements de leurs yeux obliques et les signes de leurs visages à rassurer Sîtâ contre les menaces du hideux Rakshasa.

Raffermie par elles, Sîtâ, justement fière de sa belle conduite, tint ce langage utile pour lui-même à ce Râvana, qui fit verser tant de larmes au monde:

«Il n'existe assurément aucun être, dévoué au soin d'acquérir la béatitude, qui ne veuille détourner tes pas de cette action criminelle. Il n'est, certes! pas dans les trois mondes un autre que toi pour oser même de pensée arrêter son désir sur moi, l'épouse du sage Râma, non plus qu'il n'oserait désirer Çatchî, l'épouse de _l'immortel_ Indra. Après que tu m'as tenu un langage tel à moi, la femme de Râma, tu verras bientôt, vil Rakshasa, quelle résolution a prise ce héros d'une vigueur sans mesure! De même qu'un lièvre n'est pas l'égal d'un fier éléphant pour le combat: de même Râma est tel qu'un éléphant vis-à-vis de toi, et l'on te regarde, toi! comme un vil lièvre à côté de lui.

«Quand tu viens rabaisser ainsi le rejeton d'Ikshwâkou, tu ne penses pas _ce que tu dis_; car tu ne saurais tenir le pied ferme dans la région de sa vue le temps _qu'a duré ta jactance_.

«On ne peut m'ôter au vaillant Râma, tant qu'il vit; mais si le Destin a voulu disposer les choses comme elles sont, ce fut pour ta mort, sans aucun doute.»

Après ces mots, Râvana, qui fait répandre tant de larmes au monde, impose un ordre à toutes les Rakshasîs épouvantables à la vue.

«Rakshasîs, leur dit-il, faites ce qu'il faut, sans balancer, à l'ordre que je vous donne ici, pour que Sîtâ la Djanakide sache bientôt obéir à ma volonté! Employez pour la rompre tous les moyens, les présents et les caresses, les flatteries et les menaces: faites-la s'incliner vers moi à force de travaux mêmes et par de nombreux châtiments!»

Quand il eut donné ce commandement aux furies, le monarque des Rakshasas, l'âme pleine de colère et d'amour, _sortit_ abandonnant la Djanakide.

* * * * *

Le monarque des Rakshasas était à peine sorti et retourné dans son gynoecée, que les Rakshasîs aux formes épouvantables s'élancèrent toutes vers Sîtâ. Ces furies aux visages difformes commencent par se moquer de leur captive; ensuite elles couvrent à l'envi de paroles choquantes et d'injures cette infortunée, à qui des louanges seules étaient si bien dues.

«Quoi! Sîtâ, tu n'es pas heureuse d'habiter ce gynoecée, meublé de couches somptueuses et doué complétement des choses que l'on peut désirer? Pourquoi donc es-tu fière d'avoir un époux de condition humaine? Détourne ta pensée de Râma; tu ne dois plus jamais retourner vers lui!

«Pourquoi ne veux-tu pas être l'épouse du monarque des Naîrritas, lui, de qui le bras a vaincu les trente-trois Dieux et le roi des Immortels? Pourquoi, ma belle, toi, simple humaine, ne pas élever ton ambition au-dessus d'un humain, ce Râma, qui ne jouit pas d'une heureuse fortune, qui est exilé de sa famille, qui vit dans le trouble, qui est enfin tombé du trône?»

À ces mots des Rakshasîs, la Djanakide au visage de lotus répondit en ces termes, les yeux remplis de larmes: «Mon âme repousse comme un péché ce langage sorti de votre bouche, ces affreuses paroles, exécrées du monde. Qu'il soit malheureux ou banni de son royaume, l'homme qui est mon époux est l'homme que je dois vénérer, comme l'épouse de Bhrigou ne cessa point d'estimer cet anachorète à la grande vigueur. Il est donc impossible que je renie mon époux: n'est-il pas une divinité pour moi?»

À ces mots de Sîtâ, les Rakshasîs, pleines de colère, se mettent à menacer çà et là avec des paroles féroces la malheureuse Vidéhaine. Hanoûmat, caché dans les branches du çinçapâ, entendit ces discours menaçants, que les furies déversaient à l'envi sur elle.

Les Rakshasîs irritées se penchent de tous les côtés sur la tremblante Vidéhaine, lèchent avidement Sîtâ avec ces hideuses langues, dont leur grande bouche est couverte; et, saisissant leurs épées, empoignant leurs bipennes, lui disent, enflammées de courroux: «Si tu ne veux pas de Râvana pour ton époux, tu vas périr: n'en doute pas!»

À ces menaces, elle de s'enfuir et de se réfugier, baignée de larmes, au tronc du çinçapâ. Là, harcelée de nouveau par les furies épouvantables, cette noble dame aux grands yeux se tient, noyée dans sa douleur, au pied du grand arbre; mais, de tous les côtés, les Rakshasîs n'en continuent pas moins d'effrayer la Vidéhaine maigre, le visage abattu, le corps vêtu d'une robe souillée.

Ensuite une Rakshasî à l'aspect épouvantable, les dents longues, le ventre saillant, les formes encolérées, Vinatâ _ou la courbée_, c'est ainsi qu'elle était nommée, lui dit: «Il suffit de cette preuve, Sîtâ, que tu aimes ton époux. En tous lieux, ce qui passe la mesure est un malheur. Je suis contente de toi, noble dame: ce qu'on peut faire humainement, tu l'as fait! Mais écoute la parole de vérité que je vais dire, Mithilienne. Accepte comme époux Râvana, le souverain de tous les Rakshasas; ce Démon vaillant, beau, poli, qui sait dire à chacun des mots aimables; lui, _si_ noble de caractère, égal dans les combats au grand Indra lui-même. Abandonne Râma, un malheureux, un homme! et que ton coeur incline vers Daçagrîva. Embaumée d'un onguent céleste et parée de célestes atours, sois désormais la souveraine de tous les mondes, comme Swâhâ est l'épouse du Feu et Çatchî l'épouse de _l'auguste_ Indra.

«Que veux-tu faire de ce Râma, un misérable, qui, _pour ainsi dire_, n'est déjà plus? Accepte Râvana comme un époux qui est tout dévoué à toi et de qui les pensées, belle dame sont toutes pour toi! Si tu ne suis pas ce conseil, que, moi! je te donne ici, nous allons toutes, à cette heure même, te manger!»

Une autre furie, horrible à la vue et nommée la Déhanchée, dit en vociférant, les formes toutes courroucées et levant son poing: «C'est trop de paroles inconvenantes, que notre douceur et notre bienveillance pour toi nous ont fait écouter patiemment! À cause de toi, ma jeune enfant, nous sommes accablées de peines et de soins: à quoi bon tarder, Sîtâ? Aime Râvana, ou meurs! Si tu ne fais pas ce que je dis là, toutes les Rakshasîs vont te manger à cette heure même, n'en doute pas!»

Ensuite Tête-de-cheval, rôdeuse épouvantable des nuits, la bouche en feu et les yeux enflammés dit, la tête penchée sur la poitrine, ces mots avec colère à l'épouse de Râma: «Longtemps nous avons mêlé nos caresses aux avis que nous t'avons donnés, Mithilienne, et cependant tu n'as pas encore suivi nos paroles salutaires et dites à propos. Tu fus amenée sur le rivage ultérieur de la mer inabordable pour d'autres, et tu es entrée, Mithilienne, dans le gynoecée terrible de Râvana. C'est assez verser de larmes! abandonne cet inutile chagrin! Le Dieu même qui brisa les cités _volantes_ ne pourrait te délivrer, enfermée dans le sérail de Râvana et bien gardée ici par nous toutes. Suis donc le salutaire conseil, Mithilienne, qui t'est donné par moi. Cultive le plaisir et la joie, dépouille ce chagrin continuel. Tu ne sais pas, toi! Sîtâ, combien la jeunesse d'une femme est incertaine: savoure donc le plaisir, tandis que tu la tiens encore. Ivre de vin, parcours avec le monarque des Rakshasas ses délicieux jardins et ses bois d'agrément sur la pente des montagnes. Sept milliers de femmes se tiendront, Mithilienne, attentives à tes ordres. Accepte pour ton époux Râvana, le souverain de tous les Rakshasas: ou bien, si tu n'obéis pas comme il faut à la parole que j'ai dite, nous allons t'arracher le coeur et nous le mangerons!»

Après elle, une Rakshasî d'un horrible aspect et nommée _Ventre-de-tonnerre_ jeta ces mots, brandissant une grande pique: «Alors que je vis cette femme, devenue la proie de Râvana; elle de qui les yeux se jouaient comme une onde et le sein palpitait de crainte, il me vint une grande envie _de la manger_. Quel régal, pensais-je, de savourer son foie, sa croupe, sa poitrine, ses entrailles, sa tête et son coeur tout dégouttant de _sang_ liquide!»

La Rakshasî, nommée la Déhanchée prit de nouveau la parole: «Étranglons Sîtâ, fit-elle, et nous irons annoncer qu'elle est morte _de soi-même_. En effet, quand il aura vu cette femme sans respiration et passée dans l'empire d'Yama: «_Eh bien!_ mangez-la!» nous dira le maître; je n'en doute pas.»

«--Partageons-la donc entre nous toutes, car je n'aime pas les disputes;» lui répondit une Rakshasî, qui avait nom Tête-de-chèvre.

«--J'approuve ce que vient de nous dire ici Tête-de-chèvre. Qu'on apporte vite, reprit Çoûrpanakhâ, la furie aux ongles, dont chaque aurait pu faire un van[6]; qu'on apporte ici des liqueurs enivrantes et beaucoup de guirlandes variées. Quand nous aurons bien dîné avec la chair humaine, nous danserons sur la place où l'on brûle les victimes! Si elle ne veut pas faire comme il fut dit par nous, eh bien! mettons un genou sur elle et mangeons-la de compagnie!»

[Note 6: C'est la traduction du nom propre, _Çoûrpanakhâ_.]

À de telles menaces, que lui jettent à l'envi ces Rakshasîs très-épouvantables, la fermeté échappe à Sîtâ, et cette femme, semblable à une fille des Dieux, se met à pleurer.

Accablée par tant d'invectives effrayantes, que vomissaient toutes ces furies hideuses, la fille du roi Djanaka versait des larmes, baignant ses larges seins avec l'eau dont ses yeux répandaient les torrents; et, plongée dans sa triste rêverie, elle ne pouvait aborder nulle part à la fin de cette douleur. En ce moment les femmes de Râvana, qui avaient tenté Sîtâ par tous les artifices et rempli de concert les injonctions du maître avec le _plus grand_ soin, firent silence autour d'elle.