Le Râmâyana - tome second Poème sanscrit de Valmiky

Chapter 5

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Parvenu tout à fait sur le rivage ultérieur, ayant tourné ses regards sur lui-même, qui, semblable à un grand nuage, offusquait, pour ainsi dire, le ciel entièrement, le singe, toujours maître de son âme, fit cette réflexion: «J'exciterais à coup sûr, je pense, la curiosité des Rakshasas, s'ils me voyaient entrer dans leur ville avec ces membres démesurés.»

Le singe alors diminua extrêmement son corps, et, pour se mettre à couvert _de la curiosité_, il revint à son état naturel, comme Vishnou, quand il eut opéré ses trois pas.

Il s'avança vers Lankâ, ceinte de tous les côtés, _en haut_, par des remparts semblables à des masses blanches; en bas, par des fossés remplis d'eaux intarissables et bien profondes; cette ville, qu'environnait un grand retranchement fait d'or; cette ville, dont l'imagination ne peut se créer une idée; elle, jadis la résidence accoutumée de Kouvéra; elle, dont jadis le séjour était la récompense des bonnes oeuvres. Pavoisée d'étendards et de drapeaux, ornée de balcons, les uns de cristal, les autres d'or, elle se couronnait avec des centaines de belvédères surétageant le faîte de ses maisons. Fondées sur le sol même du retranchement, on voyait des colonnes d'émeraude et de lapis-lazuli, si brillantes qu'elles semblaient aux yeux des centaines de lunes et de soleils, élever sur leurs chapitaux de _magnifiques_ arcades.

Hanoûmat, le fils du Vent, roula ces nouvelles pensées en lui-même: «Par quel moyen verrai-je la Mithilienne, _auguste_ fille du _roi_ Djanaka, sans être vu de Râvana, ce cruel monarque des Rakshasas?

«Confiées aux mains d'un messager sans prudence, les affaires succombent sous les difficultés des lieux et des temps, comme les ténèbres s'évanouissent au lever du soleil.

«Ici le vent, je pense, ici le vent lui-même ne pourrait aller incognito; car il n'est rien qui puisse échapper à la connaissance de ces indomptables Rakshasas! Si je me tiens ici, revêtu de la forme qui m'est propre, je cours vite à ma perte et l'affaire de mon seigneur échoue. Aussi vais-je me réduire à des proportions minimes dans cette forme elle-même et courir cette nuit à Lankâ pour exécuter les commissions de Râma.

Aussitôt faites ces réflexions, Hanoûmat de gagner un bois vers le coucher du soleil et de s'y tenir caché dans l'attente du moment où il puisse tromper l'oeil des Rakshasas. Ensuite, quand le jour a disparu, le vigoureux fils du Vent, qui doit pénétrer la nuit dans Lankâ, se réduit à la grosseur d'un chat, et, sautant sur le boulevard, il se met à contempler cette ville entière, fondée sur la cime d'un mont, qui semblait tenir _en_ elle _son épouse_, couchée dans son sein.

Tel que le ciel brille de ses constellations, elle étincelait de magnifiques palais, hauts comme la cime du Kêlâsa, blancs comme les nuages d'automne; palais de corail, de marbre, d'argent, d'or, de perles et de lapis-lazuli, aux védikas de lapis et de perles, aux portes d'or, au sol pavé de corail, aux étages desservis par des escaliers de pierreries. Elle s'en allait, pour ainsi dire, espionner les _secrets du_ ciel par ses hautes maisons élancées dans les airs.

Quand il eut observé la superbe cité du monarque des Rakshasas, cette Lankâ, si grande et si riche: «Il n'est pas d'ennemi, pensa le singe en lui-même, qui puisse enlever d'assaut cette ville, défendue, les armes levées à la main, par les forces de Râvana. Mais, quand je considère l'héroïque valeur de Râma aux longs bras et celle de Lakshmana, je renais à l'espérance.» Ensuite, revenu à la confiance, l'intelligent et sage fils du Vent s'élança d'un bond rapide à l'heure où le soir étend ses voiles, et pénétra dans la ville de Lankâ aux grandes rues bien distribuées.

Alors, dans les demeures des Rakshasas, les rires, les cris et les causeries, sur lesquels dominait le son des instruments de musique; alors, _dis-je_, tous ces bruits se mêlaient ensemble pour former en quelque sorte la seule voix de Lankâ.

Arrivé dans la grande rue, embaumée du parfum que l'éléphant amoureux distille de ses tempes, il vint cette pensée à l'esprit du singe intelligent, qui promenait ses regards de tous les côtés: «Je vais inspecter l'une après l'autre toutes les entrées de ces maisons princières qui ont l'éclat des constellations ou des planètes, et qui montent, pour ainsi dire, jusqu'au ciel.»

* * * * *

La lune, comme si elle eût prêté son ministère au singe, s'était levée, environnée par les bataillons des étoiles; et, brillante avec plusieurs milliers de rayons, elle fouillait dans les mondes par l'expansion de sa lumière. Le héros illustre des singes vit monter avec la splendeur de la nacre cet astre illuminant les régions éthérées dans la nuit, et qui, blanc comme le lait ou comme les fibres du lotus, nageait dans les deux, tel qu'un cygne dans un lac. Ce héros vit ensuite la splendide et radieuse planète, arrivée entre les deux moitiés de sa carrière, verser dans le ciel une abondante expansion de sa lumière et se promener _dans le troupeau des étoiles_, comme un taureau enflammé d'amour au milieu du parc aux génisses. Il vit l'astre aux rayons froids éteindre en s'élevant les chaleurs dont le monde avait souffert pendant le jour, enfler même les eaux de la grande mer, éclairer enfin toutes les créatures.

Il était semblable aux _soirs du_ Paradis, cet heureux soir, qui répandait tant de charmes dans la nuit par le _magnifique_ lever de la lune éclatante; cette nuit où circulent et les Rakshasas et les animaux carnassiers, mais dans laquelle Râma envoyait _alors_ ses pensées vers sa gracieuse épouse. Le singe intelligent voit dans ses courses les maisons pleines de gens ivres ou somnolents, de trônes, de chars, de chevaux, et remplies même des dépouilles conquises par la main des héros. Ils se rabaissent les uns les autres dans leurs discours, ils jettent à droite et à gauche leurs bras énormes, ils sèment de part et d'autre les propos obscènes et se provoquent mutuellement comme des gens ivres.

Le singe vit encore là maintes sortes d'Yâtoudas d'une intelligence supérieure, d'une brillante nature, pleins de loi, riches en trésors de pénitence et l'âme recueillie dans la lecture des Védas. La vue des Rakshasas difformes lui inspira le dégoût; mais il vit avec plaisir ceux qui étaient doués d'une jolie forme, ceux qui étaient dignes, ceux qui avaient de la conduite et de la décence, ceux que distinguaient plusieurs bonnes qualités et qui n'étaient pas en désaccord avec leur noble origine. Il vit aussi leurs femmes de penchants bien purs, d'une haute majesté, épouses assorties aux maris, brillantes à l'égal des étoiles et dont le coeur était lié au coeur de leurs époux.

Il vit là de nouvelles mariées, flamboyantes de beauté et que les oiseaux de leurs parures couvraient comme de fleurs[4]: elles tenaient embrassés leurs époux, telles que des lianes attachées récemment à des troncs de xanthocyme.

[Note 4: On sait que les jeunes filles de l'Inde se font des pendeloques et des atours avec ces brillants oiseaux-mouches, qui semblent des fleurs à la vivacité de leurs couleurs.]

Tandis que le prince des singes promenait ainsi tour à tour ses yeux dans chaque maison, il y remarqua des femmes jolies, gracieuses, enivrantes de gaieté, suavement parées de fleurs. Mais il ne vit point Sîtâ, issue d'une origine miraculeuse, née dans la famille des rois et de qui le pied ne déviait jamais de sa route; cette princesse bien née, à la taille svelte comme une liane en fleurs, et qui n'avait pas encore vu couler de nombreuses années depuis le jour de sa naissance: cette femme distinguée, vertueuse plus que les plus vertueuses; elle, qui marchait dans la voie éternelle; elle, de qui l'image habitait dans le coeur de son époux et qui, pleine de son amour, appelait Râma de tous ses voeux.

Voyant qu'il n'avait aperçu nulle part l'épouse de Râma, le plus grand des victorieux et le souverain des enfants de Manou, il demeura longtemps frappé de tristesse, mais enfin son âme revint à la sérénité.

Le grand singe, aimé de la fortune, s'approcha de la demeure habitée par le monarque des Rakshasas.

Un haut rempart couleur de soleil environnait son château, décoré, _non moins que défendu_, par des fossés, auxquels des masses de nélumbos formaient comme des pendeloques. Le singe en fit le tour, examinant ce palais aux arcades faites d'or, toutes semées de perles et de pierreries, aux enceintes d'argent, aux colonnes massives d'or. Alentour, se tenaient des héros infatigables, invincibles, à la grande âme, à la haute taille, habitués à monter des coursiers ou des chars d'or, d'argent ou d'ivoire, tapissés de riches pelleteries, soit de tigres, soit de lions.

* * * * *

Dans la demeure de Râvana, le noble singe vit tout émerveillé des chevaux marqués de signes heureux, avec la tête du perroquet, avec les ailes du héron, avec les yeux pareils au jasmin d'Arabie. Ils avaient le regard louche et les jambes longues: ils étaient d'une grande légèreté ou d'une vitesse égale à celle de la pensée. Il y en avait de rouges, de jaunes, de blancs, de noirs, de bais, de verts, de cramoisis et d'un rouge pâle, ou d'un pelage tacheté comme la peau de l'antilope aux pieds blancs. Les pays d'Aratta, de Vâlhi et de Kamboge les ont vus naître.

Il contempla ce palais sublime, hérissé par les hampes des étendards, troublé par le cri des paons et semblable au mont appelé Mandara; cette demeure peuplée en tous lieux de quadrupèdes et de volatiles variés, admirables à voir, des plus nobles espèces et par nombreux milliers. Ce palais, éclairé d'une lumière incessante par l'éclat des pierreries les plus fines et la splendeur même de Râvana, comme le soleil brille de ses rayons, et desservi, suivant les règles de l'étiquette, par de nobles dames et _par les_ femmes du plus haut rang; ce palais, tout stillant de rhum et de liqueurs spiritueuses; ce palais regorgeant de vases en pierreries.

Vêtus en habit de femmes avec des manières de femme, on y voyait courir çà et là des animaux charmants, le corps et le sein radieux.

Ensuite il entendit un son de tambour, de conques, d'instruments à cordes, mêlé au son des instruments de musique à vent.

Il s'avança vers ce lieu, d'où partaient les accords, et vit le char nommé Poushpaka, resplendissant comme l'or. Il avait un demi-yodjana de long; sa largeur s'étendait égale à sa longueur[5]: il était soutenu sur des colonnes d'or avec des portes d'or et de pierres fines. Brillant, couvert de perles en multitude et planté d'arbres, où l'on cueillait du fruit au gré de tous les désirs, on y trouvait du plaisir en toutes les saisons, et sa douce atmosphère se balançait entre l'excès du chaud et du froid.

[Note 5: L'yodjana fait cinq milles anglais, de 1609 mètres chacun: le char avait donc 4 kilomètres 22 mètres 1/2 de long sur autant de large.]

À la vue de ce grand char Poushpaka, aux arcades incrustées de corail, le noble singe monta dans cette voiture céleste et douée même d'un mouvement spontané. Le fils du Vent, Hanoûmat, vit au milieu d'elle un palais magnifique, long et large, tout à fait spacieux, embelli par beaucoup de bâtiments et couvert dans son pourtour de fenêtres en or, avec des portes, les unes d'or, les autres de lapis-lazuli: la présence du monarque ou de l'Indra même des Rakshasas en assurait la défense.

Là, soufflait une senteur exquise, enivrante, céleste, exhalée des breuvages, des onguents de toilette et des bouquets de fleurs. La suave odeur montait, et, parente, elle disait çà et là au singe magnanime, son parent, comme si elle était Mâroute lui-même, revêtu d'une forme: «Approche! approche-toi!»

Hanoûmat s'avance donc: il admire cette grande et resplendissante habitation, aussi chère au coeur de Râvana qu'une noble femme adorée; ce palais rayonnant de ses treillis d'or, au sol pavé de cristal, aux murs couverts de lambris d'ivoire, aux étages duquel on montait par des escaliers de pierreries.

«N'est-ce point ici le Swarga? Ne serait-ce point ici le monde des Dieux? ou le séjour de la perfection suprême?» pensait Hanoûmat, observant mainte et mainte fois ce palais. Il vit là des lampes d'or, qui semblaient méditer, pensives comme des joueurs vaincus au jeu par des joueurs plus habiles. Il vit là des femmes d'une éclatante splendeur, assises par milliers sur des tapis dans une _grande_ variété de costumes avec des bouquets et des robes de toutes les couleurs. Tombé sous l'empire du sommeil et de l'ivresse, quand la nuit fut arrivée au milieu de sa carrière, ce troupeau de femmes, renonçant au plaisir de ses jeux, s'endormit alors en mille attitudes. En ce moment, dans le sommeil des oiseaux, dans le silence des robes et des parures, la salle parut comme une forêt de lotus, où se taisent les abeilles et les cygnes.

Alors cette pensée vint à l'esprit du singe: «Voilà sans doute les étoiles qu'on voit tomber de temps en temps, rejetées du ciel, et qui sont venues toutes se rassembler ici!» En effet, ces femmes rayonnaient là manifestement de la même couleur, du même éclat, de la même sérénité que les grandes étoiles à la splendeur éclatante.

Là, sur des panavas, des tambours, des cymbales, des siéges, des lits magnifiques et de riches tapis, des femmes dorment fatiguées, celles-ci des jeux, celles-là du chant, les autres de la danse.

Ici, un bras mis sur la tête et posé sous de fins tissus, sommeillent d'autres femmes, parées de bracelets d'or ou de coquillages. Celle-ci dort sur l'estomac d'une autre, celle-là sur un sein de la première: elles ont comme oreillers les cuisses, les flancs, les hanches et le dos les unes des autres.

Ces belles à la taille svelte semblaient, par le tissu de leurs bras enlacés, une guirlande tressée de femmes; guirlande aussi brillante qu'au mois de Mâdhava, un bouquet de lianes en fleurs tressées dans un feston, autour duquel voltigent des abeilles enivrées.

Ces dames étaient les filles des hommes, des Nâgas, des Asouras, des Daîtyas, des Gandharvas et des Rakshasas: telle se composait la cour de Râvana. Ainsi que resplendit le ciel par le troupeau des étoiles, ainsi brillait ce chariot _divin_ par les visages, semblables à l'astre des nuits, et les pendeloques étincelantes, qui se jouaient à l'oreille de ces femmes.

Tandis qu'il parcourait tout des yeux, Hanoûmat vit un siége éminent de cristal, orné de pierreries et semblable au trône des Immortels.

Il vit, tel que l'astre des nuits, monarque des étoiles, un parasol blanc, orné de tous les côtés par les plus belles guirlandes suspendues à des rubans. Là, semblable à un nuage et revêtu d'une longue robe en argent, avec des bracelets d'or bruni, ses yeux rouges, ses vastes bras, tous ses membres oints d'un sandal rouge à l'exquise odeur, tel enfin que la nuée, grosse de foudres, qui rougit le ciel au crépuscule du soir ou du matin; là, couvert de superbes joyaux, plein d'orgueil, capable de revêtir à son gré toutes les formes et pareil au Mandara endormi avec ses riches forêts d'arbres et d'arbustes; là, _dis-je_, éventé par de nobles dames, le chasse-mouche et l'éventail en main, orné des plus belles parures, embaumé de parfums divers et dans les vapeurs du plus suave encens, mais se reposant alors des liqueurs bues et des jeux prolongés dans la nuit, apparut aux yeux du grand singe ce héros, l'amour des filles nées des Naîrritas et la joie des jeunes Rakshasîs, ce monarque souverain des Rakshasas, endormi sur un lit éblouissant de lumière.

Le singe vit couchée dans un lit éclatant, disposé auprès du monarque, une femme charmante, douée admirablement de beauté. Reine du gynoecée, cette blonde favorite, semblable à la nuance de l'or, était là étendue sur un divan superbe: Mandaudarî était son nom.

Hanoûmat la vit, telle que l'éclair flamboyant au sein du sombre nuage, illuminer ce riche palais avec sa beauté et ses parures d'or bruni, enchâssant des pierreries et des perles. Quand le Mâroutide aux longs bras l'eut considérée un moment, sa jeunesse et sa beauté si parfaites lui firent naître cette pensée: «Ce ne peut être que Sîtâ!» Il en fut d'abord saisi d'une grande joie et s'applaudit, émerveillé. Ensuite, le fils du Vent écarte cette conjecture et son esprit sage, embrassant une autre opinion, s'arrête à cette idée sur la princesse du Vidéha:

«Cette dame, pensa-t-il, ne doit, séparée qu'elle est de Râma, ni dormir, ni manger, ni se parer, ni goûter à quelque breuvage. Elle ne doit pas se tenir à côté d'un autre homme, fût-ce Indra, le roi des Immortels! En effet, parmi les Dieux mêmes, il n'existe personne qui soit égal à Râma.»

Il dit; et le prudent fils de Mâroute, promenant sur elle un nouveau regard, observa tels et tels gestes, d'où il conclut que ce n'était point Sîtâ.

Le singe à la grande vigueur fouilla tout le palais de Râvana, sans rien omettre, et ne vit point la Djanakide. Ensuite la crainte d'avoir manqué au devoir lui inspira cette pensée:

«Sans doute cette vue que j'ai promenée dans leur sommeil sur les épouses d'autrui, au milieu de son gynoecée, est une infraction énorme au devoir. En effet, il n'entre pas dans les choses permises à mes yeux de voir les épouses d'un autre, et j'ai parcouru ici de mes regards tout ce gynoecée d'autrui.» Puis il naquit encore cette réflexion dans l'esprit du magnanime, lui de qui la pensée avait pour unique fin sa commission et de qui le regard n'avait pas vu là autre chose que le but de son affaire: «J'ai considéré à mon aise, dans toute son extension, le gynoecée de Râvana, et mon âme n'en a conçu rien d'impur. En effet, la cause d'où procèdent les mouvements de tous les organes des sens est dans les dispositions bonnes ou mauvaises de l'âme, et la mienne est bien disposée. D'ailleurs il m'était impossible de chercher la Vidéhaine autre part: où trouver les femmes que l'on cherche si ce n'est toujours parmi les femmes?»

Ensuite, brûlant de voir Sîtâ, le Mâroutide _Hanoûmat_ de continuer ses recherches au milieu du palais, dans les maisons _ou berceaux_ de lianes, dans les salles de tableaux, dans les chambres de nuit; mais il ne vit pas encore là cette femme au charmant visage.

Hanoûmat, le fils du Vent, se remet à visiter, montant, descendant, s'arrêtant ici, marchant là, toutes les différentes salles consacrées à boire, les maisons où l'on garde les fleurs, les salles diverses de tableaux, les maisons d'amusements, les places publiques, les chars et les bocages plantés devant les maisons. Le quadrumane à la marche légère, tel qu'un autre Mâroute, le singe, réduit à la taille de quatre pouces, rôdait ainsi partout, ouvrant les portes, secouant les vantaux, entrant ici, sortant de là, d'un côté montant, d'un autre descendant un escalier. Il n'y a pas un endroit où n'aille Hanoûmat; il n'existe rien dans le gynoecée de Râvana où il ne porte ses pas.

Il vit un riant bosquet: «Voilà un grand bocage d'açokas avec des arbres de très-belle taille, pensa Hanoûmat aux longs bras, le sage fils du Vent; il faut que je cherche là, car je n'ai pas encore fouillé ce parage.»

Alors de s'élancer par bonds vers ce clos d'açokas, rapide comme la flèche au moment qu'elle part de la corde. Promptement arrivé là, ce grand, léger et vigoureux singe, fils de Mâroute, pénétra dans ce plantureux bocage, rempli d'arbres et de lianes par centaines.

Tandis qu'il cherchait la vertueuse fille des rois à la taille charmante, le singe réveillait tous les oiseaux dans leur doux sommeil. Des pluies de fleurs tombaient des arbres, odorante averse de plusieurs teintes que les troupes des oiseaux, en s'envolant, soulevaient avec le vent de leurs ailes. Inondé là de ces fleurs, Hanoûmat le Mâroutide, au milieu du bocage d'açokas, brillait tel qu'une montagne faite de fleurs. Aussi, à cette vue du singe entré dans les massifs d'arbres et courant partout çà et là, tous les êtres de s'imaginer que c'était le printemps même.

Le singe remarqua un grand çinçapâ d'or, qui étendait au large ses branches couvertes de nombreuses feuilles et de jeunes rameaux. Le grand singe courut en bondissant vers le çinçapâ au faîte élevé, arbre majestueux né au milieu de ces arbres d'or. Arrivé au pied, le brave Hanoûmat se mit à rouler ces pensées en lui-même: «D'ici je verrai la Mithilienne, qui soupire après la vue de son époux, marcher à son gré çà et là, ses yeux baignés de larmes, son coeur dans la tristesse, captive et toute pantelante, comme une daine séparée de son daim et tombée sous la griffe d'un lion.

Après cette réflexion du magnanime Hanoûmat, soit qu'il cherchât dans le cercle de l'horizon l'épouse du monarque des hommes, soit qu'il jetât ses regards au pied de l'arbre couvert de fleur, Hanoûmat voyait tout, caché lui-même dans l'épaisseur de son feuillage.

* * * * *

L'optimate singe aux longs bras vit des Rakshasîs difformes. Les unes avaient trois oreilles, les autres avaient des oreilles comme le fer d'un épieu; celle-ci avait d'amples oreilles et celle-là n'avait point d'oreilles; certaines n'avaient qu'un oeil et certaines qu'une oreille. Telle aurait pu s'envelopper de ses oreilles comme d'une coiffe; telle, sur un cou long et grêle, soutenait sa tête d'une grosseur énorme: l'une avait de beaux cheveux, l'autre était chauve, les cheveux d'une autre lui faisaient comme un voile. Celle-ci était large du front et des oreilles, celle-là portait flasques et pendants le ventre et les mamelles: _beaucoup_ avaient les dents saillantes, la bouche rompue, le visage laid et difforme.

Elles avaient la face rébarbative et le teint noir ou tanné: irascibles, amies des rixes, elles tenaient à la main des marteaux, des maillets d'armes et de grandes piques en fer.

Telle avait une gueule de crocodile, telle avait une hure de sanglier; telle cachait une âme sinistre sous un visage heureux; les unes étaient courtes, les autres longues, bossues, naines ou déhanchées. Certaines avaient les pieds d'un éléphant, d'un cane ou d'un chameau; celles-ci avaient le muffle soit d'un tigre, soit d'un buffle; celles-là une tête de serpent, d'âne, de cheval ou d'éléphant; d'autres avaient le nez campé sur le sommet du crâne. Il y en avait de bipèdes, de tripèdes, de quadrupèdes: celles-ci avaient de larges pieds, celles-là un cou et d'autres les mamelles d'une longueur démesurée. En voici avec une bouche et des yeux d'une grandeur immense; en voilà avec une langue et des ongles excessivement longs: telle avait le faciès d'une chèvre; telle autre le faciès d'une cavale; telle est vache par sa tête et telle autre a son cou emmanché avec le chef d'une truie. Certaine a le muffle d'une hyène et _sa compagne_ celui d'une bourrique. Toutes ces Rakshasîs ont une force épouvantable. Le nez de celle-ci est court et le nez de celle-là prodigieusement long: telle a son nez de travers; le nez manque à telle autre.

Elles tiennent des lances, des épées, des maillets d'armes; elles se repaissent de chair; elles ont les mains et la face ointes de graisse, elles ont tous leurs membres souillés de chair et de sang. Avides de graisse et de viande, elles boivent et mangent continuellement; elles font aliment de tout; mais, quoiqu'elles mangent toujours, elles ne sont jamais rassasiées.

Le singe joyeux et le poil hérissé de plaisir vit enfin dans le cercle des Rakshasîs, telle que Rohinî dans la gueule de Râhoû, cette reine infortunée qui étreignait dans ses bras, comme une liane en fleurs, cet arbre sur les branches duquel Hanoûmat se tenait accroupi.

Le singe vit cette charmante femme s'asseoir, pleine de sa tristesse, à la racine de l'arbre sisô, le visage troublé comme le croissant de la lune, _voilé par un nuage_, au commencement de sa quinzaine blanche.