Le Râmâyana - tome second Poème sanscrit de Valmiky

Chapter 4

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«Après que j'eus parlé ainsi, en pleurant et dans une vive douleur, au plus vertueux des anachorètes, je versai des larmes, qui ruisselèrent de mes yeux, comme une rivière descend de la montagne. À la vue de ces pleurs, qui baignaient mon visage, le grand saint, touché de compassion, réfléchit un moment et sa révérence me tint ce langage: «D'autres ailes, souverain des oiseaux, te reviendront un jour, et tu dois recouvrer avec elles ta puissance de vision, ta plénitude de vie, ton intelligence, ton courage et ta force. Au temps passé, j'ai ouï dire que tu aurais à faire une grande oeuvre; je l'ai même déjà vue par les _yeux_ de ma pénitence: apprends donc ceci, qui est la vérité.

«Il est un monarque, issu d'Iskshwâkou et nommé Daçaratha: il aura un fils d'une splendeur éclatante, appelé Râma. Ce prince d'un héroïsme infaillible, obéissant à l'ordre de son père dans une chose inutile à raconter, s'en ira dans les forêts, accompagné de son épouse et de son frère. Un roi de tous les Rakshasas, qui a nom Râvana, invulnérable aux Démons et même aux Dieux, lui ravira son épouse dans le Djanasthâna.

«Des singes, messagers de Râma, viendront ici dans la recherche de sa royale épouse: je te confie le soin de leur indiquer en quel pays ils doivent trouver la fille du roi Djanaka.

«Tu ne dois pas quitter ces lieux sous aucun prétexte: où d'ailleurs irais-tu en l'état où tu es? Un jour, on te rendra tes ailes; attends ainsi le moment!

«Depuis lors, consumé par la douleur, mais docile aux paroles du solitaire, je n'ai pas voulu déserter mon corps, soutenu que j'étais par l'espérance de voir le _plus noble des_ Raghouides. _Chaque jour_, sorti de ma caverne et marchant à pas bien lents, je gravissais péniblement la montagne et là j'attendais l'arrivée de vos seigneuries. Aujourd'hui trois siècles complets d'années ont coulé depuis le jour que j'ai mis dans mon coeur ces paroles de l'anachorète et que j'observe curieusement les temps et les lieux.

«Mon fils me nourrit ici avec les uns ou les autres des aliments les plus divers. Un jour, il s'en était allé au mont Himâlaya faire une visite à sa mère. Il rencontra le Démon, qui enlevait la Mithilienne: ses ailes fermaient le passage à Râvana; mais, considérant ma triste condition et ne s'attachant qu'à son devoir de fils, il ne voulut pas engager un combat avec lui. Quoique je connusse bien toute la vigueur du cruel Démon, je blâmai _Soupârçwa_, mon fils, avec des paroles _sévères_: «Comment, lui dis-je, n'as-tu pas sauvé la Mithilienne?»

Il dit; et les chefs des quadrumanes sentent leur joie doublée à ces paroles, que le roi des vautours avait distillées de sa bouche avec une saveur d'ambroisie.

* * * * *

Alors que Sampâti causait de cette manière avec eux, il repoussa des ailes au magnanime volatile en présence de ces hôtes des bois. À la vue des rames aériennes qui soudain lui étaient nées, enveloppant tout son corps de leurs plumes, le vautour à la grande vigueur fut rempli avec son fils d'une joie sans égale.

Le monarque des oiseaux, voulant connaître jusqu'où ses ailes pouvaient s'élever, déploya son essor du sommet de la montagne; et tous les singes de suivre, les regards tournés vers la cime du mont, Sampâti dans son vol sublime, avec des yeux que l'admiration tenait tout grands ouverts. Puis, l'oiseau vint se reposer sur le faîte et reprit de nouveau la parole en ces termes, d'une voix que sa joie avait épanouie dans les plus suaves modulations:

«Singes, vous voyez tous quel est ce miracle du rishi Niçâkara, en qui la pénitence avait consumé entièrement la matière!

«N'épargnez aucun effort! vous arriverez _bientôt_ à découvrir Sîtâ; _le saint_ n'a fait renaître mes ailes sous vos yeux que pour vous en donner l'assurance!

«Il vous faut diriger vos pas, singes, vers la haute montagne au vaste sommet, qui est située au nord pour la mer du Midi: une faible distance la sépare du mont Malaya. Là, confiez tous la charge de sauter par-dessus la mer à ce héros, qui parmi vous est capable de franchir cent yodjanas sans trouver ni rocher, ni terre où il puisse mettre un instant son pied!» À ces mots, il dit adieu aux quadrumanes et, s'étant plongé au milieu des airs, il partit d'un essor rapide comme les ailes de Garouda.

À cette vue de l'oiseau que son vol emportait au loin, Angada, le fils de Bâli, au comble de la joie dit aux princes joyeux des singes: «Maintenant qu'il nous a transmis les nouvelles de la Vidéhaine et sauvé les singes de la mort, l'oiseau Sampâti retourne à sa demeure, l'âme satisfaite. Venez donc! marchons vers la montagne située au nord pour la mer du Midi. Quand nous serons arrivés sur le rivage, nous penserons au moyen de traverser le vaste Océan.»

Alors, d'un pas égal à celui du vent, les singes, dans une résolution bien arrêtée, s'avancent, l'âme contente, vers la plage désirée, sur laquelle préside le _noir_ souverain des morts.

* * * * *

À la vue de cette mer sans rivage ultérieur comme le ciel, ceux-ci parmi les singes tombèrent dans l'abattement, ceux-là tressaillirent de joie. Dans le but de ranimer leur courage, le fils de Târâ, voyant le visage consterné de quelques singes, _Angada_ leur tint ce langage, après qu'il eut salué les grands et sollicité d'un mot l'attention des autres:

«Quadrumanes à l'héroïque vigueur, il ne faut pas vous abandonner au découragement; car l'homme découragé ne peut mettre fin à son affaire. L'homme qui, s'armant d'énergie en face d'un obstacle, résiste à son découragement, ne laisse jamais derrière lui son oeuvre imparfaite.

«Qui pourrait aller d'ici à Lankâ et revenir en deux bonds vigoureux? Qu'il réfléchisse mûrement et qu'il parle, celui qui possède en lui-même ce don merveilleux de franchir une distance! celui grâces auquel, revenus un jour d'ici, heureux et couronnés du succès, nous reverrons nos fortunes, nos épouses et nos fils!»

À ces paroles d'Angada, qui que ce fût parmi les singes ne répondit un seul mot, et les chefs du peuple restèrent là tous immobiles.

Gaya dit ces mots le premier: «Je puis nager dix yodjanas.»--«Et moi, dit Gavâksha, j'irai plus loin, jusqu'à vingt yodjanas!»--«Quant à moi, dit Gavaya, je peux franchir dans un seul jour trente yodjanas!» Ainsi parla dans cette assemblée des singes ce quadrumane vigoureux et cher à la fortune. Après lui, Çarabha, le singe d'une valeur incomparable, d'une bien grande vigueur et d'un aspect semblable au sommet d'une montagne, répondit ces mots aux paroles d'Angada: «Je puis aller quarante yodjanas dans un même jour!»

«Parcourir cinquante yodjanas, ce m'est chose facile, nobles singes!» dit ensuite Gandhamâdana, le fortuné singe à la couleur d'or. Puis Maînda, pareil au mont Himâlaya, tint ce langage: «Ma force est capable de soutenir une marche de soixante yodjanas!»--«Et moi j'irai sans doute jusqu'à soixante-dix,» répondit au _bel_ Angada Dwivida à la grande splendeur.

Après celui-ci: «Singes, fit le sage Nîla, fils d'Agni, je puis nager quatre-vingts yodjanas!»--«Je pourrais bien fournir quatre-vingt-dix yodjanas complets!» dit avec assurance le fortuné Nala, ce noble singe de qui Viçvakarma fut le père. «Et moi, quatre-vingt-douze!» répond à son tour le vigoureux Târa, d'une force et d'un courage immenses. Profond comme l'Océan et rapide comme le vent, semblable au Mandara par sa taille et d'une splendeur égale à celle du soleil ou du feu, le singe Djâmbavat, saluant tous les chefs des quadrumanes, dit avec un sourire en présence des plus nobles simiens:

«Certes! ni pour le saut, ni même pour la marche, ma force, ma vigueur et mon courage ne sont plus ce qu'ils étaient dans les jours de ma jeunesse, au temps de mes jeunes années!

«Trois et trois fois, Djatâyou et moi nous décrivîmes un pradakshina autour de l'éternel Vishnou dans le sacrifice de Bali et pendant qu'il opérait ses trois pas célèbres. Je calcule où peut aller maintenant ma puissance de marcher: ce doit être sans doute jusqu'à cent yodjanas, moins neuf ou dix. Et cette force ne paraît pas suffisante pour atteindre le but proposé.»

Tandis que Djâmbavat parlait en ces termes pleins de sens et de raison, le fils du Vent, Hanoûmat, semblable à une montagne, ne dit rien alors de sa force et de son courage. Mais, ayant salué ce grand singe, le magnanime Djâmbavat, Angada lui répondit ces belles et magnifiques paroles: «Je pourrais bien marcher cent yodjanas, il n'est aucun doute, singes; mais je ne pourrais supporter la fatigue d'un prompt retour. À cause de mon jeune âge et par son attention à tenir mon existence éloignée de la douleur, mon père, sans considérer mes défauts ou mes qualités, m'a toujours élevé dans les délices, et sa tendresse ne m'a jamais accoutumé à la fatigue.»

Djâmbavat à la grande sagesse lui dit ces mots en souriant: «Il ne convient pas à toi, héros, de parler ainsi dans l'assemblée des singes. Nous savons tous, roi de la jeunesse, quelle est ta vigueur; tu peux revenir, ayant passé et repassé cent fois le grand Océan.

«Tu es notre maître et le fils de notre maître, ô le plus grand des singes: réunis autour de ta grandeur, elle nous inspire dans la discussion des affaires. Il est donc impossible à toi de nous quitter pour t'en aller quelque part, comme il ne convient pas à nous-mêmes de te laisser aller seul, prince héroïque des simiens.»

À ces paroles du noble pasteur des singes, Djâmbavat à l'éminente sagesse, Angada fit cette réponse d'un visage que la joie se partageait avec la tristesse: «Si je ne vais pas moi-même, ou si un autre chef ne va pas vite à Lankâ, nous courons tous un affreux danger! Certes! il nous faudra nous asseoir une seconde fois dans le jeûne de la mort; car, si nous revenons dans nos patries sans avoir effectué l'ordre que nous a donné le prudent monarque des singes, je n'y vois pas un moyen de sauver notre vie! Mais, si je vais _à Lankâ_, mon retour n'est qu'incertain. «Or, dit-on, un trépas douteux vaut mieux qu'une mort assurée.»

Alors que le roi de la jeunesse, Angada, eut prononcé de telles paroles, tous les singes, portant les mains en coupe à leurs tempes, de s'écrier aussitôt: «Il est impossible que ta grandeur s'en aille d'ici nulle part à la distance d'un seul pas! À ta vue, nous croyons tous posséder Bâli même de nos yeux! Nous souffrirons tous avec toi ce qui peut t'arriver de Sougrîva, le bien ou le mal, le plaisir ou la douleur!»

À ces belles paroles que les chefs des simiens adressaient au prince héréditaire, Djâmbavat aux longs bras passe les quadrumanes en revue dans sa pensée et répond, orateur disert, au fils de Bâli:

«Prince des singes, je connais le héros quadrumane qui peut franchir cent yodjanas et revenir couronné du succès.»

Quand il eut parcouru de ses regards cette armée abattue des singes, qui formait plusieurs centaines de milliers, Djâmbavat s'avança vers Hanoûmat, couché à part, sans mot dire, lui, habile dans toutes les matières des Çâstras et l'un des principaux de l'armée quadrumane: «Pourquoi, lui dit-il, pourquoi ne parles-tu pas, Hanoûmat?

«Je suis vieux aujourd'hui, ma vigueur s'est évanouie; la saison où me voici maintenant est celle de la mort; tous les dons au contraire accompagnent l'âge dont jouit ta grandeur. Déploie donc, héros, déploie donc tes moyens! N'es-tu pas en effet le plus excellent des singes? De même que tous les êtres suivent le Dieu qui dispense la pluie; de même la vie du monde tend vers ce magnanime, qui toujours, dans une difficulté survenue, attaque l'obstacle avec énergie; car la chose de l'homme, n'est-ce pas l'exercice du courage?»

Excité par le plus vénérable des singes, le fils du Vent, ce guerrier d'une vitesse renommée, se fit soudain une forme allongée propre à naviguer dans les airs, spectacle qui ravit alors toute l'armée des simiens.

* * * * *

Tandis que l'intelligent quadrumane se gonflait, son visage enflammé brillait, semblable au _soleil_, roi du ciel, ou tel qu'un feu sans fumée. Il se leva du milieu des singes, et, le poil hérissé, il s'inclina devant les grands et leur tint ce langage: «Qu'il en soit ainsi! Je passerai la mer, en déployant ma vigueur, et je reviendrai, ma mission accomplie: ayez, singes, ayez foi tous en moi!

«Veuillez écouter quel est mon courage, quelle est ma force, quel fut mon auguste père, et _prêter l'oreille à_ toute cette aventure de ma mère. Si je vous entretiens de ma race, c'est pour vous inspirer de la confiance en mon héroïque vigueur: ce n'est pas l'envie d'exciter l'admiration, ni l'orgueil, ni le penchant naturel à parler, qui m'ouvre la bouche.

«Il est un limpide tîrtha de la mer occidentale, piscine renommée, où les saints anachorètes viennent se baigner avec recueillement: il est nommé Prabhâsa. Là, vivait un éléphant des plages célestes, appelé Dhavala: intrépide, méchant, doué d'une force épouvantable, il donnait sans pitié la mort à tous les solitaires. Ce monstre fondit un jour sur le saint anachorète Bharadwâdja, vénéré de tous les rishis et qui s'en allait dévotement se baigner dans les eaux du tîrtha.

«Mon père, tel que la cime d'une montagne, se fit à la hâte une forme d'une affreuse épouvante et s'élança tout à coup sur l'impétueux pachyderme. Le terrible monarque des singes aussitôt de lui déchirer avec acharnement les yeux de ses dents et de ses ongles aux pointes finement acérées. Puis, fondant sur lui d'un bond rapide, mon père lui arracha de la bouche, quoi qu'il fît, ses deux longues défenses, et, lui en assénant deux coups rapides, le tua avec ses propres armes. Le _monstrueux_ éléphant tomba sans vie sur la montagne, comme une autre montagne _qui s'écroule_.

«Quand _il vit_ tué ce terrible animal, l'anachorète prit mon père avec lui et s'en fut annoncer aux solitaires que le monstre n'était plus: «Cet éléphant, dont la rage dévasta entièrement le saint tîrtha, il est tombé _leur dit-il_, sous les coups de ce roi des singes aux prouesses infatigables!» _À cette nouvelle_, la société joyeuse des anachorètes de se rassembler tous les uns avec les autres et de résoudre: «Qu'il faut accorder à l'héroïque singe la grâce qu'il désire.» Tous ces ermites, les plus savants des hommes instruits dans les Védas, laissèrent donc à mon bien magnanime père de choisir lui-même cette faveur. «Je voudrais obtenir, fit-il, déclarant son choix, je voudrais obtenir, s'il plaît à la bienveillance des brahmes, un fils immortel, d'une beauté comme on peut la souhaiter, et d'une force qui fût celle de Mâroute même!»

«Certainement, grand singe! lui répondirent les anachorètes satisfaits, il te naîtra un fils tel que tu le demandes!» Ils dirent; et, joyeux de cette grâce obtenue, mon père, à la force héroïque, vécut à sa fantaisie dans les bois aux senteurs de miel.

«Ensuite de cette aventure, il arriva qu'Andjanâ, ma mère, se promenait un jour au temps de sa jeunesse. Cette beauté charmante, que le Malaya vit croître sous les ombrages de sa montagne céleste, était la fille du magnanime Koundjara, le monarque des singes. Parée de sandal rouge, elle venait de baigner sa tête dans la mer, et, laissant flotter ses cheveux humides, elle se tenait alors sur la cime du Malaya. Mâroute la vit en ce moment toute florissante de jeunesse et de beauté, l'étreignit dans ses bras, et, joignant ses mains en coupe, lui dit:

«Belle aux grands yeux, je suis Mâroute, le souffle de toutes les âmes. Mon union, _toute mystique avec toi_, femme au charmant visage, ne peut te souiller d'une faute: il naîtra de toi un fils, qui sera d'une force immense et le monarque des singes. Beauté, splendeur, force, courage: tels que ces dons mêmes sont en moi, tels on les verra bientôt réunis dans ton fils.»

«Il dit; et c'est ainsi que ma mère a jadis reçu la chaste faveur du beau Mâroute, ce vent, l'ami du feu, ce souffle rapide, impossible à mesurer, qui habite dans la région des airs et qui prête la respiration à tous les animaux. Je suis le propre fils de ce Mâroute à la course rapide, de ce magnanime à la terrifiante vélocité: je n'ai pas d'égal qui me le dispute à franchir une distance.

«Tous les singes, auxquels Angada commande, je suffirai seul, en traversant moi-même la grande mer, à les délivrer de la crainte _qui les tourmente_ comme à repousser d'eux la colère de Sougrîva.

«Tel que Garouda, les ailes déployées, enlève un long serpent; tel je vais d'un vol rapide m'emparer du ciel, séjour des oiseaux. Vous, nobles singes, attendez-moi tous dans ces lieux; je vais franchir en courant les cent yodjanas.

«Réjouissez-vous donc, singes! je verrai la Vidéhaine: mes pressentiments me le disent et je la vois déjà même avec les yeux de ma pensée.»

À ce plus héroïque des singes, à ce fils du Vent, qui proclamait si haut sa puissance, l'habile Angada répondit en ces belles paroles: «Héros, singe rempli de vigueur, issu de Mâroute et fils de Kéçarin, tu viens d'étouffer dans le sein de tes pareils un chagrin bien cuisant. Les principaux des singes, réunis de concert, ces grands, qui tous aspirent au triomphe de ta mission, adresseront ici des voeux au ciel pour le succès de ton voyage.

«Nous resterons ici tant que va durer ton voyage, notre pied _comme_ enraciné dans le même vestige: en effet, c'est de toi, _noble_ singe, que dépendent les existences de nous tous.» À peine eut-il recueilli ce langage, que lui tenaient Angada et l'assemblée des quadrumanes, le grand singe ayant salué ceux à qui cet hommage était dû, se mit à dilater ses proportions naturelles.

* * * * *

Ce fortuné prince, de qui la main terrassa toujours ses ennemis, Hanoûmat, environné des singes, monta sur le Mahéndra.

Quand le singe pressa de ses deux pieds la noble montagne, elle rendit un mugissement: tel, dans sa colère, un grand éléphant qu'un lion a blessé. Les hauteurs brisées du sommet vomirent des ruisseaux pleins d'écume, les éléphants et les singes tremblèrent, la tige des grands arbres fut ébranlée. Écrasés dans le creux des rochers, où ils repairent, les serpents au venin mortel jettent de leur gueule un feu mêlé de fumée et une flamme épouvantable.

Le noble singe, debout sur le sommet de la montagne, brillait alors, tel que Vishnou sur le point de franchir le monde en trois pas. Là, désireux de voir cette merveille et conduits par une vive curiosité, se rassemblent de tous côtés les Dieux, les Gandharvas, les Siddhas et les saints du plus haut rang, les animaux qui vivent sur la terre, ceux qui habitent au sein des mers, ceux qui nichent sur le tronc des arbres et ceux qui repairent dans le creux des rochers.

Pour obtenir une bonne traversée de la grande mer, le singe aux longs bras de s'incliner avec recueillement, ses mains réunies aux tempes, en l'honneur des Immortels, du soleil et de la lune, de Mahéndra, du Vent, de Çiva, de Swayambhou, de Skanda, _le Dieu qui préside à la guerre_, d'Yama et de Varouna, de Râma, de Lakshmana, de Sîtâ même et du magnanime Sougrîva, des Bhoûtas, des Rishis, des Mânes et de _Kouvéra_, le sage monarque des Yakshas. Puis il embrassa les siens, et, les ayant salués d'un pradakshina, il s'élança dans la route pure et sans écueil, habitée par le vent. «Au retour!» s'écrièrent tous les singes. À cet adieu, il étendit ses longs bras et se tint la face tournée vers Lankâ.

Il affermit ses pieds sur le sol rocheux et le grand mont vacilla. Au moment qu'il appuya son pas sur la montagne, une liqueur rouge comme le sandal stilla des arbres embaumés de fleurs et parsemés de jeunes pousses.

L'eau suinte en bulles de mousse blanche par tous les côtés du grand mont, pressé sous le talon du singe vigoureux. Aussitôt qu'il assura le pied sur sa base, on vit chanceler soudain les belles cimes aimées des Siddhas et des Tchâranas, ces promenades chéries des Kinnaras. Toutes les fleurs tombèrent, secouées de la tête fleurie des arbres. À cette jonchée de fleurs aux suaves odeurs et qui, tombées de chaque arbre, couvraient le sol de tous côtés, on eût dit que la montagne était faite de fleurs. Quand il eut appuyé ferme ses pieds et baissé les deux oreilles, le noble singe, Hanoûmat de s'élancer avec toute sa grande vigueur.

Ses deux bras, allongés dans les champs du ciel, resplendissaient pareils à deux cimeterres sans tache ou semblables à deux serpents vêtus d'une peau nouvelle.

En quelque lieu de la mer que passe le grand singe, on voit les ondes entrer comme en furie, soulevées par l'air que déplace son corps. À la vue de ce tigre-simien, qui nage en plein ciel, les reptiles, qui ont leurs habitations dans la mer, pensent que c'est Garouda lui-même. Les poissons de tomber dans la stupeur, en voyant l'ombre de ce roi des singes couvrir dix yodjanas de sa largeur, et trois fois plus avec sa longueur. La grande ombre, en suivant le fils du Vent, se dessinait sur les ondes salées comme une file de nuages dans un ciel blanc, ou comme le fils de Vinatâ quand il courut enlever l'ambroisie.

Les grands nuages, labourés par les bras du singe, éclataient de couleur pourpre, blanche, rouge et noire dans l'espace illuminé de foudres, enflammé d'éclairs et que la chute des tonnerres festonnait avec des guirlandes de feu. On le voit à différentes fois entrer dans la masse des nuages ou sortir, et tantôt se montrer aux yeux, tantôt se dérober comme la lune.

* * * * *

Tandis que le singe nageait ainsi dans l'espace, cette pensée vint à l'esprit d'une vieille Rakshasî, nommée Sinhikâ, qui pouvait se revêtir à son gré de toutes les formes: «Aujourd'hui, après un long temps, je vais apaiser ma faim; car je vois là dans les airs un bien grand animal, qui tombe enfin sous ma puissance!» Quand elle eut roulé dans son esprit cette pensée, elle saisit l'ombre comme un vêtement; et le singe, voyant qu'elle arrêtait son ombre, de songer en lui-même: «Oh! oh! me voilà secoué vivement, tel qu'une montagne dans un tremblement de terre, ou comme un grand navire battu dans l'Océan par un vent contraire!»

Alors jetant les yeux en bas, en haut, de côté, le fils de Mâroute vit ce grand être qui s'élevait hors des ondes salées. «C'est là, on n'en peut douter, _se dit-il_, cette créature qu'on voit dans la grande mer happer l'ombre, ainsi que je l'ai ouï dire au monarque des singes.» À peine eut-il conjecturé de cette manière avec justesse que c'était Sinhikâ, le quadrumane ingénieux de gonfler soudain son corps, tel que le nuage dans la saison des pluies. Aussitôt qu'elle vit s'augmenter les proportions du grand singe, elle ouvrit démesurément une bouche pareille aux enfers. L'officieux et rusé quadrumane observe alors cette furie, ses membres _énormes_ et sa vaste gueule toute grande ouverte.

Le singe à l'immense vigueur se ramasse peu à peu, et, le corps devenu comme la foudre, il se plonge dans cette gueule béante; puis il déchire avec ses ongles acérés les entrailles de la Rakshasî et s'échappe rapidement, lui, qui possédait la vitesse du vent et celle de la pensée.

Grâces à la sûreté de son coup d'oeil, à sa force, à son adresse, à sa fermeté, à son audace, le singe maître de lui-même fit son retour au dehors avec une promptitude merveilleuse. Tuée par cet Indra des singes à la prodigieuse légèreté, à la rapidité du vent ou de la pensée, la Rakshasî tomba dans le grand bassin des eaux.

Et, voyant la furie tombée morte sous les coups d'Hanoûmat, les Bhoûtas, ces Génies, habitants des airs:

«Tu viens d'accomplir, mon ami, dirent-ils au noble singe, une prouesse épouvantable, en immolant cette colossale créature. Ta force a terrassé la furie, dont la crainte avait banni de cette région les Tchâranas, les Dieux et le roi même des Immortels. La sécurité est rendue à ces routes, où les habitants de l'air pourront aller maintenant à leur gré.

«Mets à fin l'oeuvre que tu as résolue: va donc, singe, et va sans péril!»

Au milieu de ces applaudissements, le grand et docte singe, qui avait réussi dans sa ruse, se replongea entre les routes de l'air et continua son voyage d'un vol accéléré.