Le Râmâyana - tome second Poème sanscrit de Valmiky
Chapter 3
«Voici quelle pensée nous vint à l'esprit devant le spectacle de ces volatiles, hôtes accoutumés des eaux: «Mes bons quadrumanes, dis-je à mes compagnons, entrons là!» Et tous, ils se réunissent à mon conseil d'un accord unanime. «Entrons donc! marchons!» s'écrient _à la fois tous mes_ singes, se hâtant d'accomplir cette commission que nous a donnée le maître. Nous alors de nous tenir fortement l'un à l'autre enchaînés par la main et d'entrer, sans plus réfléchir, dans cette caverne enveloppée de ténèbres. Voilà quelle est notre mission; voilà quel fut le motif qui nous fit entrer dans cette caverne: au moment où nous vînmes près de toi, nous allions tous périr de faim. C'est alors que, remplissant à notre égard le devoir de l'hospitalité, tu nous a donné des fruits et des racines: nous les avons mangés, déchirés que nous étions par la fatigue et la faim. Parle! que doivent faire les singes pour s'acquitter envers toi de ce bon office?»
À ce langage, que lui adressait le fils du Vent, la pénitente aux voeux parfaits répondit en ces termes à tous les singes:
«Je suis contente de vous tous, singes à la grande vigueur: je marche dans le devoir; ainsi, personne n'a rien à faire ici pour moi.»
Hanoûmat lui tint de nouveau ce langage: «Ta sainteté nous a parfaitement accueillis, moi et tous mes habitants des bois; tu nous as traités avec les honneurs de l'hospitalité, et notre accablante fatigue est maintenant dissipée. Nous t'avons fait connaître dans sa vérité la cause de notre voyage et raconté _comment nous étions occupés à_ la recherche de Sîtâ la Vidéhaine. Le monarque des singes nous a fixé lui-même, en présence des quadrumanes, une limite de temps: «Une fois le mois accompli, revenez! autrement, je punirai de mort tout retardataire!»
«Tel est, noble dame, l'ordre que nous avons reçu du maître. Sans doute les singes, à la marche légère, ont déjà fouillé toutes les autres plages. Mais nous, à qui la région du midi fut assignée par Sougrîva, cet antre ouvert s'offrit à nos yeux, après que nous eûmes couru de tous les côtés à la ronde. Entrés étourdiment ici pour continuer la recherche de Sîtâ, nous n'y voyons pas, femme à la jolie taille, un chemin de sortie qui nous mène dehors.»
À ce langage d'Hanoûmat, alors tous les singes, joignant les mains pour l'andjali, disent à la pénitente, fidèle à suivre le devoir:
«Depuis que nous promenons çà et là nos courses sous _les voûtes_ de cet antre _obscur_, le temps qui nous fut accordé par le magnanime Sougrîva a franchi déjà sa limite. Veuille donc nous conduire tous hors de ces lieux, car le roi Sougrîva, outre qu'il est sévère, met ses plus grands soins à plaire au noble fils de Raghou. Nous avons à terminer, sainte anachorète, une laborieuse affaire, que nos longues erreurs dans ces lieux nous ont empêchés d'accomplir.
«Ainsi, daigne nous protéger dans la crainte que nous inspire ce roi si terrible, et veuille bien nous tirer de cette caverne impraticable.»
À tous les singes qui parlaient ainsi, la pénitente qui aimait à faire du bien à toutes les créatures répondit au comble de la joie, avec la volonté de les conduire hors de ces vastes souterrains:
«Il n'est pas facile, à mon avis, d'en sortir vivant à celui que _son malheur fit_ entrer dans cet antre, dont le tonnerre d'Indra même a déchiré le sein par un déchaînement impétueux de sa colère. Néanmoins, grâce à la puissance que je possède en vertu de ma pénitence, grâce aux mérites conquis par mes constantes macérations, vous sortirez tous, singes, de cet obscur labyrinthe. Mais fermez tous, nobles simiens, fermez bien vos yeux, car il est impossible d'en sortir à qui tient ses yeux ouverts.»
Alors tous les singes à la fois, impatients de quitter cette caverne, se couvrent les yeux avec les paumes très-délicates de leurs mains; et, dans l'intervalle d'un clin d'oeil seulement, la pénitente mit à la porte des souterrains ces magnanimes quadrumanes, le visage caché entre leurs mains.
Quand elle eut délivré les singes, elle se mit à les consoler et leur tint ce langage: «Ici est le fortuné mont Vindhya, rempli de grottes et de cascades; là, est le mont Prasravana; à côté, c'est la mer. La félicité vous conduise, nobles singes! Moi, je m'en retourne dans mon palais!» À ces mots, la sainte rentra dans l'épouvantable caverne, elle qui pouvait franchir les distances dans l'espace d'un clin d'oeil, par la vertu de sa pénitence et de son unification _en Dieu_.
Les singes à la grande vigueur se tenaient encore là, cachant leur visage entre les mains; et ce fut un instant seulement _après son départ_ qu'ils rouvrirent les paupières. Ils virent alors une mer épouvantable, empire de Varouna, aux bruyantes vagues, pleines de grands cétacées, et qui semblait n'avoir pas de rivages. Arrivés dans cette douce et belle région, éclairée du soleil, tous alors, comme ils avaient manqué à l'ordre qu'ils avaient reçu, tous alors ils se dirent l'un à l'autre ces paroles: «Voici déjà expiré le temps dont le roi nous imposa la loi, pour trouver l'épouse de Râma et ce rôdeur _impur_ des nuits, le démon Râvana.»
Assis sur le flanc aux arbres fleuris du mont Vindhya, eux alors de se plonger dans une profonde rêverie.
Ensuite l'héritier présomptif, Angada, le singe aux épaules de grand lion, aux bras longs et musculeux, tient à ses compagnons cet énergique langage: «Nous sommes tous venus ici d'après l'ordre même du monarque des simiens; mais, entrés dans la caverne _et plongés dans ses ténèbres_, il nous fut impossible de connaître, singes, que le mois avait achevé son cours. Maintenant que nous avons laissé fuir le temps fixé par Sougrîva lui-même, ce qui nous convient à nous, hommes des bois, c'est de nous asseoir dans une privation absolue d'aliments et d'y rester jusqu'à la mort! Le monarque des simiens est tout puissant; il est naturellement sévère: l'auguste Sougrîva ne voudra point nous pardonner cette transgression à ses commandements. Il ne saura pas sans doute quels épouvantables, quels immenses travaux nos efforts ont accomplis dans la recherche de Sîtâ; il ne verra, lui, pas autre chose que la faute. Nous avions tous reçu des ordres, _nous y avons tous manqué_: eh bien! renonçant à nos maisons, à nos richesses, à nos épouses, à nos fils mêmes, asseyons-nous dans un jeûne opiniâtre jusqu'à en mourir. Ne laissons pas au roi de châtier notre retour après le temps écoulé; mieux vaut mourir ici volontairement que subir là une mort indigne de nous! Celui par qui je fus sacré comme l'héritier de la couronne, ce n'est point Sougrîva; _non!_ c'est Râma, l'Indra des hommes, si versé dans la science du «connais-toi toi-même.» Le roi porte liée _à son cou_ une vieille inimitié contre moi, et, voyant ce retard, il m'infligera un rigoureux supplice pour la faute de revenir après une trop longue attente. Que me serviront mes amis, quand ils verront mon infortune couper le fil de ma vie? Mieux vaut ici m'ensevelir dans le jeûne sur le délicieux rivage de cette mer!» À ces mots, que le prince héréditaire avait prononcés d'un ton lamentable, tous les plus distingués des quadrumanes tinrent alors ce langage: «Sougrîva est d'un naturel sévère, il veut plaire à _son allié Râma_; quand il nous verra de retour, après le terme fixé, n'ayant point accompli notre mission, n'ayant pas vu Sîtâ, il est certain qu'il nous punira de mort dans son désir empressé de faire une chose qui soit agréable à Râma. Les rois ne pardonnent pas les fautes dans les princes du peuple, et nous sommes des chefs qu'il a mis dans sa plus haute estime. Puisque la chose en est venue à de telles extrémités, il vaut donc mieux nous laisser mourir de faim!»
Quand ils eurent écouté les paroles du fils de Bâli, ces nobles simiens alors de toucher l'eau et de s'asseoir tous à l'orient. Décidés à le suivre dans la mort, tous, la face regardant le septentrion, ils s'assirent par terre sur des kouças, la pointe des herbes courbée au midi.
Tandis que tous les singes étaient assis sur la montagne au sein du jeûne, voici venir dans ces lieux le roi des vautours, chargé d'années, Sampâti, fameux par son courage et sa vigueur, le plus éminent des oiseaux, le frère aîné du vautour Djatâyou. Sorti d'un antre ouvert dans les flancs du grand mont Vindhya, il vit les singes couchés là et prononça tout joyeux ces paroles: «Sans doute il y a dans l'autre monde une fortune qui dirige ici-bas les choses avec sa loi, car je trouve enfin, après un si long jeûne, ce festin servi là pour moi! Je vais donc manger, à mesure qu'ils mourront, ce qu'il y a de plus exquis dans les plus excellents des singes!» Quand il eut dit ces mots, Sampâti resta là, tenant ses regards attachés sur les singes.
À peine Angada eut-il entendu ces paroles épouvantables du roi des vautours, qu'il adressa, tremblant au plus haut point, ce langage au _vertueux_ Hanoûmat: «Voici le fils de Vivasvat, Yama lui-même, que la perte de Sîtâ fait venir ici devant nos yeux pour le malheur des singes.
«Après qu'il a perdu, et Djatâyou, et Bâli, et Daçaratha lui-même, ce rapt de Sîtâ jette encore ici les singes dans un _affreux_ péril. Heureux ce roi des vautours qui tomba sous les coups de Râvana, en déployant sa vaillance pour la cause de Râma!»
Aussitôt qu'il eut ouï ces paroles échappées à la bouche d'Angada, l'amour qu'il portait à son frère mineur fit tout à coup palpiter le coeur de Sampâti. Debout sur le mont sublime, l'inaffrontable vautour au bec acéré tint ce discours aux singes entrés dans le jeûne afin d'y mourir: «Qui parle ici de Djatâyou, qui m'est plus cher que la vie?
«Qui est ce Râma pour lequel est mort Djatâyou?
«Je suis l'aîné, princes des singes; Djatâyou était mon jeune frère. Qui donc a tué Djatâyou? Comment? Où?
«Mais je suis dans l'impuissance de voler, car les rayons du soleil ont brûlé mes ailes; et vos grandeurs combleraient mon envie si elles voulaient me descendre vers elles du sommet où je suis de la montagne.»
* * * * *
Les conducteurs des singes, à ces mots dits sur un ton arraché par la douleur, se défièrent de son action et ne crurent point à son langage. Néanmoins, ces héros, entrés dans le jeûne de la mort, réfléchissaient, la tête baissée à terre, et cette pensée leur vint à l'esprit: «Ce cruel va nous dévorer tous. S'il nous mange, tandis que nous voilà tous assis dans le jeûne pour y mourir, _eh bien!_ notre affaire en sera plus tôt faite et nous serons arrivés d'un seul coup à notre but!» Aussitôt venue cette réflexion, les chefs des singes descendirent eux-mêmes, de la cime où il se tenait, le colossal oiseau; et quand ils eurent mis le volatile au pied, Angada lui tint ce langage: «Jadis vivait un singe d'une grande majesté, roi des ours et monarque des simiens. C'était mon aïeul, ô le plus noble des oiseaux. De ce prince vertueux, à l'âme pure, sont nés deux fils vigoureux et magnanimes:
«Bâli, le roi des singes, et Sougrîva, le fléau de ses ennemis. Leurs hauts faits sont également célèbres dans le monde: c'est le roi des singes qui fut mon père. Râma, ce grand héros des kshatryas, ce monarque de l'univers entier, ce fils charmant du roi Daçaratha, est sorti _de sa patrie_ à l'ordre de son père, et, marchant sur le chemin du devoir, il est entré dans la forêt Dandaka, suivi de Sîtâ, son épouse, et de Lakshmana, son frère. Râvana, l'éternel ennemi des brahmes, ce Démon, parvenu dans tous les crimes à une perfection débordante, lui a ravi perfidement son épouse dans le Djanasthâna.
«Le vautour appelé Djatâyou, ce vertueux oiseau qui fut l'ami du père de Râma, vit la _plaintive_ Mithilienne dans le temps même que Râvana l'emportait. Il brisa le char de Râvana, il délivra un moment la Mithilienne; mais enfin, accablé par la fatigue et le poids des années, il périt sous les coups du Rakshasa. Ainsi fut tué par le Démon, plus fort que lui, ce généreux oiseau, tandis qu'il déployait le plus grand courage et se consumait en efforts pour _sauver l'épouse de_ son ami. Sans doute il fut admis dans le ciel, car le Raghouide eut soin d'accomplir en son honneur la cérémonie des funérailles.
«Suivant les ordres que nous a donnés Râma, nous cherchons çà et là son épouse; mais elle n'apparaît pas davantage à nos yeux qu'on ne voit la clarté du soleil dans la nuit.
«Les singes auraient bientôt donné la mort à ce meurtrier de ton frère, à ce ravisseur de la femme, qui est l'épouse de Râma, s'ils pouvaient savoir où le trouver!
«Après que nous eûmes fouillé avec une scrupuleuse attention la forêt Dandaka, notre ignorance des lieux nous fit pénétrer dans un antre ouvert au sein de la terre déchirée; et, tandis que nous visitions cette grande caverne, que Maya construisit aidé par la magie, le mois au bout duquel notre _auguste_ roi nous avait prescrit de revenir s'est consumé tout entier.
«Le monarque des singes nous avait envoyés dans la plage du midi pour la fouiller de tous les côtés. Mais, comme nous avons transgressé la condition qui nous fut imposée, la crainte _du châtiment_ nous fait embrasser ici _la résolution_ d'un jeûne poussé jusqu'à la mort! Ainsi, fais de nos corps un festin, suivant ton désir.»
À ces lamentables paroles des singes, qui renonçaient à la vie, le vautour à la grande intelligence répondit avec des larmes: «Ce Djatâyou, qui, dites-vous, a trouvé la mort dans un combat sous les coups du cruel Râvana, il était, singes, il était mon frère puîné! Ma condition _languissante_ de vieillard me force d'entendre l'injure et de la supporter, car je n'ai plus maintenant assez de force pour venger la mort de mon frère.
«Jadis (c'était à l'époque où _le démon_ Vritra fut tué), Djatâyou et moi, tous deux jeunes, vigoureux, avides de triompher, nous nous défiâmes hardiment à voler dans le ciel.
«Aussitôt, l'un devancé par l'autre, nous courons vers l'orient où le soleil se levait, allumé, flamboyant, avec une couronne de rayons, éblouissant de lumière comme un globe de flammes. Djatâyou et moi, nous volions avec une extrême vitesse; mais, quand le soleil fut arrivé à son midi, Djatâyou défaillit _sous le poids de la chaleur_. Alors moi, à la vue de mon frère consumé par les rayons de l'astre flamboyant, je me sentis ému au plus haut point dans mon amour fraternel, et je fis à Djatâyou un abri avec mes ailes. Mais le soleil me les brûla, et je tombai, vaincu moi-même, sur le haut de cette montagne: depuis lors, confiné dans le Vindhya, aucune nouvelle de mon frère n'avait pu venir jusqu'à moi; et maintenant qu'un temps bien long s'est écoulé, ce sont de telles nouvelles qu'on nous apporte de lui!»
Le singe héritier du trône, Angada répondit à l'oiseau, de qui l'esprit distinguait nettement la vraie nature des choses: «Des nouvelles te furent données par ma bouche sur Djatâyou, ton bien-aimé frère. Parle-moi, si tu en sais quelque chose, de ce cruel Démon à courte vue, de ce Râvana, le plus vil des Rakshasas: est-il près ou loin d'ici?»
Ensuite le souverain des vautours, Sampâti à la grande splendeur tint ce langage digne de lui-même et qui répandit la joie parmi les singes: «Mes ailes sont brûlées, je suis vieux, ma vigueur s'est évanouie; néanmoins, je vais rendre, singes, un service éminent à Râma de ma voix seulement.
«J'ai vu une femme jeune, douée admirablement de beauté et parée de tous les atours, que Râvana, le Démon à l'âme cruelle emportait dans les airs. «Râma! Râma!» criait-elle d'une voix lamentable: «_À moi_, Lakshmana!» disait-elle aussi, agitant ses beaux membres et jetant de tous les côtés ses parures. Sa magnifique robe de soie imitait l'éclat du soleil sur la cime de la montagne et brillait à l'entour du noir Démon, comme l'éclair sur un grand nuage. C'était Sîtâ, je le crois, à ce nom de Râma, qu'elle semait dans les airs: écoutez encore! je vous dirai en quels lieux est l'habitation de ce Rakshasa.
«Le fils de Viçravas, le frère du célèbre Kouvéra, le monarque des Rakshasas, Râvana enfin habite dans la ville de Lankâ. Loin d'ici, à cent yodjanas entiers dans la mer, il est une île, au sein de laquelle s'élève la charmante cité de Lankâ, bâtie par Viçvakarma. C'est là qu'habite, enfermée dans le gynoecée de Râvana et surveillée d'un oeil attentif par des femmes Rakshasîs, l'infortunée Vidéhaine aux vêtements de soie.
«Arrivés au bord, où finit la mer, à cent yodjanas bien comptés au delà, singes, vous apercevrez au sud le rivage de cette île.
«D'ici, où je me tiens, mes yeux voient Râvana et sa captive; car la puissance de notre vision est grande, céleste et, pour ainsi dire, supérieure à celle de Garouda lui-même. Notre faculté visuelle et le besoin d'aliments nous font distinguer un cadavre à la distance de cent yodjanas complets. Mais la nature, en nous gratifiant d'une vue pour saisir des objets très-éloignés, nous condamne à une manière de vivre semblable à celle de la poule, mangeant ce qu'elle trouve à la racine de ses pieds. Avisez donc à quelques moyens de traverser la mer salée; car, une fois vue de vos yeux la Mithilienne, vous aurez accompli tout l'objet de votre mission. Je désire maintenant que vos grandeurs me conduisent vers l'humide empire de Varouna; je veux offrir l'eau funèbre aux mânes de mon frère, ce magnanime oiseau, qui s'en est allé dans les demeures célestes.»
À ces mots, les singes mènent Sampâti dans une place unie sur le rivage, et soutiennent le volatile aux ailes brûlées pour descendre dans la mer, souveraine des rivières et des fleuves; puis, la cérémonie de l'eau terminée, le ramènent _au mont Vindhya_, et, l'ayant aidé à remonter _sur le sommet_, ils goûtent en eux-mêmes la joie de posséder ces renseignements _sur l'épouse de Râma_. En ce moment, le vautour, auquel était revenu la sérénité, Sampâti, voyant assis à ses pieds Angada, qu'environnaient les singes, reprit avec joie la parole en ces termes: «Gardez le silence, nobles singes; écoutez avec attention; je vais dire en toute vérité comment je connais la Mithilienne.
«Jadis, brûlé par les rayons du soleil, et les membres enveloppés de souffrances causées par le feu, je tombai du ciel sur la cime du mont Vindhya. Six jours s'écoulent, je reviens enfin à la connaissance, et, malade, chancelant, je parcours tous ces lieux de mes regards, sans que je puisse m'y reconnaître avec certitude. Mais, tandis que j'observais les rivages de cette mer, ce fleuve, ces montagnes, ces bois, ces lacs et ces cascades, peu à peu me revint la mémoire. Ce lieu, où abondent les eaux, les bassins et les cavernes, et que remplissent les bandes joyeuses des oiseaux, ce lieu, pensai-je, est le mont Vindhya, situé sur le rivage de l'Océan méridional.
«Là est un ermitage pur, que les Dieux honorent eux-mêmes, et c'est là que vécut dans la patience de la _plus_ effrayante pénitence, un saint, nommé Niçâkara. Il habita cette montagne huit mille années: un siècle ajouté à deux autres s'est écoulé depuis qu'il s'en est allé au ciel et que ce pays est ma demeure. Je fis de nombreux et pénibles efforts, soutenu par le désir de voir l'anachorète; car souvent, Djatâyou et moi, nous étions allés visiter le saint homme.
«Près du pieux ermitage, les vents soufflent d'une haleine suavement parfumée; on n'y voit pas d'arbre qui n'ait des fleurs ou qui n'ait des fruits. Enfin, parvenu à la porte de son ermitage, je m'appuyai contre le pied des arbres et j'attendis là, impatient de voir l'auguste Niçâkara. Ensuite je vis encore loin, mais vis-à-vis de moi, l'invincible rishi, qui revenait dans le nimbe d'une splendeur flamboyante, au sortir de ses ablutions. Des ours, de jeunes daims, des tigres, des éléphants, des lions et des serpents, répandus autour de sa personne, le suivaient comme les êtres animés suivent le créateur. Quand ils virent l'ermite arrivé sur le seuil de sa chaumière, eux alors de se disperser par tous les points de l'espace: telle se rompt l'escorte des troupes et des ministres aussitôt que le monarque est rentré dans son palais.
«Le saint anachorète, m'ayant vu garder le silence, entra dans son ermitage; mais il en sortit après un instant, et me demanda quelle affaire m'avait conduit en ce lieu. «Ta couleur effacée, _me dit-il_, et tes ailes détruites ont empêché d'abord que je ne te reconnusse; mais voici qu'un souvenir me ramène auprès de toi.
«J'ai vu autrefois deux vautours d'une vitesse égale à la rapidité du vent; tous deux ils étaient les rois des vautours, sous les formes de la Mort: l'aîné se nommait Sampâti, le plus jeune s'appelait Djatâyou. Un jour, s'étant revêtus de la forme humaine, ils vinrent ici toucher mes pieds.
«Quelle maladie est tombée sur toi? Comment est venue la chute de tes ailes? Qui t'a donc infligé ce châtiment? Je veux savoir cela dans la vérité.»
«À ce langage, que m'avait tenu cette âme juste, mon visage se remplit un peu de larmes au souvenir de mon frère. Mais, arrêtant bientôt le torrent de ces pleurs, que m'arrachait l'amour fraternel, je réunis mes deux pattes en forme d'anjali et j'instruisis le grand anachorète de ce qu'il désirait connaître: «Vénérable saint, retenu et _comme_ abattu par la confusion que tu m'inspires, il m'est impossible de te raconter cela: _vois!_ ma bouche est obstruée par les pleurs. Sache, bienheureux, que tu vois en moi Sampâti et que j'ai commis une faute: _oui!_ je suis le frère aîné du vautour Djatâyou, ce héros que j'aime! Comment cette difformité a-t-elle remplacé mes deux ailes brûlées? je vais t'en exposer la cause: grand saint, daigne écouter.
«Djatâyou et moi, jadis tombés sous le pouvoir de la mort, nous fîmes une gageure, en face des anachorètes, sur la cime du Vindhya, et nous mîmes pour enjeu le royaume des vautours. L'objet du pari, nous sommes-nous dit, c'est de suivre le soleil depuis l'orient jusqu'à l'occident! À ces mots, de nous lancer dans les routes du vent, et voici que les différentes surfaces de la terre se déroulent sous nos yeux.
«Suivant le chemin du soleil, nous allions une extrême vitesse, regardant le spectacle qui s'étalait en bas. La terre, je me rappelle, ornée d'un jeune et frais gazon, semblait alors un champ de lotus par ses montagnes, plantées sur toute la surface.
«Les fleuves apparaissaient à nos yeux comme des sillons tracés par la charrue.
«Enfin, une violente fatigue, une chaleur dévorante, la plus extrême langueur, une fièvre délirante pèsent à la fois sur nous et la crainte agite nos _coeurs_.
«En effet, on ne distinguait plus aucun des points cardinaux: tout n'était qu'un foyer rempli par les flammes du soleil, comme si le feu consumait l'univers dans l'époque fatale où se termine un youga. Le soleil, tout rouge, n'est plus qu'une masse de feu au milieu du ciel, et l'on discerne avec peine son vaste corps dans l'incendie général. L'astre du jour, que j'observais dans le ciel avec de grands efforts, me parut d'une ampleur égale à celle de la terre.
«Mais soudain voici que Djatâyou, ne s'inquiétant plus de me _disputer la victoire_, se laisse tomber, la face tournée vers la terre; et moi, à la vue de sa chute, je me précipitai en bas du ciel rapidement. J'étendis sur lui mes ailes comme un abri, et Djatâyou ne fut pas brûlé; mais le soleil fit sur moi un hideux ravage, et je tombai, précipité des routes du vent. Je tombai sur le Vindhya, mes ailes brûlées, mon âme frappée de stupeur, et Djatâyou, comme je l'ai ouï dire, tomba dans le Djanasthâna. S'il ne m'était resté quelque chose du mérite acquis par mes bonnes oeuvres, j'eusse été plongé dans la mer; ou j'eusse trouvé la mort, soit au milieu des airs, soit sur les âpres sommets de la montagne.
«Privé de mon royaume, séparé de mon frère, dépouillé de mes ailes, désarmé de ma vigueur, j'ai tous les motifs pour désirer la mort. Je veux me précipiter du faîte de la montagne! À quoi bon maintenant la vie pour un oiseau qui n'a plus d'ailes, qui ne peut marcher sans un aide, qui est devenu semblable au morceau de bois ou tel que la motte de terre?»