Le Râmâyana - tome second Poème sanscrit de Valmiky

Chapter 22

Chapter 224,043 wordsPublic domain

Aussitôt qu'elle eut ouï ces mots, la vertueuse Mithilienne, pour qui son mari était comme une divinité, cette reine toute dévouée à l'amour et à la volonté de son époux: «Qu'il en soit donc ainsi!» répondit-elle. Sur-le-champ, de jeunes femmes lavent sa tête et font sa toilette; on la revêt de robes précieuses, on la pare de riches joyaux; puis, Vibhîshana fait monter Sîtâ dans une litière magnifique, couverte de tapis somptueux, et l'emmène, escortée de Rakshasas en grand nombre.

Enflammés de curiosité, les principaux des singes, désirant voir la Mithilienne, se tenaient sur le passage par centaines de mille. «De quelle beauté donc est cette Vidéhaine? se disaient-ils. Quelle est cette perle des femmes, à cause de laquelle ce monde des singes fut mis en si grand péril? Elle, pour qui fut tué un roi, ce Râvana, le monarque des Rakshasas, et fut jetée dans les eaux de la grande mer une chaussée longue de cent yodjanas!»

Au milieu de ces paroles, qu'il entendait répéter de tous les côtés, Vibhîshana mit la riche litière en tête et s'avança vers Râma lui-même. Il s'approcha du magnanime, plongé dans ses réflexions, tout victorieux qu'il fût, et lui dit joyeux en s'inclinant: «Je l'ai amenée!»

À peine eut-il appris qu'elle était venue, celle qui avait longtemps habité dans la maison d'un Rakshasa, trois sentiments d'assaillir à la fois Râma, la joie, la colère et la tristesse. Il fit aller ses yeux de côté et se mit à réfléchir avec incertitude; ensuite il dit à Vibhîshana ces paroles opportunes:

«Monarque des Rakshasas, mon ami, toi qui toujours t'es complu dans mes victoires, que la Vidéhaine paraisse au plus tôt en ma présence.» À ces mots du Raghouide, Vibhîshana fit alors en grande hâte repousser le monde de tous les côtés. Aussitôt des serviteurs, coiffés de turbans faits en peau de serpent, le djhardjhara et le bambou dans la main, parcourent d'un pied hâté la multitude, refoulant de toutes parts les assistants.

Quand Râma vit de tous côtés ces foules se rejeter en arrière, pleines de terreur et de hâte, il arrêta ce mouvement par un sentiment de politesse et d'amour. Irrité et brûlant de ses yeux, pour ainsi dire, le Démon à la grande science, Râma de jeter ces mots sur le ton du reproche à Vibhîshana: «Pourquoi, sans égard pour moi, vexes-tu ces gens? Ne leur fais pas de violence, car je regarde chacun d'eux comme s'il était de ma famille.»

Attentive aux paroles de son époux, Sîtâ, se voyant négligée, en conçut une secrète colère difficile à tenir sous le voile. Ensuite la Djanakide, ayant regardé son époux, réfléchit, et, femme, elle comprima sa joie cachée au fond du coeur.

Le sage Râma dit alors ces mots à Vibhîshana d'une voix forte et pareille au bruit d'une masse de grands nuages:

«Ce ne sont pas les maisons, ni les vêtements, ni l'enceinte retranchée _d'un sérail_, ni l'étiquette d'une cour, ni tout autre cérémonial des rois, qui mettent une femme à l'abri des regards: le voile de la femme, c'est la vertu de l'épouse! Celle que voici nous est venue de la guerre; elle est plongée dans une grande infortune; je ne vois donc pas de mal à ce que les regards se portent sur elle, surtout en ma présence. Fais-lui quitter sa litière, amène la Vidéhaine à pied même près de moi: que ces hommes des bois puissent la voir!» Il dit; et Vibhîshana, tout en méditant ce langage, conduisit la Mithilienne auprès du magnanime Râma.

À peine ouïes les paroles du Raghouide sur la Mithilienne, les singes et tous les généraux de Vibhîshana avec le peuple de se regarder les uns les autres et de s'entre-dire: «Que va-t-il faire? On entrevoit chez lui une colère secrète; elle perce même dans ses yeux.» Ils furent tous agités de crainte aux gestes de Râma; la peur naquit dans leurs âmes, et, tremblants, ils changèrent de visage.

Lakshmana, Sougrîva et le fils de Bâli, Angada, étaient remplis tous de confusion; et, ensevelis dans leurs pensées, ils ressemblaient à des morts. À l'indifférence qu'il marquait pour son épouse, à ses manières effrayantes, Sîtâ parut à leurs yeux comme un bouquet de fleurs qui n'a plus de charmes et que _son maître_ abandonne.

Suivie par Vibhîshana et les membres fléchissants de pudeur, la Mithilienne s'avança vers son époux. On la vit s'approcher de lui, telle que Çrî elle-même revêtue d'un corps, ou telle que la Déesse de Lankâ, ou telle enfin que Prabhâ, la femme du soleil. À la vue de Sîtâ, la plus noble des épouses, tous les singes furent transportés dans la plus haute admiration par la force de sa grâce et de sa beauté.

Quand, le visage inondé par des larmes de pudeur, au milieu de ces peuples assemblés, elle se fut approchée de son époux, la Djanakide se tint près de lui, comme la charmante Lakshmî à côté de Vishnou. À l'aspect de cette femme qui animait un corps d'une beauté céleste, le Raghouide versa des pleurs, mais ne lui dit point un seul mot, car le doute était né dans son âme. Ballotté au milieu des flots de la colère et de l'amour, Râma, le visage pâle, avait ses yeux empourprés d'une extrême rougeur, tant il s'efforçait d'y retenir ses larmes!

Il voyait devant lui cette reine debout, l'âme frissonnante de pudeur, ensevelie dans ses pensées, en proie à la plus vive affliction et comme une _veuve_ qui n'a plus son protecteur. Elle, cette jeune femme, qu'un Démon avait enlevée de force et tourmentée dans une _odieuse_ captivité; elle, à peine vivante et qui semblait revenir du monde des morts; elle, que la violence arracha de son ermitage un instant désert; elle, sans reproche, innocente, à l'âme pure, elle n'obtenait pas de son époux une seule parole! Aussi, les yeux déjà baignés par des larmes de pudeur au milieu des peuples assemblés, fondit-elle en _des torrents de_ pleurs, quand elle se fut approchée de Râma, en lui disant: «Mon époux!»

À ce mot, qu'elle soupira avec un sanglot, une larme vint troubler les yeux des capitaines simiens; et tous ils se mirent à pleurer, saisis de tristesse. Le Soumitride, qui sentit naître son émotion, se couvrit aussitôt la face de son vêtement et fit un effort pour contenir ses larmes et rester impassible dans sa fermeté.

Enfin Sîtâ à la taille charmante, ayant remarqué cette grande révolution qui s'était opérée dans son époux, rejeta sa timidité et se mit en face de lui. L'auguste Vidéhaine secoua son chagrin, elle s'arma de courage, elle refoula ses larmes en elle-même par sa force d'âme et la pureté de sa conscience. On la vit arrêter sur le visage de son époux un regard où plus d'un sentiment se peignit: c'étaient l'étonnement, la joie, l'amour, la colère et même la douleur.

Ballotté sur le doute, Râma, quand il vit ainsi la reine, se mit à lui exposer l'état secret de son coeur: «Je t'ai conquise des mains de l'ennemi par la voie des armes, noble Dame: reste donc à faire bravement ce que demandent les circonstances. J'ai assouvi ma colère, j'ai lavé mon offense, j'ai retranché du même coup mon déshonneur et mon ennemi. Aujourd'hui, j'ai fait éclater mon courage; aujourd'hui, ma peine a rendu son fruit; j'ai accompli ma promesse: je dois être ici égal à moi-même.

«Pour ce qui est de ton rapt en mon absence par un Démon travesti sous une forme empruntée, c'est le Destin qui est l'auteur de cette faute; la fraude s'est faite ici l'égale du courage. _Mais_ qu'aurait-il de commun avec une grande valeur, cet homme à l'âme petite, qui n'essuierait pas avec énergie la honte qui a rejailli sur lui?

«Aujourd'hui même la traversée de la mer et le ravage de Lankâ, tout ce grand exploit d'Hanoûmat a porté son fruit _heureux_. La fatigue des armées et celle de Sougrîva, qui déploya tant de courage dans les combats et de lumière dans les conseils pour notre bien, porte aujourd'hui tout son fruit. La grande fatigue de Vibhîshana, qui, désertant le parti d'un frère vicieux, est venu se rallier au mien, porte également son fruit aujourd'hui.»

Il dit; et, tandis que Râma tenait ce langage, Sîtâ, les yeux tout grands ouverts, comme ceux d'une gazelle, était inondée par ses larmes. À cette vue, la colère du Raghouide s'en accroît davantage, et, contractant ses _noirs_ sourcils sur le front, jetant des regards obliques, il envoie à Sîtâ ces mordantes paroles au milieu des singes et des Rakshasas:

«Ce que doit faire un homme pour laver son offense, je l'ai fait, par cela même que je t'ai reconquise: j'ai donc sauvé mon honneur. Mais sache bien cette chose: les fatigues que j'ai supportées dans la guerre avec mes amis, c'est par ressentiment, noble Dame, et non pour toi, que je les ai subies! Tu fus reconquise des mains de l'ennemi par moi dans ma colère; mais ce fut entièrement, noble Dame, pour me sauver du blâme encouru et laver la tache imprimée sur mon illustre famille.

«Ta vue m'est importune au plus haut degré, comme le serait une lampe mise dans l'intervalle de mes yeux! Va donc, je te donne congé; va, Djanakide, où il te plaira! Voici les dix points de l'espace, _choisis_! il n'y a plus rien de commun entre toi et moi. En effet, est-il un homme de coeur, né dans une noble maison, qui, d'une âme où le doute fit son trait, voulût reprendre son épouse, après qu'elle aurait habité sous le toit d'un autre homme?

«Place comme il te plaira ton coeur, Sîtâ! car il n'est pas croyable que Râvana, t'ayant vue si ravissante et douée de cette beauté céleste, ait pu jamais trouver du charme dans aucune autre des jeunes femmes qui habitent son palais!»

Quand elle entendit pour la première fois ces paroles affreuses de son époux au milieu des peuples assemblés, la Mithilienne se courba sous le poids de la pudeur. La Djanakide rentra dans ses membres, pour ainsi dire, et, blessée par les flèches de ces paroles, elle versa un torrent de larmes. Ensuite, essuyant son visage baigné de pleurs, elle dit ces mots lentement et d'une voix bégayante à son époux: «Tu veux me donner à d'autres, comme une bayadère, moi qui, née dans une noble famille, Indra des rois, fus mariée dans une race illustre. Pourquoi, héros, m'adresses-tu, comme à une épouse vulgaire, un langage tel, choquant, affreux à l'oreille et qui n'a point d'égal? Je ne suis pas ce que tu penses, guerrier aux longs bras; mets plus de confiance en moi; _j'en suis digne_, je le jure par ta vertu elle-même!

«C'est avec raison que tu soupçonnes les femmes, si leur conduite est légère; mais dépose le doute à mon égard, Râma, si tu m'as bien étudiée. S'il m'est arrivé de toucher les membres de ton ennemi, mon amour n'a rien fait ici pour la faute; le seul coupable, c'est le Destin! Mon coeur, néanmoins, la seule chose qui fût en mon pouvoir, n'a jamais cessé de résider en toi; que ferai-je désormais, esclave en des membres qui ne sont pas à moi? Jamais, en idée seulement, je n'ai failli envers toi: puissent les Dieux, nos maîtres, me donner la sécurité d'une manière aussi vraie que cette parole est certaine! Si mon âme, prince, qui donne l'honneur, si mon naturel chaste et notre vie commune n'ont pu me révéler à toi, ce malheur me tue pour l'éternité.

«Quand Hanoûmat, envoyé par toi, s'est montré la première fois dans Lankâ, où j'étais captive, pourquoi, héros, ne m'as-tu pas rejetée dès ce moment? Aussitôt cette parole, vaillant guerrier, abandonnée par toi, j'eusse abandonné la vie à la vue même de ce noble singe. Tu n'aurais pas en vain subi tant de fatigue et mis ta vie en péril; cette armée de tes amis ne se fût pas consumée en des travaux sans fruit.

«Mais, sous l'empire même de la colère, ce que tu mis avant tout, comme un esprit léger, monarque des hommes, ce fut ma qualité seule d'être une femme. J'étais née du roi Djanaka, appelée que je fusse d'un nom qui attribuait ma naissance à la terre; mais, ni ma conduite, ni mon caractère, tu n'as rien estimé de moi. Ma main, qu'adolescent tu avais pressée en mon adolescence, tu ne l'as point admise pour garant; ma vertu et mon dévouement, tu as tout rejeté derrière toi!»

Sîtâ parlait ainsi en pleurant et d'une voix que ces larmes rendaient balbutiante; puis, s'étant recueillie dans ses pensées, elle dit avec tristesse à Lakshmana: «Fils de Soumitrâ, élève-moi un bûcher; c'est le remède à mon infortune: frappée injustement par tant de coups, je n'ai plus la force de supporter la vie. Dédaignée par mon époux, dans l'assemblée de ces peuples, je vais entrer dans le feu; c'est la _seule_ route _ici_ qu'il m'est séant de suivre.»

À ces mots de la Mithilienne, _l'intrépide_ meurtrier des héros ennemis, Lakhsmana, flottant parmi les ondes de l'incertitude, fixa les yeux sur le visage de son frère; et, comme il vit l'opinion de Râma se manifester dans l'expression de ses traits, le robuste guerrier fit un bûcher pour se conformer à sa pensée. En effet, qui que ce fût alors n'aurait pu calmer Râma, tombé sous le pouvoir de la douleur et de la colère, ni lui adresser une parole, ni même le regarder.

Aussitôt qu'elle eut décrit un pradakshina autour de Râma debout et la tête baissée, la Vidéhaine s'avança vers le feu allumé. Elle s'inclina d'abord en l'honneur des Dieux, puis en celui des brahmes; et, joignant ses deux mains en coupe à ses tempes, elle adressa au Dieu Agni cette prière, quand elle fut près du bûcher: «De même que je n'ai jamais violé, soit en public, soit en secret, ni en actions, ni en paroles, _ni de l'esprit_, ni du corps, ma foi donnée au Raghouide; de même que mon coeur ne s'est jamais écarté du Raghouide: de même, toi, feu, témoin du monde, protége-moi de tous les côtés!»

Après qu'elle eut parlé ainsi, la Vidéhaine, impatiente de s'élancer dans les flammes, fit le tour du feu et dit encore ces mots: «Agni, ô toi qui circules dans le corps de tous les êtres, sauve-moi, ô le plus vertueux des Dieux, toi qui, placé dans mon corps, est en lui comme un témoin!» À ces paroles entendues, tous les généraux simiens de pleurer beaucoup, et, tombant une à une, les larmes couvrent bientôt leur visage.

Alors, s'étant prosternée devant son époux, Sîtâ d'une âme résolue entra dans les flammes allumées. Une multitude immense, adultes, enfants, vieillards, était rassemblée en ce lieu; ils virent tous la Mithilienne éplorée se plonger dans le bûcher. Au moment qu'elle entra dans le feu, singes et Rakshasas de pousser un hélas! hélas! dont la clameur intense éclata comme quelque chose de prodigieux. Semblable à l'or bruni le plus excellent, Sîtâ, parée de bijoux d'or épuré, s'élança dans les flammes allumées, comme une victime, que l'on jette dans le feu du sacrifice.

À ces cris des peuples: «_Hélas! hélas!_» Râma, le devoir incarné, mais l'âme courroucée, demeura un moment les yeux troubles de larmes. Soudain Kouvéra, le roi _des richesses_, Yama avec les Mânes, le Dieu aux mille regards, monarque des Immortels, et Varouna, le souverain des eaux, le fortuné Çiva aux trois yeux, de qui le drapeau a pour emblème un taureau, l'auguste et bienheureux créateur du monde entier, Brahma, et le roi Daçaratha, porté dans un char au milieu des airs et revêtu d'une splendeur égale à celle du roi des Dieux, tous d'accourir ensemble vers ces lieux. Tous, se hâtant sur leurs chars semblables au soleil, ils arrivent sous les murs de Lankâ.

Ensuite, le plus éminent des Immortels et le plus savant des esprits savants, le saint créateur de l'univers entier, étendit un long bras, dont sa main était la digne parure, et dit au Raghouide, qui se tenait devant lui, ses deux mains réunies en coupe: «Comment peux-tu voir avec indifférence que Sîtâ se jette dans le feu d'un bûcher? Comment, ô le plus grand des plus grands Dieux, ne te reconnais-tu pas toi-même? Quoi! c'est toi qui es en doute sur la chaste Vidéhaine, comme un époux vulgaire!»

À ces mots du roi des Immortels, Râma, joignant ses deux mains aux tempes, répondit au plus éminent des Dieux: «Je suis, il me semble, un simple enfant de Manou, Râma, le fils du roi Daçaratha. _S'il en est d'une autre manière_, daigne alors ton excellence me dire qui je suis et d'où je proviens.» Au Kakoutsthide, qui parlait ainsi: «Écoute la vérité, Kakoutsthide, ô toi de qui la force ne s'est jamais démentie! répondit l'Être à la splendeur infinie existant par lui-même. Ton excellence est Nârâyana, ce Dieu auguste et fortuné, de qui l'arme est le tchakra. Ton arc est celui qu'on appelle Çârnga; tu es Hrishikéça, tu es l'homme le plus grand des hommes.

«Tu es la demeure de la vérité; tu es vu au commencement et à la fin des mondes; mais on ne connaît de toi ni le commencement ni la fin. «Quelle est son essence?» se dit-on. On te voit dans tous les êtres; dans les troupeaux, dans les brahmes, dans le ciel, dans tous les points de l'espace, dans les mers et dans les montagnes!

«_Dieu_ fortuné aux mille pieds, aux cent têtes, aux mille yeux, tu portes les créatures, la terre et ses montagnes. Que tu fermes les yeux, on dit que c'est la nuit; si tu les ouvres, on dit que c'est le jour: les Dieux étaient dans ta pensée, et rien de ce qui est n'est sans toi.

«On dit que la lumière fut avant les mondes; on dit que la nuit fut avant la lumière; mais ce qui fut avant ce qui est avant tout, on raconte que c'est toi, l'âme suprême. C'est pour la mort de Râvana que tu es entré ici-bas dans un corps humain. Ce fut donc pour nous que tu as consommé cet exploit, ô la plus forte des colonnes qui soutiennent le devoir. Maintenant que l'impie Râvana est tué, retourne joyeux dans ta ville.»

Cependant le feu _ardent et_ sans fumée avait respecté la Djanakide, placée au milieu du bûcher: tout à coup, voilà qu'il s'incarne dans un corps et soudain il s'élance, tenant Sîtâ dans ses bras. Le Feu mit de son sein dans le sein de Râma la jeune, la belle, la sage Vidéhaine aux joyaux d'or épuré, aux cheveux noirs bouclés, vêtue d'une robe écarlate, parée de fraîches guirlandes de fleurs et semblable au soleil enfant.

Alors ce témoin _incorruptible_ du monde, le Feu, dit à Râma: «Voici ton épouse, Râma; il n'existait aucune faute en elle.

«Cette femme vertueuse à la conduite sage n'a failli envers toi, ni de parole, ni de pensée, ni par l'esprit, ni par les yeux. Dans une heure, où tu l'avais quittée, héros, le Démon Râvana d'une irrésistible vigueur l'emporta malgré sa résistance loin de la forêt solitaire. Enfermée dans son gynoecée, triste, absorbée dans ton _souvenir_, n'ayant de pensée que pour toi, surveillée de tous les côtés par des Rakshasîs difformes, tentée et menacée de toutes les manières, ta Mithilienne, en son âme retournée toute vers toi, n'a jamais songé au Rakshasa.

«Reçois-la pure, sans tache: il n'existe pas en elle la moindre faute: je t'en suis le garant. Le feu voit tout ce qu'il y a de manifeste et tout ce qu'il y a de caché: aussi, ta Sîtâ m'est-elle connue, à moi, qui _viens de_ l'observer _ici même_ en face de mes yeux!»

À ces mots, le héros à la grande splendeur, à l'inébranlable énergie, Râma, plein de constance et le plus vertueux des hommes vertueux, répondit au plus excellent des Dieux: «Il fallait nécessairement que Sîtâ fût soumise dans les mondes, grand Dieu, à l'épreuve de cette purification; car elle avait longtemps, elle femme charmante, habité dans le gynoecée de Râvana. «Râma, ce fils du roi Daçaratha, est un insensé; son âme n'est qu'une esclave de l'amour,» auraient dit les mondes, si je n'eusse point fait passer la Djanakide par cette purification. Cependant je savais bien que la fille du roi Djanaka n'avait pas changé de coeur, qu'elle m'était dévouée et que sa pensée errait sans cesse autour de moi. Mais, pour lui attirer la confiance des trois mondes dans cette assemblée des peuples, je n'ai point arrêté Sîtâ, quand elle s'est jetée au milieu du feu. Râvana lui-même n'aurait pu triompher de cette femme aux grands yeux, défendue par sa vertu seule, comme l'Océan ne peut franchir son rivage. Oui! cette âme cruelle n'aurait pas été capable de souiller même de pensée la Mithilienne, aussi impossible à toucher que la flamme du feu allumé. Non! Sîtâ n'a point donné son coeur à un autre, comme la splendeur ne fait pas divorce avec le soleil!»

Après qu'il eut écouté ce discours du magnanime Râma, l'antique aïeul des créatures, l'auguste Swayambhou adressa au héros qu'il aimait ce langage, expression de son âme joyeuse, paroles ornées, douces, suaves, judicieuses et mariées au devoir: «Quand tu auras consolé Bharata de sa tristesse, et la pieuse Kâauçalyâ, et Kêkéyî, et Soumitrâ, la royale mère de Lakshmana; quand tu auras ceint le diadème dans Ayodhyâ et ramené la joie dans la foule de tes amis; quand tu auras fait naître une lignée dans la race des magnanimes Ikshwâkides, prodigué aux brahmes des richesses et gagné une renommée sans pareille, veuille bien alors revenir de la terre au ciel.

«Vois-tu là dans un char, Kakoutsthide, le roi Daçaratha, _qui fut_ ton illustre père et ton gourou dans ce monde des enfants de Manou? Sauvé par toi, son fils, c'est aujourd'hui un bienheureux, à qui fut ouvert le monde d'Indra: incline-toi devant lui avec Lakshmana, ton frère.»

À ces mots de l'antique aïeul des créatures, le Kakoutsthide avec Lakshmana de toucher les pieds de son père, assis au sommet d'un char. Tous deux ils virent Daçaratha, flamboyant de sa propre splendeur, vêtu d'une robe pure de toute poussière; et, monté dans son char, l'ancien souverain de la terre fut pénétré d'une immense joie à la vue de ses deux fils, qu'il préférait au souffle même de sa vie.

Le roi Daçaratha dit à son fils ces mots, qui débutaient par le flatter: «Séparé de toi, Râma, je n'attache pas un grand prix au Swarga ni au bonheur d'habiter avec les princes des Dieux. Certes, heureuse est-elle cette Kâauçalyâ, qui te verra joyeuse rentrer dans ton palais, victorieux de ton ennemi et dégagé de ton voeu! Certes, heureux sont-ils ces hommes qui te verront bientôt, Râma, de retour dans ta ville et sacré dans ton empire comme le monarque de la terre! Heureux aussi lui-même ce Lakshmana, ton frère, si dévoué au devoir; lui de qui la gloire est montée jusqu'au ciel et couvre à jamais la terre! Ta Vidéhaine est pure, mon fils, elle connaît le devoir et tient ses yeux toujours attachés sur le devoir.

«Ce qui existe, soit en mal, soit en bien, dans l'univers entier, est à la connaissance des Dieux; et moi, que voici devant toi, Daçaratha, ton père, j'atteste sa pureté moi-même!

«Tu as vu, héros, quatorze années s'écouler pendant que tu habitais pour l'amour de moi les forêts, en compagnie de ta Vidéhaine et de Lakshmana. Ton séjour dans les bois est donc aujourd'hui une dette acquittée et ta promesse est accomplie. Ta piété filiale a sauvegardé, mon fils, la vérité de ma parole, et la mort de Râvana, immolé de ta main dans la bataille, a satisfait les Dieux. Maintenant, paisible avec tes frères dans ton royaume, goûte le bonheur d'une longue vie.»

Au roi des hommes, qui parlait ainsi, Râma fit cette réponse, les mains réunies en coupe: «Je suis heureux de voir que ta majesté, objet naturel de ma vénération, est contente de moi. Mais je voudrais obtenir de ton amour une grâce utile: c'est que tu rendes, ô toi qui sais le devoir, ta faveur à Kêkéyî et Bharata. «Je t'abandonne avec ton fils!» telles sont les paroles qui furent jetées par toi-même à Kêkéyî. Que cette malédiction, seigneur, ne frappe ni cette mère ni son fils!»

«J'y consens!» repartit Daçaratha le père à Râma le fils. «Quelle autre chose veux-tu que je fasse?» reprit-il encore avec affection. Là-dessus, Râma lui dit: «Jette sur moi un regard propice!» Ensuite, Daçaratha fit de tels adieux à son fils Lakshmana: «O toi, qui cultives le devoir, tu recueilleras sur la terre, avec la _récompense du_ devoir, une vaste renommée, et tu obtiendras, par la faveur de Râma, le Swarga et la grandeur suprême.

«Sois docilement soumis, Dieu t'assiste! à Râma, ô toi qui ajoutes sans cesse aux joies de Soumitrâ, ta mère. Tu accompliras le devoir dans toute son étendue, tu recueilleras une immense renommée, et les hommes raconteront dans les mondes ton dévouement fraternel.»