Le Râmâyana - tome second Poème sanscrit de Valmiky

Chapter 21

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De toutes parts tombèrent d'un ciel sans nuages sur l'armée de Râvana les foudres épouvantables d'Indra avec un bruit que l'oreille ne pouvait supporter. Ses coursiers mêmes, transpirant des étincelles de leurs membres et versant des pleurs en larges gouttes de leurs yeux, rendaient à la fois et de l'eau et du feu.

«Il faut vaincre!» se disait le Kakoutsthide; «Il faut mourir!» se disait Râvana. Tous deux ils firent voir dans cette bataille la suprême essence du courage.

Enfin le vigoureux monarque aux dix têtes encoche à son arc des flèches, et, visant le drapeau arboré sur le char du Raghouide, il envoie ses dards avec colère. Mais, sans toucher le drapeau flottant sur le char de Pourandara, les flèches viennent frapper la pique en fer debout sur le véhicule et tombent _amorties_ sur le sol de la terre.

Alors, bouillant de courroux, le fort Râma bande son arc et songe à rendre, coup pour coup, la pareille à son ennemi. Il vise le drapeau de Râvana et lui décoche un trait, flamboyant de sa propre splendeur, irrésistible et tel qu'un grand serpent.

Cette flèche, après qu'elle eut tranché l'étendard, s'abattit sur la terre, et le drapeau coupé du monarque tomba du char sur la plaine.

À la vue de son étendard abattu, le décacéphale aux vastes forces fut comme embrasé dans le combat par le feu qui s'allume au souffle de la colère, et, incapable de modérer sa fureur, il fit pleuvoir une averse de flèches.

Debout sur les chars, ils s'abordèrent, le timon de l'un affronté au timon de l'autre, les étendards aux étendards et les coursiers tête contre tête.

Aussitôt, encochant à son arc une flèche semblable à un serpent, Râma, versé dans la science des astras les plus grands, abattit du corps une des têtes de Râvana. Les trois mondes virent donc alors gisante sur la terre cette grande tête coupée. Mais, sur les épaules de Râvana, tout à coup s'éleva une autre pareille tête, que le magnanime Raghouide à la main prompte abattit également. On vit décollée encore la seconde tête de Râvana; mais, à peine eut-il coupé cette _horrible_ tête, que Râma en vit une nouvelle naître à sa place. On la voit tomber, comme les autres, sous les traits de Râma, semblables à la foudre; mais autant il en coupe dans sa colère, autant il en renaît sur les épaules de Râvana. Ainsi, dans ce combat, il était impossible à Râma d'obtenir la mort du cruel Démon. Enfin il trancha l'une après l'autre une centaine de têtes égales en splendeur; mais on n'en vit pas davantage se briser la vie du monarque des Rakshasas.

À son tour, du char où il tenait, le monarque irrité des Rakshasas fatiguait Râma dans cette bataille avec une averse de traits en fer.

La scène de ce grand, de ce tumultueux, de cet épouvantable combat fut, tantôt le ciel, tantôt la terre, ou même encore le sommet de la montagne. Il dura sept jours entiers, ce grand duel, qui eut pour témoins les Rakshasas, les Ouragas, les Piçâtchas, les Yakshas, les Dânavas et les Dieux. Le repos ne suspendit alors ce combat, ni un jour, ni une nuit, ni une heure, ni une seule minute.

Enfin, Mâtali rappela au Raghouide _ce qu'il paraissait avoir oublié_: «Pourquoi suis-tu cette marche, héros, comme si tu ne savais pas _ce qu'est ton adversaire_?

«Décoche-lui pour la mort, seigneur, le trait de Brahma: en effet c'est Brahma lui-même qui sera ainsi l'auteur de sa mort. Il ne te faut pas, Raghouide, lui couper les membres supérieurs; car la mort ne peut lui être donnée par la tête: la mort, seigneur, n'a entrée chez lui que par les autres membres.»

Râma, au souvenir de qui les choses étaient rappelées par ces mots de Mâtali, prit alors un dard enflammé, soufflant comme un serpent.

Brahma à la splendeur infinie l'avait fabriqué jadis pour Indra et l'avait donné au roi des Dieux qui désirait la victoire sur les trois mondes. Cette flèche avait dans sa partie empennée le vent; à sa pointe le feu et le soleil; dans sa pesanteur, le Mérou et le Mandara, bien que son corps fût composé d'air. Brahma fit asseoir dans ses noeuds les Divinités qui portent la terreur, Kouvéra, Varouna, le Dieu qui tient la foudre, et la Mort un lasso dans sa main. Les membres souillés du sang ravi à une foule d'êtres, arrosée de moelle, affreuse, épouvantable, la terreur de tout, avide de lécher comme un serpent et donnant toujours dans le combat une abondante pâture aux grues, aux vautours, aux corbeaux, aux Rakshasas, aux chacals, aux quadrupèdes carnassiers, elle avait les formes de la mort et portait la terreur avec elle.

Dans le moment qu'il ajustait à son arc ce trait excellent, la peur fit trembler tous les êtres et la terre elle-même chancela. Irrité, il imprime une forte courbure à son arc, et, bouillant de courroux, lance à Râvana cette flèche qui détruit les articulations. Accompagnée du plus efficace des astras et décochée par cet arc magnanime de Çakra, la flèche partit avec la mission de tuer l'ennemi.

Aussi impossible d'être arrêté dans son vol que la mort elle-même, le trait s'abattit sur le Démon et brisa le coeur de ce Râvana à l'âme cruelle. Il mit fin rapidement à son existence, il ravit le souffle à Râvana, et, quand il eut traversé le tyran, il revint, aussitôt son oeuvre accomplie, et rentra de lui-même dans son carquois.

Soudain l'arc avec son trait échappe à la main du monarque et tombe avec le souffle exhalé de sa vie. Sa splendeur éteinte, sa fougue anéantie, son âme expirée, il croula de son char sur la terre, comme Vritra sous un coup de la foudre.

Tremblants d'épouvante à la vue de leur maître tombé sur la terre, les noctivagues sans défenseur, faible reste des Rakshasas tués, s'enfuient çà et là de tous les côtés. Privés du roi, sous le bras duquel était leur asile et maltraités par les simiens triomphants, ils courent, chassés par la terreur, à Lankâ, leurs visages ruisselants de larmes pitoyables. Ensuite, les singes victorieux poussent des cris joyeux, proclamant la victoire de Râma et la mort de Râvana.

Au moment où fut tué ce Rakshasa, l'ennemi du monde, le tambour des Dieux résonna bruyamment au milieu des airs. Un immense cri s'éleva au sein même du ciel: «Victoire!» Et le vent, chargé de parfums célestes, souffla de sa plus caressante haleine. Une pluie de fleurs tomba du firmament sur la terre, et le char de Râma fut tout inondé de ces fleurs divines aux suaves odeurs.

Les mélodieuses voix des Immortels joyeux criaient au milieu des airs: «Bien! bien!» et s'associaient dans les éloges de Râma. Nârada, Toumbourou, Gârgya, Hâhâ, Hoûhoû et Soudâma, ces rois des Gandharvas, chantèrent eux-mêmes devant le Raghouide _victorieux_. Ménakâ, Rambhâ, Ourvaçî, Pantchatchoûdâ et Tilauttamâ, _ces nobles Apsaras_, dansèrent, elles cinq, devant le Kakoutsthide, joyeuses de la mort qu'il avait infligée au Démon.

Râma, que la mort de Râvana, tué de sa main, transportait de la joie la plus vive, dit alors ces paroles polies à Sougrîva, de qui les désirs étaient remplis, à son ami Angada, à Lakshmana, à Vibhîshana, enfin à tous les généraux des ours et des singes:

«Grâce à la force et au courage de vos excellences, grâce à la vigueur de vos bras, le voici mort ce Râvana, le monarque des Rakshasas, qui fit tant pleurer le monde! Aussi longtemps que le monde subsistera, les hommes s'entrediront le haut fait si prodigieux que vous avez accompli et qui ajoute beaucoup à vos gloires!»

Râma, les charmant de sa voix, répéta deux et trois fois cette pensée, et rappela aux singes et aux ours différentes choses, et justes, et convenables, qu'ils avaient faites _dans la guerre_.

À ces mots du Raghouide, ils répondent joyeux: «Ta splendeur seule a consumé ce criminel et ses généraux. Où trouver en nous, gens de peu de vigueur, assez de force pour accomplir dans les combats un fait immense comme ce qui fut exécuté par toi, noble Raghouide!»

Ainsi honoré par eux de tous les côtés, ce monarque de la terre éclatait en splendeur, comme Indra le fortuné, recevant les hommages des grands Dieux. Ensuite, le vent revint au calme, les dix points cardinaux se firent sereins, le ciel fut sans nuage, les Divinités se rallièrent à l'entour du grand Indra, leur chef, et le soleil même rayonna d'une lumière inaltérable.

Quand Vibhîshana vit Râvana, son frère, expiré sous les flèches de Râma, il se mit à gémir, l'âme assiégée par la violence du chagrin: «Héros courageux, célèbre dans la guerre, versé dans toute la science des astras, pourquoi ton corps sans vie est-il couché sur la terre, hélas! toi qui possèdes un lit somptueux? _Tu gis_, tes longs bras, ornés de sandal, étendus sans mouvement, ton diadème rejeté _du front_, ce diadème d'un éclat égal à celui de l'astre du jour! Le voici donc arrivé maintenant, héros, ce _malheur_, que j'avais prévu: car, aveuglé par la folie de l'amour, tu as dédaigné mes paroles!

«Le voici donc étendu mort sur la terre, le corps écrasé dans les griffes du lion d'Ikshwâkou, ce grand, cet amoureux éléphant de Râvana; lui, de qui la splendeur était comme une défense; lui, pour qui sa race était comme une forêt de bambous, théâtre de sa colère; lui, de qui la passion furieuse était comme la trompe, inondée par la mada[21], ruisselant de ses tempes!»

[Note 21: «_Succus qui elephantis, tempore quo coïtum appetunt, è temporibus effluit._» (BOPP, au mot cité.)]

* * * * *

À la nouvelle que le Raghouide à la grande âme avait tué Râvana, les Rakshasîs, aliénées par la douleur, sortirent du gynoecée. Agitées de nombreuses convulsions, souillées des poussières de la terre, se battant la poitrine et la tête avec des bras luisants d'or, les cheveux déliés, accablées de chagrin, comme un troupeau de génisses, qui a perdu son taureau, elles sortirent avec les Rakshasas par la porte septentrionale.

Entrées dans cet épouvantable champ de bataille, elles cherchent leur époux sans vie: «Hélas! mon noble mari!» s'écrient-elles de tous les côtés. «Hélas! mon protecteur.» Elles parcourent cette terre au sein jonché de cadavres, pleine de vautours et de chacals, résonnante aux cris des hérons et des corbeaux, et qui n'était plus qu'un bourbier de sang.

Absorbées dans le chagrin et les yeux baignés de larmes, se lamentant comme de _plaintives_ éléphantes, elles ne brillaient point alors ces femmes qui pleuraient un époux tué dans ce terrible monarque. Elles virent là ce vaillant Râvana au grand corps, à la grande splendeur, tombé sur la terre et semblable à une montagne _écroulée_ de noir collyre. À la vue de leur époux mort, couché dans la poussière du champ de bataille, elles se laissent tomber sur ses membres, comme des lianes coupées avec les arbres d'une forêt.

Celle-ci l'embrasse avec respect et pleure dans cette posture, celle-là prend ses pieds, une autre lui passe ses bras autour du cou. Telle jette ses bras en l'air, puis se roule sur la terre; l'une s'évanouit, en voyant la face de Râvana glacée par la mort; l'autre soulève dans son giron la tête du monarque et pleure accablée de chagrin, lavant ce pâle visage de ses larmes, comme _l'aurore_ inonde un lotus de gelée blanche.

Ainsi désolées à l'aspect de leur époux immolé dans la bataille, elles manifestaient leur désespoir sous différentes formes et se lamentaient à l'envi l'une de l'autre.

Tandis que les épouses et concubines royales se désolaient dans le champ de carnage, la plus auguste des épouses et la bien-aimée du roi contemplait son époux avec tristesse. Et quand elle eut promené ses regards sur le monarque aux dix têtes, son mari, tombé sous les coups de Râma aux prodigieux exploits, Mandaudarî se mit alors à gémir d'une manière touchante: «N'est-il pas vrai, héros aux bras puissants, frère puîné de Kouvéra, n'est-il pas vrai qu'Indra n'eût pas été capable de tenir pied en face de ta colère _sur un champ de bataille_? Terrifiés à ta vue, les Rishis, les Gandharvas renommés, les Tchâranas, les Yakshas et les Dieux s'enfuyaient à tous les points de l'espace. Tu dors, abattu dans le combat sous la main de Râma, qui n'est qu'un homme! N'en rougis-tu pas, monarque des Rakshasas?

«Je refuse ma foi à cette action de Râma, toute faite qu'elle soit à la face des armées: _non!_ ce n'a pas été sa main _d'homme_ qui t'a broyé, toi, gonflé de force partout. Je croirais plutôt que c'est Vishnou, qui vint en personne pour ta mort sous les formes de Râma et qui entra dans son corps à notre insu, grâce aux artifices de la magie.

«Alors que Khara, ton frère, dans le Djanasthâna, fut tué avec les Rakshasas nombreux qui l'environnaient, son meurtrier déjà n'était pas un homme. Alors que, dans la forêt, Bâli, cent fois supérieur à toi pour la force, fut tué par ce Râma dans la guerre, son meurtrier déjà n'était pas un homme. Alors qu'une épouvantable chaussée fut jetée par les singes dans la grande mer, je soupçonnais déjà dans mon coeur que Râma n'était pas un homme.

«Que la paix soit faite avec le Raghouide!» te disais-je; mais tu n'accueillis pas mes paroles, et de là vient son triomphe _en ce jour_. Tu t'es follement épris de Sîtâ, monarque des Rakshasas, pour la perte de ton empire, de ta personne et de moi-même. Il y a des femmes qui lui sont égales, il y a des femmes qui lui sont même supérieures en beauté; mais, devenu l'esclave de l'amour, tu n'as point compris cela.

«La Mithilienne va donc maintenant se promener joyeuse avec Râma, tandis que moi, infortunée, je suis tombée dans une mer épouvantable de chagrins! moi, qui m'enivrai de plaisir, accompagnée par toi sur le Kêlâsa, dans le Nandana, sur le Mérou, dans les bocages du Tchaîtraratha et dans les jardins suaves des Dieux!

«La voilà donc, hélas! venue, cette nuit suprême de moi, cette nuit qui fait mon veuvage et que je n'ai jamais prévue telle, insensée que j'étais! Mon père est le souverain des Dânavas, mon époux était le monarque des Rakshasas, et j'avais pour fils Çatrounirdjétri; aussi étais-je fière! Mais aujourd'hui je n'ai plus de famille, j'ai perdu en toi mon protecteur et je vais passer dans la tristesse mes éternelles années!

«Lève-toi, sire! Pourquoi es-tu couché là? Pourquoi ne me dis-tu pas une parole, à moi, ton épouse chérie? Honore en moi, noctivague aux longs bras, la mère de ton fils!

«La voici donc rompue en morceaux cette lance avec laquelle tu immolais tes ennemis dans les combats, cette lance brillante comme le soleil et semblable à la foudre même du Dieu qui manie le tonnerre! Tranchée à coups de flèches, les tronçons de ta massue jonchent la terre de tous côtés, cette massue à la vigueur infinie, armé de laquelle, héros, tu brillais naguère! Honte soit à mon coeur qui, écrasé par le chagrin, n'éclate pas en mille parties quand je te vois là descendu au tombeau!»

Elle dit; et gémissant ainsi, les yeux troublés de larmes et le coeur assailli par l'amour, la reine tomba dans un _triste_ évanouissement.

Alors, toutes les femmes du roi, ses compagnes, pleurant et désespérées elles-mêmes, environnent et s'empressent de relever Mandaudarî, plongée dans un tel désespoir: «Reine, lui disent-elles, il n'a pas compris la marche inconstante des choses humaines; le malheur vient par toutes les conditions de la vie: honnie soit même cette splendeur instable des rois!» À ces paroles, elle se mit à pleurer avec de bruyants sanglots, et, la tête baissée, elle mouilla ses deux seins avec les gouttes épaisses de ses larmes.

Le Daçarathide invita les parents à faire la cérémonie qui devait ouvrir au guerrier mort les portes du Swarga; car il vit dans leur pensée qu'ils avaient le désir de célébrer ses obsèques. Aussitôt, à la voix de Sougrîva, les singes à la force épouvantable de rassembler çà et là des bois d'aloès et de sandal.

Les généraux des singes reviennent chargés de cruches remplies d'une eau puisée dans les quatre vastes mers; ils rapportent à grande hâte des fleurs cueillies sur les sept monts et sur les autres montagnes de la terre. Ils apportent des faisceaux de kouças, l'herbe pure, du beurre clarifié, du lait nouveau et du lait coagulé, la cuiller du sacrifice, des feux consacrés par les prières, et des amas de bois. Vibhîshana lui-même fit venir de sa maison l'agnihotra, que les brahmes ne laissent jamais seul. Il fit cette partie des funérailles suivant l'ordre des cérémonies, consigné dans le rituel, de manière qu'elle fût jointe aux récompenses de l'obligation, en même temps qu'associée à ce qui était non défectueux, impérissable, très-saint et hautement vénéré.

D'abord, les serviteurs déposent Râvana dans un lieu pur. Ensuite, on dresse un vaste, un très-grand bûcher, que surmontent des bûches de sandal, mêlées à des nâgésars, auxquels sont unis de généreux aloès; bûcher riche de tous les parfums, incomparable par ses grands arbres de sandal jaune. Ils portent sur la pile terminée le monarque vêtu d'une robe de lin, et, s'inclinant, les Rakshasas déposent le corps couché sur un lit.

Aussitôt les prêtres, versés dans la science des Védas, commencent en l'honneur du roi la cérémonie dernière; ils immolent pour le monarque des Rakshasas la suprême victime des morts. Ils orientent l'autel au sud-est et portent le feu à sa place consacrée. Vibhîshana, qui s'approche en silence, y dépose la cuiller du sacrifice.

Tous les brahmes alors, le visage noyé de larmes, répandent, suivant le rite, à pleines cuillers, sur le mort un beurre liquide et clarifié dont l'antilope a fourni la matière. Ils mettent un char à ses pieds, un mortier dans un grand intervalle; d'autres placent sur le bûcher différents arbres à fruit. Ils déposent le moushala du magnanime au lieu fixé pour lui, suivant la règle établie par un des Maharshis et prescrite dans les Çâstras.

À la suite de ces choses, les Rakshasas immolent en l'honneur du monarque une victime de bétail qu'ils oignent tout entière de beurre clarifié, couchent dans un tapis et jettent dans le feu du sacrifice. Puis, l'âme consumée de tristesse et la face baignée de larmes, ils inondent Râvana de grains frits, de parfums, de bouquets et d'autres oblations.

Enfin Vibhîshana, suivant les prescriptions du rite, applique le feu au bûcher; et la flamme, se développant éclatante, dévore aussitôt le monarque aux dix têtes.

* * * * *

Alors, congédiant le char divin, resplendissant à l'égal du soleil qu'Indra lui avait prêté, Râma à la grande science fit ses révérences à Mâtali: «Tu as déployé une grande puissance, tu m'as rendu le plus éminent service, lui dit-il; retourne maintenant, je t'en donne congé, dans le séjour des Immortels.» Il dit; et sur la permission ainsi donnée, le cocher d'Indra, Mâtali, remonte dans son char et s'élève aussitôt vers le ciel.

Le vaillant Râma dit ces paroles au singe Hanoûmat, ce héros qui ressemblait à une grande montagne et qui s'approcha, les mains réunies en coupe à ses tempes: «Demande, mon ami, la permission à Vibhîshana, le puissant monarque; puis entre dans la ville de Lankâ et va souhaiter le bonjour à la princesse de Mithila. Annonce à ma Vidéhaine, ô le plus éminent des victorieux, que je suis en bonne santé, de même que Sougrîva, de même que Lakshmana, et que Râvana fut tué dans la bataille. Raconte à ma Vidéhaine ces agréables nouvelles d'ici, et veuille bien revenir aussitôt qu'elle t'aura donné ses commissions.»

* * * * *

Quand le singe à la grande splendeur se fut introduit dans le palais opulent de Râvana, il vit, dépouillée de tous honneurs Sîtâ, la vertueuse épouse de Râma. La tête courbée, le corps incliné, l'air modeste, il salua la Mithilienne et se mit à lui répéter toutes les paroles de son époux:

«J'ai remporté la victoire, _te fait dire ton époux_; sois tranquille, Sîtâ, et dépose tes soucis; j'ai tué Râvana, ton ennemi, sous le joug duquel _gémissait_ Lankâ! Ton séjour dans l'habitation de Râvana ne doit plus t'inspirer de crainte: en effet, ce royaume de Lankâ est tombé sous l'obéissance de Vibhîshana.»

À ces mots, Sîtâ de se lever en sursaut; mais, la joie fermant tout passage à sa voix, cette femme au visage brillant comme l'astre des nuits ne put articuler une seule parole. Ensuite, le plus illustre des singes dit à Sîtâ, plongée dans le silence: «À quoi penses-tu, reine? Pourquoi ne me parles-tu pas?»

À cette question d'Hanoûmat, elle, qui jamais ne quitta le chemin du devoir, Sîtâ, au comble du bonheur, lui tint ce langage d'une voix que sa joie rendait balbutiante: «À peine eus-je entendu une si agréable nouvelle, l'éminente victoire de mon époux, que, subjuguée par la joie, je devins sans parole un moment. En effet, je ne vois rien, singe, mon ami (et c'est la vérité, que je dis là), _non!_ je ne vois rien sur la terre qui soit égal aux charmes de ton récit, ni l'or, ni les vêtements, ni même les pierreries. Aussi fus-je saisie d'une joie telle, que j'en perdis la parole.»

À ces mots de la Vidéhaine, le singe, joignant ses deux mains en coupe et debout en face de Sîtâ, lui tint ce langage dicté par la joie: «Femme vertueuse, appliquée au bonheur de ton époux, ô toi qui es pour ton mari la joie de sa victoire, il te sied de parler en ces paroles d'amour. Elles sont égales, reine, ces bonnes et fécondes paroles de toi, au don le plus magnifique par des multitudes de pierreries; elles valent même tout l'empire des Dieux! Avec cette richesse, je pourrais acheter tous les biens, un royaume et le reste. Maintenant que je vois Râma victorieux et son rival immolé, il est une grâce que je sollicite de toi, reine, une seule, mais grande, à laquelle je tiens. Daigne me l'accorder gracieusement; ensuite, on te fera voir ton époux.

«J'ai vu naguère plus d'une fois ces Rakshasîs aux visages hideux vomir sur toi des paroles outrageantes, suivant les injonctions de Râvana.

«J'ai donc envie de tuer ces affreuses Démones bien épouvantables, aux cruelles moeurs: daigne m'accorder cette grâce.»

À ces mots d'Hanoûmat, la Vidéhaine, fille du roi Djanaka, réfléchit un moment; puis elle se mit à rire et lui fit cette réponse: «Que le noble singe ne s'irrite pas contre des servantes, forcées d'obéir, qui se meuvent par la volonté d'un autre et qui vivent soumises dans la domesticité du roi.

«Tout ce qui m'est arrivé de leur fait, je l'ai subi en châtiment des mauvaises oeuvres que j'avais commises avant _ces jours_ et par la faute de l'adversité de ma fortune. C'est ma destinée seule qui m'avait lié à cette déplorable condition: telle est vraiment l'opinion de mon esprit. Faible, je sais pardonner à de _faibles_ servantes.»

À ce langage de Sîtâ, Hanoûmat, qui savait manier la parole, fit cette réponse à l'illustre épouse de Râma: «Sîtâ, la noble épouse de Râma, vient de parler comme il était convenable. Donne-moi tes commandements, reine, et je retourne où m'attend le Raghouide.» À ces mots d'Hanoûmat, la fille du roi Djanaka repartit: «Chef des singes, je désire voir mon époux.»

Le singe à la grande science s'approche de Râma et dit cette noble parole au héros, le plus habile entre ceux qui savent manier l'arc: «Ta Mithilienne, _que j'ai trouvée_ absorbée dans la peine et les yeux troubles de pleurs, n'eut pas plutôt appris ta victoire, qu'elle a désiré jouir de ta vue.» À ces mots d'Hanoûmat, soudain Râma, le plus vertueux des hommes vertueux, Râma, noyé de larmes, s'abandonna à ses réflexions.

Après qu'il eut, en regardant la terre, poussé de longs et brûlants soupirs, il dit à Vibhîshana, le monarque des Rakshasas: «Fais venir ici la princesse de Mithila, Sîtâ, ma Vidéhaine, aussitôt qu'elle aura baigné sa tête, répandu sur elle un fard céleste et revêtu de célestes parures.»

À peine eut-il parlé, que Vibhîshana partit d'un pied hâté; il entra dans le gynoecée, et, les mains réunies en coupe, il dit à Sîtâ: «Baigne-toi la tête, Vidéhaine; revêts de célestes parures et monte dans un char, s'il te plaît; ton époux désire te voir.» À ces mots, la Vidéhaine répondit à Vibhîshana: «Je désire aller voir mon époux avant même de m'être lavée, monarque des Rakshasas.» Ces paroles entendues, Vibhîshana repartit: «Reine, tu dois faire comme ton époux veut que tu fasses.»