Le Râmâyana - tome second Poème sanscrit de Valmiky
Chapter 20
«Mon désir est que vous l'indiquiez, héros; veuillez m'accorder votre bienveillance. Dans la terre de Râma, le souverain des hommes, il sied à vos excellences de montrer un esprit tout à fait bienveillant et docile aux volontés de ce puissant monarque.»
--«Dans la terre de qui? répondent à ces paroles entendues les Gandharvas à la grande force. Et de quel autre que de Hâhâ et de Hoûhoû, ces deux magnanimes Gandharvas, sommes-nous les serviteurs? Qu'on mette donc à mort, sans délai, ce singe lui-même, le plus vil de sa race!» À ces mots, les vigoureux Gandharvas l'environnent, et, remplis de fureur, le chargent de coups avec les poings et les pieds, avec des massues et des épées. Battu par ces Génies, orgueilleux de leurs forces, Hanoûmat, sans penser à leurs coups, s'enflamma de colère et les mit en désordre aussi vite que le feu dévore une meule d'herbes sèches. Il tua dans un clin d'oeil tous ces trente millions de robustes guerriers.
Ensuite le singe, fils du Vent, parcourut à la recherche du simple cette montagne céleste, remplie d'arbres et de lianes, séjour des tigres et des lions. Il eut beau chercher, tout rempli d'impatience, il ne put trouver cette plante salutaire. Enfin le noble singe entoura de ses bras et déracina, comme en se jouant, l'inébranlable plateau de cette montagne, large de cinq et longue de sept yodjanas sur dix en hauteur, retraite aimée par toutes les sortes de volatiles, embellie de la présence des Kinnaras, enrichie de métaux variés, ombragée d'arbres différents et chargés de fleurs; cette montagne, pleine de lions et de gazelles, hantée des éléphants et des tigres, qui versait partout dans ses grottes une eau semblable à des perles, qui se couronnait de maintes et maintes fleurs, qui prêtait çà et là des siéges aux Vidyâdharas et aux Génies Ouragas, où des lianes s'enroulaient à l'entour des arbres divers, où maint oiseau s'ébattait dans toutes les variétés du vol.
Déracinée avec tant de vigueur par l'auguste fils du Vent, la montagne pleura et des larmes de métaux coulèrent de ses yeux. Hanoûmat, qui possédait la force du vent, saisit à la hâte cette montagne, dont les échos répondaient aux cris des plus magnifiques animaux, _ses habitants_, de chaque espèce; il s'élança lestement avec elle au milieu des airs et partit avec rapidité.
À l'aspect du singe, volant ainsi chargé dans les airs, les Pannagas, les Vidyâdharas, les Gandharvas et les Dieux s'entredirent stupéfaits: «Nous n'avons pas encore vu dans les trois mondes un grand fait aussi merveilleux! Le héros capable d'accomplir un exploit tel: tuer dans un combat les Gandharvas et déraciner une montagne, quel autre peut-il être que Hanoûmat lui-même? Gloire à toi, héros aux longs bras, qui possèdes une telle vigueur! Tu as libéré Gandhakâlî de sa malédiction, tu as exterminé les gardes du Gandhamâdana, tu as déraciné la montagne et tu voles avec elle, portée dans tes bras! Certes! les oeuvres qui ont aujourd'hui signalé ta vigueur sont égales aux oeuvres mêmes des Immortels.»
Hanoûmat, tenant son agréable cime de montagne, arriva en peu de temps à Lankâ. Troublés à la vue du singe, une montagne dans ses mains, aussitôt les Rakshasas, qui habitaient cette ville, de courir, agités par la crainte. Alors ce valeureux fils du Vent, chargé de sa grande alpe, descendit près de Lankâ. Il rendit compte de sa mission à Sougrîva, Râma et Vibhîshana: «Je n'ai pas trouvé sur le Gandhamâdana cette plante salutaire. J'ai donc apporté ici la cime entière de cette montagne.
Le noble Raghouide s'empresse alors de louer Hanoûmat à la grande force: «L'oeuvre que tu as faite, héros des singes, est égale aux actions des Dieux mêmes. Mais il faut reporter cette montagne aux lieux où tu l'as prise; car c'est le théâtre où les Dieux viennent toujours s'ébattre à chaque nouvelle ou pleine lune.» Soushéna d'un regard étonné contempla cette montagne, riche de racines et de fruits, ombragée par des lianes et des arbres divers, couverte par ses différents arbustes; il monta sur la céleste montagne, parée avec toutes les espèces de métaux. Arrivé sur la cime, il aperçut l'herbe salutaire. Aussitôt vu, il arracha le simple fortuné, le recueillit avec empressement et descendit au pied de la montagne. Soushéna, le plus habile des médecins, macéra ce végétal dans une pierre et le fit respirer avec le plus grand soin au guerrier blessé. L'héroïque meurtrier des héros ennemis, Lakshmana, en eut à peine senti l'odeur, qu'il fut délivré de ses flèches et guéri de ses blessures. À l'instant même il se releva de la terre où il était couché.
Le voyant libre de la pique, Râma fut comblé de joie: «Viens! viens!» dit-il à son frère; et, les yeux noyés de pleurs, il serra étroitement le Soumitride avec amour dans ses bras, le baisa au front, versa des larmes de plaisir, l'embrassa une seconde fois et lui dit: «Héros, je te vois donc, ô bonheur! ressuscité de la mort!»
Les singes de s'écrier joyeux à la vue de Lakshmana, qui s'était remis debout sur le sol de la terre: «Bien! bien!» Ils rendent à l'envi des honneurs à Soushéna, le plus habile des médecins; Sougrîva le comble de louanges, et le Kakoutsthide à la grande splendeur lui dit en souriant: «Grâce à toi, je revois Lakshmana _vivant_, ce frère bien-aimé!»
À la vue de Lakshmana debout, libre de ses flèches et sans blessures, les singes poussèrent de tous les côtés un cri de victoire. L'aspect de cette montagne, qu'ils n'avaient pas encore vue là jusqu'à cette heure, excite leur curiosité; et tous, joignant les mains, ils s'approchent de Sougrîva. Ils ont un grand désir, _lui disent-ils_, de visiter cette montagne; et le magnanime roi d'en accorder à tous la permission.
Alors, montés sur le Gandhamâdana, ils y voient des aiguières célestes de saints anachorètes et des fruits de toutes les sortes. Ils se baignent dans les sources de la montagne; ils mangent ses fruits et, dans un instant, les singes eurent consommé tout ce qu'il y avait de fruits et de racines. Puis, leur faim apaisée, leur soif étanchée dans ces ondes fraîches, les simiens descendent au pied de la montagne.
Quand Râma les vit descendus: «Héros, dit-il à Sougrîva, donne tes ordres au fils du Vent. Qu'il remporte cette montagne et qu'elle soit remise à la même place, d'où elle fut arrachée.»
Aussitôt Sougrîva de parler au Mâroutide un langage conforme à celui de Râma; et le fils du Vent, à cet ordre de son magnanime souverain, s'incline devant les chefs quadrumanes, enlève dans ses bras la montagne sublime et s'élance avec elle rapidement au milieu des airs.
Le monarque aux dix têtes vit passer la montagne emportée dans le ciel; et, s'adressant aux Rakshasas, que leur force enivrait d'orgueil, à Tâladjangha, le Démon très-épouvantable, à Sinhavaktra, de qui le ventre s'arrondissait en cruche, à Oulkâmoukha d'une force immense, à Tchandralékha, à Hastikarna aux longs bras et au noctivague Kankatounda:
«Que le singe Hanoûmat, leur dit-il à cette vue, soit arrêté au plus vite par la vertu de vos enchantements! En récompense, ô les plus terribles des Rakshasas, vous recevrez de moi un honneur au-dessus duquel il n'est rien de supérieur.» À ces mots de Râvana, les noctivagues se couvrent tous les membres de leurs cuirasses, prennent à la main des projectiles variés et s'élancent tous au milieu des airs.
Quand ils virent l'inaffrontable Mâroutide voyageant, sa montagne à la main, les Rakshasas vigoureux lui adressèrent tous ce langage: «Qui es-tu sous les formes d'un singe, toi qui marches tenant une montagne? Ne crains-tu ni les Rakshasas, ni les Daîtyas, ni les Dieux mêmes? Qui peut te sauver de nos mains à cette heure, où te voilà pris? Tu vois en nous Brahma, le grand Çiva, Yama, Vishnou, Kouvéra et Indra, tous rayonnants de splendeur, qui viennent ici, conduits par le désir de t'arracher la vie!»
Aux paroles de ces Démons, le fils du Vent répondit en ces termes: «Fussiez-vous les trois mondes, qui viennent, secondés par les Asouras, les Pannagas et les Dieux, je vous tuerai tous, m'appuyant sur la seule force de mon bras!»
Ce disant, Hanoûmat, sachant bien qu'il avait affaire à des courtisans de Râvana, fit tête aux six Rakshasas, unissant leurs efforts contre lui. Ne pouvant user de ses bras, qui portaient la montagne, et réduit à combattre avec les pieds seulement, le singe à la grande vigueur maltraita les Démons à la grande force. Il écrasa les uns avec le coup de sa poitrine, les autres avec le coup de son genou; il frappa ceux-ci avec ses pieds, ceux-là avec ses dents. D'autres, liés dans le câble de sa queue par le magnanime singe porteur de la montagne, pendaient au sein des airs; et ces Démons robustes, ondulants au milieu du vide, semblaient un collier de grands saphirs bleus, entrelacés dans un fil d'or. Après de violents efforts Tâladjangha, entouré de la formidable queue, parvint avec beaucoup de peine à se dégager de la chaîne et prit la fuite.
Quand le vigoureux fils du Vent eut tué les Rakshasas, il continua son chemin, tenant sa montagne et resplendissant au milieu du ciel. Alors tous les Dieux avec les Gandharvas, les Vidyâdharas et les Tchâranas de lui jeter cette acclamation: «Gloire à toi, Hanoûmat, qui nous montres une telle vigueur! Où verra-t-on jamais un autre que toi capable d'accomplir un exploit tel avec une puissance infinie et d'exterminer les Rakshasas dans les airs, sans quitter cette montagne!»
Au milieu de ces applaudissements, il arrive au Gandhamâdana et remet sa montagne à la même place d'où elle fut arrachée.
Cependant le monarque aux dix têtes s'était retiré à l'écart, et, par la vertu de sa magie, il avait créé un char éblouissant, pareil au feu, muni complétement de projectiles et d'armes, aussi épouvantable à voir qu'Yama, le trépas et la mort. Des coursiers à face humaine et d'une vitesse nonpareille s'attelaient à ce char fortuné, solidement cuirassé, enrichi d'or partout, et conduit par un habile cocher, _quoiqu_'il se mût à la seule pensée de l'esprit.
Monté dans ce char, le roi décacéphale, _visant d'un oeil_ attentif, assaillit Râma sur le champ de bataille avec les plus terribles dards, semblables au tonnerre. «Il est inégal, dirent les Gandharvas, les Dânavas et les Dieux, ce combat, où Râma est à pied sur la terre et Râvana monté dans un char!»
À ces paroles des Immortels, Çatakratou[20] d'envoyer sur-le-champ à Râma son char, conduit par son cocher Mâtali. On vit descendre aussitôt du ciel et s'approcher du Kakoutsthide le char fortuné du monarque des Dieux avec son drapeau à la hampe d'or, avec ses parois admirablement incrustées d'or, avec son timon fait de lapis-lazuli, avec les cent zones de ses clochettes; véhicule nonpareil, tel que l'astre adolescent du jour, que traînaient de bons coursiers au poil fauve, semblables au soleil même, ornés avec une profusion d'or, agitant _sur le front_ des panaches d'or et _secouant sur le corps_ des chasse-mouches blancs.
[Note 20: Indra.]
Quand ils virent ce char descendu des cieux, Râma, Lakshmana, Sougrîva, Hanoûmat et Vibhîshana furent tout saisis d'étonnement. «Il arrivera quelque chose! se dirent-ils émerveillés. Sans doute, ceci est une ruse, que le tyran cruel des Rakshasas, ce Râvana, qui est armé d'une magie puissante, met en jeu pour nous tromper.»
À ces mots des précédents, Sougrîva tint ce langage: «Visitons nous tous, char, attelage et cocher!» Mais à la vue des chevaux qui se tenaient sur la terre, prêts au combat et rapides comme la pensée: «Héros, dit Vibhîshana à la grande science, monte sans crainte, avec une pleine confiance, dans ce char. Je connais toute la magie des Rakshasas qui sont ici: il n'existe, meurtrier des ennemis, aucun char de cette espèce chez le monarque des Rakshasas. Et, de plus, je vois ici de ces présages qui annoncent le succès.»
Alors Mâtali, cocher de l'Immortel aux mille yeux, tenant son aiguillon et monté dans le char, s'approche du Kakoutsthide à la vue même du monarque aux dix têtes, et, les mains réunies en coupe, il adresse à Râma ces paroles: «Mahéndra, ce Dieu aux mille regards, t'envoie pour la victoire, Kakoutsthide, ce char fortuné, exterminateur des ennemis, et ce grand arc, fait à la main d'Indra, et cette cuirasse pareille au feu, et ces flèches semblables au soleil, et ces lances de fer, luisantes, acérées. Monte donc, héros, dans ce char céleste, et, conduit par moi, tue le Démon Râvana, comme jadis, avec moi pour cocher, Mahéndra fit mordre la poussière aux Dânavas!»
Râma, saisi d'une religieuse horreur, se mit à la gauche du char et décrivit autour de lui un pradakshina; il fit ses révérences à Mâtali, et, songeant qu'il était un Dieu, il honora les Dieux avec lui. Cet hommage rendu, le héros, instruit à manier les traits divins, monta pour la victoire dans ce char céleste; et, quand il eut attaché autour de sa poitrine la cuirasse du grand Indra, il rayonna de splendeur à l'égal du monarque même qui règne sur les gardiens du monde.
Mâtali, le plus habile des cochers, contint d'abord ses coursiers; puis, les fouetta de sa pensée au gré du héros qui savait dompter les ennemis. Alors s'éleva, char contre char, un terrible, un prodigieux combat. Le Daçarathide, versé dans l'art de lancer un trait surnaturel, paralysa tous ceux du roi ennemi, le gandharvique avec le gandharvique, le divin avec le divin.
Le monarque aux dix têtes, bouillant de colère, saisit un nouveau dard souverain, épouvantable, et décocha au Raghouide le trait même des Nâgas. Soudain, transformées en serpents au venin subtil, les flèches aux ornements d'or, que Râvana lance de son arc, fondent sur le Kakoutsthide. Affreux, apportant avec eux la terreur, la tête en feu, la gueule béante, vomissant la flamme de leurs bouches, ils assaillent Râma lui-même. Toutes les plages du ciel étaient remplies, toutes les régions intermédiaires étaient couvertes de ces reptiles flamboyants au poison mortel, au toucher pareil à celui de Vâsouki.
Quand Râma vit ces hideux serpents voler de tous les côtés, il mit en lumière un épouvantable trait, le dard terrifiant de Garouda. Les flèches aux ornements d'or et brillantes comme le feu, décochées par le grand arc de Râma, dévoraient, comme autant de Garoudas, les dards des ennemis transformés en serpents. Irrité de voir son trait anéanti, le monarque des Rakshasas fit alors tomber sur Râma d'épouvantables averses de flèches.
Quand il eut rempli de mille dards ce prince aux infatigables exploits, il perça Mâtali avec une foule de traits. Après qu'il eut abattu le drapeau d'or sur le fond du char, Râvana de blesser avec la rapidité de ses flèches les coursiers mêmes d'Indra. À la vue du Raghouide accablé par son ennemi, les Dânavas et les Dieux tremblèrent. La terreur saisit tous les rois des singes et Vibhîshana avec eux. La mer, pour ainsi dire, toute en flammes, enveloppée de fumée, ses flots bouleversés, montait avec fureur dans les airs et touchait presque au flambeau du jour. Le soleil avec des rayons languissants apparaissait horrible, couleur de cuivre, collé en quelque sorte contre une comète et le sein maculé.
Le monarque aux dix têtes, aux vingt bras, son arc à la main, se montrait alors inébranlable comme le mont Maînaka. Et Râma lui-même, refoulé par le terrible Daçagrîva, ne pouvait arrêter le torrent de ses flèches sur le champ de bataille. Enfin, les sourcils contractés sur le front et ses yeux rouges de colère, il entra dans la plus ardente fureur, consumant de sa flamme, pour ainsi dire, le puissant Démon.
Aussitôt les Asouras et les Dieux rallument entre eux leur _ancienne_ guerre, ils entre-croisent des acclamations passionnées: «Victoire à toi, Daçagrîva!» s'écrient d'un côté les Asouras. «Victoire à toi, Râma!» crient d'un autre les Dieux mainte et mainte fois.
Dans ce moment Râvana à l'âme vicieuse, qui désirait lancer un _nouveau_ coup au Raghouide, mit la main sur un long projectile. Enflammé de colère, pour ainsi dire, il saisit une lance épouvantable, sans pareille, insurmontable, effroi de toutes les créatures, au tranchant de diamant, à la grande splendeur, exterminatrice de tous les ennemis, inaffrontable pour Yama lui-même et semblable au trépas.
L'Indra puissant des Rakshasas lève son arme, il pousse un grand cri épouvantable, il ébranle de cet horrible son la terre, le ciel, les points cardinaux et les plages intermédiaires. Au rugissement affreux du monarque aux terribles exploits, tous les êtres de trembler, la mer de s'agiter et les plus hauts rishis de s'écrier: «Dieu veuille sauver les mondes!» Après que le monarque aux vastes forces eut pris cette grande lance et qu'il eut jeté cette clameur, il tint à Râma cet amer langage: «Tiens bon maintenant, Raghouide! Mais cette lance va trancher ta vie.» Et le monarque à ces mots lui darde sa lance.
À la vue de cette arme flamboyante et d'un aspect épouvantable, le Raghouide vigoureux, levant son arc, envoie contre elle ses dards aigus. Il frappa cette lance au milieu de son vol avec des torrents de flèches, comme la mer combat avec les torrents de ses ondes le feu qui s'élève pour _la destruction du monde_ à la fin d'un youga.
Mais, tel que le feu dévore les sauterelles, la grande pique de l'Yâtou consuma les traits que lui décochait l'arc de son rival. En voyant ses dards brisés au milieu des airs et réduits en cendres au seul toucher de cette lance, le Raghouide fut saisi de colère. Il empoigne dans une ardente fureur la pique de fer que Mâtali avait apportée et qu'Indra lui-même estimait grandement. À peine eut-il _d'une main_ vigoureuse élevé cette arme, bruyante de ses _nombreuses_ clochettes, que le ciel en fut tout illuminé, comme par le météore de feu qui incendie le monde à la fin d'un youga. Il envoya cette pique frapper la grande lance du monarque des Yâtavas, qui, brisée en plusieurs morceaux, tomba, ses clartés éteintes.
Ensuite Râma de lui abattre ses coursiers aussi rapides que la pensée avec des traits acérés, perçants, à la grande vitesse, au toucher pareil à celui du tonnerre. Cela fait, le Raghouide blesse Râvana de trois flèches aiguës dans la poitrine, et lui fiche de toutes ses forces trois autres dards au milieu du front. Le corps tout percé de flèches, le sang ruisselant de ses membres, l'Indra blessé des Rakshasas paraissait alors comme un açoka en fleurs planté au milieu des armées.
Ensuite l'héroïque Daçarathide, tout brûlant de courroux, se mit à rire et tint ce langage mordant à Râvana: «En châtiment de ce que tu entraînas du Djanasthâna ici mon épouse, tu vas perdre la vie, ô le plus vil des Rakshasas! Abusant d'un moment, où j'avais quitté ma Vidéhaine, tu me l'as ravie, triste, violentée, sans égard à sa qualité d'anachorète, et tu penses: «Je suis un héros!» Tu exerces ton courage sur des femmes sans défense, ravisseur des épouses d'autrui; tu fais une action d'homme lâche, et tu penses: «Je suis un héros!» Tu renverses les bornes, Démon sans pudeur, tu désertes les bonnes moeurs, tu prends la mort comme par orgueil, et tu penses: «Je suis un héros!» Parce que des Rakshasas faibles, tremblants, t'honorent comme d'un culte, tu penses en ton orgueil et ta hauteur: «Je suis un héros!» Tu m'as ravi mon épouse au moyen de la magie, qui fit _paraître à mes yeux_ ce fantôme de gazelle: c'était bien montrer complétement ton courage et tu fis là un exploit merveilleux!
«Je ne dors, ni la nuit, ni le jour, noctivague aux actions criminelles; non! Râvana, je ne puis goûter de repos, tant que je ne t'aurai pas arraché de ta racine! Qu'ici donc aujourd'hui même, de ton corps percé de mes dards et abattu sans vie, les oiseaux du ciel tirent les entrailles, comme Garouda tire les serpents!»
À ces mots, l'héroïque meurtrier des ennemis, Râma d'inonder avec les averses de ses flèches Râvana, qui se tenait dans la foule _de ses Rakshasas_. La colère avait doublé en ce guerrier aux travaux infatigables dans la guerre son courage, sa force et son ardeur pour le combat.
En butte aux averses de flèches que décochait Râma, aux pluies de pierre que jetaient les singes, le trouble envahit le coeur du monarque aux dix têtes. Toutes les flèches, tous les javelots divers lancés par lui ne suffisaient plus aux nécessités du combat; tant il marchait rapidement vers l'heure fixée pour sa mort! Aussitôt que le cocher, par qui ses coursiers étaient gouvernés, le vit tomber dans un tel affaissement, il se mit, troublé lui-même, à tirer peu à peu le char de son maître hors du champ de bataille.
* * * * *
Irrité jusqu'à la démence, aveuglé par la puissance de la mort, Râvana, saisi de la plus ardente colère, dit à son cocher: «Pourquoi, sans tenir compte de mon désir, me traitant avec mépris, comme un être faible, timide, léger, sans âme, comme un homme de force vile, dépourvu de courage et destitué d'énergie, ta grandeur fait-elle sortir mon char du milieu des ennemis?
«Fais vite retourner le char avant que mon ennemi ne soit retiré, si tu n'es pas un rebelle, ou si tu n'as point mis en oubli ce que sont mes qualités.»
À ce langage amer, que le monarque insensé adressait au judicieux cocher, celui-ci répondit avec respect ces paroles salutaires:
«Écoute! Je vais te dire pour quel motif ce char fut détourné par moi du combat, comme un fleuve impétueux serait détourné de la mer.
«Je pense, héros, que le grand travail de cette journée t'a causé de la fatigue: en effet, je ne te vois plus la même ardeur, ni l'air aussi dispos. À force de traîner ce fardeau, les coursiers du char sont couverts de sueur; ils sont abattus, accablés par la fatigue. J'ai fait ce qui était convenable pour suspendre un instant ce combat entre vous et te procurer du repos, à toi et même aux coursiers du char.»
Râvana, satisfait de ce langage, dit, altéré de combat: «Cocher, fais tourner vite à ce char le front vers le Raghouide! Râvana ne veut pas revenir sans avoir tué son ennemi dans la bataille!» Stimulé par ces mots de Râvana, le cocher aussitôt de pousser rapidement ses coursiers, et, dans un instant, le grand véhicule du souverain des noctivagues fut arrivé devant le char du Raghouide.
À l'aspect de ce char pareil aux nuages, qui, attelé de chevaux noirs, se précipitait sur lui, et, revêtu d'une formidable splendeur, semblait soutenu sur les humides nuées au milieu des airs, Râma dit à Mâtali, cocher du puissant Indra:
«Mâtali, vois ce char de l'ennemi qui fond sur nous avec colère et d'un bruit égal à celui d'une montagne qui se déchire, fendue par un coup de tonnerre. Marche au-devant du char de mon rival et tiens ferme, sans négligence; je veux l'anéantir, comme le vent dissipe le nuage qui s'est élevé _dans les cieux_. Je le sais, il n'est rien qui soit à corriger en toi, digne du char d'Indra; mais je désire combattre, c'est là ma seule pensée: c'est donc une chose que je rappelle à ta mémoire; ce n'est pas un avis que je veuille te donner.» Satisfait par ce langage de Râma, Mâtali, le plus excellent des cochers, poussa rapidement son char.
Il fut grand le combat de ces deux guerriers, affrontés l'un contre l'autre, animés par un désir mutuel de s'arracher la vie et comme deux éléphants rivaux, ivres _de colère et d'amour_. Bientôt les Rishis du plus haut rang, les Siddhas, les Gandharvas et les Dieux, intéressés à la mort de Râvana, se rassemblent pour contempler ce duel en char.
Le combat de ces deux rivaux fut léger, varié, savant; ils se portaient mutuellement des blessures, enflammés par l'ambition de triompher. Étalant toute leur vitesse de main et frappant les dards avec les dards, ils encombraient le ciel de flèches pareilles à des serpents. En même temps s'élevèrent des prodiges horribles, épouvantables, qui annonçaient la défaite de Râvana et le triomphe de Râma.
Lankâ parut comme incendiée jour et nuit d'une aurore et d'un crépuscule, qui ressemblaient aux fleurs du rosier de la Chine. Il s'éleva de grands météores ignés avec des trombes de vent furieuses et un épouvantable bruit: Râvana en trembla et la terre en fut ébranlée.