Le Râmâyana - tome second Poème sanscrit de Valmiky
Chapter 2
Quand les généraux singes, pareils à des cimes de montagnes, eurent fait connaître exactement les états des armées, chacun s'en alla coucher à son aise, ou dans les grottes du Mâlyavat, ou sur la rive de ses cataractes, ou dans ses forêts charmantes.
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Alors que le monarque vit tous les singes arrivés et campés sur la terre, il adressa joyeux ces mots à Râma:
«Daigne me donner tes ordres maintenant que je suis environné de mes armées. Veuille bien me conter la chose de la manière qu'elle doit marcher.»
À ces paroles du monarque, le fils du grand Daçaratha étreignit Sougrîva dans ses bras et lui répondit en ces termes: «Que l'on sache, bel ami, si ma Vidéhaine vit ou non. Que l'on sache, monarque à la haute sagesse, en quel pays demeure le démon Râvana. Quand je connaîtrai bien l'existence de ma Vidéhaine et l'habitation de Râvana, je déploierai avec ta grandeur les moyens exigés par les circonstances. Ni Lakshmana, ni moi, ne sommes les maîtres dans cette affaire: tu es la cause qui doit ici tout mouvoir, et c'est de toi que dépend toute la chose. Ainsi, fais-moi connaître toi-même, seigneur, la part que tu m'assignes dans cette affaire. L'homme qui trouve à s'appuyer sur un ami tel qu'est ta grandeur, modeste, courageux, plein de sagesse et versé dans la distinction des choses, doit parvenir à son but, je n'en doute pas.»
À ce langage, que Râma lui tenait d'une manière accentuée d'amour, le monarque des singes appela un général de ses troupes, nommé Vinata, à la voix tonnante comme une nuée d'orage, au corps semblable à une montagne, et dit au héros quadrumane d'une épouvantable vigueur, incliné devant lui avec respect: «Fais-toi accompagner par mille kotis de rapides quadrumanes, et va, environné des plus élevés entre les singes, qui savent mener et ramener _une armée_, fils eux-mêmes du Soleil ou de Lunus, instruits à bien connaître les circonstances des lieux et des temps; va, dis-je, fouiller toute la contrée orientale avec les forêts, les montagnes et les eaux. Recherchez-y la Vidéhaine Sîtâ et l'habitation de Râvana dans les régions impraticables des bois, dans les cavernes et dans les forêts.»
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Alors que le monarque des simiens eut expédié ces quadrumanes dans le pays du levant, il fit partir d'autres singes pour les contrées méridionales.
_D'après son ordre_, Târa le plus vaillant des singes, entouré de cent milliers, se dirige, avec ses éminents compagnons, qui revêtent à leur gré toutes les formes, vers les excellentes et vastes régions du sud. Le roi fit connaître à ces quadrumanes, les principaux entre les simiens, tous les pays qui, dans cette plage, offraient des chemins difficiles ou dangereux.
Sougrîva tenait en grande estime la force et la bravoure d'Hanoûmat: ce fut donc à ce quadrumane surtout, le plus excellent des singes, qu'il adressa la parole en ces termes: «Je ne vois, prince des singes, ni sur la terre, ni dans les eaux, ni dans l'atmosphère, ni dans les enfers, ni dans le séjour des Immortels, _oui! je ne vois_ personne qui puisse mettre un obstacle à ta route. Les mondes te sont connus, grand singe, avec les Dieux, et les Gandharvas, et les Nâgas, et les Dânavas, et les mers, et les montagnes. Liberté d'allures, promptitude, force, légèreté: ces dons, héros, sont tels en toi, qu'on les voit dans ton père, le magnanime Vent.
«Sur la terre, il n'existe aucun être qui te soit égal en force: veuille donc agir de manière que la vue de Sîtâ soit rendue bientôt à nos yeux. Il y a en toi, Hanoûmat, tout courage, toute énergie, toute force, avec un art d'assouplir à ta volonté et les temps et les lieux, avec une science de gouverner dégagée de toute impéritie.
Quand le monarque eut mis sur les épaules d'Hanoûmat la charge de cette affaire, il parut s'épanouir de l'âme et des sens, comme s'il eût déjà tenu la réussite en ses mains. Aussitôt que Râma eut compris que le roi comptait sur Hanoûmat pour le succès de l'expédition, ce prince à la grande intelligence réfléchit en lui-même, et lui donna joyeux son anneau, sur lequel était gravé le caractère de son nom, pour qu'il se fît reconnaître avec ce bijou par la fille des rois: «À sa vue, la fille du roi Djanaka, noble singe, pensera que tu viens envoyé par moi, et ta vue ne pourra lui causer d'inquiétude. Car ta sagesse, tes actions illustres et ce choix dont t'honore Sougrîva, tout m'entretient déjà du succès, _comme s'il était obtenu_.»
Hanoûmat reçoit l'anneau et le porte à son front avec ses mains jointes; puis, quand il se fut prosterné aux pieds de Râma et de Sougrîva, le noble singe, fils du Vent, escorté de ses compagnons, prit son essor dans les airs. Semant la joie dans cette nombreuse armée de robustes hommes des bois, le fils du Vent brillait alors dans le ciel balayé des nuages, comme la lune au disque pur, environnée par les bataillons des étoiles.
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Quand Sougrîva eut fait partir sous les ordres d'Hanoûmat ces quadrumanes, doués tous d'intelligence, de courage et d'une agilité égale à la rapidité même du vent, le monarque à la grande splendeur manda un chef d'une épouvantable vaillance, nommé Soushéna, le père de Târâ, et, portant ses mains réunies à ses tempes, il s'inclina devant lui, honora son illustre beau-père et lui tint ce langage: «Prête l'appui de ton aide à Râma dans la présente affaire. Entouré de cent mille singes rapides, va, mon doux seigneur, dans la contrée occidentale, où préside Varouna.
«Une fois trouvées la Vidéhaine et l'habitation de Râvana, une fois arrivés au mont Asta, revenez, après un mois écoulé. Ce temps expiré, je punirais de mort le retardataire!
«Si nous ramenons à la vue de Râma la _belle_ Mithilienne, son épouse, nous aurons entièrement acquitté notre dette envers lui et payé d'un service le bon office qu'il nous a rendu. Je trouve dans ta grandeur un père donné par l'alliance aussi vénérable à mes yeux, _Soushéna_, qu'un père donné par la nature: il n'est pour moi aucun ami qui me soit égal à toi. Ainsi règle tout de telle sorte que j'aie bientôt le plaisir de te voir ici revenu après ta mission accomplie.» À peine eurent-ils entendu ce discours habile du monarque des simiens, que les singes partirent, l'âme transportée d'ardeur, sous les ordres de Soushéna, pour fouiller cette région, à laquelle préside le Dieu Varouna.
Aussitôt l'auguste suzerain de s'adresser au singe Çatabali en ces paroles utiles au _pieux_ Râma et funestes au démon Râvana: «Fais-toi accompagner, dit-il au vaillant héros, monarque estimé de tous les quadrumanes; fais-toi accompagner de cent mille rapides simiens, et fouille avec les singes fils d'Yama toute la région du nord, que protège le roi sage des Yakshas, des Rakshasas, des Gandharvas et des Kinnaras, le magnanime Dieu qui donne à son gré les richesses et qui voile au front avec une tache brune la place où manque l'un de ses yeux. Là, que vos grandeurs cherchent avec des singes invincibles cette noble fille de Vidéha, l'épouse du sage Râma. Vous devez, singes, au risque même d'y laisser votre vie, ne rien passer en cette région sans le visiter dans le but d'y retrouver la fille du roi des Vidéhains.
«_Revenez_, une fois trouvés la Mithilienne et l'asile de Râvana. Ne restez pas loin d'ici plus d'un mois: ce temps écoulé, je punirais de mort le retardataire!»
Il dit; et les singes, à qui ces paroles s'adressaient, de courber aussitôt la tête jusqu'à terre aux pieds de Râma et de leur monarque à la bravoure infinie; puis, de partir ensemble d'un vol rapide pour cette plage du monde où préside Kouvéra.
Les héros singes à la grande force vinrent, en bondissant, jurer cette promesse.
«Moi seul, je veux immoler Râvana dans le combat, et, quand j'aurai tué cet impur, enlever rapidement la fille du roi Djanaka.
«Je fendrai la terre et je bouleverserai les flots de la mer! Je franchirai, n'en doutez pas, vingt yodjanas d'un seul bond! Le grand monarque des quadrumanes a tort d'appeler pour cette guerre un si grand nombre de singes: il suffira de moi seul pour accomplir toute cette affaire.»
Pendant cette grande revue de Sougrîva, chacun des singes, dans l'orgueil de sa force, vint se lier individuellement par cette promesse; et, quand ils eurent tous prononcé le serment, ces magnanimes à la grande vigueur, les plus éminents des singes partirent chacun pour sa région avec le désir de satisfaire le suzerain.
Le roi Sougrîva fut content, alors qu'il eut expédié en éclaireurs les premiers généraux des armées simiennes par tous les points du ciel; et Râma, dans la compagnie de son frère, habita ce mont Prasravana, attendant que fût expiré le mois accordé aux singes pour découvrir sa bien-aimée Sîtâ.
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Après le départ des singes, Râma dit à Sougrîva: «Par quelles circonstances, héros aux longs bras, as-tu jadis exploré ce monde? Comment ta grandeur a-t-elle pu connaître ce globe entier de la terre, si difficile à connaître? Comment l'as-tu parcouru?» À ces paroles de Râma: «Écoute, dit le monarque des singes; écoute, Râma; ce qui jadis m'a forcé de le voir.
«Chassé par Bâli, mourant de peur, courant de toute ma vitesse, je visitai, noble fils de Kakoutstha, je visitai la terre de tous les côtés, observant et les fleuves divers, et les cités, et les forêts. Je parcourus d'abord la plage orientale; puis j'errai _çà et là_ dans la région méridionale; ensuite je promenai dans les pays du couchant la terreur qui me talonnait sans cesse.
«Un long temps avait déjà coulé quand le fils du Vent eut un _heureux_ souvenir et me tint ce langage: «Matanga jadis a maudit Bâli au sujet de Mahisha: «Singe, _a-t-il dit_, garde-toi bien d'entrer jamais ici dans les bois du Rishyamoûka! Ta tête, si tu enfreignais ma défense, se briserait en cent morceaux!» Cette haute montagne du Rishyamoûka se présente à mon souvenir en ce moment. Allons-y tous, sire; ton frère n'y viendra pas.»
«À ces mots d'Hanoûmat, moi, qui avais déjà fait cent fois le tour de la terre, chassé par la crainte de Bâli, je me rendis à ce grand ermitage, où je fus à l'abri de mon ennemi. Telles sont, en vérité, les circonstances auxquelles je dus alors de voir par mes yeux mêmes ce monde entier et le Djamboudwîpa dans sa vaste étendue.»
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Cherchant la _noble_ Vidéhaine, explorant la terre avec les montagnes, les eaux et les forêts, tous les chefs des troupes simiennes avaient déjà fouillé, pour y trouver l'épouse de Râma, toutes les plages du monde, suivant la parole du maître et comme le roi des singes leur avait commandé. Scrutant çà et là toutes les montagnes, les étangs, les défilés, les forêts, les cavernes, les fourrés, les cataractes, les collines et tous les rochers, les chefs des quadrumanes s'étaient rendus en tous les pays que Sougrîva leur avait indiqués.
Tous, ils avaient mainte fois visité, inébranlables dans la recherche de Sîtâ, les plateaux des montagnes avec leurs sommets plantés d'arbres nombreux, et parcouru toutes les habitations.
Les recherches finies et le premier mois écoulé, les chefs des armées simiennes retournèrent sans espérance vers le monarque des singes au mont Prasravana.
Vinata, secondé par ses quadrumanes, avait fouillé entièrement la plage orientale, mais il revint à la caverne Kishkindhyâ, n'ayant pas vu Sîtâ. L'héroïque et grand singe Çatabali avait fouillé toute la contrée septentrionale; mais il revint aussi, n'ayant pas vu Sîtâ. Soushéna, qui avait porté ses pas dans les régions du couchant, revit son noble gendre au bout du mois accompli; mais son retour _n'apporta point de plus grandes nouvelles_ au mont Prasravana.
Tous, ils s'approchent du monarque, assis avec _son allié_ Râma sur un flanc de la montagne; ils s'inclinent à ses pieds et lui tiennent ce langage:
«On a fouillé toutes les montagnes, et les bois, et les fourrés, et les fleuves, et les mers, et toutes les campagnes. On a parcouru les défilés; on a visité les cavernes de toutes les formes; on a battu les _massifs des_ lianes ou des broussailles et coupé les hautes herbes. Nos singes, dans la pensée qu'ils avaient peut-être devant eux une métamorphose de Râvana, ont effarouché çà et là, ils ont tué même de grands, d'épouvantables animaux, remplis de vigueur, doués _horriblement_ de force et de courage. Nos singes, criant, marchant, courant, sautant ou grimpant, ont pénétré dans tous les endroits impénétrables, qu'ils ont fouillé mainte et mainte fois. Ils n'ont rien ménagé pour atteindre au but de leur voyage; mais nulle part ils n'ont pu saisir un seul renseignement sur l'infortunée Vidéhaine.»
Hanoûmat, suivi des singes, à la tête desquels marchait Angada, s'en était allé dans la région méridionale, suivant l'ordre que lui avait donné Sougrîva.
Ces quadrumanes, cherchant avec fureur, sans ménager leur vie pour le service de Râma, pénètrent dans les endroits les _plus_ épouvantables ou les _plus_ inaccessibles.
Tous accablés de lassitude, manquant d'eau, exténués de faim et de soif, après avoir fouillé cette plage méridionale, impraticable, hérissée par des amas de montagnes, et cherché, malades de besoin, _mais toujours sans les trouver_, un ruisseau et Sîtâ; alors, _dis-je_, tous ces quadrumanes, épuisés de fatigue, s'étant réunis là, tombèrent dans l'abattement, l'âme consternée, le visage défait, le corps tremblant à la pensée de Sougrîva et l'esprit comme halluciné par la crainte du puissant monarque des singes. Vivement affligés de ce qu'ils n'avaient pu voir ni Sîtâ, ni Râvana, mourant de faim, de fatigue et de soif, ils virent, tandis qu'ils aspiraient à trouver de l'eau, ils virent devant eux un antre formé par les déchirements de la montagne; caverne enveloppée d'arbres, mais engloutie dans une profonde nuit et capable d'inspirer la terreur au _céleste_ Indra lui-même.
De là sortaient de tous les côtés, hérons, cygnes, grues indiennes et martins-pêcheurs, oies du brahmane, mouillées d'eau et le plumage teint par le pollen des lotus, gallinules, pygargues, coqs-d'eau, canards aux plumes rouges, kalahansas, pélicans et autres oiseaux aquatiques.
Le coeur de tous les singes fut saisi d'admiration à la vue de cette caverne; et leur âme, suspendue entre l'espérance de l'eau et la crainte de n'en pas trouver, fut remplie tout à la fois de douleur et de joie. Ensuite le fils du Vent, Hanoûmat, adressa les paroles suivantes à tous les singes rassemblés, après qu'il eut fouillé avec eux cette impraticable région du midi, couverte par une multitude de montagnes: «Nous sommes tous fatigués, et la Mithilienne ne s'offre pas encore à nos yeux; mais nous voyons sortir de cette caverne, par centaines et par milliers, des bandes nombreuses d'oiseaux habitués sur les ondes. Sans doute, il doit se trouver là, soit un bassin d'eau, soit un lac, puisqu'on en voit sortir ces oiseaux pêcheurs. Entrons dans cette grande caverne: là, nous pourrons noyer dans l'eau la crainte de mourir par la soif et nous y chercherons Sîtâ de tous les côtés. À coup sûr, il doit se trouver là un grand lac où les eaux abondent.»
À ces mots, tous les singes entrent dans cette caverne, enveloppée de ténèbres, sans soleil, sans lune, horrible, épouvantable.
D'abord Hanoûmat à leur tête, ensuite Angada et ses compagnons après lui, tous se tenant l'un à l'autre enchaînés par la main, pénètrent jusqu'à la distance d'un yodjana dans cette caverne impraticable, hérissée d'arbres, embarrassée de lianes. Les singes remplissaient tous ces lieux du cri forcené de leurs noms, _afin de s'y reconnaître mutuellement_. Déjà, continuant à manquer d'eau, troublés, l'esprit _comme_ perdu et mourants de soif, ils avaient passé l'intervalle d'un mois entier dans cette épouvantable caverne. Alors, épuisés de fatigue, maigres, le visage défait, le sang allumé par la soif, ils aperçurent avec délices une clarté semblable aux rayons du soleil.
Arrivés dans ce lieu charmant, d'où les ténèbres étaient bannies, ils virent des arbres d'or, éblouissants d'une splendeur égale à celle du feu. C'étaient de magnifiques shoréas, des pryangous, des tchampakas, des mulsaris, des açokas, des arbres à pain et des nagapoushpas, tous parsemés de bourgeons rouges, tous semblables au soleil du matin et répétant sous leurs voûtes les gazouillements des oiseaux les plus variés. Ils virent là des étangs de lotus aux ondes brillantes et diaphanes, au milieu desquelles circulaient des tortues d'or mêlées à des poissons d'or. On voyait aussi là des chars d'or et des palais de cristal, aux fenêtres d'or, aux vitres de perles.
Là étaient des mines d'argent, d'or, de pierres fines et de lapis-lazuli, vastes, admirables, resplendissantes de lumière. Là, partout, les singes voient des amas de pierreries.
Ces hôtes des bois admirent des lits et des siéges en or et en ivoire, grands, de formes diverses et couverts de riches tapis. Des piles de vaisselles et de coupes, soit d'argent, soit d'or; des racines, des fruits, des mets _délicats et_ purs; des breuvages de haut prix et des liqueurs de toutes les espèces, des parfums à l'odeur suave d'aloës et de sandal; des couvertures, soit en laine, soit en poil de rankou, soit en couleurs mélangées pour les éléphants; des tas de vêtements précieux et de riches pelleteries. Les singes voient çà et là, pareils aux flammes du feu, des amas éblouissants, célestes, d'or en lingots.
Là, sur un brillant siége d'or, s'offrit aux yeux des singes une femme anachorète, vouée au jeûne, vêtue d'écorce et d'une peau de gazelle noire. Aussitôt le docte Hanoûmat, courbant aux pieds de la pénitente sa taille semblable à une montagne, réunit en coupe à ses tempes les paumes de ses deux mains, et: «Qui es-tu? lui demanda-t-il. À qui sont ce palais, cette caverne et ces riches pierreries?
«Auguste sainte, nous sommes des singes, qui parcourons incessamment les forêts; nous sommes entrés avec imprudence sous _les voûtes de_ cette caverne enveloppée de ténèbres. Consumés par la faim et la soif, accablés de fatigue, exténués de lassitude, nous avons pénétré dans ce gouffre de la terre, espérant y trouver de l'eau. Mais la vue de cette admirable, céleste et fortunée caverne, d'un parcours impraticable, a redoublé la peine, le trouble et l'aliénation de notre âme.
«À qui donc appartiennent ces beaux arbres d'or, embaumés de suaves parfums et qui, chargés de fleurs et de fruits d'or, resplendissent à l'égal du soleil adolescent? À qui ces racines, ces fruits, ces mets _délicats et_ purs? À qui ces chars d'or et ces maisons d'argent, aux fenêtres d'or, aux vitres de perles? Par la puissance de qui ces arbres faits d'or ont-ils obtenu le don _merveilleux_ de végéter? Comment trouve-t-on ici des lotus d'une telle richesse et d'un parfum si doux? Qui a pu faire que ces poissons d'or nagent dans ces limpides ondes? Veuille bien, dans notre ignorance à tous, veuille bien nous raconter exactement qui tu es et de quelle dignité est revêtu le maître de cette immense caverne?»
À ces mots d'Hanoûmat, la pénitente, fidèle à suivre le devoir et qui trouvait son plaisir dans celui de toutes les créatures, lui répondit en ces termes: «Jadis il fut un prince des Dânavas, savant magicien, doué d'une grande vigueur et nommé Maya: ce fut par lui que fut construite entièrement cette caverne d'or avec l'art de la magie. Il était dans les temps passés le Viçvakarma des principaux Dânavas, et ce palais superbe d'or massif fut bâti de ses mains. Il pratiqua mille années la pénitence dans la grande forêt, et le père des créatures le récompensa par le don _merveilleux_ d'une force égale entièrement à la force même d'Ouçanas.
«Alors, exempt de la mort, plein d'une vigueur _formidable_, maître souverain de toutes les choses qu'il pouvait désirer, il habita quelque temps au sein des plaisirs dans cette immense caverne. Mais l'amour, dont il s'éprit enfin pour la nymphe Hémâ, ayant excité la jalousie de Pourandara, ce Dieu vint l'attaquer, sa foudre en main, et le tua.
«Après lui, Brahma transmit à la _charmante_ Hémâ cette forêt sans pareille, les jouissances éternelles des choses désirées et ce magnifique palais d'or. Mon père est Hémasâvarni, je m'appelle Swayamprabhâ, et c'est à moi qu'Hémâ, nobles singes, a confié la garde de son palais.
«Hémâ est ma bien chère amie; je garde, à cause de l'amitié qui nous unit, le palais de cette nymphe, qui excelle dans le chant et la danse.»
Quand Swayamprabhâ eut parlé ainsi dans ce beau langage, sympathique au devoir, Hanoûmat, le prince des singes, fit cette réponse à la pénitente: «Nous sommes dans le besoin; donne-nous à boire, noble femme aux yeux de lotus, et daigne nous conserver la vie, à nous qui mourons faute de nourriture.»
Attentive à marcher dans son devoir, la pénitente, à ces mots, prit des racines et des fruits, qu'elle donna aux singes, en observant les règles de l'étiquette. Les quadrumanes alors de manger, après qu'ils ont reçu d'elle ces présents de l'hospitalité et qu'ils ont honoré la sainte conformément aux lois de la politesse. Dès qu'ils ont bu l'eau pure et mangé tout ce qu'on leur avait offert, les chefs des singes contemplent de tous côtés le _merveilleux_ spectacle de ces beaux lieux.
Ces nobles singes avaient tous maintenant l'âme sereine; la brûlante fièvre s'était enfuie d'eux; ils se montraient là tous restaurés dans toute leur force et dans toute leur beauté. La pénitente, qui marchait sur la voie même de Brahma, adresse alors ces limpides paroles à ces joyeux habitants des bois: «Pour quelle affaire? à cause de qui êtes-vous donc venus dans ces routes difficiles? Comment avez-vous été conduits à visiter cette caverne impénétrable? Si vous avez ranimé votre langueur avec ce festin de racines, si la chose est telle que je puisse l'entendre, je désire la connaître: ainsi, parlez, singes!»
À ces mots de la pénitente, Hanoûmat, le fils du Vent, se mit à lui conter leur mission avec franchise et dans toute la vérité. «Le fortuné fils du roi Daçaratha, ce Râma, le monarque du monde entier, ce Râma, semblable à Varouna ou tel que le grand Indra, était venu s'établir dans la forêt Dandaka avec Lakshmana, son frère, et Sîtâ, sa royale épouse. Mais Râvana, abusant de la force, enleva cette princesse dans le Djanasthâna. Le monarque des héros quadrumanes, héros lui-même, un docte singe, ami de Râma (on l'appelle Sougrîva), nous a fait partir, environnés de ces vaillants simiens, desquels Angada est le chef, pour sonder la plage méridionale où circule _l'étoile_ Agastya et qu'Yama couvre de sa protection.
«Cherchez, tels sont les ordres, qu'il nous a donnés, cherchez tous de concert ce démon Râvana, qui change de forme à volonté, et _sa captive_ Sîtâ, née dans le Vidéha.
«Nous tous alors de fouiller entièrement la région du midi, _mais en vain_; ni Sîtâ la Vidéhaine, ni Râvana son tyran, ne s'offrit à nos regards. Enfin, épuisés de fatigue, dévorés par la faim, consumés par la soif, déchirés par la crainte de Sougrîva, nous cherchons un abri au pied des arbres, tous le visage sans couleur, tous plongés dans nos réflexions, sans trouver nulle part un moyen pour aborder à la rive ultérieure de ce vaste océan d'incertitudes, _où flottaient nos esprits ballottés_. Tandis que nous promenions çà et là nos regards, nous entrevîmes, caché sous des buissons et des lianes, un antre ouvert, comme une grande bouche de la terre.
«Il en sortait, et des cygnes, avec des gouttes d'eau _tremblottantes_ sur leurs ailes, et des pygargues, et des grues indiennes, et de ces oies rouges, qu'on appelle des tchakras, et des gallinules, et des canards, les plumes stillantes d'eau, tous mêlés à d'autres oiseaux aquatiques.