Le Râmâyana - tome second Poème sanscrit de Valmiky

Chapter 19

Chapter 193,916 wordsPublic domain

Enfin Matta, d'une grande vigueur et d'une grande vitesse, Matta, renommé pour sa vaillance, décharge un coup mal combiné de cimeterre sur le grand bouclier du monarque des singes; mais, au moment qu'il veut relever son arme engagée dans l'écu, Sougrîva de son épée lui abat la tête, rayonnante dans la tiare dont elle était couronnée. Aussitôt que le tronc séparé du chef fut tombé sur le sol de la terre, toute l'armée du souverain des Yâtavas s'enfuit aux dix points de l'espace. Le singe, qui avait tué ce fier Démon, poussa joyeux un cri de victoire avec ses _phalanges_ quadrumanes. La colère saisit l'auguste prince aux dix têtes, à la grande vaillance, à la vive splendeur, qui avait obtenu une grâce de Brahma et brisé dans les combats l'orgueil des Démons et même des Dieux.

Alors, voyant Râvana, qui, semblable à une montagne et rugissant comme un nuage destructeur, s'avançait, monté dans son char et brandissant un arc épouvantable; Râma aux yeux de lotus saisit le plus excellent des arcs et dit ces paroles: «Oh! bonheur! le despote insensé des Naîrritas vient s'offrir à mes yeux! je vais donc engager un combat avec lui et goûter enfin le plaisir de lui ôter la vie!» Il dit, bande son arc, et tirant la corde jusqu'à son oreille, décoche un trait, que le monarque irrité des Rakshasas lui coupe avec trois bhallas.

Alors un de ces combats épouvantables, acharnés, qui mettent fin à la vie, s'éleva entre ces deux héros, animés par un désir mutuel de la victoire. Le Rakshasa ne s'en émut pas, car il vit quelle était sa propre légèreté à décocher le trait, à briser le dard, à repousser la flèche ennemie. Cependant Râma, de qui ce combat excitait la colère, Râma à la force immense perce le noctivague avec des centaines de traits aigus, qui vibrent dans la blessure.

Mais le monarque aux dix têtes, à la grande vigueur, s'avance irrité et décoche le trait des ténèbres, dard bien formidable et qui glace de la plus horrible épouvante. Le projectile envoyé brûle de tous côtés les singes: aussitôt, rompus et fuyants, les simiens font lever sur le sol un nuage de poussière. Ils ne furent pas capables de supporter ce trait, que Brahma lui-même avait fabriqué.

Dans ce moment, le Démon victorieux voit Râma, qui l'attend de pied ferme à côté de Lakshmana, son frère: tel Vishnou près duquel est Indra. Il vit devant lui ce Kakoutsthide, qui, appuyé sur un grand arc, semblait effleurer de sa tête la voûte du ciel; et, poussant avec rapidité son char sur le champ de bataille contre ce noble enfant de Raghou, il blessa, _chemin faisant_, beaucoup de singes.

Voyant les simiens rompus dans la bataille, et Râvana qui fondait sur lui, Râma, tout horripilé de colère, empoigne son arc par le milieu. Et, brandissant cet arc immense, il défie au combat son ennemi à la grande fougue, à la voix tonnante, qui déchirait, pour ainsi dire, le ciel et la terre de ses cris.

Lakshmana, qui désirait lui porter le premier coup avec ses dards aigus, courba son arc et lui décocha ses flèches, pareilles à la flamme du feu. Mais à peine l'excellent archer les avait-il envoyées au milieu des airs, soudain l'éblouissant Râvana d'arrêter les flèches avec des flèches; et de couper, montrant la légèreté de sa main, un trait de Lakshmana avec un dard, trois avec trois, dix avec dix.

Quand le monarque, habitué à triompher dans les combats, eut vaincu le Soumitride, il s'approcha de Râma, qui se tenait là, immobile comme une montagne, les yeux rouges de colère; il fit pleuvoir sur lui des averses de flèches. À peine eut-il vu ces multitudes de zagaies partir de son arc et venir à lui d'une aile rapide, soudain l'aîné des Raghouides saisit des bhallas, avec le fer aigu desquels ce héros au grand arc trancha ces volées de traits enflammés, épouvantables, et tels que des serpents.

Les deux guerriers firent crever l'un sur l'autre des nuages de flèches dans ce combat, le Raghouide sur Râvana et Râvana même sur le Raghouide. Attentifs à s'observer mutuellement et décrivant mainte évolution l'un autour de l'autre, tantôt de droite à gauche, tantôt de gauche à droite, ces deux héros, jusqu'alors invaincus, dirigeaient d'une manière habile et variée la fougue de leurs projectiles.

Tels que les nuages couvrent le ciel au temps où la saison brûlante a disparu, tels ces divers projectiles acérés le voilaient de ténèbres, sillonnées par la flamme des éclairs.

Tous deux, armés des arcs les plus grands, tous deux versés dans l'art des combats, tous deux les plus adroits entre ceux qui savent lancer une arme de jet, tous deux ils se livrèrent un combat furieux. L'un et l'autre semblaient un océan, qui fait rouler des vagues de flèches comme des flots épouvantables, battus par le souffle du vent sur deux mers _ennemies_.

Enfin Râvana, d'une main vigoureuse, planta un bouquet de flèches de fer dans le front du vaillant Daçarathide. Mais celui-ci, portant sur sa tête comme une guirlande faite de lotus azurés, cette _hideuse_ couronne lancée d'un arc terrible, n'en ressentit aucune émotion. Ensuite, récitant à voix basse la mystique formule qui a la vertu d'envoyer le trait de Çiva, le Raghouide, saisi de colère, encoche des flèches à son arc. Alors ce héros à la vive splendeur tire à soi le nerf de sa corde et lance à Râvana dans le combat ses flèches, pareilles à la flamme du feu. Mais, décochés par la _main_ vigoureuse _du_ Raghouide, ces dards tombent sur la cuirasse imbrisable du monarque des Yâtavas, sans lui faire de blessure.

De nouveau, Râma à la grande vigueur envoya un second trait, celui des Gandharvas mêmes, frapper le tyran, debout sur son beau char. Mais le démon arrête ces dards, qui soudain, quittant leurs formes de flèches, entrent dans la terre en sifflant, comme des serpents à cinq têtes.

Quand Râvana, plein de colère, eut vaincu le trait du Raghouide, il en choisit lui-même un autre, bien fait pour inspirer une insurmontable épouvante, celui des Asouras. Irrité et soufflant comme un serpent, le monarque à la vive splendeur lance à Râma des flèches terminées en muffles de tigres et de lions, en becs de hérons et de corbeaux: celles-ci ont une tête flamboyante de vautour; celles-là un museau de chacal; les unes ont des gueules de loup; les autres des hures de sanglier; il en est avec des bouches effroyablement béantes; en voici d'autres qui ont chacune cinq têtes, altérées de sang à lécher: tels sont les dards aigus et d'autres encore _non moins terribles_, que Râvana déchaîne contre son ennemi par la vertu de ses enchantements.

Assailli dans le combat par les traits des Asouras, le Raghouide à la grande énergie riposte avec le trait du feu, arme céleste et souveraine. Il décoche maintes flèches différentes: celles-ci ont une face toute flamboyante de feu et ressemblent au soleil ou à la foudre; celles-là ont des langues pareilles à des éclairs; les unes ont pour chef une étoile ou une planète; les autres ont pour tête une lune, soit pleine, soit demi-pleine: telles ont pour fer un grand météore igné, telles autres sont à l'image d'une comète. Le trait du Raghouide ayant rompu le charme, les dards formidables de Râvana s'évanouissent alors par milliers au sein des airs: et les singes, habiles à revêtir les formes qu'ils veulent, de pousser à l'envi un cri de joie, en voyant s'évaporer ces armes dont Râma aux travaux infatigables a brisé la vertu.

* * * * *

Quand Râvana vit que le trait de son rival avait anéanti son trait, son courroux augmenta et devint sur-le-champ deux fois ce qu'était auparavant sa colère. Le monarque à la grande vigueur se mit donc à lancer contre ce noble fils de Raghou le trait épouvantable de Çiva, que lui avait composé Maga le magicien. Alors on voit partir en masse de son arc, et les harpons, et les massues, et les moushalas enflammés, au tranchant de tonnerre. On en voit sortir, impétueux et divers, les marteaux de guerre, les maillets d'armes, les cimeterres et les foudres allumées, comme les vents sortent _des nuages_ à la retraite de l'hiver.

Mais soudain, le plus habile entre ceux qui savent lancer une flèche, le Raghouide à la splendeur éclatante, de frapper le trait de Râvana avec un trait supérieur, celui des Gandharvas. À la vue de son trait vaincu par le magnanime Râma, le monarque tout flamboyant de lumière en décocha un autre, le Piçâtchide. Aussitôt les tchakras vastes, embrasés, à la fougue épouvantable, s'envolent de l'arc du Rakshasa aux dix têtes. Le ciel était rempli de ces armes ignées, qui se ruaient toutes à la fois: on aurait dit que le soleil, la lune et les planètes tombaient des mondes du Swarga.

Mais soudain Râma de trancher à la face des armées ces disques terribles et les armes diverses que lui adresse le vigoureux Démon. À peine eut-il vu surmonter la puissance de son trait, le monarque des Yâtavas blessa le Raghouide avec dix flèches dans tous les membres. Cruellement percé de ces dards aigus en tout le corps, ce guerrier d'une céleste vigueur n'en fut pas même ébranlé quelque peu. Sa colère en fut excitée au plus haut point, et ce héros, accoutumé à vaincre dans les batailles, ficha des traits aigus dans tous les membres du terrible Démon.

Dans cette conjoncture, le puissant Lakshmana prit avec colère sept flèches, et, d'une main vigoureuse, il envoya ces dards à la grande fougue trancher le drapeau du resplendissant monarque, dans le champ duquel une tête d'homme se détachait pour insigne. Puis, avec un seul trait, ce héros fortuné fit tomber à bas du char de ce _roi_ magnanime la tête de son cocher, parée de pendeloques flamboyantes; et, dans le moment que le souverain des Rakshasas courbait son arc, semblable à une trompe d'éléphant, Lakshmana le rompit _dans ses mains_ avec cinq et cinq flèches.

De son côté, Vibhîshana d'assommer sous les coups de sa massue, au timon du char même de son frère, les bons coursiers pareils à des montagnes et couleur des sombres nuages. Ses chevaux tués, le rapide monarque saute légèrement à bas de son grand char et s'enflamme d'une colère violente contre _le héros_ son frère. Aussitôt l'auguste souverain saisit et lance à Vibhîshana une longue pique de fer, qui flamboyait comme la flamme du feu. Mais Râma de la briser avec trois flèches avant qu'elle ait touché le but: cette lance, autour de laquelle s'enroulait une guirlande d'or, tombe cassée en trois morceaux.

À la vue de cette arme que le magnanime Raghouide avait rompue dans ce grand combat, un immense cri _de victoire_ s'éleva au milieu des singes.

Râvana s'arme d'une autre lance de fer, luisante, inaffrontable, rayonnante d'une lumière innée et plus redoutable que la mort elle-même. Balancée dans la main du vigoureux et magnanime Démon, cette pique, d'une impétuosité nonpareille, flamboya au milieu du ciel comme un éclair.

Mais soudain l'héroïque Lakshmana de s'élancer au même instant près de Vibhîshana exposé au danger de sa vie. Ce vaillant guerrier bande son arc et inonde avec une pluie de ses flèches Râvana, sa pique à la main et prêt de la darder en guise de javelot. Submergé dans cette averse de traits décochés par ce magnanime, le tyran ne pensa plus à diriger sa lance contre Vibhîshana et sa colère fut contrainte à se détourner de lui.

Voyant que son frère était sauvé par Lakshmana, il tourna sa face vers le Soumitride et lui tint ce langage: «Puisque c'est toi qui sauves de la mort ce Vibhîshana si renommé pour sa force, _eh bien!_ ma lance épargne le Rakshasa, mais elle va tomber sur toi!» Il dit; et, _brandissant_ à ces mots sa lance au grand bruit, aux huit clochettes, au coup toujours sûr, meurtrière des ennemis et flamboyante d'une splendeur innée, Râvana, bouillant de colère, vise Lakshmana, lui darde sa pique, ouvrage enchanté de Maga le magicien, et pousse un cri.

Enveloppée d'une lumière égale à celle de la foudre même de Çakra, cette pique, envoyée d'une effroyable vitesse, fondit sur le Soumitride au front de la bataille. Tandis que volait cette arme de fer, soudain Râma de lui adresser ces paroles à elle-même: «Que la fortune sauve Lakshmana! Sois vaine! N'arrive pas à ton but!»

Il dit; mais pendant cette pensée le trait, à la grande splendeur et flamboyant comme la langue du roi des serpents, s'abattit avec une grande fougue sur la grande poitrine de Lakshmana. Celui-ci tomba sur la terre, le coeur fendu sous le coup de cette lance que le bras impétueux du tyran avait enfoncée bien profondément. À peine Râma, qui se trouvait à ses côtés, l'eut-il vu dans ce _déplorable_ état, que son coeur en fut tout rempli de tristesse par le vif amour qu'il portait à son frère; il demeura un instant absorbé en lui-même, les yeux troublés de larmes; mais bientôt, flamboyant comme le feu à la fin d'un youga: «Ce n'est pas le moment de se laisser abattre!» L'héroïque Daçarathide, impatient d'arracher la vie au Démon, recommença contre lui un combat des plus tumultueux avec des flèches bien aiguisées.

* * * * *

Après que le noctivague eut livré cette terrible bataille au Raghouide, il s'écarta un peu du combat, fatigué de cette lutte, et se reposa. Alors, mettant à profit ce moment de répit que lui donnait la retraite de son ennemi, Râma, ayant relevé dans son sein la tête de son frère, se mit, plein de tristesse, à pleurer d'une manière touchante son Lakshmana aux signes heureux: «Hélas! mon frère! toi que j'aimais d'un amour infini! Hélas! mon frère! toi qui étais ma vie! Renonçant à tous les plaisirs, tu m'avais suivi dans la forêt. Là, inspiré sans cesse par la tendresse fraternelle, tu fus toujours mon consolateur quand le malheur fondit sur moi, quand le rapt de Sîtâ m'eut rempli de chagrin: «Je vaincrai, _disais-tu_, le monarque des Rakshasas et je ramènerai ta Mithilienne!» Où t'en es-tu allé, Soumitride aux longs bras, si dévoué à ton frère?»

Ensuite le monarque des simiens, Sougrîva à la grande science, réunissant les mains en coupe, dit ces mots à Râma, noyé dans sa douleur: «Ne conçois pas d'inquiétude à l'égard du Soumitride; abandonne, guerrier aux longs bras, abandonne ce chagrin et ne te laisse pas abattre. En effet, il est un médecin nommé Soushéna; qu'il vienne examiner le fils de Soumitrâ, ton frère bien-aimé...»

Celui-ci venu se mit à examiner Lakshmana de tous les côtés.

Puis, quand il eut promené son examen sur tous les membres et sur les sens intimes du malade, Soushéna tint ce langage à l'aîné des Raghouides:

«Ce Lakshmana, _de_ qui _l'existence_ accroît ta prospérité, n'a point quitté la vie; en effet, sa couleur n'a pas changé et son teint n'est pas devenu livide. Examinez son visage: il est clair et brillant; les paumes de ses mains ont la rougeur des lotus! Voyez reluire ses yeux!

«Que l'ordre soit donné d'apporter ici le simple du Gandhamâdana! Qu'un homme blessé voie cette plante, c'est assez pour qu'il soit guéri de ses blessures. Ainsi, que les singes prennent leur vol sans tarder et qu'ils s'en aillent rapidement la chercher!» Les paroles de Soushéna entendues, Râma tint ce langage: «Sougrîva, confie cette mission au vigoureux Hanoûmat _et laisse-moi lui dire_: «Va, héros à la grande science, va au mont Gandhamâdana! car je ne vois pas un autre homme aussi capable de nous apporter cette panacée.»

Il dit, à ces mots, le fils du Vent, habile dans l'art de manier le discours, Hanoûmat répondit en ces termes au noble fils de Raghou: «Si le sacrifice de ma vie pouvait rendre la vie à Lakshmana, je subirais volontiers la mort pour lui; à plus forte raison, la fatigue d'un voyage.»

À peine le plus vaillant des singes eut-il parlé ainsi, que Sougrîva lui adressa la parole en ces termes: «Élève ton vol au-dessus de la mer, et dirige-toi, héros à la grande vigueur, à la vaste science, vers le mont Gandhamâdana! Explore ces lieux où croît la plante fortunée, qui fait tomber les flèches des blessures. Là, sont deux rois Gandharvas, nommés Hâhâ et Hoûhoû. Trente millions de guerriers Gandharvas à la force immense habitent cette montagne délicieuse, couverte de lianes et d'arbres variés. Il te faudra soutenir contre eux, on ne peut en douter, un combat épouvantable. Va! que ta route soit heureuse! Fais une bonne traversée!»

Le fils du Vent les salua, ses mains en coupe, et se mit en chemin. Le héros Hanoûmat, qui voyageait par la cinquième voie[18], passa donc intrépidement au-dessus de Lankâ.

[Note 18: L'éther: les quatre autres sont la terre, l'eau, le feu, l'atmosphère.]

Mais Râvana, car il aperçut le Mâroutide en sa course aérienne, tint alors ce langage à Kâlanémi, insurmontable Démon, le plus difficile à vaincre de tous les Rakshasas, monstre aux quatre faces, aux quatre bras, aux huit yeux, et de qui la seule vue inspirait la terreur: «Écoute ici mes paroles, noctivague éloquent! Le héros Hanoûmat, que tu vois là-haut, va au Gandhamâdana, où croît le simple fortuné qui extrait les flèches et guérit les blessures. Si tu réussis à l'arrêter, je te donne la moitié de mon royaume.»

Kâlanémi se hâte vers le mont Gandhamâdana. Parvenu là, ce noctivague à la grande force bâtit dans un clin d'oeil par la vertu de sa magie un délicieux ermitage, où ne manquaient ni les offrandes au feu, ni les sacrés tisons allumés, ni les habits d'anachorète faits d'écorce. Il se trouve au même instant revêtu avec le costume des ermites, les cheveux renoués dans une gerbe sainte, les ongles et la barbe longs, le ventre amaigri par le jeûne, un chapelet à sa main et des prières sur ses lèvres murmurantes. Quand il se fut donné ces traits sous les apparences d'une forme qui n'était pas la sienne, il se tint là, attendant l'arrivée du singe.

Pendant ce temps, le sage Hanoûmat s'avançait d'une vigueur immense; les deux bras étendus à travers le ciel, ce héros aux longs bras nageait dans les airs bien au-dessus de la mer avec des mouvements accélérés.

Hanoûmat parvint avec la rapidité du vent au mont Gandhamâdana. Il aperçoit là un ermitage céleste, enveloppé d'arbres variés. L'anachorète, voyant arriver Hanoûmat, se lève, vient à sa rencontre et lui dit: «Sois le bienvenu; voici la corbeille de l'hospitalité, voici de l'eau pour laver tes pieds, voici un siége, assieds-toi! Repose-toi à ton aise dans mon ermitage, ô le plus excellent des singes.»

À ces mots du solitaire, Hanoûmat répondit en ces termes: «Écoute les paroles que je vais dire, ô le plus saint des ermites.

«L'homicide Râvana a blessé dans la poitrine avec une lance de fer un grand héros, nommé Lakshmana, qui est le frère de Râma. Je vais donc au Gandhamâdana à cause d'un simple merveilleux qui naît sur la montagne et qui s'appelle Extracteur-des-flèches: j'ai mission d'en rapporter pour lui cette herbe souveraine, que le médecin a prescrite.»

«Si même il en est ainsi, éminente personne, répondit celui qui d'un ermite n'avait que l'habit, tu peux néanmoins t'asseoir ici un moment. Tu es un hôte venu dans ma chaumière; accepte, héros, mes dons hospitaliers. J'ai obtenu ce lac céleste par la vertu d'une cruelle pénitence. Que je boive un peu de son eau, c'est assez pour apaiser ma faim.»

À ces mots du perfide, Hanoûmat descendit vers ce lac, couvert de nymphæas rouges et de lotus bleus. Mais, tandis qu'il y boit de l'eau, soudain Grâhî, la crocodile[19], happe le singe. Tout saisi qu'il était par elle, Hanoûmat, le singe à la vigueur immense, tira le monstre hors des ondes rapidement, et, levant la Grâhî dans ses bras, il se mit à la déchirer avec ses ongles.

[Note 19: On nous excusera de prêter un féminin à ce mot qui n'en a point dans notre langue: c'est encore là une nécessité de cette traduction.]

Alors, se pâmant au milieu de l'air, voici que la crocodile tint ce langage: «Écoute, tigre des singes, Hanoûmat, fils du Vent. Sache que je suis une Apsara, nommée Gandhakâlî. Un jour que, montée dans un char couleur du soleil, resplendissant d'or épuré, je m'en allais par l'air au palais de Kouvéra, je ne vis pas, tant ma course était rapide, un saint ermite occupé à mortifier sa chair. Cet anachorète à l'éminente splendeur avait nom Yaksha. Mon char dans ce moment, noble singe, heurta le pénitent, ceint des armes de la malédiction. Alors, de son nimbe radieux, le solitaire aux violentes macérations me jeta ces mots:

«Il est dans la plage du septentrion une montagne qui se nomme le Gandhamâdana. Près d'elle, à son côté méridional, est un grand lac: tu vivras dans ses ondes sous la forme d'un crocodile, ravisseur de tout ce qui a vie.» «Aussitôt je tombai, foudroyée par cette malédiction, sur le sol de la terre.» Et l'anachorète, se laissant fléchir à mes prières, conclut ainsi l'anathème: «Mais au temps où le héros Hanoûmat viendra au mont Gandhamâdana, tu obtiendras, n'en doute pas, la délivrance de cette métamorphose.»

«Mon histoire t'est connue maintenant, quadrumane sans péché; je te l'ai racontée entièrement: c'est à toi, héros, que je dois ma délivrance: adieu! je retourne au palais de Kouvéra!»

À ces paroles de la nymphe, Hanoûmat répondit ces mots: «Va donc avec une pleine assurance! je suis heureux, Apsara, de ce que j'ai brisé ta chaîne!»

Quand il eut affranchi de sa métamorphose la bayadère céleste, le fils du Vent, Hanoûmat s'en alla au charmant ermitage où se tenait le Démon. Aussitôt que le Rakshasa, déguisé en ermite, le voit arriver, il prend des racines et des fruits: «Mange!» lui dit-il. Le chef quadrumane vit cette forme d'emprunt, et resta un moment à cette vue plongé dans ses idées et dans ses réflexions: «Je ne vois pas chez les saints ermites des apparences telles que je les trouve en celui-ci, pensa-t-il. Cette différence nécessairement doit avoir sa cause, et d'ailleurs les gestes de cet homme remplissent _malgré soi_ d'épouvante. Ses traits mêmes ont quelque chose du Rakshasa: on s'aperçoit qu'il a changé de forme. Ne voit-on pas ces Démons, qui excellent dans la magie, circuler par le monde sous quelque forme qu'ils veulent? Évidemment, c'est un émissaire, qui vint ici, envoyé par le monarque des Yâtavas pour me donner la mort: je tuerai donc ce Démon à l'âme cruelle, qui veut m'ôter la vie!»

_Puis, s'adressant au Rakshasa_: «Tiens bon, scélérat, noctivague de mauvaises moeurs! Je sais maintenant qui tu es!»

À ces mots d'Hanoûmat, le Démon Kâlanémi démasqua sa forme naturelle, repoussante, affreuse à voir, et fit trembler le Mâroutide: «Où iras-tu, singe? lui dit-il. Oui! c'est le magnanime Râvana qui m'envoie ici pour satisfaire son envie de t'arracher la lumière. Ma force en magie est considérable et je m'appelle Kâlanémi. Je vais aujourd'hui, singe, dévorer ta chair jusqu'à la satiété!»

À ces paroles, Hanoûmat sentit doubler son courage, et, les sourcils contractés sur le front, il défia Kâlanémi au combat. Aussitôt le singe et le Démon se prennent à bras le corps, une lutte s'engage; ils se frappent des bras ou des poings, de la queue ou des talons. L'un et l'autre d'une grande force, tous deux épouvantables, l'un et l'autre d'une effroyable valeur, ils ne laissèrent dans ce lieu, ni une roche, ni un arbre debout. Enfin le fils du Vent étreint dans le câble de ses bras le terrible Démon, qui, privé de souffle et la respiration supprimée, tombe sur la terre, pousse un vaste cri et descend au séjour d'Yama. Cette clameur du Rakshasa fit trembler tous les Gandharvas à la grande force et les trente millions des gardes vigoureux, _campés_ sur la montagne.

* * * * *

Après qu'il eut donné la mort à l'inaffrontable Kâlanémi, le héros monta sur la céleste montagne, enrichie de métaux divers. Quand ils virent grimper Hanoûmat, les Gandharvas lui dirent: «Qui es-tu, toi, qui es venu, sous la forme d'un singe, au mont Gandhamâdana?»

À ces mots, il répondit: «L'homicide Râvana a blessé dans la poitrine avec une lance de fer un grand héros, nommé Lakshmana, qui est le frère de Râma. C'est à cause de lui que je viens au mont Gandhamâdana chercher une plante salutaire, née dans ces lieux et nommée l'Extracteur-des-flèches.