Le Râmâyana - tome second Poème sanscrit de Valmiky

Chapter 18

Chapter 183,926 wordsPublic domain

Indradjit, à ces mots, frappa de son glaive au taillant acéré ce fantôme de Sîtâ, versant des larmes. Tranchée par lui comme un fil, tombe alors sur la terre cette belle anachorète à la ravissante personne.

Le fils du Vent, Hanoûmat, dit à tous les singes terrifiés, la face consternée, fuyant, aiguillonnés par la peur, chacun de son côté: «Singes, pourquoi fuyez-vous, troublés, le visage abattu, l'ardeur éteinte pour les combats? Où s'en est allée votre âme héroïque? Suivez-moi par derrière, je marche en avant au combat! car il ne sied pas de fuir à des héros nés en de nobles races.»

Il dit: et les singes dont ces mots raniment le courage, d'empoigner aussitôt les cimes des montagnes ou des arbres nombreux et divers.

Pénétré de colère et de chagrin, le grand singe Hanoûmat envoya tomber sur le char du Râvanide un pesant rocher. Mais, à peine voit-il arriver cette masse, le cocher détourne bien loin du coup son char attelé de coursiers dociles. Arrivé sur la place où avaient été le char et les chevaux, Indradjit et son cocher, le granit, sans toucher le but, rompit la terre et s'y plongea. La chute du rocher mit le trouble dans l'armée Rakshasî; et les singes par centaines de se ruer sur elle en poussant des cris.

Arrivé en la présence du magnanime Râma, Hanoûmat lui tint avec douleur ce langage: «Fils de Raghou, tandis que nous combattions de tous nos efforts, le Râvanide a frappé de son épée, sous nos yeux, Sîtâ versant des pleurs. Consterné, l'âme troublée, je l'ai vue de mes yeux _gisante_, dompteur des ennemis, et, l'esprit enveloppé d'épaisses ténèbres, je suis venu t'en apporter la nouvelle.» À peine le Raghouide eut-il ouï ces paroles du singe, que, suffoqué par la douleur, il tomba sur la terre, son âme troublée et sa connaissance évanouie.

Tandis que Lakshmana, frère dévoué, s'occupait à rendre le sentiment à Râma, Vibhîshana revint d'inspecter les troupes et de leur assigner des postes. Le héros aux vastes forces, s'étant approché de _l'infortuné_ Raghouide, vit les singes consternés, en même temps que Sougrîva, en même temps que Lakshmana. Il vit aussi le Raghouide à la grande vigueur, joie de la race d'Ikshwâkou, tombé dans l'évanouissement et soutenu sur le sein de Lakshmana.

À la vue de Râma, sans force et consumé par le chagrin: «Qu'est-ce?» dit Vibhîshana, le coeur affligé d'une peine intérieure. Lakshmana, voyant Vibhîshana plongé dans ses réflexions et la tête baissée: «Héros, lui dit-il, noyé dans ses larmes, ce prince vient d'apprendre à l'instant par la bouche d'Hanoûmat qu'Indradjit a tué Sîtâ, et soudain il est tombé dans cet évanouissement...»

Mais Vibhîshana, interrompant le Soumitride au milieu de son récit, adresse à l'évanoui, revenu à la connaissance, ces paroles éminemment consolantes: «Dans ce qu'est venu te raconter Hanoûmat d'un air consterné, il n'y a pas moins de fausseté, je pense, qu'il n'y en aurait dans cette nouvelle: «Toute la mer est à sec!» Je sais, guerrier aux longs bras, quelles sont, à l'égard de Sîtâ les résolutions de l'impie Râvana: il ne lui fera pas ôter la vie. En effet, ses parents lui ont dit, au nom de son intérêt, en même temps qu'ils parlaient au nom du devoir: «Abandonne la Vidéhaine!» mais il n'a point écouté cette parole.

«Secoue, tigre des hommes, secoue ce désespoir qui est tombé sur toi sans raison; car toute l'armée va perdre courage en te voyant la proie du chagrin.»

Revêtu de son armure, le Soumitride, tenant alors ses flèches, portant son épée, couvert de sa cuirasse et rayonnant d'une grande quantité d'or, toucha les pieds de Râma et lui dit, plein de joie: «Dans un instant ces dards, lancés par mon arc, vont dévorer le corps de ce terrible _Démon_, comme le feu consume un tas d'herbes _sèches_.»

Il dit, et, sur ces mots prononcés en face de son frère, Lakshmana joyeux sortit, brûlant de tuer le Râvanide dans un combat. Aussitôt Hanoûmat, environné par de nombreux milliers de singes, et Vibhîshana, escorté de ses ministres, suivent le frère de Râma.

Le Râvanide, plein de fureur, semblable au noir Trépas, s'avance impétueux, monté dans son char, bien décoré, spacieux, hérissé d'armes et de cimeterres, attelé de chevaux noirs. Ensuite, quand il eut promené ses regards sur tous, et sur le Soumitride, et sur Vibhîshana, et sur les principaux des singes: «Voyez ma force! s'écria dans la plus ardente colère le puissant Râvanide aux longs bras. Tâchez maintenant de supporter dans cette guerre l'insupportable averse des flèches que va lancer mon arc, comme une pluie versée au milieu des airs. Qui tiendra pied devant moi, criant d'une voix semblable au _tonnerre du_ nuage et semant d'une main prompte sur le champ de bataille les multitudes de mes flèches? Tout à l'heure, sous les coups de mes pattiças, de mes épées, de mes traits à sarbacane, je vous plongerai tous, percés de mes flèches aiguës, dans la _noire_ habitation d'Yama!»

À peine eut-il entendu cette jactance du prince des Yâtavas, Lakshmana, plein de colère, lui répondit en ces mots, prononcés d'une voix que la peur ne troublait pas: «On aborde aisément avec la langue au rivage des faits; mais le propre du sage, ô le plus vil des Rakshasas, c'est de prendre terre avec un acte à cette rive ultérieure des actes.

«Le feu brûle sans parler et le soleil échauffe en silence; le vent brise les arbres, sans leur jeter un seul mot d'outrage.» Le puissant héros, à qui ce langage était adressé, Indradjit, habitué à vaincre dans les combats, saisit un arc épouvantable et se mit à lancer des flèches acérées. Décochés par le guerrier vigoureux, ces dards, pareils au poison des serpents, atteignent Lakshmana et continuent leur vol en sifflant comme des reptiles.

Tous ses membres percés par cette multitude de flèches, le beau Lakshmana, baigné de sang, brillait alors sous la couleur d'un feu sans fumée.

Indradjit, admirant son exploit, s'enorgueillit, jeta au loin un immense cri et tint ce langage: «Frappé de mes flèches, tu vas rester ici gisant, tes membres supérieurs déchirés, les sens troublés, ta cuirasse tombée sur la terre et ton arc en morceaux échappé de ta main!»

Au fils de Râvana, à qui la colère avait dicté ces mots outrageants, Lakshmana répondit en ces termes convenables et pleins de raison: «Pourquoi viens-tu, Rakshasa, te vanter ici, n'ayant rien fait encore? C'est moi qui, sans t'avoir dit une seule injure, sans me vanter, ni mépriser ta _valeur_, te ferai mordre la poussière à cette heure même, ô le plus vil des Rakshasas!»

À ces mots, Lakshmana d'une grande vitesse plongea dans le fils de Râvana une flèche à cinq noeuds, lancée d'une corde tirée jusqu'à son oreille. Atteint par ce trait, le Râvanide en colère de blesser à son tour Lakshmana avec trois dards bien décochés.

Lakshmana irrité arrache ces terribles flèches et, d'un visage intrépide, jette dans le combat ces mots au Râvanide: «Ce tir, noctivague, n'est pas celui des héros, une fois arrivés sur un champ de bataille; car ces flèches, venues de ta main, sont légères et n'ont pas une grande force. Voici de quelle manière dans un combat tirent les héros qui désirent la victoire!» Le guerrier à ces mots le perça cruellement de ses flèches. Brisée par les dards sur le sein du noctivague, sa vaste cuirasse d'or tombe çà et là sur le fond du char, comme on voit filer dans le ciel une multitude d'étoiles. Sa cotte de maille enlevée par les flèches de fer, le héros Indradjit, tout sanglant de ses blessures, parut aux yeux dans la bataille comme un kinçouka en fleurs. Tous les membres hérissés de flèches, ces deux héros à la grande vigueur combattirent, inondés par leur sang de tous les côtés et respirant d'un souffle haletant. L'homme et le Démon exposaient aux yeux dans ce combat leur terrible vigueur: de l'un à l'autre passait une ardeur à détruire, légère, variée, sûre.

Le ciel était labouré de leurs flèches entremêlées; leurs dards à milliers brisaient et fendaient les airs.

Tantôt Lakshmana touchait le Râvanide et tantôt le Râvanide touchait Lakshmana: aussi régnait-il dans cette lutte de l'un avec l'autre une effrayante instabilité. Enfin Lakshmana de percer avec quatre dards les quatre chevaux noirs aux ornements d'or, qui traînaient ce lion des Rakshasas. Ensuite il saisit une flèche de fer étincelante, signalée, meurtrière des ennemis et telle qu'un serpent. Lancée par son arc, comme le tonnerre par un nuage, elle ravit le jour au cocher.

Mais, _voyant_ son attelage sans vie et son cocher mort, le Râvanide se jette à bas du char et fait pleuvoir sur le Soumitride une averse de flèches. Alors, semblable au grand Indra même, Lakshmana d'arrêter vigoureusement avec des centaines de flèches le guerrier aux chevaux massacrés, qui, forcé de combattre à pied, semait dans le champ de bataille ses traits formidables, acérés, invincibles.

Indradjit, ayant brisé d'abord la cuirasse imbrisable de Lakshmana, lui plante trois dards bien empennés au _milieu_ du front, en homme de qui la main est rapide. Lakshmana, déployant sa valeur, eut bientôt fiché cinq dards acérés dans le visage irrité d'Indradjit aux boucles d'oreille faites d'or. L'un et l'autre habiles archers, l'âme déterminée à la victoire, s'étant mis à portée, ils se frappèrent de coups mutuels dans tous les membres avec des flèches épouvantables.

Ensuite, le frère puîné du Raghouide encocha une flèche excellente, bien faite, céleste, insurmontable, irrésistible, rayonnante de splendeur, aux noeuds droits, au toucher pareil à celui du feu ou mortel comme celui des serpents et qui portait au corps une incurable destruction. Jadis, combattant avec cette arme dans la guerre des Asouras et des Dieux, l'auguste Indra, cette puissante divinité aux coursiers fauves, extermina les Dânavas.

Ce trait encoché au meilleur des arcs, Lakshmana, le protégé de Lakshmî, prononça en tirant la corde, ces mots utiles pour le succès de lui-même: «Aussi sûr que Râma le Daçarathide est une âme vertueuse, _un coeur_ attaché à la vérité, un guerrier qui n'a point son égal pour le courage dans un combat singulier, tue ce Rakshasa! Aussi sûr qu'il fut dévoué à son père, qu'il est une grâce accordée aux Dieux, que c'est un jeu pour lui de lutter contre une multitude de héros, qu'il aime tous les êtres et compatit à leurs peines, tue ce Rakshasa!»

Ces mots dits, l'héroïque Lakshmana tire jusqu'à son oreille et décoche au vaillant Démon sa flèche, qui va toujours droit au but. Elle fait tomber violemment du corps d'Indradjit sur le sol de la terre sa tête épouvantable, armée de son casque et parée de ses pendeloques flamboyantes.

Alors ce Démon tué, tous les singes et Vibhîshana avec eux poussent des cris simultanés de joie: tels acclamèrent les Dieux à la mort de Vritra. Dans ce moment éclate au sein des airs un battement de mains, applaudissement des Bhoûtas, des magnanimes Rishis, des Gandharvas et des Apsaras elles-mêmes.

À peine eut-elle appris sa mort, la grande armée des Rakshasas, maltraitée par les singes victorieux, se dispersa dans tous les points de l'espace. Après qu'ils ont envoyé une volée de traits, les Rakshasas tournent la face vers Lankâ, et, battus par les simiens, ils fuient, poussant des cris et la tête perdue. Malmenés par les singes, les uns entrent dans Lankâ tout tremblants, ceux-là se jettent dans la mer, ceux-ci gravissent les montagnes.

Aussitôt que le fils du monarque des Rakshasas fut tombé, le souffle impétueux du vent se calma; le monde perdit son inquiétude et prit un aspect souriant. Aussitôt que ce Démon aux oeuvres méchantes eut succombé, l'auguste Indra se réjouit avec tous les principaux Dieux; les cieux et les eaux deviennent purs; les Dânavas et les Dieux se félicitent. Une fois mort cet impie, qui portait l'épouvante dans tous les mondes, les Gandharvas, les Dieux et les Dânavas marchent de compagnie et proclament joyeux: «Que les Brahmes désormais se promènent sans inquiétudes, leur ennemi n'est plus!»

De leur côté, les chefs des troupeaux quadrumanes, ayant vu frapper de mort dans le combat ce prince des Rakshasas, doué d'une irrésistible vigueur, poussent à l'envi des cris de joie. Se balançant, jetant des cris, se glorifiant, tous les singes s'étaient approchés et formaient un cercle autour du rejeton vaillant de Raghou, qui avait si bien touché le but. Remuant leurs queues, battant des mains, ils criaient à l'envi ces mots: «Victoire à Lakshmana!» L'âme remplie de joie et s'embrassant les uns les autres, ils échangeaient entre eux différentes histoires concernant ce _noble_ frère de l'aîné des Raghouides.

Les membres arrosés de sang, le guerrier puissant avait eu le corps sillonné de blessures dans ce combat par le terrible Rakshasa. Le vigoureux Lakshmana à la vive splendeur s'en revint, l'âme dans la joie, appuyé sur Vibhîshana et sur le singe Hanoûmat au lieu où l'attendaient Râma et Sougrîva.

«Qu'est-il arrivé?» dit Râma, interrogeant Lakshmana, son frère. Alors, comme s'il en avait perdu le souvenir, ce héros ne raconta point lui-même la mort d'Indradjit au magnanime Raghouide. «Mais la tête du Râvanide fut coupée, dit Vibhîshana, par l'intrépide Lakshmana!» Et, joyeux, le noble transfuge exposa toute l'affaire. À cette nouvelle que son héroïque frère avait terrassé Indradjit, le Raghouide à la grande vigueur en conçut une joie sans égale.

Puis, voyant avec douleur que des flèches avaient blessé cruellement son frère, le Raghouide alors fut près de s'évanouir, partagé qu'il était entre la joie et le chagrin. Il baisa sur la tête ce héros, donné pour l'accroissement de sa fortune et fit asseoir Lakshmana malgré lui et rougissant au milieu de sa cuisse. Après qu'il eut posé dans son sein le Soumitride avec amour, le Raghouide l'embrassa: il tourna mainte et mainte fois ses regards vers ce frère bien-aimé, le baisa au front une seconde fois, toucha doucement ses blessures et dit:

«Cet exploit difficile, que tu viens d'accomplir, est heureux au plus haut degré. Tu as coupé dans ce combat, ô bonheur! le bras droit lui-même de ce criminel Râvana! En effet, héros, cet Indradjit était son _dernier_ asile! Sur la nouvelle que son fils a mordu la poussière, Râvana, de qui tu as tué ce fidèle ami, sortira donc aujourd'hui avec une nombreuse foule de troupes!»

Ensuite, ayant ranimé son frère et l'ayant serré dans ses bras étroitement, Râma, s'adressant à Soushéna, debout à son côté, lui parla en ces termes: «Tu vois percé de flèches ce fils de Soumitrâ, la joie de ses amis: veuille donc bien procurer, singe à la grande science, un remède qui le rende à la santé.»

À ces mots, Soushéna, le roi des singes, mit sous les narines de Lakshmana le simple fortuné, sublime, né sur l'Himâlaya et nommé l'Extracteur-des-flèches. À peine celui-ci en eut-il respiré le parfum, que tous ses dards glissèrent du corps au même instant. Ses douleurs s'éteignirent et ses plaies furent cicatrisées.

Entrés dans la ville de Lankâ, les noctivagues, reste échappé de l'armée détruite, s'en vont, éperdus, consternés, la cuirasse déchirée, le corps accablé de fatigue, au palais de Râvana et lui annoncent que le Râvanide a succombé dans la bataille sous le fer de Lakshmana.

Le despote aux longs bras s'évanouit; hors de lui-même, il perdit le sentiment; et, quand la connaissance lui fut revenue longtemps après, ce roi, que la perte de son fils torturait de chagrin, ce monarque suprême des Rakshasas, gémit, consterné et dans le trouble des sens:

«Hélas, mon fils! Indradjit aux vastes forces, toi, le plus formidable des armées Rakshasîs, comment aujourd'hui as-tu subi le joug de Lakshmana? Yama est un Dieu, que désormais j'estimerai davantage, lui, par qui tu fus attelé, mon ami, sous le grand joug de la mort! _Hélas!_ c'est le chemin battu des héros, dans les troupes mêmes, où tout guerrier est un immortel. _Mais_, s'il a sacrifié sa vie pour son maître, l'homme au coeur mâle entre _aussitôt_ dans le Swarga.

«Abandonnant, et l'hérédité du trône, et Lankâ, et l'empire même des Rakshasas, et ta mère, et moi, et ton épouse, où t'en es-tu allé, après que tu nous eus tous délaissés! N'était-ce pas à toi, héros, de célébrer mes funérailles, alors que je serais descendu au séjour d'Yama? Et les rôles sont ici renversés!»

Tandis qu'il gémissait ainsi, les yeux baignés de larmes, il tomba en défaillance.

Le héros, affligé par la mort de son fils, Râvana, en proie à la plus vive douleur, tourna les regards de sa pensée vers Sîtâ et résolut de lui ôter la vie.

«Mon fils, pour fasciner les singes, leur fit voir avec le secours de la magie un fantôme de même taille et de même figure; puis, ayant paru le tuer, s'écria: «La voici, _votre_ Sîtâ!» Moi, au contraire, je veux pour mon plaisir faire de cette illusion une réalité; je tuerai cette Vidéhaine, _trop_ fidèle au kshatrya, son époux!»

Il dit; et le monarque eut à peine articulé ces mots adressés aux ministres, qu'il dégaina son épée de bonne trempe, éclatante comme un ciel sans nuage. Il sortit promptement du palais à pas rapides, et chaque pied, qu'il posait en colère sur le sol, ébranlait toute la terre.

Dans ce même instant, un conseiller honnête, judicieux et doué de science, Avindhya tint ce langage au monarque des Rakshasas, _mal_ contenu par ses ministres: «Comment donc, toi, en qui nos yeux voient un fils de Viçravas, peux-tu, sans manquer à ta dignité, égorger la Vidéhaine dans ce moment où la colère te fait oublier ce qui est le devoir? Tuer une femme est une action qui ne te sied d'aucune manière, à toi, né dans la plus éminente famille, recommandé par la célébration des sacrifices et distingué surtout par ta _haute_ sagesse.

«Regarde cette Vidéhaine, douée de toute beauté et si charmante à voir; puis, va dans cette bataille même décharger ta colère allumée sur le Raghouide! Une fois que tu auras tué dans un combat, il n'y a nul doute, Râma le Daçarathide, sa Mithilienne retombera de nouveau dans tes mains.»

À ces mots, le vigoureux Démon retint le monarque malgré lui et réussit à l'emmener hors de la présence de Sîtâ. Le tyran à l'âme cruelle abaissa un long regard sur la beauté de sa captive, ornée de toutes les perfections, et sa colère s'éteignit au même instant. Il retourna donc à son palais et rentra dans la salle du conseil, environné de ses amis.

Ensuite, monté dans son char, attelé de chevaux rapides, l'éminent héros sortit de la ville par cette porte même que tenaient investie Râma et Lakshmana. Aussitôt le soleil éteint sa lumière, les plages du firmament sont enveloppées d'obscurité, les nuages mugissent avec un bruit épouvantable et la terre chancelle. Une pluie de sang tombe du ciel, les coursiers bronchent dans leur chemin, un vautour s'abat sur son drapeau, et des chacals hurlent d'une manière sinistre. On vit une troupe de vautours qui volaient en cercle autour du roi magnanime; on vit enfin les coursiers réunis dans son attelage verser eux-mêmes des larmes.

Mais, sans même penser à ces prodiges souverainement épouvantables, Râvana, que la mort poussait en avant pour sa ruine, sortit, aveuglé par sa folie. Cependant, au roulement des chars de ces Rakshasas, impatients de combattre, l'armée des singes eux-mêmes s'était avancée pour accepter la bataille.

Enflammé de colère, le monarque aux vastes forces, à la vaillance éminente, déchire les corps des simiens par des grêles de flèches. Il s'avançait dans le champ de bataille, comme le soleil dans les plaines du ciel, et dardant ses flèches, telles que des rayons épouvantables, il courait furieux sur les généraux des singes. Hors d'eux-mêmes, agités par la crainte, le corps sillonné de blessures, les simiens alors de s'enfuir çà et là, tout baignés de leur sang. Mais bientôt les singes vaincus, faisant à la cause de Râma le sacrifice de leur vie, reviennent au combat, armés de roches et poussant des cris. Ils fondirent avec des arbres, avec leurs poings, avec des cimes de montagnes sur le fier Démon, qui les reçut de pied ferme dans le combat.

Gandhamâdana blessé de huit et même dix flèches, il frappe avec dix traits Nala, qui se tenait _plus_ loin. Maînda au grand corps percé avec sept dards bien épouvantables, il en met cinq dans Gaya sur le champ de bataille. Hanoûmat reçoit vingt, Nîla dix et Gavâksha vingt-cinq flèches; il frappe Çakradjânou avec cinq, Dwivida avec six, Panasa avec dix, Koumouda avec quinze et Djâmbavat avec sept traits. Il déchire Angada, le fils de Bâli, avec quatre-vingts flèches et perce Çarabba d'un seul trait dans la poitrine. Trois dards vont de sa main se loger dans Târa, huit dans Vinata; il fiche trois zagaies dans le front de Krathana; et, tournant de nouveau sa rage sur les armées des singes, Râvana les dévaste dans une grande bataille avec ses flèches rayonnantes comme le soleil et qui tranchent les articulations.

Mais Sougrîva, à la vue des singes rompus et fuyants sur le champ de bataille, confia son corps d'armée à Soushéna et partit le front tourné vers l'ennemi. À ses côtés et derrière lui marchaient tous ses capitaines, ayant tous empoigné de hautes montagnes ou d'immenses et d'énormes arbres.

Sougrîva sans perdre un instant fondit sur Matta. Il saisit une vaste, une épouvantable roche, pareille à une montagne, et le grand singe à la grande splendeur la jeta pour la mort du Rakshasa. Mais soudain le général des Yâtavas, ne laissant pas l'inaffrontable roche arriver à son but, la trancha dans son vol avec des traits acérés. Brisé en mille fragments par les multitudes de ses flèches, le bloc énorme tomba comme une troupe de vautours s'abat du ciel sur la terre.

Enfin, saisi de courroux à la vue de sa roche cassée avant qu'elle ait porté coup, Sougrîva arrache et lance un shorée, que l'autre coupe encore en plus d'un morceau. Et, _cela fait_, le Rakshasa déchire avec ses dards le monarque des singes. Celui-ci dans le même temps voit une massue tombée à terre; il prend vite cette arme, il pare avec elle les flèches de l'ennemi, et d'un bond terrible il en frappe les coursiers du char.

Aussitôt le héros à l'immense vigueur, de qui le monarque avait tué les chevaux, saute à bas de son grand char et saisit lui-même une massue. Les mains armées de la massue et du pilon, nos deux héros engagent un nouveau combat, en poussant des cris tels que deux taureaux ou comme deux nuées grosses de tonnerres. Ensuite le noctivague en colère de lancer à Sougrîva dans cette grande bataille sa massue flamboyante et lumineuse à l'égal du soleil. Le monarque des simiens envoya son pilon frapper la massue du Rakshasa, et le pilon brisé par cette massue tomba sur la terre.

Alors l'invincible roi des singes prit sur le sol de la terre un moushala de fer épouvantable, partout enrichi d'or. Sougrîva lève ce trait, qu'il adresse au Rakshasa, et le Démon à son tour lui jette une seconde massue: les deux armes se brisent dans un choc mutuel et tombent à la fois sur le sol de la terre.

Les deux engins de guerre s'étant ainsi rompus, ils continuent ce combat à coups de poing, remplis l'un et l'autre de force et d'énergie, tels que deux brasiers excités jusqu'à la flamme. Les deux héros se frappent mutuellement, ils rugissent mainte et mainte fois, ils se choquent rudement avec les mains, ils tombent de compagnie sur la face de la terre, ils se relèvent soudain, ils se chargent de nouveaux coups et jettent leurs bras dans l'air avec un désir mutuel de s'arracher la vie. Mais le Rakshasa à la grande force, à la grande vitesse, voit alors, non loin de lui, un cimeterre qu'il ramasse avec un bouclier; et Sougrîva, de son côté, prend un bouclier avec une épée, tombés sur la terre; puis, enveloppés de colère, ils fondent l'un sur l'autre avec des rugissements. Habiles dans l'art des combats, nos deux guerriers, tenant haut leurs glaives, décrivent l'un à la droite de l'autre un cercle à pas rapide sur le champ de bataille. Enflammés d'une colère mutuelle, ils ont tous deux pour but la victoire: doués également de courage, ils ont une égale envie de se donner la mort.