Le Râmâyana - tome second Poème sanscrit de Valmiky

Chapter 17

Chapter 173,894 wordsPublic domain

Aussitôt que le vigoureux colosse eut passé le seuil de la cité, il poussa une clameur immense, qui fit résonner tout l'Océan, produisit _au milieu des airs_ l'effet d'un ouragan impétueux et fit trembler, pour ainsi dire, les montagnes. Dès qu'ils virent s'avancer le monstre aux yeux épouvantables, que n'auraient pu tuer Yama, Maghavat et Varouna, tous les singes de courir çà et là.

À la vue de Gavâksha, de Çarabha, de Nîla et du robuste Koumouda, qui s'enfuyaient, oublieux de leur vaillance, de leurs familles et d'eux-mêmes, le fils de Bâli, Angada, leur jeta ces paroles: «Où allez-vous, tremblants comme des singes vulgaires? Vous courez là? Revenez! Quoi! vous _croyez_ sauver ainsi votre vie? Mais où irez-vous, chefs des singes, que la mort n'y soit pour vous? Puisque la mort est une nécessité, ce qui va le mieux à des gens tels que vous, c'est de mourir en combattant.»

Rassurés avec peine et s'appuyant l'un sur l'autre, les singes restent enfin de pied ferme sur le front de la bataille, tenant à leurs mains des rochers et des arbres. Revenus sur leurs pas, les sylvicoles guerriers, bouillants d'ardeur, comme des éléphants pleins d'ivresse, se mettent à frapper dans une extrême fureur Koumbhakarna de tous les côtés; mais en vain le frappait-on avec des rochers, avec des sommets élevés de montagnes, avec des arbres aux cimes fleuries, il n'en était pas ébranlé.

Irrité, Koumbhakarna de broyer dans un souverain effort les armées des singes vigoureux, comme un feu allumé dévore les forêts.

Enfin, battus par le terrible Démon, les singes _tremblants_ se sauvent dans la route même par laquelle tous ils avaient traversé la mer. Traversant d'un bond _ce large détroit_, courant en avant, le visage consterné d'épouvante, ils ne s'arrêtaient pas à regarder ces lieux profonds. Les uns franchissent la mer, les autres s'envolent dans les cieux; il en est qui grimpent sur les arbres; il en est qui plongent dans l'Océan. Ceux-ci de gravir sur les montagnes, ceux-là de se réfugier dans les cavernes; en voici qui tombent; en voilà qui ne se tiennent plus en bon ordre. Voyant les simiens rompus; «Arrêtez, singes! leur crie Angada; combattons! Que vous sert-il de fuir?

«Si nous sauvons nos vies par la fuite, rompus en si grand nombre sous le bras d'un seul, notre renommée dans la guerre est à jamais perdue!»

Aussitôt neuf généraux des armées quadrumanes, tenant levées de pesantes roches, courent sur le géant à la grande vigueur. Mais, rompus par le corps du géant, les rochers, pareils à des montagnes, ne broyent sous leur chute que son drapeau, son char, ses ânes et son cocher. Le héros en toute hâte se jette à bas du char, tenant levée sa lance, et s'envole rapidement au milieu des airs, tel qu'une montagne ailée.

Il se promenait dans les armées des singes, foulant aux pieds les guerriers, comme un vigoureux éléphant, ses tempes baignées par une sueur de rut, brise de ses piétinements une forêt de roseaux.

En ce moment du combat, Nîla de lancer une cime de montagne à Koumbhakarna; mais celui-ci voit arriver cette masse et la frappe de son poing. Sous l'atteinte de ce vigoureux coup, le sommet de montagne se brisa et tomba sur la face de la terre, en semant des étincelles et dispersant des flammes.

On vit alors des milliers de simiens se précipiter à la fois contre le géant; et, grimpant sur Koumbhakarna, ils escaladèrent le colosse, tels qu'on eût cru voir des collines s'élever sur une montagne.

Le vigoureux Démon, entraînant tous les simiens entre ses bras, se mit à les dévorer dans sa fureur, comme Garouda mange les serpents. Mais les singes, que le monstre jetait dans sa bouche, aussi grande que les enfers, trouvaient le moyen d'en sortir, _ceux-ci_ par ses oreilles, _ceux-là_ par ses fosses nasales.

Ceux-ci, fuyant la mort, courent s'abriter sous la protection de Râma, qui s'élance et prend son _arc, cette_ perle des arcs.

Près d'en venir aux mains, il dit alors au colosse, tel qu'une montagne ou pareil à un nuage, chassé par le vent: «Avance près de moi, seigneur des Rakshasas! Me voici de pied ferme, mon arc et ma flèche dans les mains. Sache que je suis la mort venue ici pour toi: dans un moment, scélérat, tu vas exhaler ta vie!»

«C'est Râma!» se dit Koumbhakarna à la grande splendeur. Il poussa en même temps un bruyant éclat de rire, qui brisa, pour ainsi dire, les coeurs de tous les quadrumanes hôtes des bois; et, quand il a ri d'une manière difforme, épouvantable, pareille au tonnerre des nuages, il tient ce langage au Raghouide:

«Vois ce maillet d'armes que je porte, solide, épouvantable, tout en fer! avec lui, j'ai vaincu jadis les Dieux et les Dânavas. Montre-moi, tigre d'Ikshwâkou, cette vigueur agile de laquelle est doué ton corps; ensuite, quand j'aurai vu ta force et ton courage, je ferai de toi mon festin.»

À ces mots, Râma lui décocha des flèches bien empennées; mais, atteint dans le combat par ces traits d'une vitesse égale à celle du tonnerre, le colosse n'en fut aucunement ému.

Cet ennemi du grand Indra but des pores, _en quelque sorte_, ces flèches, comme des gouttes d'eau, et, brandissant son maillet d'armes, il en opposa la terrible fougue à l'impétuosité des projectiles _du vaillant_ Raghouide.

Mais Râma dans ce combat déploie soudain un arc céleste et plonge des flèches invincibles dans le coeur de Koumbhakarna. De la bouche du colosse en fureur, blessé par le Daçarathide et fondant sur lui rapidement, il sortit un mélange de flammes et de charbons.

Dans son trouble, l'arme effroyable tomba de sa main sur la terre; et, quand il vit son bras désarmé, le géant à la grande vigueur se mit à faire un immense carnage à coups de pieds, à coups de poings. Le corps tout blessé par les flèches, baigné du sang qui ruisselait de ses membres comme les torrents d'une montagne, Koumbhakarna, inondé à la fois de sang et d'une colère bouillante, parcourut les armées, dévorant tout sans distinction, quadrumanes ou Rakshasas.

Râma, défiant son ennemi, décocha au noctivague la grande flèche-du-vent et lui enleva du coup le bras, qui tomba au milieu des armées quadrumanes et frappa dans ses convulsions les bataillons des singes.

Tel qu'une haute montagne, à qui la foudre coupa une aile, Koumbhakarna, que cette flèche avait dépouillé de son bras, déracine un shorée de l'autre main et fond avec cet arbre sur l'Indra même des hommes. Mais soudain, celui-ci, associant à la flèche d'Indra un dard pareil à l'éclair et au tonnerre, de lui trancher ce bras, que le géant élevait, armé de son énorme shorée. Ce bras coupé de Koumbhakarna, tombant comme un serpent échappé aux serres de Garouda, se débattit sur le sol et frappa les rochers, les arbres, les Rakshasas et les singes.

Néanmoins le Rakshasa, poussant des cris, accourait avec la même furie, quoiqu'il fût sans bras: à cette vue, Râma saisit deux flèches émoulues en demi-lunes et lui trancha les deux pieds dans cette nouvelle phase du combat. Alors, ouvrant sa bouche semblable au volcan sous-marin, le Démon vociférant, les bras coupés et les jambes mutilées, s'avançait encore impétueusement vers le Raghouide: tel Râhou, dans les cieux, quand il veut dévorer la lune. Râma aussitôt de lui remplir sa gueule de flèches à la pointe aiguë, à l'empennure vêtue d'or; et le monstre, sa bouche pleine de traits, ne pouvant parler, râlait à grand'peine des sons inarticulés; il perdit même la connaissance.

Râma choisit un autre dard céleste, d'une éternelle durée, que les Dieux et même Indra vénéraient comme le second sceptre de la Mort. Il envoya au noctivague cette arme à l'empennure variée d'or et de diamants, ce projectile d'un éclat pareil aux flammes ou aux rayons allumés du soleil, ce trait d'une vitesse égale à celle de l'éclair et du tonnerre déchaînés par le grand Indra.

Soudain le trait coupe au roi des Yâtavas sa tête pareille au sommet d'une montagne, ce chef à la bouche armée de ses longues dents arrondies, au cou paré de son beau et resplendissant collier: tel Indra jadis abattit la tête de Vritra. Le Démon poussa un effroyable cri et tomba mort: son grand corps écrasa deux milliers de singes. La chute du géant sur la terre fit trembler tous les remparts et les portiques de Lankâ; la grande mer elle-même en fut agitée.

Alors, pleins d'allégresse et le visage riant comme des lotus épanouis, les singes d'honorer en foule cet heureux et bien-aimé Raghouide, qui avait tué de sa main leur ennemi noctivague d'une force épouvantable. Alors les Maharshis, les Gouhyakas, les Dieux et les Asouras, les Bhoûtas, les Pannagas et Garouda même, les Yakshas, les Gandharvas, les Daîtyas, les Dânavas et les Dieux-rishis, tous de célébrer dans la joie cette valeur _insigne_ du _noble_ Râma.

* * * * *

À la nouvelle que le rejeton magnanime de Raghou avait tué Koumbhakarna, les Yâtavas se hâtent d'en porter la connaissance aux oreilles du monarque des Rakshasas. Apprenant que ce géant à la grande force avait perdu la vie dans la bataille, Râvana, consumé de chagrin, s'évanouit et tomba.

Voyant le souverain plongé dans ses pénibles soucis, personne n'osait parler, et tous ils étaient absorbés dans leurs _tristes_ pensées. Enfin le fils du monarque des Rakshasas, Indradjit, le plus grand des héros, voyant son père consterné et comme submergé par les flots de cet océan de chagrins, lui adressa la parole en ces termes: «Mon père, il n'est pas temps de s'abandonner au découragement, puisque Indradjit vit encore: oui! puissant roi des Naîrritas, qui que ce soit dans un combat, s'il est touché d'une flèche lancée par mon bras ennemi d'Indra, n'est capable de remporter sa vie sauve! Vois bientôt Râma couché sans vie avec Lakshmana sur le sol de la terre, le corps fendu, tout hérissé de mes flèches et les membres couverts de mes dards aigus.» À ces mots, l'ennemi du roi des Tridaças salua son père et, d'une âme intrépide, il monta dans son char, bien admirable, attelé des plus excellents coursiers et dont la vitesse égalait celle du vent. Quand ce guerrier à la vive splendeur, habitué à dompter les ennemis, fut monté dans ce char, pareil au char de Vishnou, il hâta sa marche vers le champ de bataille. De nombreux héros à la grande vigueur, les mains armées de harpons, d'arcs et d'épées, suivirent à l'envi l'un de l'autre les pas de ce magnanime. Le contempteur du roi des Dieux s'avançait à grand son de tymbales, au bruit terrible des conques, au milieu des hymnes chantés à sa gloire.

Râvana dit à son fils, qu'il voyait sortir, environné d'une nombreuse armée: «Tu n'as pas au monde un héros qui puisse lutter avec toi, mon fils: tu as vaincu Indra même dans la guerre; à plus forte raison feras-tu mordre la poussière à ce Raghouide, un misérable, un homme!» Après ces mots de son père et quand il eut reçu les bénédictions pour la victoire, ce héros, monté sur le char attelé de rapides chevaux, s'en alla vite au lieu destiné à consumer les victimes. Arrivé sur le terrain des sacrifices, le Démon à la grande splendeur, habitué à dompter ses ennemis, fit placer de tous côtés les Rakshasas devant son char.

Là, cet auguste prince, d'un éclat pareil à celui du feu, sacrifia au puissant Agni, suivant les rites avec les prières mystiques.

Alors, il se mit à charmer par des incantations son arc, ses flèches et son char même entièrement.

Il congédia son armée, et seul, une flèche et son arc à la main, invisible sur le champ de bataille, il répandit sur les armées des singes la pluie d'une tempête de flèches, tel qu'un sombre nuage déverse l'eau de ses flancs.

Fascinés par sa magie et criant avec des sons discordants, les plus épouvantables des singes, le corps hérissé des flèches que lançait Indradjit, tombent sur la terre, comme des arbres sourcilleux, sur lesquels Indra jette sa foudre. Ils voyaient seulement les dards si horribles que l'exterminateur envoyait dans les armées des singes; mais ils n'entrevoyaient nulle part leur ennemi, ce terrible contempteur du roi des Dieux, que sa magie enveloppait d'invisibilité.

L'invisible ennemi de frapper Sougrîva, Angada, Nîla, le vigoureux Hanoûmat, Soushéna, Dhoûmra, Çatabali, Dwivida et d'autres ennemis.

Quand il eut déchiré avec ses dards empennés d'or les héros et le monarque des singes, il enveloppa Râma lui-même et Lakshmana dans les réseaux de ses pluies de flèches, aussi rapides que la foudre.

Inondé par cette averse de projectiles, comme le roi des monts par la chute des pluies, Râma d'une beauté souveraine et merveilleuse jeta les yeux sur Lakshmana et lui tint ce langage: «Lakshmana, le prince des Rakshasas, ce vaillant guerrier, ennemi du roi des Dieux, a pris de nouveau le trait de Brahma; il immole cette armée de héros simiens, et, monté sur son char, il déploie toute sa magie. Comment peut-on maintenant réussir à tuer dans le combat cet Indradjit, son trait _ineffable_ à la main, et le corps invisible aux yeux? Son dard infaillible est un don, je pense, de l'auguste Swayambhoû lui-même, inconcevable à la pensée. Supporte en ce moment avec moi d'une âme intrépide ces averses épouvantables de flèches.

«Toute cette armée du monarque des simiens est taillée en pièces; elle a perdu ses héros les plus éminents. Mais, quand il nous aura vus, nous d'une fougue épouvantable dans la guerre, mis hors de combat et tombés sans connaissance, alors, sans doute, cet ennemi des Tridaças nous abandonnera; et, content de la gloire insigne, qu'il a recueillie dans sa bataille, cet odieux contempteur d'Indra et de ses Dieux, va bientôt s'en aller, environné de ses amis, raconter son triomphe au monarque des Rakshasas.» En effet, ces multitudes de flèches, lancées par Indradjit, couvrirent de blessures les deux nobles frères; et, quand il eut abattu ces deux puissants Raghouides, le prince des Rakshasas _mit fin_ au combat en poussant un cri de victoire.

Le terrible Démon avait couché morts ou blessés dans la huitième partie d'un jour soixante-quatre kotis de rapides quadrumanes.

Après un long regard jeté sur cette épouvantable armée, répandue telle que les flots de la mer, Hanoûmat et Vibhîshana virent le vieux Djâmbavat couvert par des centaines de flèches. Accablé naturellement sous le faix de la vieillesse, ce héros, enveloppé de souffrances, était alors comme l'image d'un feu qui s'éteint. À sa vue, le rejeton de Poulastya, s'étant approché de lui: «Ces flèches acérées, noble vieillard, dit-il, n'auraient-elles pas entièrement brisé ta vie? Vis-tu encore, roi des ours? Te reste-t-il encore un peu de force?»

Quand il eut ouï la voix de Vibhîshana, Djâmbavat, le monarque des ours, faisant couler de sa bouche les paroles avec peine, lui répondit ces mots: «Puissant roi des Naîrritas, je te vois de l'oreille. Mais, blessé par ces multitudes de flèches, plein de souffrances, je ne puis, Naîrrita, te voir de mes yeux. Celui que la nymphe Andjanâ et le Vent se glorifient d'avoir pour fils, Hanoûmat, le plus excellent des singes, a-t-il sauvé sa vie du combat?» À ce langage du moribond, Vibhîshana, voulant éprouver le caractère et la sagesse de ce roi, qui savait honorer les sages: «Pourquoi me fais-tu cette demande sur Hanoûmat, lui dit-il, sans t'inquiéter d'abord de ces deux illustres hommes qui sont les premiers objets de notre douleur, eux, sur la vie desquels repose même notre force!»

À ces mots de Vibhîshana, Djâmbavat répondit: «Écoute pour quelle raison je t'ai fait cette demande sur le Mâroutide; c'est que, tigre des Naîrritas, si l'invincible Hanoûmat respire, cette armée, fût-elle morte, peut vivre encore! Si le souffle de la vie est resté au Mâroutide, nous sommes pleins de vie nous-mêmes, eussions-nous rendu le dernier soupir.»

À peine ouïes ces belles paroles, Vibhîshana reprit: «Il vit, mon père, ce héros d'une vitesse égale à celle du vent: le prince, fils de Mâroute, conserve une splendeur pareille à celle du feu. Il est venu ici; et c'est toi, seigneur, qu'il cherchait maintenant de concert avec moi.»

Hanoûmat, le fils du Vent, s'approche alors du vieillard, le salue avec modestie et lui dit son nom. Quand ce vieux roi des ours entendit, les sens tout émus, cette parole d'Hanoûmat, il crut naître, pour ainsi dire, une seconde fois à la vie. Ensuite Djâmbavat à la grande splendeur lui tint ce langage: «Va, prince des simiens, et veuille sauver les quadrumanes; il n'y en a pas d'autre ici que toi, ô le plus vertueux des singes, qui soit _assez_ doué de vigueur.

«Après une route merveilleuse parcourue au-dessus de la mer, veuille bien diriger ta course, Hanoûmat, vers l'Himâlaya, roi des monts. Ensuite tu verras, héros à la prodigieuse vigueur, une montagne d'or, appelée Rishabha, au front sourcilleux, et la crête elle-même du Kêlâsa. Entre deux cimes, tu verras une admirable montagne d'un éclat incomparable: c'est la Montagne-des-simples, riche de toutes les herbes médicinales. Là, végétant sur le faîte, s'offriront à tes yeux, noble singe, quatre plantes à la splendeur enflammée, dont elles illuminent les dix points de l'espace. Une d'elles, herbe précieuse, ressuscite de la mort, une autre fait sortir les flèches des blessures, la troisième cicatrise les plaies, une autre enfin ramène _sur les membres guéris_ une couleur égale et naturelle. Prends-les toutes, Hanoûmat, et veuille bien revenir ici promptement. Fais à tous les singes, fils du Vent, fais-nous présent de la vie!»

À ces mots des torrents de force remplirent Hanoûmat, comme la mer elle-même est remplie par les courants impétueux des ondes.

Après qu'il eut offert son adoration aux Dieux, le Mâroutide à la terrifiante vigueur entra dans sa grande mission pour le salut des Raghouides. Il releva sa queue semblable à un serpent, courba son dos, infléchit ses oreilles, ouvrit sa bouche, pareille au volcan sous-marin et s'élança dans les airs d'une vitesse impatiente et merveilleuse. Ses deux bras, tels que des serpents étendus par-devant lui, Hanoûmat, de qui la force égalait celle de Garouda, le roi des oiseaux, dirigea son vol, déchirant, pour ainsi dire, les plages du ciel, vers le Mérou, ce mont, le roi des monts; et le grand singe aperçut bientôt l'Himâlaya, doué richement de fleuves et de ruisseaux, orné de cataractes et de forêts, avec des cimes du plus magnifique aspect et semblables à des masses de nuages blancs.

Le grand singe avait parcouru mille yodjanas quand il arriva sur la haute montagne, où il se mit à chercher les quatre inestimables panacées. Mais ces divines plantes qui pouvaient changer de forme, ayant su qu'Hanoûmat n'était venu dans ce lieu que pour s'emparer d'elles, se cachèrent à l'instant même dans l'invisibilité. Le noble singe, ne les voyant pas, s'irrite; il pousse un cri de colère, il ouvre sa bouche, il cligne tout indigné ses yeux et jette ces paroles au roi de la montagne:

«Est-ce une sage pensée à toi de montrer une telle insensibilité pour le noble Raghouide? Vaincu par la force de mon bras, vois! à l'instant même, roi des grandes montagnes, tes débris vont ici joncher la terre!» Soudain ce magnanime, embrassant la cime, rompit violemment, d'un seul coup, dans sa fougue, le sommet flamboyant et le sépara de la montagne avec ses éléphants, son or et sa richesse de mille métaux.

Quand il eut déraciné ce plateau, il s'élança dans les cieux avec lui et, déployant sa vitesse impétueuse, effrayant les mondes, les princes des Asouras, les Dieux mêmes et le roi des Souras, il s'en alla rapidement célébré à l'envi par les choeurs des Immortels et des Siddhas. Cette montagne répandait une splendeur éclatante sur le fils du Vent, tel qu'une montagne lui-même, comme le tchakra de feu jette dans les cieux sa lumière flamboyante sur Vishnou, quand ce Dieu s'est armé de son disque aux mille tranchants.

Aussitôt qu'ils ont aperçu Hanoûmat, les singes de pousser leurs acclamations de joie; le Mâroutide, _de son côté_, jette un cri de triomphe à la vue des singes, et les habitants de Lankâ eux-mêmes, au bruit de ces clameurs effrayantes, crient d'une manière encore plus épouvantable. Admiré par les plus nobles chefs des simiens et loué par Vibhîshana lui-même, le héros, tenant la cime de montagne, descendit au milieu de cette armée quadrumane. À peine les deux fils du monarque issu de Raghou ont-ils respiré l'odeur exhalée des célestes panacées, soudain les flèches sortent des plaies et leur corps est guéri même de toutes ses blessures.

Alors tous les singes privés de la vie sortirent de la mort, comme on sort du sommeil à la fin de la nuit; et, poussant des cris _de joie_, ils se relevaient tout à coup, célébrant à l'envi ce glorieux fils du Vent!

* * * * *

Quand Indradjit, victorieux dans la guerre, eut mis l'armée des singes en déroute, il revint du combat et rentra dans la ville. _Mais bientôt_, saisi d'une grande colère au souvenir mainte et mainte fois renouvelé des Rakshasas, tombés morts _sous les coups des singes_, le héros prit de nouveau le chemin de la sortie. Dès qu'il eut franchi d'un pied rapide le seuil de la porte occidentale, le puissant noctivague résolut de mettre en oeuvre la magie pour fasciner les quadrumanes hôtes des bois.

Le cruel fit donc par la vertu de sa magie un fantôme de Sîtâ, montée dans son char: puis, guerrier habile en l'art des combats, il s'avança dans le champ de bataille, la face tournée vers les singes. À peine ont-ils vu le Rakshasa venir de la ville, ceux-ci, brûlants de combattre, s'élancent, enflammés de colère et les mains pleines de rochers. Devant eux marchait le noble Hanoûmat, tenant levé un faite de montagne, sommet immense et d'un poids accablant.

Il vit, montée sur le char d'Indradjit, la Sîtâ, plongée au fond de la tristesse, les cheveux renoués dans une seule tresse et le corps exténué de jeûnes. À cette vue de la Mithilienne, assise dans le char, l'air consterné et les membres souillés d'impuretés, son âme se troubla et des larmes noyèrent son visage. À peine eut-il vu la Sîtâ morne, pleine de méfiance, amaigrie de privations, déchirée par le chagrin et montée sur le char du Râvanide: «Quel est son dessein?» pensa le grand singe; et là-dessus il fondit avec les plus vaillants des quadrumanes sur le fils de Râvana.

Rempli de colère en voyant l'armée des singes, le Râvanide tire son glaive du fourreau et pousse un bruyant éclat de rire. Quand il se fut armé de cet excellent cimeterre, il saisit par son épaisse chevelure ce fantôme de Sîtâ, qui appelait à grands cris: «Râma! Râma!»

Alors qu'il vit appréhender la Sîtâ, Hanoûmat, le fils du Vent tomba dans un profond abattement et versa de ses yeux l'eau dont la source est dans la douleur. Au comble de la colère, il dit au Râvanide avec menace: «Âme ignoble, méchante et vile, insensé, de qui la scélératesse inspire les résolutions, il n'est pas séant à toi de faire une chose telle, basse, ignominieuse!

«Comment veux-tu ôter la vie à cette Mithilienne, enlevée à sa demeure, à son royaume, aux mains de Râma, innocente de toute injure et sans défense? De quelle offense cette dame s'est-elle rendue coupable envers toi, que tu veuilles ici la tuer?»

À peine eut-il articulé ces mots sur le champ de bataille, Hanoûmat, plein de colère, fondit, environné des singes, sur le fils du monarque des Rakshasas. Mais le Démon aux faits épouvantables refoula dans un _rapide_ combat cette formidable armée des orangs-outangs qui se ruaient contre lui. Indradjit, avec mille dards, sema le trouble dans l'armée des simiens, puis, adressant la parole au Mâroutide, le plus vaillant des singes: «Moi, qui te parle, dit-il, je tuerai sous tes yeux, à l'instant même, cette Mithilienne pour laquelle Sougrîva, toi et Râma, vous êtes venus ici. Une fois la vie arrachée à Sîtâ, je donnerai la mort à Sougrîva, à Râma, à Lakshmana, à toi, singe, et au lâche Vibhîshana. On doit respecter la vie des femmes, dis-tu: je te réponds qu'on a droit, singe, de faire ce qui peut causer de la peine à l'ennemi.»