Le Râmâyana - tome second Poème sanscrit de Valmiky

Chapter 15

Chapter 153,856 wordsPublic domain

«Dis à la Vidéhaine qu'Indradjit, _mon fils_, a tué Râma et Lakshmana, fais-la monter sur le char Poushpaka et fais-lui voir les deux frères morts sur le champ de bataille. Sans incertitude, sans crainte, sans préoccupation maintenant, il est évident que la Mithilienne va s'approcher de moi, _souriante_ et parée de toutes ses parures.»

À peine Tridjatâ et les Démones, ses compagnes, eurent-elles ouï ces paroles de Râvana le méchant, qu'elles s'en allèrent où était le char Poushpaka. Elles s'empressent de tirer le _céleste_ chariot de sa remise, et viennent trouver la Mithilienne dans le bocage d'açokas.

Le monarque des Rakshasas fit pavoiser Lankâ de drapeaux, de banderolles, d'étendards, et, plein de joie, fit proclamer dans toute la ville: «Râma et Lakshmana sont morts: c'est Indradjit qui les a tués!»

Alors Sîtâ, du char, où elle était assise avec Tridjatâ, vit la terre couverte par des armées de héros quadrumanes, les Rakshasas, l'âme remplie de joie, mais l'aspect épouvantable, et les singes consumés par la douleur à côté de Râma et de Lakshmana. À la vue de ces deux héroïques Daçarathides, étendus sur le sein de la terre, la cuirasse détruite, l'arc échappé des mains, le corps, _pour ainsi dire_, tout revêtu de flèches, alors, noyée dans les pleurs du chagrin, tremblante, consumée par la douleur, elle se mit à gémir d'une manière lamentable.

«Tous les doctes interprètes des marques naturelles, qui m'ont dit: «Tu seras mère et tu ne seras jamais veuve!» n'avaient donc pas dit la vérité, puisque Râma fut tué aujourd'hui! Les savants, qui m'appelaient tous: «Fortunée, parce que tu seras, disaient-ils, l'épouse d'un héros et d'un roi,» ne disaient donc pas la vérité, puisque Râma fut tué aujourd'hui! Quand ces doctes sacrificateurs, qui ont sans cesse les Çâstras dans leurs mains, me prédisaient tous que je serais une reine couronnée, ils ne disaient donc pas la vérité, puisque Râma fut tué aujourd'hui! Tous ces brahmes savants, qui m'ont assuré dans l'audition _des prières_ que je serais bienheureuse et que j'étais fortunée, ils assuraient donc eux-mêmes un mensonge, puisque Râma fut tué aujourd'hui!»

La Rakshasî Tridjatâ dit à l'infortunée, qui soupirait ces plaintes: «Reine, ne te livre pas au désespoir, car ton époux est vivant. On voit des marques certaines accompagner toujours la défaite des héros. En effet, quand le roi est tué, les chefs des guerriers ne sont pas _si_ bouillants de colère et _si_ brûlants d'exercer leur courage et leur impatiente ardeur.

«Une armée qui a perdu son général est sans vigueur, sans énergie; elle se débande; elle est dans une bataille ce qu'est au milieu des eaux un navire qui a perdu son gouvernail. Au contraire, cette armée, pleine d'ardeur, sans trouble, ses légions en bon ordre, garde ici le Kakoutsthide, étendu sur le champ de bataille.

«Fais attention, Mithilienne, à cet indice; il est bien grand: ces deux héros ont perdu le sentiment, et cependant la beauté ne les a pas encore abandonnés. _Ce n'est pas ce qu'on voit_ ordinairement; _car_ le visage des hommes qui ont rendu le dernier soupir et dont l'âme s'est enfuie, inspire à tous les yeux une insurmontable aversion. Secoue, fille du roi Djanaka, secoue ce chagrin et cette douleur, qu'a jetés dans ton âme ce triste aspect de Râma et de Lakshmana: ils n'ont pas, ces deux héros, perdu la vie.»

Semblable à une fille des Dieux, Sîtâ joignit les mains et répondit encore affligée à ces paroles de Tridjatâ: «Puisse-t-il en être ainsi!»

Là, dans ce bosquet délicieux, l'épouse du monarque des hommes ne put goûter de joie au souvenir de ces deux princes, qu'elle venait de contempler étendus sur le champ de bataille; car cette vue l'avait blessée au coeur, telle qu'une jeune gazelle, par une flèche empoisonnée.

* * * * *

Après beaucoup de temps écoulé, l'aîné des Raghouides, quoiqu'il fût tout criblé de flèches, reprit enfin sa connaissance, grâce à sa durabilité, grâce à l'union d'une plus grande part de l'âme divine dans sa nature humaine.

Il tourna d'abord ses regards sur lui-même, et, se voyant inondé de sang, il gémit et des larmes lentes coulèrent de ses yeux. Mais, quand il vit Lakshmana tombé _près de lui_, alors, saisi par la douleur et le chagrin, désespéré, il prononça d'un accent plaintif le nom de sa mère, et, d'une voix brisée, il dit au milieu des singes:

«Qu'ai-je à faire maintenant de Sîtâ, de Lankâ ou même de la vie, moi, qui, à cette heure, vois Lakshmana aux signes heureux couché _parmi les morts_? Je puis trouver ailleurs une épouse, un fils et même d'autres parents; mais je ne vois pas un lieu où je puisse obtenir de nouveau un frère consanguin. «Indra fait pleuvoir tous _les biens_;» c'est une parole des Védas; «mais il ne fait pas qu'il nous pleuve un frère!» c'est un adage qui n'est pas moins vrai. Soumitrâ est ma mère _par son hymen avec mon père_, et Kâauçalyâ est celle qui m'a donné le jour. Mais je ne fais aucune différence entre elles pour l'autorité d'une mère.»

Dans ce même instant, le Vent s'approcha du héros gisant et lui souffla ces mots à l'oreille: «Râma! Râma aux longs bras, souviens-toi dans ton coeur de toi-même. Tu es Nârâyana le bienheureux, incarné dans ce monde pour le sauver des Rakshasas: rappelle-toi _seulement_ le fils de Vinatâ, ce divin _Garouda_, à l'immense vigueur, qui dévore les serpents! Et soudain il viendra ici vous dégager l'un et l'autre de cet affreux lien, dont vous ont enchaîné des serpents _sous les apparences de flèches_.»

Râma, les délices de Raghou, entendit ce langage du Vent et pensa au céleste Garouda, la terreur des serpents. Au même instant, il s'élève un vent _impétueux_ avec des nuages accompagnés d'éclairs. L'eau de la mer est bouleversée, les montagnes sont ébranlées; tous les arbres nés sur le rivage sont brisés, arrachés avec les racines et renversés de mille manières dans les ondes salées au seul vent des ailes _de l'invincible oiseau_. Les serpents _de la terre_ et les reptiles, habitants des eaux, tremblent d'épouvante.

Un instant s'était à peine écoulé, que déjà tous les singes voyaient ce Garouda à la grande force, comme un feu qui flamboyait au milieu du ciel. À la vue de l'oiseau, qui vient à _tire d'aile_, tous les reptiles de s'enfuir çà et là. Et les serpents, qui se tenaient sous la forme de flèches sur le corps de ces deux robustes et nobles hommes, disparaissent _au plus vite_ dans les creux de la terre.

Aussitôt qu'il voit les princes Kakoutsthides, Garouda les salue et de ses mains il essuie leurs visages, resplendissants comme la lune. Toutes les blessures se ferment dès que l'oiseau divin les a touchés, et des couleurs égales sur tout le corps effacent dans un moment les cicatrices. Souparna, brillant comme l'or, les baisa tous deux, et, _sous l'impression de ce baiser_, il revint en eux-mêmes deux fois plus de force, de vigueur, d'énergie, de courage, de prévision et même d'intelligence _qu'ils n'avaient auparavant_. «Grâce à toi, lui dit Râma, nous avons échappé vite à cette profonde infortune, où le Râvanide nous avait plongés; nous sommes revenus promptement à la bonne santé; nous avons été délivrés du lien de ces flèches et nous avons obtenu même une force plus grande! Être fortuné, qui rehausses de célestes parures cette beauté dont tu es doué, qui es-tu, ô toi, qui, portant ces vêtements célestes, parfumes notre haleine de célestes guirlandes et de parfums célestes?»

Souparna, le monarque des oiseaux, embrassa, l'âme pleine de joie et les yeux troublés par des larmes _de plaisir_, le noble rejeton de Kakoutstha et lui dit en souriant: «Je suis ton ami, Kakoutsthide, et, pour ainsi dire, une seconde âme que tu as hors de toi: je suis le propre fils de Kaçyapa et je suis né de Vinatâ, _son épouse_. Je suis Garouda, que l'amitié fit accourir à votre aide; car ni les Asouras au grand courage, ni les Dânavas à la grande force, ni les Dieux ou les Gandharvas, Indra même à leur tête, n'auraient pu vous délivrer de ces flèches au lien souverainement épouvantable, que le farouche Indradjit avait forgées par la puissance de la magie. En effet, tous ces dards plongés dans ton corps, c'étaient des serpents infernaux se nouant de l'un à l'autre, aux dents aiguës, au subtil venin, que le Rakshasa avait changés en flèches par la vertu de sa magie.

«Fils de Raghou, il te faut déployer dans les batailles une grande vigilance; car tous les Rakshasas naturellement sont des êtres pour qui la fraude est l'arme habituelle de combat.»

Il dit; et, sur ces mots, Garouda à la force impétueuse décrivit au milieu des singes un pradakshina autour du noble Râma, et, se plongeant au sein des airs, il partit, semblable au vent. À la vue de ce merveilleux spectacle et des Raghouides rendus à la santé, les simiens de pousser tous à l'envi des acclamations de triomphe, qui portent la terreur dans l'âme des Rakshasas.

Les oreilles battues par le bruit vaste et profond de ces habitants des bois, les ministres de parler en ces termes: «Tels qu'on entend s'élever, comme le tonnerre des nuages, les cris immenses de ces milliers de singes joyeux, il a dû naître, c'est évident, au milieu d'eux un bien grand sujet d'allégresse; car voilà qu'ils ébranlent de leurs intenses clameurs toute la mer, pour ainsi dire.

À ces paroles de ses ministres, le monarque des Rakshasas: «Que l'on sache promptement, dit-il aux gens placés là près de lui autour de sa personne, la cause qui fait naître à cette heure une telle joie parmi ces coureurs des bois dans une circonstance née pour la tristesse!»

À cet ordre, ils montent avec empressement sur le rempart et promènent leurs yeux sur les armées commandées par le magnanime Sougrîva. Ils virent les deux nobles princes debout et libres des liens, dont ces flèches magiques les avaient garrottés: cette vue alors consterna les Rakshasas. L'âme tremblante, ils descendent vite du rempart, et, tristes, ils se présentent devant l'Indra des Rakshasas avec un visage abattu. L'affliction peinte sur la figure, ces noctivagues, tous orateurs habiles, rapportent suivant la vérité cette fâcheuse nouvelle à Râvana.

À ces mots, l'Indra puissant des Rakshasas, le visage consterné, l'âme enveloppée de tristes pensées, donna cet ordre au milieu des Rakshasas: «Sors, accompagné d'une nombreuse armée de guerriers aux formidables exploits, dit-il au Rakshasa nommé Dhoûmrâksha, et va combattre _à l'instant_ Râma avec le peuple des bois!»

Les vigoureux noctivagues aux formes épouvantables attachent leurs sonnettes, et, joyeux, poussant des cris, ils environnent Dhoûmrâksha. Les chefs des Rakshasas, inabordables comme des tigres, s'élancent revêtus de cuirasses, ceux-ci montés sur des chars pavoisés de _brillants_ drapeaux et défendus par un filet d'or, ceux-là sur des ânes[15] aux hideuses figures, les uns sur des chevaux d'une vitesse incomparable, les autres sur des éléphants tout remplis d'une furieuse ivresse. Dhoûmrâksha, étourdissant les oreilles par un son éclatant, était monté sur un char divin, attelé d'ânes, aux ornements d'or, à la tête de lions et de loups.

[Note 15: N'est-il pas curieux de trouver même ces ânes de guerre dans l'énumération des armées que Xerxès conduisit en Grèce? «Les Indiens, lit-on au livre VII d'Hérodote, montaient des chevaux de selle et des chars de guerre: ces chars étaient attelés de chevaux de trait ou d'ânes sauvages.]

* * * * *

Aussitôt qu'ils voient sortir le Démon aux yeux couleur de sang, tous les singes joyeux, avides de combats poussent des cris. Et, du même temps, s'éleva un combat tumultueux entre les simiens et les Rakshasas. Ils tombèrent dans cette bataille, déchirés mutuellement par les javelots impitoyables.

Son arc à la main et sur le front de la bataille, Dhoûmrâksha éparpillait en riant à tous les points de l'espace les singes fuyant sous les averses de ses flèches. Mais à peine eut-il vu le Rakshasa maltraiter son armée, soudain le Mâroutide empoigna un énorme rocher et furieux il fondit sur lui. Les yeux deux fois rouges de colère et déployant une force égale à celle du _Vent_, son père, il envoya la pesante roche tomber sur le char de l'ennemi.

Mais Dhoûmrâksha, qui avait déjà levé sa massue, voyant arriver cette grande masse, se hâta de sauter lestement à bas du char, et se tint de pied ferme sur la terre. Le rocher brisa le char et tomba sur la plaine.

Quand il eut rompu la voiture de l'ennemi, son timon et ses roues, cassé même son arc et son drapeau avec le char, Hanoûmat, le fils du Vent, se mit à répandre la terreur parmi les Démons à coups d'arbres enlevés, troncs et branches.

Brisés, la tête fendue, le corps tout broyé sous le poids de ces arbres _énormes_, les Rakshasas, noyés dans leur sang, tombèrent sur la face de la terre.

L'armée de Yâtavas une fois mise en déroute, le fils du Vent prit la cime d'une montagne et courut avec elle sur _le vaillant_ Dhoûmrâksha.

Mais celui-ci, portant haut sa massue, de s'élancer rapidement contre Hanoûmat, qui fondait sur lui dans le combat avec des rugissements. Alors Dhoûmrâksha fit tomber avec impétuosité sa massue toute hérissée de pointes sur la poitrine d'Hanoûmat, enflammé de colère. Le Mâroutide à la grande valeur, que sa massue d'une forme épouvantable avait frappé au milieu des seins, n'en fut nullement ému. Et le singe qui possédait la force de Mâroute, sans même penser à ce terrible coup, déchargea, au milieu de la tête du Rakshasa la cime de montagne. Broyé sous la chute du lourd sommet, Dhoûmrâksha, tous ses membres vacillants, tomba soudain sur la terre, comme une montagne qui s'écroule.

À la vue de leur chef renversé, les noctivagues échappés au carnage de rentrer dans Lankâ, tremblants et battus par les singes. Tout bouleversé, les genoux brisés, la poitrine et les cuisses rompues, les yeux rouges de sang, la tête pendante, vomissant de la bouche un sang _épais_, Dhoûmrâksha tomba par terre, sa connaissance éteinte.

À peine eut-il appris la mort du héros, _qu'il avait envoyé au combat_, Râvana, plein de colère, dit ces mots à l'intendant de ses armées, qui s'était approché, les mains réunies en coupe: «Que des Rakshasas d'un épouvantable aspect, difficiles à vaincre et tous habiles au métier des armes, sortent à l'instant sous le commandement d'Akampana! Il a étudié les Traités _sur la guerre_, il sait défendre _une armée_; il est le plus excellent des hommes qui ont l'intelligence des batailles; il a toujours eu ma prospérité à coeur, il a toujours aimé les combats.»

Monté sur un char et paré de pendeloques d'un or épuré, le fortuné Akampana sortit, environné de formidables Rakshasas.

De nouveau, il s'alluma donc entre les singes et les Rakshasas une bataille infiniment épouvantable, où, de l'une et de l'autre part, on sacrifiait sa vie pour la cause de Râma et celle de Râvana.

Il était impossible aux combattants de se voir les uns les autres sur le champ de bataille, enveloppés qu'ils étaient par les nuages de poussière, où le blanc, le pourpre, le jaune et le bistre se confondaient ensemble dans une teinte unique. Ils ne pouvaient distinguer au milieu de cette poussière, ni un char, ni même un coursier, ni un drapeau, ni une bannière, ni une cuirasse, ni même une arme quelconque. On entendait le cri tumultueux des guerriers s'entrechargeant et poussant des cris; mais aucune forme n'était perceptible dans cette bataille confuse. Les singes irrités frappaient les singes dans le combat, et les Rakshasas tuaient les Rakshasas dans cette mêlée.

Bientôt la poussière fut abattue sur le sol, arrosée par un fleuve de sang, et la terre se montra aux yeux toute remplie par des centaines de cadavres.

Alors ce guerrier, le plus habile de ceux qui savent combattre sur un char, le vigoureux Akampana, emporté par sa colère, de précipiter contre les simiens son char et ses chevaux, dont le _fouet ou l'aiguillon_ excitait la vitesse.

Les singes ne pouvaient tenir pied devant lui, à plus forte raison ne purent-ils combattre; et tous ils s'enfuirent, brisés par les flèches du général ennemi. Quand Hanoûmat vit ses proches tombés dans les mains de la mort ou réduits sous le pouvoir d'Akampana, il s'avança avec son immense vigueur. À peine tous les plus braves simiens ont-ils vu le grand singe dans la bataille, qu'ils se rallient et se pressent de tous les côtés autour du héros.

Mais Akampana inonde avec une averse de flèches Hanoûmat, ferme devant lui et tel qu'une montagne, comme _Indra_, le grand Dieu, inonde avec un torrent de pluie _les sommets et les flancs_ d'un mont. Le fils du Vent, Hanoûmat à la vive splendeur pousse un éclat de rire et court sur le Rakshasa d'un pas qui, pour ainsi dire, fait trembler la terre.

Songeant qu'il n'avait pas d'arme et saisi de colère, il arracha un shorée, haut comme la cime d'une montagne. Le guerrier vigoureux tint d'une main l'arbre sourcilleux, et, poussant le plus effroyable cri, il remplit d'épouvante les Rakshasas. Ensuite il fondit sur Akampana pour le tuer, comme le Dieu courroucé de la foudre tua Namoutchi dans un grand combat. Mais le général des Rakshasas, le voyant porter haut son shorée, lui coupa de loin cette affreuse massue avec de grandes flèches en demi-lune. Hanoûmat fut saisi de stupéfaction, quand il vit cet arbre énorme qui, tranché au milieu des airs par le chef des Yâtavas, tombait, jonchant la terre de ses débris. Mais de nouveau le singe à la grande force, à la dévorante splendeur, arracha d'un mouvement rapide un shorée immense pour la mort de son ennemi. Il empoigna et, riant d'une joie extrême, se mit à brandir l'arbre colossal sur le champ de bataille.

Furieux, il abattit et les éléphants, et les guerriers montés sur des éléphants, et les chars, et les coursiers attelés à des chars, et les troupes de fantassins Rakshasas.

Quand ils virent Hanoûmat en courroux et qui, semblable au Dieu de la mort, arrachait les vies dans la bataille, les Démons prirent de nouveau la fuite. À l'aspect du singe accourant, plein de colère, et semant la terreur dans les Rakshasas, le héros à la grande force, Akampana, fut lui-même rempli de fureur.

Aussitôt le guerrier vigoureux de percer Hanoûmat au milieu des seins avec quatorze flèches aiguës, habituées à fendre les articulations. Mais, tenant son arbre levé, il se précipita du plus vif élan et déchargea le shorée épouvantable rapidement sur la tête du noctivague Akampana. Celui-ci, à peine reçu en pleine tête le coup asséné par le singe, tombe soudain sur la terre et meurt.

Tous les _plus_ vigoureux des Rakshasas jettent leurs armes et, tournant le dos à l'ennemi, s'enfuient vers Lankâ, malmenés par les singes. Troublés, vaincus, brisés, les cheveux épars, les couleurs du visage effacées par la peur, soupirant, la tête perdue, fous d'épouvante, tournant à chaque instant leurs yeux effrayés derrière eux, ils entrèrent dans la ville, en s'écrasant les uns les autres.

Alors, et tous les quadrumanes, Sougrîva même à leur tête, et Vibhîshana à la grande sagesse, et Lakshmana à la force sans mesure, et Râma lui-même, et les choeurs des Immortels s'empressèrent tous d'honorer le vaillant Mâroutide.

Dès que Râvana eut appris d'une âme agitée cette défaite, il donna promptement de _nouveaux_ ordres à ses Yâtavas:

«Je rendrai à Râma et à Lakshmana le prix de leur inimitié: je sortirai pour l'extermination des ennemis et le gain de la victoire avec les chars, avec les coursiers, avec les éléphants, avec tous les Rakshasas, et j'irai moi-même d'un pied hâté au front de la bataille.»

À la nouvelle que Râvana se laissait emporter au désir des combats, la noble et belle reine, qui avait nom Mandaudarî, se leva et vint _le trouver_. Elle prit Mâlyavat par la main; puis, accompagnée par Yoûpâksha, par les ministres versés dans la vérité des conseils et par les autres plus sages conseillers; environnée par les Yâtavas, qui tous portaient des jharjharas[16] et des bambous, entourée de femmes, jeunes et vieilles, escortée de tous les côtés par des guerriers, qui tenaient des armes dans leurs mains inquiètes, la reine se rendit elle-même dans la salle où était le souverain des Rakshasas.

[Note 16: Bâton, aux extrémités duquel sont attachées de petites sonnettes ou des plaques en métal afin d'effrayer les serpents et les autres bêtes nuisibles, qui peuvent se trouver dans le chemin.]

Aussitôt que le monarque aux dix têtes voit s'approcher la reine, il se lève précipitamment, _il marche à sa rencontre_ d'un pied hâté, il embrasse Mandaudarî, sa belle épouse.

Après que Râvana l'eut saluée comme il était convenable, il se rassit sur le trône, les yeux rougis par les _pleurs donnés aux_ malheurs de Lankâ, l'âme troublée et soupirant après les combats. Et prenant la parole, suivant l'étiquette, d'une voix haute et profonde: «Reine, dit-il, quelle affaire t'amène ici? Empresse-toi de me l'apprendre.»

À ces paroles du monarque, la reine de lui répondre en ces termes: «Écoute, grand roi, ce que j'ai à t'apprendre, je t'en supplie à mains jointes. Il n'entrera dans mes paroles aucune intention de t'offenser, ô toi, de qui l'honneur découle. J'ai pensé que ta majesté brûlait de combattre et qu'elle avait formé la résolution de sortir: c'est là, roi des rois, la cause de ma venue en ces lieux.

«Il ne sied pas à toi, ô le plus éminent _des princes_, il ne sied pas à toi d'affronter le magnanime Râma, de qui tu as ravi l'épouse, ni le fils de Soumitrâ, ce Lakshmana qui n'a point son égal dans la guerre. Ce n'est pas simplement un homme, que ce Râma le Daçarathide, qui, seul de sa personne, immola tant de Rakshasas..., quatorze milliers, qui habitaient le Djanasthâna!

«Il est impossible que tu réussisses: c'est l'opinion de ces ministres mêmes dans leur intelligence. Que la vertueuse épouse de Râma soit donc rendue à son époux!

«Envoyons au plus grand des Raghouides, et de riches vêtements, et des joyaux, et Sîtâ elle-même, puissant roi, et des chars, et de l'or, et de l'argent, et du corail, des pierreries et des perles. Que Mâlyavat se rende vers lui en diligence, accompagné d'Yoûpâksha et de cet Atikâya _si_ versé dans la connaissance des choses qui sont ou ne sont point à faire. Vibhîshana, qui les a précédés, aidera certainement ces trois envoyés, qui vont le rejoindre, à négocier la paix au camp des ennemis: sans doute, après qu'il aura salué Râma et honoré la Mithilienne, Vibhîshana lui-même, _en ton nom_, rendra ta captive à son époux.

«La fortune des batailles est douteuse: ou l'on tue, ou l'on est tué: n'embrasse donc pas le parti des combats, et traite plutôt de la paix, monarque aux dix têtes.»

À ces paroles de son épouse, le monarque des Rakshasas, poussant de longs et brûlants soupirs, regarda les membres de l'assemblée, prit ensuite la main de Mandaudarî et lui répondit en ces termes: «Ce langage, que tu m'as tenu par le désir de mon bien, reine chérie, n'est pas entré d'une manière fâcheuse dans mon esprit. Quand j'ai vaincu jadis les Nâgas, les Asouras, les Démons et les Dieux, comment irais-je m'incliner devant Râma, le protégé d'un singe! Que diraient les Dieux, s'ils me voyaient baisser la tête devant Râma le Kakoutsthide? Quelle serait ma vie dans la perte de ma splendeur!

«Ne laisse pas entrer le souci dans ton coeur; je triompherai, femme au candide sourire; je tuerai les singes, et Lakshmana, et Râma lui-même. La peur de Râma ne me fera pas lui renvoyer sa Vidéhaine: Râma d'ailleurs ne voudrait plus de la paix maintenant. Au reste, je ne veux de sa paix ni aujourd'hui, ni dans un autre temps; va donc, aie confiance; tout cela, noble dame, est pour nous l'aube du plaisir.»

Il dit et, d'une âme qui semblait joyeuse, il embrasse son épouse. La reine aussitôt rentra dans son brillant palais. _Elle partie_, Râvana de penser à cette guerre épouvantable qui avait éclaté, et, s'adressant aux Rakshasas: «Qu'on prépare vite mon char, dit-il, et qu'on l'amène ici promptement!»