Le Râmâyana - tome second Poème sanscrit de Valmiky

Chapter 12

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Après qu'il eut écouté le fils du Vent, l'invincible Râma lui répondit en ces termes: «J'ai moi-même quelque envie de parler sur Vibhîshana. Je désire que mes paroles soient toutes entendues par vos grandeurs, inébranlables dans la vertu. À Dieu ne plaise que je repousse jamais l'homme qui vient à moi sous les couleurs de l'amitié! S'il est en lui de la perfidie, le blâme des gens de bien _n'_en sera_-t-il pas_ le châtiment?

«Ne voyant donc en lui qu'un magnanime, entré dans une noble voie et qui vient à moi sans détour, veuillez bien retirer de lui vos soupçons.

«Ce nocturne Génie, qu'il soit bon ou méchant, est-il capable, singes, de me nuire en la moindre chose?

«On raconte que _jadis_ une colombe accueillit avec politesse un _vautour, son_ ennemi, qui était venu lui demander assistance, et lui offrit sa chair même en festin. Si une colombe, un simple volatile, donna l'hospitalité au meurtrier de son épouse, à plus forte raison dois-je accueillir ce Vibhîshana, ce frère de Râvana, _il est vrai_, mais appliqué à suivre le devoir et qui, malheureux, vient se réfugier vers moi, accompagné de ces démons!

«Je promets d'assurer la sécurité de tous les êtres, ai-je dit quand je prononçai mes voeux, et d'épargner dans le combat ceux qui diront, implorant ma pitié: «Je me rends à toi!»

«Conduis vers moi Vibhîshana, ô le meilleur des singes; je lui donne toute assurance: autrement, Sougrîva, ne serais-je pas un Râvana moi-même pour Vibhîshana?»

Quand Râma eut accordé le sauf-conduit, ce frère puîné de Râvana fut invité par le roi des singes et descendit aussitôt du ciel avec ses compagnons. Le monarque intelligent des quadrumanes s'approcha de Vibhîshana, l'étreignit dans ses bras, lui fit ses compliments et lui montra le héros né de Raghou. Descendu à peine du ciel à terre avec ses fidèles suivants, le Rakshasa joyeux attache toutes ses armes aux premiers des arbres qui se trouvent devant lui. Imité par ses compagnons eux-mêmes, le vertueux Démon changea sa forme en une autre plus avenante et se prosterna aux genoux de Râma.

Celui-ci, dont il cherchait à toucher les pieds, le fit relever, l'embrassa et lui dit cette douce parole: «Ta grandeur est mon amie?» À ce langage _poli_, Vibhîshana répondit en ces termes non moins polis, mariés au devoir et sur l'expression desquels se levait l'expression de ses qualités: «Je suis le frère puîné de Râvana et je fus outragé par lui. J'ai quitté Lankâ, mes richesses, mes amis, et je viens me réfugier vers ta majesté, secourable pour toutes les créatures. C'est à toi que je devrai tout, ma vie, mes richesses et l'empire même. Je ferai une alliance avec toi, héros à la grande sagesse, et je conduirai tes armées à la mort des Rakshasas et à la conquête de Lankâ.»

Ces paroles dites au fils du roi des hommes, le Démon dans la race d'un saint[12] n'ajouta point un seul mot et contempla silencieusement le magnanime Râma.

[Note 12: Le rishi Poulastya.]

À ces mots, Râma le héros d'embrasser Vibhîshana: «Mon ami, va chercher, dit-il à son frère, un peu d'eau à la mer et sacre au milieu des principaux singes à l'instant même ce Vibhîshana, par ma grâce, monarque des Rakshasas et roi de Lankâ; car, fils de Soumîtrâ, il a gagné ma faveur.» Il dit, et, sur l'ordre que lui donnait son frère, Lakshmana de sacrer Vibhîshana dans sa dignité au milieu des chefs quadrumanes. À la vue de la bienveillance que Râma témoignait au _pieux Démon_, tous les singes à l'instant d'applaudir avec de grandes clameurs: «Bien! bien!» s'écrièrent-ils.

Ensuite, Hanoûmat et Sougrîva dirent à Vibhîshana: «Comment traverserons-nous cette mer, inébranlable asile des monstres marins? Indique-nous un moyen, mon ami, de franchir sains et saufs avec une armée cet empire de Varouna, souverain des rivières et des fleuves.»

À ces paroles, Vibhîshana, le devoir en personne, de répondre: «Un monarque, issu de Sagara, n'a-t-il pas droit à réclamer le secours de la mer, car la main qui a creusé ce grand bassin des eaux, vaste et, _pour ainsi dire_, sans mesure, fut celle de Sagara? C'est donc un devoir pour la mer de rendre au petit-neveu de cet ancien roi les bons offices d'une parente: voilà quelle est mon opinion! En effet, Sagara, vous l'avez ouï dire, fut un des aïeux de Râma: aussi, prenant de nobles sentiments, la mer, à la vue de sa force immense, lui rendra certainement, _je le répète_, les bons offices d'une parente.» Ces paroles de Vibhîshana, le sage Démon, plurent au fils de Raghou, dont le caractère était naturellement fait pour le devoir.

Et, par une déférence de politesse, le héros à la grande splendeur, habile dans ses travaux, dit ces mots que précédait un sourire, à Lakshmana comme à Sougrîva, le monarque des singes: «J'approuve, Lakshmana, ce conseil de Vibhîshana; dis-moi, sans tarder, Sougrîva, s'il te plaît également.»

À ces mots, les deux héros, Lakshmana et Sougrîva, lui répondirent, _d'un commun accord_, en ces termes, d'une résolution bien arrêtée: «Les Dieux puissants, Indra même à leur tête, ne pourraient conquérir Lankâ, s'ils n'avaient d'abord jeté un pont sur cette mer, séjour épouvantable de Varouna! Suis, mon ami, cet avis, convenable ou non, de Vibhîshana: ne perdons pas de temps et que la mer soit liée d'un pont!»

* * * * *

Trois nuits alors s'écoulèrent ainsi dans la compression des sens pour ce héros d'une grandeur infinie, couché sur le sol de la terre. Mais Râma eut beau réprimer ses sens et lui rendre tout l'honneur qu'elle méritait, la mer ne se montra point à ses yeux.

Alors, s'irritant contre elle et voyant à ses côtés Lakshmana, il dit les yeux enflammés ces paroles avec colère: «Vois donc, Lakshmana, l'insolence de cette ignoble mer! Je l'honore, et pourtant elle ne veut pas m'accorder la vue de sa personne! La placidité, la patience, la douceur, l'attention à ne dire que des choses aimables, sont des qualités dont les fruits n'ont jamais de saveur pour les gens sans vertus. Le monde ne sait honorer que l'homme cruel, audacieux, qui se donne à soi-même des éloges et qui, dénué de raisons persuasives, ne parle jamais que le bâton levé.

«Apporte-moi donc au plus tôt mon arc et mes flèches pareilles à des serpents! Je vais à l'instant même bouleverser dans ma colère cette mer qu'on ne peut émouvoir!»

Ces mots dits, Râma de saisir dans les mains de Lakshmana ses flèches et son arc céleste, auquel soudain il attacha la corde.

Il courba son grand arc, et ce mouvement ébranla, pour ainsi dire, la terre; puis il décocha ses dards acérés, tel qu'Indra lance ses tonnerres! Ces longs traits flamboyants, et dont la splendeur était semblable à celle du feu, volent rapidement au sein des eaux et font trembler tous les poissons de l'Océan.

Au même instant s'élevèrent par milliers, semblables au mont Vindhya, les flots du souverain des fleuves, portant _jusqu'aux nues_ les requins et les crocodiles. Hérissé par des multitudes de vagues monstrueuses et jonché par des masses de coquillages, le grand bassin des eaux s'agitait avec des ondes enveloppées de fumée. La terreur fouettait les reptiles aquatiques, la gueule en feu, les yeux enflammés. Ensuite, ayant éprouvé la puissance du héros et vu quelle terrible affaire il avait soulevé contre lui-même, le grand souverain qui règne sur les fleuves se fit voir en personne au fils du souverain qui régna sur le monde.

Ouvrant donc près du _noble_ Râma ses vastes flots, la mer se montre alors entourée de ses monstres aux gueules enflammées. Semblable au suave lapis-lazuli, portant une robe de pourpre et des guirlandes de fleurs rouges avec des parures faites d'or, la mer, accompagnée de ses ministres, s'approche de Râma, sans tarder, et, les mains réunies en coupe à ses tempes, lui adresse un discours modeste et doux. Le saluant d'abord avec son nom, elle dit: «Râma!» ensuite, la mer vigoureuse lui tint ce langage:

«La terre, le vent, l'air, l'eau et la lumière, qui est la cinquième, se tiennent, mon ami, dans leur nature et suivent la voie éternelle _qui leur fut assignée_. Impérissable, j'ai reçu pour ma qualité la profondeur: être guéable serait un renversement de ma nature; je te répète là ce qui me fut dit _à l'origine des choses_. Un de tes aïeux à la grande splendeur et nommé Sagara fut jadis _en ces lieux_ mon auteur, et c'est de son nom que je suis appelée Sâgara, moi, la souveraine des rivières et des fleuves. Je ne veux pas qu'on élève un pont sur moi; mais jette un môle dans mes eaux, Râma, et je t'y donnerai un chemin facile, par où passeront tes singes. L'origine de cette voie solide au milieu de la mer sera dès lors une merveille dans le monde; et c'est à toi surtout qu'il sied, Râma, de me laisser _à jamais_ ce _monument_ de toi.

«Apprends de moi, mon ami, le moyen de traverser mon domaine. Râma, voici un singe appelé Nala: c'est le fils de Viçvakarma, qui l'a doué de ses dons; Nala, qui trouve son _plus grand_ plaisir à procurer ton bien même. Que ce fortuné singe, capable de grands travaux, soit préposé à la construction du môle et qu'il fasse, ô le meilleur des hommes, une jetée dans mes eaux! Je consens à la supporter, vu l'importance de l'affaire qui amène ici ta majesté; j'empêcherai les monstres marins de rôder _au milieu de ces travaux_, et Mâroute lui-même retiendra son souffle. Enfin, je rendrai mes flots immobiles, à ton ordre comme à celui de Nala.»

Quand il vit la mer tenir ce langage, Nala répondit au fils de Raghou: «Je mettrai en oeuvre cette capacité, _insigne faveur_ de mon père, et j'élèverai une vaste chaussée dans l'habitation des monstres marins: la reine des eaux a dit la vérité.»

La mer, aussitôt qu'elle eut ouï ce langage de Nala, prit congé de Râma et rentra dans son domaine.

À l'ordre de Sougrîva, les singes de s'élancer pleins d'empressement vers le bois par centaines de mille. Là, se chargeant d'açvakarnas, de shorées, de bambous et de roseaux, de koraïyas, de pentaptères arjounas, de nauclées, de tilâs, de mulsaris, de bakapoushpas et d'autres arbres; apportant même des cimes de montagne, les singes par centaines de mille en construisent une chaussée dans les eaux de la mer. Les uns, d'une force immense, arrachaient à l'envi des crêtes de montagnes ou des roches luisantes d'or, et venaient déposer leur faix dans la main de Nala.

Des singes pareils à des éléphants élevaient ce môle de la mer avec des monts aussi gros qu'une ville et des arbres encore tout parés de fleurs.

Le chemin s'en allait dans la mer, se dépliant sur les dix yodjanas de sa largeur, comme on voit dans la chaude saison un grand nuage se dérouler au souffle du vent.

Ces travailleurs à la force immense, pour lier entre eux les intervalles de la jetée, couchèrent là des arbres attachés avec des arbrisseaux pullulants de sauterelles, avec des câbles de lianes et de roseaux.

Les autres, par centaines de mille, chargeant d'un seul coup sur leurs épaules des sommets de montagnes, en formaient les assises du môle dans les eaux de la mer. Des singes rapides, vigoureux, secouaient impétueusement et renversaient même dans l'_Océan_, roi des fleuves, les arbres nés sur le rivage. C'était alors _partout_ dans ce grand bassin des eaux un bruit confus de roches transportées et de cimes rompues.

Sougrîva lui-même, grimpant de montagne en montagne et semblable à un nuage, en faisait descendre les sommets par centaines et par milliers. Le bel Angada rompit de sa main le faîte du mont Dardoura et le fit rouler dans les flots salés comme une nuée d'où jaillissent des éclairs. Ici Maînda et Dwivida même accouraient, voiturant d'un pied hâté une grande cime, qu'ils venaient d'arracher, toute revêtue encore de sa forêt de sandal fleurie de tous les côtés.

Épouvantés du fracas, tous les quadrupèdes et les volatiles des bois, impuissants à _courir ou_ voler, restaient nichés _ou tapis_ dans les cimes des montagnes.

Les plus hauts Rishis, les Siddhas, les Gandharvas et les Dieux, brûlants de voir cette merveille, tous alors d'accourir là, couvrant de leur multitude la plaine éthérée. Les Rishis, les Pitris, les Nâgas, les saints rois, les Yakshas et Garouda lui-même viennent contempler ce môle jeté dans la grande mer. Et, se tenant au sein des airs, non loin de Râma, tous lui rendent leurs hommages et parlent ainsi d'une voix douce: «Quel créateur, sans excepter même Indra, secondé par les Dieux, a fait jadis ou fera jamais un ouvrage tel que celui du noble Raghouide?

«Autant que subsistera cette mer, aussi longtemps durera, comme elle est, cette _admirable_ jetée: et tant que la renommée dira le nom de cette mer, elle publiera en même temps le nom de Râma[13]!»

[Note 13: «Râma, dans son expédition contre l'île de Ceylan, rétablit momentanément par un miracle l'isthme ancien, qui a dû joindre Ceylan à l'Inde, et dont une chaîne d'îles, d'îlots et de rochers contigus semble être le reste. Les Hindous... appellent ces récifs _Pont de Râma_, dénomination à laquelle les Arabes ont substitué celle de _Pont d'Adam_... Ces bancs de sable, connus sous le nom de _Pont de Râma_, dit ailleurs Malte-Brun, joignent presque l'île de Ceylan au continent de l'Inde.» (_Géographie universelle_, 1841, t. Ve, p. 300 et 314.)]

* * * * *

Accourus à la hâte dans ces lieux: «Qui a lié d'une chaussée les deux rives de cette mer?» demandaient émerveillés les Tchâranas et les Vidyâdharas. «Celui, répondait-on, qui a lié d'une chaussée les deux rives de celle mer, c'est Râma.» Et ces mots dans un bruit confus _de voix_ mêlées s'en allaient par les dix points de l'espace et venaient frapper les oreilles jusque sur la terre.

De peur que l'astre du jour ne brûlât, si peu même que ce fût, les singes dans leurs fatigants travaux, des nuages, nés sous la voûte des cieux, interceptaient les rayons du soleil. Indra versait la pluie et Mâroute son haleine d'une manière _tout à fait_ propice: on vit même les arbres distillant alors un miel semblable aux nourritures accoutumées des singes.

Commencée à la rive septentrionale, la jetée se prolongeait jusqu'au rivage de Lankâ; et, d'une admirable beauté, on la voyait diviser la mer en deux parties. Large, bien exécutée, propice, faite pour tous les êtres, elle brilla désormais au front de l'Océan comme une raie de chair, qui partage les cheveux sur le milieu de la tête.

La jetée construite, le passage des singes magnanimes par milliers de kotis exigea un mois entier.

Enfin, ayant repris haleine et s'étant reposés tous, chacun dans son armée, ces quadrumanes fameux traversèrent l'Océan sur la voie qui était née sous leurs mains. Vibhîshana, une massue au poing, se tenait avec ses _quatre_ amis sur la rive ultérieure de la mer afin de repousser l'approche des ennemis.

* * * * *

Quand Râma, le Daçarathide, eut traversé la mer avec son armée, le fortuné Râvana de parler ainsi à deux de ses ministres, Çouka et Sârana: «L'armée entière des singes a franchi l'infranchissable Océan, et Râma a lié d'une chaussée, qui n'existait pas avant ce jour, les deux rives de cette mer. On n'a jamais ni vu ni ouï dire qu'un pont fût jeté sur la mer elle-même: c'est donc le Destin qui, pour nous perdre, étend son bras _vers nous_! C'est Râma qui fit, Sârana, ce travail incroyable: la construction d'une telle chaussée en plein Océan trouble à cette heure mon esprit. Il faut nécessairement que je connaisse le nombre de cette armée simienne: une fois ces informations prises, je disposerai nos moyens de résistance.

«Que vos excellences, revêtant le corps des singes, entrent _donc_, sans qu'on les remarque, dans cette armée, et veuillent bien en supputer les forces. Observez, et l'armée, et l'ordre suivi des marches, et quels desseins ont les guerriers, et la stature, et la vigueur, et qui sont les plus excellents des quadrumanes.»

«_Il sera fait_ ainsi!» répondent à cet ordre les démons Çouka et Sârana, qui s'en vont d'un vol rapide où est l'armée _des ennemis_. Là, revêtus d'une forme simienne, les deux ministres du monarque des Rakshasas entrent, sans avoir été remarqués, sous le déguisement que leur avait prêté la magie, dans l'armée des singes, dont l'imagination n'aurait pu se peindre une idée et dont l'aspect aurait fait dresser le poil d'épouvante.

Çouka et Sârana virent cette grande armée assise ou courant par milliers sur le faîte des montagnes, sur les rives de la mer, dans les cavernes, dans les bois fleuris, le long des cataractes, et se mirent à computer de tous leurs soins. Mais _en vain_, Sârana et Çouka ne surent pas trouver le nombre de cette armée simienne, invincible, sans fin, indestructible.

Vibhîshana reconnut sous leur déguisement ces deux magnanimes pour des espions venus de Lankâ. Ce héros à la grande vigueur les fit saisir par des singes aux forces épouvantables et dénonça les deux compagnons à Râma: «Sache que ces deux _faux singes_, lui dit-il, sont des espions qui nous viennent de Lankâ!»

Alors, pleins de trouble et désespérant de leur vie à l'aspect de Râma, ceux-ci de joindre en coupe leurs mains suppliantes et de lui adresser tout frissonnants les paroles suivantes: «Nous sommes venus dans ton camp, héros, les délices de Raghou, parce que Râvana nous envoya tous deux, observer ici toute cette armée sous tes ordres.»

Quand il eut ouï ces mots, Râma le Daçarathide, qui trouvait son plaisir dans le salut de tous les êtres, dit en souriant ces paroles: «Si vous avez bien vu toute l'armée, si vous nous avez suffisamment observés, si vous avez tout fait de la manière qu'on vous l'avait dit, retournez-vous-en comme il vous plaira. Vous pouvez, à votre aise, emporter vos calculs à la ville de Lankâ. Je vais dans ce moment, noctivagues, vous donner un sauf-conduit; et, s'il est quelque chose que vous n'ayez pas encore _bien_ vu, il vous est permis de le voir une seconde fois.

«Mais une fois rentrés dans votre cité, n'oubliez pas de répéter au monarque des Rakshasas, le frère puîné du Dieu qui donne les richesses, ces paroles de moi, telles que je vous les dis: «Fais-nous voir autant qu'il est dans ta puissance, avec le secours de ton armée et de tes parents, cette vigueur que tu as déployée ce jour du temps passé, où tu m'as enlevé Sîtâ!

«Vois, quand demain sera venu, toute la ville de Lankâ s'écrouler sous mes flèches avec ses remparts, avec ses portiques, avec son armée de Rakshasas!»

À cet ordre, les deux Yâtavas _partent, ils_ arrivent dans la cité de Lankâ, où Çouka et Sârana disent au roi des Rakshasas:

«Arrêtés _dans notre mission_ par Vibhîshana, la mort nous était due, monarque des Rakshasas; mais, conduits en présence du magnanime Râma, ce prince à la vigueur sans mesure nous fit rendre la liberté. C'est là que nous vîmes réunis dans un même lieu et semblables aux gardiens du monde ces quatre héros à la grande force, aux mains instruites dans le maniement des armes, au courage inébranlable: Râma, le beau Daçarathide, Lakshmana à l'immense vigueur, Sougrîva d'une splendeur éblouissante et Vibhîshana, ton frère.

«Les voilà donc, ces héros quadrumanes, arrivés sous les murs de notre Lankâ inexpugnable. On ne trouve pas la fin de cette armée, qui a passé déjà et qui passe maintenant la mer sous la protection de Râma, qui semble, sire, un de ces Dieux préposés à la garde du monde. Loin d'ici la guerre! Que la paix soit résolue! Rends sa Mithilienne au fils du roi Daçaratha.»

* * * * *

Quand il eut ouï ces paroles justes, hardies, bien dites par Sârana, le roi de lui répondre en ces termes: «Je ne rendrais pas même Sîtâ par la crainte du monde entier, les Dânavas, les Gandharvas et les Dieux vinssent-ils à fondre sur moi!»

À ces mots, Râvana, plein d'une bouillante colère, se leva du siége royal et, poussé par le désir de voir, il monta, rapide, sur le faîte de son palais, qui avait la blancheur de la neige et dont la hauteur eût égalé plusieurs palmiers, _l'un sur l'autre étagés_. Flamboyant de _tout_ son corps, il abaissa les yeux sur la terre, et, accompagné de ces deux espions, il contempla cette grande armée. Il vit, et la mer, et les montagnes couvertes de héros simiens, et les contrées de la terre bien remplies de singes. Quand il eut considéré cette armée de quadrumanes, immense, incalculable, sans terme, le monarque fit ces demandes à Sârana:

«Qui sont parmi eux les enfants des Dieux? Qui sont réduits à des forces purement humaines? Qui sont ici les singes de qui Sougrîva écoute les conseils? Qui sont les chefs des chefs? Indique-moi promptement, Sârana, les singes qui sont ici les généraux?»

À ces mots du monarque de Rakshasas, l'interrogé, à qui les principaux des singes n'étaient pas inconnus, lui répondit: «Le singe qu'entourent mille centaines de capitaines et qui rugit, le front tourné vers Lankâ; ce héros de qui la grande voix fait trembler toute la cité avec ses remparts, ses portiques, ses bois, ses montagnes et ses forêts; ce général qui se tient à la tête des armées du magnanime Sougrîva, l'Indra de tous les singes, on l'appelle Nala. Il est fils de Viçvakarma, et c'est par lui que ce pont fut construit.

«Semblable au faîte d'une montagne et pareil en couleur aux fibres du lotus, ce guerrier vigoureux, qui, tenant ses bras levés, creuse des pieds la terre et qui, la face tournée vers Lankâ dans une fureur débordée, ouvre à chaque instant sa bouche par des bâillements de colère, fait claquer à chaque pas sa queue et remplit du son les échos aux dix points de l'espace; ce héros qui, environné par un millier de padmas[14] et par une centaine de cent milliards, te défie au combat, fut sacré comme roi de la jeunesse par Sougrîva, le monarque des singes: le nom qu'il porte, est Angada.

[Note 14: Le padma est une quantité égale à dix milliers de millions.]

«_Tu vois_ ce singe blanc, qui semble d'argent, qui vient de s'aboucher à la tête de son armée avec Sougrîva et qui s'en retourne, divisant _par sa marche_ les armées simiennes, au milieu desquelles sa vue répand la joie. Il promène ses pas sur les rives charmantes de la Gomatî, sur les flancs du mont Arbouda, et tient le sceptre en ces lieux, où s'élève, peuplée d'oiseaux variés, la montagne nommée Sankotchana. Ce quadrumane fortuné, distingué par l'intelligence et fameux dans les trois mondes, est appelé Koumouda.

«Celui-ci d'une immense vigueur, et qui entraîne autour de lui cent et un mille guerriers, s'appelle Nîla, capitaine des capitaines et conseiller du magnanime Sougrîva, le monarque des singes.

«Cet autre, de qui les cheveux épars, affreux à voir, longs de plusieurs brasses, descendent jusqu'à sa grande queue et ressemblent à la crinière d'un lion; _cet autre, dis-je_, roi de Lankâ, qui, d'un naturel irascible et dans une _bouillante_ colère, aspire au combat, a nom Végavat, et sa force est égale à celle de Sougrîva. Environné par un millier de cent mille kotis, il se vante de broyer Lankâ sous les coups de son armée!

«Ce général de couleur fauve, qu'on dirait un lion à sa longue crinière et qui, poussant des rugissements répétés, observe Lankâ d'une contenance plus modeste, est nommé Parvata. Il remplissait _avant ce jour_ de ses cris éternels le Vindhya, qu'il habite, montagne azurée, délicieuse et charmante à la vue.

«Ce général simien, qui tient là ses oreilles ouvertes et qui bâille _d'impatience_, qui ne détourne pas ses yeux et ne s'écarte pas de son armée, qui montre enfin tant de sécurité dans ces grands dangers, a pour demeure le mont Tchandra, sire, et pour nom Çarabha. Tous les singes, compagnons de ce puissant capitaine, sont au nombre de cent milliers et de quarante centaines.

«Ce grand singe qui, dérobant le ciel, comme un grand nuage, se tient au milieu des chefs quadrumanes, comme Indra parmi les Dieux, là où, tel que le bruit des tambours, on entend les rois simiens appeler à grands cris le combat; ce général, vif, irascible, semblable à une montagne et toujours irrésistible dans une bataille, habite le Pâripâtra, mont sublime, et se nomme Pauasa.