Le Râmâyana - tome second Poème sanscrit de Valmiky
Chapter 11
Doué de constance, versé dans le devoir et dans les affaires, Vibhîshana, sur un ton doux, prit de nouveau la parole en ces termes: «Les conseils donnés par tes ministres étaient bons, amis, tout à fait en prévision de l'avenir et surtout d'une importance considérable. En effet, un ministre dévoué, rejetant loin de lui ce qui est simplement agréable et s'attachant à tout ce que l'affaire a de plus grave en elle-même, doit toujours dire uniquement ce qui est bien. Aussi vais-je, appuyé sur la confiance que m'inspirent tes grandes qualités, dire une chose que j'ai bien étudiée, roi des rois, dans ma pensée attentive. On poursuit dans ce bas monde les jouissances que procurent l'amour, la richesse et le devoir; mais c'est toujours avec l'oeil du devoir qu'il faut examiner ici-bas la richesse et l'amour. Car l'homme qui, désertant le devoir, ne voit dans la richesse que la richesse et dans l'amour que le plaisir de l'amour, n'est pas un homme sage dans ses pensées.
«Quel homme judicieux, s'il prend sa conviction dans la raison, oserait dans les conseils d'un roi donner une fausse couleur à l'attentat commis sur l'épouse d'autrui, et dire: C'est le devoir. Les actions que l'on raconte de Râma ont laissé des vestiges répandus çà et là: eh bien! où voit-on nulle part, dans un de ces vestiges, Râma s'écarter du devoir? Quand Râma sortit de sa demeure un arc dans sa main, quand il décocha même sa flèche contre un kshatrya, a-t-il en cela violé son devoir?
«Suis donc mon avis! et que le vertueux Râma, s'il vient auprès de ta grandeur toute-puissante, reçoive de toi son épouse! Et quel homme, sire, n'eût-il aucune vertu, fût-il d'un rang vulgaire, se présenterait ici, devant ta majesté, remplie de belles qualités, et n'obtiendrait pas d'elle une gracieuse faveur? Si tu veux faire une chose digne de toi-même ou si tu veux observer le devoir, cette noble Sîtâ mérite, ô mon roi, que ta bienveillance lui rende sa liberté.»
À peine le vigoureux monarque eut-il ouï le discours de son frère, que soudain la fureur colora son visage, comme le soleil parvenu à son couchant. Tous les ministres, à qui le caractère _du monarque_ était bien connu, sentirent naître la crainte au fond du coeur, en voyant cette fureur violente de l'irascible souverain.
Ensuite, après qu'il a frotté vivement de colère une main dans la paume de l'autre main, Râvana jette à Vibhîshana ces paroles dictées par un amer dépit: «Ce que ta grandeur a dit porte entièrement le sceau d'une pensée funeste pour moi: c'est un langage paré de qualités favorables à mes ennemis et qui n'est coupé nullement sur ma taille. Tu n'as point observé ici les égards que les hommes attentifs et bien nés se doivent mutuellement: il faut mettre le plus grand soin à respecter ces convenances, qui ne sont pas dépourvues de raison.
«En venant ici devant le maître de la terre, tu fais bien voir que tout ce qu'il y a de sottise, de pauvreté, d'idiotisme, d'aveuglement et d'inintelligence au monde est ramassé tout entier dans toi-même. Oui! c'est comme si la sauterelle en se jouant allait follement sauter pour sa perte au milieu du feu: serait-ce donc un signe indubitable d'héroïsme?
«Ce peuple, sans doute, ne savait pas quelle différence existe d'égarer à bien conduire, puisqu'il a reçu _des cieux_ le sage Vibhîshana, de qui l'esprit est si dégagé des sens! Si les ennemis sont des héros dans la guerre et si nous sommes, nous, des lâches dans les combats, que n'allons-nous, par couardise et cédant à la force, demander grâce à l'ennemi!
«Voilà ce qui est toujours à l'heure du combat la nature éternelle des gens peureux, étroits de coeur, à l'âme basse, tels enfin que toi-même!
«Les hommes sans courage et sans vigueur ne brillent point à pourfendre les ennemis: leur âme est poltronne, de même nature et telle que la tienne!
«Si Râma, dépouillant son orgueil, venait me demander grâce!... Est-il une chose faisable aux yeux des gens de bien, qu'ils ne soient disposés à faire si on vient les supplier? Nous devons étouffer notre haine à l'égard de notre ennemi surtout: c'est un devoir à vos excellences de pratiquer la compassion de toute votre âme envers l'homme qui demande votre assistance. Ne pas le faire, c'est unir le poison avec le sang, d'où résulte que le mélange ira bientôt allumer la guerre entre les deux substances.
«Moi, fussé-je même seul dans ce combat, je suis capable de consumer par ma vigueur sur le champ de bataille Râma avec Lakshmana, comme un feu allumé dévore l'herbe sèche.
«Ainsi, que la résolution de la guerre soit prise à l'instant par vos grandeurs, _si bien_ douées pour la guerre, à l'exception toujours du vil et du lâche Vibhîshana lui-même.»
Ensuite le sage, le généreux Vibhîshana, profond comme la mer et victorieux des sens, répondit ces nouvelles paroles au monarque des Rakshasas: «Rejeter les discours les plus vertueux pour s'engager dans une mauvaise route, c'est, disent les sages, un signe avant-coureur de la ruine.
«Il n'est pas facile pour une âme aveuglée de remporter la victoire: et quelle victoire peuvent espérer les bons mêmes, s'ils retiennent dans leurs mains une chose avec injustice? Autant il est difficile de traverser la mer à la force des bras, autant est-il impossible aux âmes basses d'atteindre le devoir, ce but où visent les gens de bien et qu'on doit se proposer ici-bas et dans l'autre monde! Comme l'amour, la haine et les autres affections naissent toujours de l'âme; ainsi tous les bonheurs des gens heureux ici-bas ont pour cause le devoir. Et même une preuve suffisante que le devoir est l'auteur de tout ce qui arrive, c'est que l'homme en général a très-peu de bonheur et que les maux font la plus grande partie de sa fortune.
«Est-il un bien quelconque, excellent, supérieur, d'acquisition facile, qui n'en soit le résultat? Si l'on veut observer d'un regard intelligent le bonheur de tous les êtres, on verra que le devoir en est la source.
«Là où le guide est vertueux et ceux qui l'accompagnent doués eux-mêmes des vertus, on doit naturellement considérer avec justesse l'amour, l'utile et le devoir. Mais ici le guide est sans vertus et ses compagnons suivent _aveuglément ses pas_. Les choses étant ce qu'elles sont, à quoi bon ce conseil et que cherchez-vous à connaître? Ce qui mérite d'être appelé un conseil, c'est une assemblée où l'on examine sérieusement, et le bien, et le mal, et le douteux; les autres ne sont, à bien dire, qu'un mauvais emploi du nom.
«J'abandonne un roi, esclave de l'amour et qui oublie son devoir dans ses conseils: je me retire à l'instant vers ce Râma, qui est sans cesse, lui dévoué, invariablement au devoir; car on m'a toujours dit que c'est un roi victorieux des Asouras et des Dieux; _un prince_ qui n'abandonne jamais le faible abrité dessous sa protection; _un roi_ qui est secourable à ses ennemis eux-mêmes! Je laisse avec une vive douleur ici tous mes parents divers, et je m'en vais, conseillé par le devoir, demander un asile à ce noble enfant de Manou. Une fois cela fait et moi parti, arrêtez, s'il est ici un conseiller qui sache indiquer la bonne voie, arrêtez convenablement une résolution qu'inspire l'intelligence d'une saine politique.»
* * * * *
Tandis que son frère Vibhîshana parlait ainsi, le monarque des Rakshasas, plein de fureur, s'élança tout à coup de son siége, le cimeterre à la main, tel qu'un nuage sombre, tonnant, d'où jaillissaient de longs éclairs; et, poussé par le sentiment de la colère, il frappa du pied Vibhîshana sur le siége où il se tenait assis. Le prince tomba renversé de son trône sur la terre, comme le fragment d'une belle montagne, brisée par la chute de la foudre. La terreur saisit les ministres à la vue de cette rixe, comme elle saisit les créatures à l'aspect de la pleine lune tombée dans la gueule de Râhou. Prahasta se mit à calmer doucement le monarque irrité des Rakshasas et fit rentrer dans le fourreau son glaive, qu'il tenait à la main. Ramené dans sa nature, le terrible souverain se rasséréna, tel que la mer au temps où ses flots, revenus au calme, sont rentrés dans ses rivages.
Les _grands_ demeuraient là, formant un cercle autour du trône, où Râvana se tenait assis: tel que le hallo de la lune, merveilleux et beau spectacle! telle silencieuse resplendissait alors cette couronne de ministres. Ensuite, le vertueux Vibhîshana éteignit en lui-même le feu allumé de la colère et chercha dans sa pensée quelle marche son bien lui prescrivait d'observer. Doué de mansuétude et brillant d'une grande force morale, il suivit sans la franchir, comme un généreux coursier, la ligne que lui traçaient les inspirations de sa noble race. Quand il eut réfléchi un instant, pris, quitté et repris une résolution, Vibhîshana se levant tint alors ce langage dicté par le devoir:
«Les affections de mon âme sont pour le devoir et ne sont pas nommées de l'amour ou de la colère. Ce coup de pied n'est donc pas un bien grand malheur à mes yeux. Dans ce monde, ceux qui sont vraiment à plaindre, ce sont les grands pécheurs, qui ont déserté le devoir et qui, en dépit de leur _auguste_ naissance, ont asservi leurs âmes à la colère. Toutes vos excellences ont embrassé _les opinions de_ cet homme, et c'est un malheur, où je vois le grand signe d'une catastrophe universelle.
«Une flèche ne peut tuer qu'une seule vie sur le champ de bataille. Mais la pensée d'un roi à l'esprit aveuglé fait périr et lui-même et tout son peuple. La meilleure des flèches à la pointe acérée ne cause pas autant de mal que les péchés, une fois nés, de ces mortels, qui ont peu d'âme.
«Toi, sur la tête de qui la ruine est suspendue et qui pousses ta famille à sa ruine, je te quitte et je m'en vais de ce pas avec colère, tel que les eaux d'un fleuve coulent vers l'Océan. À cette heure, où j'ai reconnu que ton esprit est faux, cruel, infracteur de la justice, puis-je faire autrement que de t'abandonner comme un éléphant qui est enfoncé dans la boue?»
* * * * *
Quand Râvana, que poussait la mort, eut, bouillant de colère, entendu ces paroles de Vibhîshana, il répondit à son frère en ces termes pleins d'amertume: «On peut habiter avec son ennemi, avec un serpent irrité; mais non avec l'homme, qui manque à ses promesses et qui sert nos ennemis! Je sais bien, Rakshasa, quel est en toute chose le caractère des parents: les infortunes des parents font toujours du plaisir aux parents. Oui! des parents comme toi dédaignent et méprisent _dans leur parent_ un chef actif, héroïque, savant, qui sait le devoir et qui se plaît avec les gens de bien.
«Félons, coeurs dissimulés, se réjouissant toujours des revers les uns des autres, les parents sont pour nous _des ennemis_ terribles; et c'est d'eux que nous viennent les dangers. On entend quelque part, dans la forêt Padma, les éléphants mêmes chanter des çlokas à la vue des chasseurs qui viennent, tenant des cordes à leur main. Écoute-les, Vibhîshana!
«Notre danger n'est pas dans ces cordes, ni dans le feu, ni dans les autres armes; il est dans nos parents, esclaves égoïstes de leurs intérêts: voilà ce qui est à craindre. Ils indiqueront sans doute le moyen de nous prendre! Le plus terrible de tous les dangers est toujours, pense-t-on, le danger que nous apportent les parents.
«Il te déplaît, scélérat, que je sois honoré du monde!... Mais qui est monté sur le trône a les pieds sur le front de ses ennemis!»
Après que le monarque aux dix têtes eut jeté ces paroles, le fortuné Vibhîshana, dont il avait excité la colère, lui répondit en ces termes, debout au milieu des ministres: «Il est donc vrai, Démon des nuits! les hommes pris de vertige et tombés sous la main de la mort n'acceptent jamais les paroles d'un ami, qu'inspire le dévouement à leur bien! Si un autre que toi, nocturne Génie, m'avait tenu ce discours, il eût cessé de vivre à l'instant même. Loin de moi, honte de ta race!» Après qu'il eut dit ces mots si amers, Vibhîshana, de qui la juste raison inspirait toujours les paroles, prit son vol tout à coup, le cimeterre à la main, suivi par quatre des ministres.
Il revit sa mère, lui donna connaissance de tout, et, se replongeant au sein des airs, il se dirigea vers le mont Kêlâsa, où habite le monarque à la vigueur sans mesure, fils de Viçravas, avec ses nombreux Gouhyakas et ses Yakshas à la grande force. Il y avait alors dans le palais de ce roi divin l'auguste souverain des mondes, le chef _de tout, Çiva_, la vertu en personne.
Environné de troupes nombreuses _d'immortels serviteurs_, le suprême seigneur de tous les Dieux, celui de qui le drapeau montre aux yeux un taureau, était venu avec Oumâ, sa compagne, visiter le Dieu qui préside aux richesses dans sa _brillante_ demeure.
Aussitôt ces deux grands Immortels de jouer entre eux aux dés. Sur ces entrefaites, l'époux d'Oumâ, voyant le prince des Rakshasas, Vibhîshana, le rejeton de Poulastya, qui venait à la montagne, dit ces paroles au maître des richesses: «Voici que Vibhîshana vient se réfugier vers toi, seigneur. Ce héros est tout plongé dans le ressentiment, parce qu'il a reçu un outrage du monarque des Rakshasas. Il a mis sur toi sa pensée et vient ici demeurer chez toi. Que ce héros vigoureux à la grande vaillance s'en aille promptement aujourd'hui même, engagé par toi, se présenter devant Râma. Ensuite, Vibhîshana étant venu chez lui, Râma, l'immolateur des ennemis et le plus élevé des hommes, doit sacrer ce Démon sur le trône des Rakshasas.»
Vibhîshana, comme il parlait ainsi, arrive en ce lieu, descend sur la terre, tombe à ses genoux et courbe la tête à ses pieds. Le bienheureux Çiva lui dit avec l'auguste rejeton de Viçravas: «Lève-toi, Rakshasa! lève-toi! La félicité descende sur toi! Ne te livre point à la douleur. Obtiens, invincible guerrier, obtiens la couronne aussitôt que tombée du front même de Râvana. Rends-toi, mon ami, aux lieux où sont, et Râma aux longs bras, ce jardin _fortuné_ des vertus, et le singe Sougrîva, et le majestueux Lakshmana. C'est là que Râma à la vive splendeur et le plus habile de ceux qui manient les armes te sacrera bientôt sur le trône de Lankâ, toi, venu d'ici vers lui, _vaillant_ meurtrier des ennemis.»
Dans ce moment, le monarque à la grande splendeur, fils de Viçravas, tint ce langage au prince des Rakshasas, Vibhîshana: «Partant d'ici, héros, tu seras bientôt roi de toutes les manières à Lankâ; c'est ce que nous avons déjà vu dans _l'avenir_ depuis longtemps. Hâte-toi d'aller en ce jour même, pour l'anéantissement des Rakshasas, le salut de toutes les créatures et l'inauguration de toi-même sur le trône, vers ce héros né de Raghou, le plus vertueux de tous ceux par qui la vertu est cultivée. Accompagné de Râma, hâte-toi de consommer, prince à l'éminente fortune, l'affaire des habitants du ciel, des Rishis et de tous les êtres appliqués au devoir.
«Immole Râvana, comme on tue l'homme d'un naturel pervers, sans pudeur, sans frein, qui cherche à s'enivrer de guerres, qui est le perpétuel obstacle des âmes placides et douces, vouées aux pratiques de la vie pénitente. Immole ce Démon aux dix têtes qui se fait un jeu de troubler le soma dans les grands sacrifices, qui se plaît à semer le danger sous les pas du voyageur et des autres, qui aime à vivre toujours au milieu des iniquités, comme on se tient près d'un jeune frère que l'on aime ou dans la compagnie des Dieux.
«Parce que tu as quitté le tyran aux dix têtes comme on abandonne loin derrière soi le voyageur qui marche hors du vrai chemin et ne suit pas une bonne route, tu jouiras, Démon sans péchés, de la gloire et des plaisirs éternels dont nous jouissons nous-mêmes.»
Après qu'il eut écouté ces paroles tombées des lèvres de son frère aîné, le prudent Vibhîshana, baissant la tête, demeura plongé dans ses réflexions. L'auguste et immortel Bhagavat dit au prince enseveli dans ses pensées: «Lève-toi, monarque des Rakshasas! lève-toi, Démon à la grande sagesse! obtiens le bonheur éternel, digne récompense de ta pénitence et de tes bonnes oeuvres! Nous voyons toutes ces choses _dans l'avenir_, héroïque Vibhîshana, comme si elles étaient sous nos yeux.
«Lève-toi donc et rends-toi vers l'immortel seigneur des villes, l'immortel et glorieux appui de toutes les créatures. Car c'est le trésor des vertus; c'est la voie suprême où circule ce qui se meut; c'est la racine de l'univers entier.»
À ces mots prononcés là par l'Immortel au cou bleu, le singe aux longs bras de se lever avec ses ministres eux-mêmes. Puis, quand il eut adoré le Dieu Çiva et l'auguste Kouvéra, le vertueux Vibhîshana partit d'un vol rapide, et, se replongeant au sein des airs, il s'en alla chercher la présence du héros à la grande force.
Les rois des singes, qui se tenaient sur la terre, le virent se tenant au milieu du ciel, où il ressemblait à la cime d'un mont et paraissait flamboyer de splendeur. Ceint des armes les plus excellentes, le fortuné Démon planait au sein de l'air, semblable à une montagne de nuages ou tel que la Mort vêtue d'un corps humain. Munis eux-mêmes d'armes offensives et de boucliers, ses quatre suivants à la force épouvantable reluisaient par l'éclat des parures.
Dès que le vigoureux monarque des singes, l'invincible Sougrîva, l'eut aperçu, il dit à tous ses quadrumanes, Hanoûmat à leur tête, ces mots que lui dictait sa prudence: «Ce Rakshasa couvert d'armes et d'une cuirasse, qui vient ici, voyez! suivi par quatre Démons, accourt sans doute pour nous tuer.»
À ces mots, arrachant des rochers et des arbres, tous les chefs des tribus quadrumanes de lui répondre en ces termes: «Donne-nous promptement tes ordres, sire, pour la mort de ces méchants; qu'ils tombent maintenant immolés sur la terre et baignés dans leur sang!»
Tandis qu'ils se parlaient mutuellement, Vibhîshana, étant arrivé sur le bord septentrional de la mer, s'y tint, planant au milieu des airs. Le Démon à la grande sagesse, abaissant de là ses regards sur le monarque et sur les singes, leur dit en criant d'une voix forte: «Je suis venu, sachez-le, singes, pour voir le noble Râma. Il est un Rakshasa puissant, nommé Râvana; c'est le souverain des Rakshasas. C'est par lui que Sîtâ fut emportée du Djanasthâna, après qu'il eut tué Djatâyou. Je suis le frère puîné de ce monarque, et Vibhîshana est mon nom. Je _tentai_ d'ouvrir ses yeux par différents et sages discours: «Allons! que Sîtâ, lui ai-je dit mainte et mainte fois, que Sîtâ soit rendue à Râma!» Mais Râvana, que la mort pousse en avant, ne voulut point agréer les bonnes paroles que je lui fis entendre: tel un malade qui veut mourir se refuse au médicament.
«Accablé d'invectives, outragé par lui comme un esclave, je viens, abandonnant mes amis et mon épouse, me réfugier sous la protection de Râma. Je n'ai, certes, besoin ni des plaisirs, ni d'une autre opulence, ni de la vie: puisse mon abandon même de tous ces biens m'obtenir la faveur du prince fils de Raghou!
«Annoncez promptement au magnanime Râma, le protecteur de toutes les créatures, que je suis venu solliciter sa protection.»
Sougrîva s'en fut aussitôt trouver les deux Ikshwâkides: «Le frère puîné de Râvana, dit le monarque des singes, le héros Vibhîshana, comme on l'appelle, vient, accompagné de quatre ministres, se mettre sous ta protection. C'est Râvana lui-même, ce me semble, qui nous envoie ce Vibhîshana: la prudence veut qu'on s'assure de lui; c'est là mon avis, ô le meilleur des hommes patients. Il vient avec une pensée tortueuse, méchante, infernale, épier l'heure où tu seras sans défiance pour te frapper: homme sans péché, _méfie-toi!_ c'est un ennemi caché! Mettons à mort dans un cruel supplice, avec ses quatre amis, ce frère puîné du sanguinaire Râvana, ce Vibhîshana qui s'est jeté dans nos mains.»
Alors que Râma eut appris l'arrivée de Vibhîshana il dit à Sougrîva, constant dans la douceur, l'attention sur le temps présent et la vigilance pour le temps à venir: «Asseyons-nous là, Sougrîva! convoque tous les conseillers, Hanoûmat à leur tête, et les autres chefs des peuples quadrumanes. Réuni avec eux, je ferai l'examen que nous avons à faire. Ce que tu dis est juste, Sougrîva: oui! les rois sont environnés de piéges.»
Ensuite, à la voix de Sougrîva, on vit se rassembler entièrement les chefs des tribus simiennes, tous héros, tous versés dans les affaires, tous adroits à lancer une flèche.
Alors ces optimates singes, qui avaient ouï les paroles de Vibhîshana et qui désiraient agir pour le bien de Râma, lui dirent avec soumission: «Il n'est rien qui te soit inconnu dans les trois mondes, fils de Raghou: si tu nous consultes, docte roi, c'est donc par amitié, c'est qu'il te plaît d'honorer nos personnes. Que tes conseillers nombreux, qui savent la raison des choses et sont doués tous de sages conseils, parlent donc maintenant tour à tour, et, _s'il est nécessaire_, à deux et plusieurs fois.»
À ces mots, Angada, rempli de prudence, leur dit ces bonnes paroles sur les précautions qu'il fallait observer à l'égard de Vibhîshana: «Il convient d'examiner à fond cet étranger, qui vient de chez l'ennemi; il ne faut point ajouter foi précipitamment au langage de Vibhîshana. Ces Démons aux pensées trompeuses circulent, dissimulant ce qu'ils sont; cachés dans les trous, ils épient l'instant de vous attaquer: un malheur _ici_ serait _pour eux_ un bonheur!»
Le singe Çarabba réfléchit; puis il dit ces mots: «Qu'on expédie promptement un espion vers lui, tigre des hommes. Oui! qu'un émissaire observe de toute son attention le caractère de ce réfugié, et, sur l'examen fait, que l'on tienne à son égard la conduite exigée par la juste raison.»
Djâmbavat, quadrumane savant, après qu'il eut considéré la chose dans son esprit illuminé par tous les Traités, exprima sa pensée dans ces termes exempts de reproche et dignes même d'éloge: «Sorti de chez le monarque des Rakshasas, en guerre déclarée avec nous et d'un naturel méchant, Vibhîshana vient ici, où ne l'appelle aucune raison, ni de temps, ni de lieu; il faut donc l'observer sans rien négliger.»
Après lui, Maînda, éloquent orateur, dit ces mots remplis de sens: «Que maintenant, sur l'ordre enjoint par ce monarque issu de Raghou, Vibhîshana soit interrogé sans précipitation avec des paroles douces. Quand tu sauras distinguer son caractère, ô le plus éminent des hommes, alors, s'il est perfide ou non, tu prendras une résolution, devant laquelle aura marché l'intelligence.»
Ensuite Hanoûmat, doué de sagesse, Hanoûmat le plus grand des conseillers, tint ce langage doux, aimable, utile et rempli de sens:
(Vrihaspati même parlant n'eût pas été capable de surpasser, quand Hanoûmat parlait, ce quadrumane savant, le plus vertueux des singes et le plus éloquent des êtres à qui fut donnée la parole:)
«Ce n'est pas l'amour, ni l'envie d'un présent, ni l'orgueil, ni une ambition de supériorité, mais, comme il convient, sire, la gravité de cette affaire, qui va dicter mon discours.
«Tes conseillers ont parlé d'envoyer, soit un espion, soit un émissaire: il n'existe pas de motif à cette mesure, puisqu'il n'en peut résulter aucun avantage. En effet, un espion ne peut connaître Vibhîshana tout d'un coup, et c'est une faute de traîner ici le temps en longueur: donc, il n'y a pas lieu d'envoyer un espion.
«On dit encore: «Ce Vibhîshana vient ici, où ne l'appelle aucune raison, ni du temps, ni du lieu!» J'ai pour cette objection quelques mots à répondre: «Il en est ici du temps et du lieu ce qu'il en est des vertus ou des vices dans chaque homme: _ce sont les unes ou les autres qui font l'à-propos ou l'inopportun_. Ce qui est accompagné du moyen porte bientôt ses fruits.
«Il a vu tes grands exploits et Râvana engagé dans une fausse route; il a su que tu avais immolé Bâli et mis Sougrîva sur le trône; il aspire à posséder _aussi_ le trône _de son frère_ et voit déjà, son âme le présageant, _que les choses auront ici la même fin_: voilà sans doute les considérations placées en première ligne devant ses yeux, _et les motifs_ qui amènent Vibhîshana vers toi.»