Le Râmâyana - tome second Poème sanscrit de Valmiky

Chapter 10

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«Cette perle, née dans les eaux, était en bien grande vénération; car le sage Indra jadis l'avait donnée au roi, _mon père_, comme un témoignage de la plus haute satisfaction. La vue de cette perle magnifique semblait à mes yeux la vue même de mon père: aujourd'hui, bon _Hanoûmat_, c'est comme la vue de Sîtâ qu'elle vient ici m'offrir avec la sienne!

«Cette perle rare fut portée longtemps par ma bien-aimée: en la revoyant aujourd'hui, il me semble voir Sîtâ même. Que t'a dit ma Vidéhaine, beau singe! Ne te lasse pas de me le dire: verse l'eau de tes paroles sur mon coeur incendié par le feu du chagrin.»

À ces mots de Râma, le noble singe Hanoûmat répondit en racontant de nouveau les événements passés, qu'il avait reçus de Sîtâ comme un signe _pour l'accréditer_.

«Belle reine, dis-je à cette femme d'une taille ravissante, monte sur mon dos, sans balancer. Je ferai voir à tes yeux aujourd'hui même l'auguste Râma, ce maître de la terre, assis entre Lakshmana et Sougrîva: c'est là mon dessein bien arrêté!» «Noble singe, me répondit ensuite la reine, m'asseoir de mon plein gré sur ton dos, ce n'est pas une chose que permette le devoir. Héros, mon corps, _il est vrai_, a touché le corps du Rakshasa; mais je n'étais pas maîtresse _de l'empêcher_: dois-je faire _volontairement_ une chose toute semblable à cette heure, que la nécessité ne m'y contraint pas?

«Va donc, tigre des singes, va seul où sont les deux fils du plus noble des hommes!

«Veuille bien agir de telle sorte que mon époux aux longs bras m'arrache bientôt à cette vaste mer de chagrins. _Adieu_, ô le plus héroïque des singes! Que ton voyage soit heureux!»

Quand il eut ouï ce discours, qu'Hanoûmat avait su dire avec _une pleine_ convenance, Râma lui répondit en ces mots accompagnés de bienveillance: «Cette affaire si grande, _à jamais_ célèbre dans le monde, impossible même de pensée à nul autre sur la face de la terre, Hanoûmat a donc pu l'accomplir! Je ne vois, certes! pas un être qui puisse franchir la vaste mer, excepté Garouda ou le vent, excepté Hanoûmat!

«Mais voici une chose qui désole encore mon âme contristée: je ne puis récompenser le plaisir que m'a fait ce récit, par un don qui fasse un plaisir égal!»

Quand l'Ikshwâkide eut ainsi roulé plusieurs idées en son âme ravie, il fixa bien longtemps des yeux amis sur Hanoûmat et lui tint affectueusement ce langage: «Cet embrassement est toute ma richesse, fils du Vent: reçois donc ce présent assorti au temps et à ma condition.»

À ces mots, embrassant Hanoûmat avec des yeux noyés de larmes, il se plongea derechef au milieu de ses pensées.

Ensuite le héros tint ce discours au singe Hanoûmat: «De toutes les manières, je suis capable de vous passer à la rive ultérieure de cette mer, soit au moyen d'un pont rapidement construit, soit par le desséchement de ses ondes mêmes. Dis-nous suivant la vérité, Hanoûmat, tout ce qu'il y a dans cette ville de Lankâ, sa force, sa grandeur, quels travaux défendent l'approche de ses portes, quels sont, et ses ouvrages fortifiés, et les richesses des Rakshasas; car tu le sais, puisque tu as pu voir là exactement et dans sa vraie nature ce qu'il en est à son égard.»

À ces mots de Râma, Hanoûmat, le fils du Vent et le plus habile entre ceux qui savent manier la parole, lui répondit à l'instant même et dans les termes suivants: «Écoute! et, suivant l'ordre _que tu viens de me tracer_, je vais décrire toutes ses fortifications, comment la ville est défendue et par quelles forces Lankâ est gardée.

«La ville joyeuse vit dans les plaisirs; elle est remplie d'éléphants, tous enivrés pour les combats; elle est fermée de portes liées solidement; elle est environnée de fossés profonds. Elle a quatre portes vastes et très-hautes, sur lesquelles on voit se dresser des machines de guerre, engins formidables d'une grande force et de grande dimension. Ces portes sont barrées avec des poutres épouvantables de fer massif, travaillées avec art; et devant elles sont rangés des çataghnîs par centaines, que les troupes héroïques des Rakshasas ont forgés _de leurs mains_. Elle est immense, pleine de chars et de vigoureux Démons, premier obstacle que rencontre une armée d'ennemis arrivant sous les murs. Là est un rempart de fer, très-élevé, inexpugnable, embelli d'or même, de corail, de lapis-lazuli, de pierreries et de perles. Partout des fossés profonds, aux froides ondes, peuplés de poissons, mais infestés de crocodiles, inspirent l'effroi et portent _au coeur_ une _mortelle_ épouvante. Dans les portes sont quatre couloirs étroits du fer le plus dur, que défendent des machines de guerre et des archers nombreux, intrépides, à la grande taille. Supposé qu'une armée d'ennemis les franchisse, elle trouve devant elle trois nouveaux défilés, tous remplis d'engins meurtriers, disposés de tous les côtés autour des fossés. Derrière eux vient seul, _mais plus impraticable_, un dernier passage difficile, fort, bien solide, inébranlable, couvert de védikas en or et de nombreuses colonnes faites du même riche métal.

«J'ai rompu ces défilés, comblé ces fossés, incendié toute la cité et fendu les remparts du côté où nous traversons l'empire de Varouna. Songe que la ville de Lankâ est _déjà comme_ détruite par les singes!»

* * * * *

Après ce discours d'Hanoûmat, Râma, l'immolateur de ses ennemis, tint ce langage à Sougrîva, le singe au long cou: «Sougrîva, je suis d'avis que nous partions à l'instant même; car c'est une heure convenable pour la victoire: l'astre qui donne le jour est arrivé au milieu de sa carrière. En effet, aujourd'hui l'astérisme Phalgounî est au septentrion, et, demain, il sera joint par la constellation Hasta _ou la main_. Mets-toi donc en route, Sougrîva, entouré de ton armée entière. Les signes qui se révèlent à mes yeux sont tous propices: je ferai mordre la poussière au Démon, c'est évident, et je ramènerai la Mithilienne.

«Que Nîla, environné par cent mille singes rapides, s'en aille visiter la route en avant de cette armée. Général Nîla, obéis à ma voix et conduis promptement les bataillons par un chemin où l'on trouve en suffisance des racines et des fruits, de l'eau et des bois aux frais ombrages!

«Que le singe _nommé_ Rishabha, _parce qu'il est_ le taureau des singes et _qu'_il règne sur une multitude de simiens, s'avance, commandant l'aile droite de l'armée quadrumane. Non facile à vaincre, comme un éléphant, qui est dans la fièvre du rut, que Gandhamâdana aux pieds rapides se mette en marche, tenant sous ses ordres l'aile gauche de l'armée simienne. Moi, porté sur Hanoûmat, comme le roi des Immortels sur _le céleste éléphant_ Aîrâvata, je marcherai au milieu de l'armée pour en diriger tout l'ensemble. Qu'après moi vienne immédiatement Lakshmana, monté sur Angada, comme Bhoutaiça[11] sur le proboscidien éthéré Sârvabhâauma. Que Djâmbavat, Soushéna et Végadarçi, que ces trois singes défendent nos derrières avec le magnanime roi des ours!»

[Note 11: Autrement dit Kouvéra; mais le nom de BHOUTAIÇA, _le seigneur des êtres_, est une dénomination plus ordinairement affectée au Dieu Çiva.]

Ensuite Râma, au milieu des hommages que lui rendent et le monarque des quadrumanes et _son frère_ Lakshmana, s'avance avec l'armée vers la plage méridionale.

Commandés par Sougrîva, les singes à la vigueur indomptable suivaient les pas de Râma dans les transports de l'enthousiasme et de la joie. Volant, nageant, poussant des cris, badinant, soulevant mille bruits, ils s'avançaient ainsi vers la plage méridionale. Ils mangeaient des racines et des fruits à l'odeur suave; ils portaient, ceux-ci de grands arbres, ceux-là des éclats de montagne. Ivres d'orgueil, ils s'enlèvent brusquement l'un à l'autre sa place, ils s'invectivent; les uns tombent et se relèvent, ceux-là dans leur chute font choir les autres. «Certes! il faut que Râvana tombe sous nos coups avec tous ses noctivagues!» criaient les singes devant l'époux de Sîtâ.

Cette grande et terrible armée des singes, pareille aux vagues de l'Océan, serpentait dans sa route avec un bruit immense, telle qu'une mer, dont la tempête a déchaîné la fougue impétueuse.

Ensuite, d'une voix affectueuse et tout en cheminant sur Angada, le resplendissant Lakshmana dit à Râma ces mots d'une parfaite justesse: «Bientôt, ayant tué Râvana et reconquis la Vidéhaine, qui te fut ravie, tu dois revenir, couronné de succès, dans Ayodhyâ, la ville aux abondantes richesses. Je vois, fils de Raghou, sur la terre et dans le ciel de grands signes, tous heureux et qui te promettent la réussite dans ton expédition. Le vent accompagne les armées d'un souffle bon, agréable, doux, fortuné; ces quadrupèdes et ces volatiles, qui ramagent ou crient, ont des couleurs et des sons parfaits.

«Une ruine certaine menace donc les Rakshasas, que la mort a déjà saisis dans cette heure même: j'en ai pour signes l'oppression des constellations et des planètes, qui leur sont affectées.»

Le Soumitride joyeux parlait ainsi et consolait son frère. L'innombrable armée s'avançait, couvrant toute la surface de la terre: le sol en avait disparu sous la foule de ces héros ours et singes, de qui les armes étaient les ongles et les dents. La poussière, soulevée par les singes avec la pointe de leurs pieds, avec le bout de leurs mains, offusquait la clarté du soleil et dérobait aux yeux le monde terrestre.

Toute la grande armée des simiens ravie, joyeuse, commandée par Sougrîva, cheminait sans relâche jour et nuit. Brûlante de combattre, elle s'avançait d'un pied hâté, par bonds rapides, et, tout impatiente de courir à la délivrance de Sîtâ, elle ne fit halte nulle part un seul instant.

Les singes, ayant franchi et les sommets du Vindhya et ceux du Malaya, cette alpe sourcilleuse, arrivèrent, suivant l'ordre des bataillons, sur les bords de la mer au bruit épouvantable.

Descendu sur la plaine, accompagné de son frère et de son allié, Râma de gagner promptement la majestueuse forêt du rivage; et là, dans cette vaste plage aux franges toutes baignées par les vagues, aux roches nettes et lavées par les ondes, ce héros, le plus aimable de ceux qui savent plaire: «Sougrîva, dit-il au roi des singes, nous voici arrivés au réceptacle des ondes salées.

«Voici le moment venu pour nous de mettre en délibération les moyens de traverser ici la mer. Que personne dans les héros singes, quel qu'il soit et de quelque endroit qu'il vienne, ne quitte son armée pour aller dans ce bois, dont les périls sont cachés et qu'il faut reconnaître!» Ces paroles de Râma entendues, Sougrîva et Lakshmana firent camper l'armée sur les bords de cette mer aux rives plantées d'arbres.

* * * * *

Le camp de l'armée bien attentive et bien en garde fut assis par Nîla dans un lieu favorable et suivant les règles sur le rivage septentrional de la mer. Alors deux généraux des singes, Maînda et Dwivida, battirent de tous côtés la campagne, voltigeant en éclaireurs à l'entour des armées.

Tandis que l'armée était campée sur le bord du souverain des rivières et des fleuves, Râma tint ce discours à Lakshmana, qu'il voyait se tenir à ses côtés: «Le chagrin s'en va avec le temps qui s'écoule, c'est l'effet constant ici-bas: au contraire, l'absence de ma bien-aimée augmente de jour en jour mon chagrin.

«Quand s'envolera donc la Djanakide, mon épouse, du milieu des Rakshasas dissipés devant elle comme un trait de la foudre, qui a fendu le sombre nuage? Telle que la riante fortune, quand verrai-je donc, victorieux de l'ennemi, la charmante Sîtâ aux yeux grands comme les pétales du lotus?

«Quand me dépouillerai-je au plus vite de cet affreux chagrin que m'inspire l'absence de la Mithilienne, _et me revêtirai-je de la joie_ comme d'un autre habit blanc? Cette femme d'une nature infiniment délicate, le jeûne et le chagrin ont dû la rendre plus délicate encore dans la situation où elle est tombée par l'adversité de sa fortune. Quand donc, ayant plongé mes flèches dans la poitrine du monarque des Rakshasas, quand pourrai-je donc ramener _ma_ Sîtâ, noyée maintenant sous les vagues furieuses du chagrin?»

Tandis que le judicieux Râma se livrait à ces plaintes, le soleil, dont le jour près de finir avait émoussé les rayons, parvint à la montagne où son astre se couche.

* * * * *

Hanoûmat, à la grande sagesse, était parti de Lankâ, incendiée par lui, quand la mère du monarque des noctivagues Démons, ayant appris, déchirée par la plus vive douleur, ce carnage des Rakshasas terribles, pleins de force et de courage, tint à Vibhîshana, son fils, ce langage dont la plus haute vérité formait la substance: «Hanoûmat fut envoyé ici par le fils de Raghou, versé dans la science de la politique et livré aux soins de chercher son épouse bien-aimée: le messager a vu la captive.

«C'est là, mon fils, un grand écueil pour le monarque des Rakshasas: tu sais, prince à la vaste prévoyance, ce qui doit en résulter à coup sûr dans l'avenir. Car, ô toi, qui sais le devoir, un grand plaisir que l'on goûte en violant son devoir ne manque jamais d'apporter à l'homme une affreuse calamité pour augmenter la joie de ses ennemis.

«Ce qu'a fait ton frère, Démon sans péché, est une action _justement_ blâmée: elle produit en moi une douleur telle que si j'avais mangé une nourriture empoisonnée. Car, aussitôt reçue la nouvelle que Sîtâ fut enlevée, Râma, qui est le Devoir en personne, Râma, qui sait tous les chemins des flèches, va consommer un exploit digne de lui. Oui! dans sa colère, ayant saisi son arc, il peut tarir la mer elle-même, ce héros, _si_ ferme dans le voeu de la vérité et dans la céleste force de ses flèches!

«Quand je songe à ces grandes qualités dont fut doué ce rejeton du roi Daçaratha, la crainte agite mes sens et mon âme ne trouve point où se reposer dans la tranquillité! Singe aux grands yeux, héros à l'esprit infiniment délié, ne laisse point échapper le moment favorable. Fais aujourd'hui même, ô toi, qui sais manier la parole, fais écouter, si tu peux, à Râvana un langage utile et qui se lève _comme un astre_ doux sur le ciel de l'avenir. Car moi, je n'ai pas la force, mon fils, de gouverner cet insensé, ce coeur qui a secoué le frein, cette âme qui a déserté le devoir. Fais entendre, ô le plus éloquent des êtres à qui la voix fut donnée en partage, fais entendre au plus vite ces mots de ta bouche au petit-fils de Poulastya: «Renvoie libre Sîtâ!» car c'est dans cette parole qu'est notre salut.

«Tel qu'un pont enchaîne le vaste bassin des eaux, tel c'est par toi seul et par ta vie sage qu'on est maître de ce peuple enfoncé dans le vice.»

À ces mots, le Démon serra les pieds fortunés de sa mère, joignit ses mains pour l'andjali, prit congé d'elle et s'en alla, impatient de voir le monarque des Rakshasas, non que les délices des sens, _où nageait son frère_, eussent allumé sa jalousie.

* * * * *

Quand le monarque des Rakshasas vit le désastre épouvantable et glaçant de terreur dont le magnanime Hanoûmat, tel que s'il était Indra même, avait frappé sa ville de Lankâ, il dit, ses yeux rouges de fureur et sa tête légèrement inclinée par la colère, à tous les Démons, ses ministres, comme à Vibhîshana lui-même: «Hanoûmat est venu, il est entré dans cette ville, il a pénétré jusque dans mon gynoecée, où ses yeux ont vu la Vidéhaine. Hanoûmat a brisé le faîte de mon palais, il a tué les principaux des Rakshasas, il a bouleversé toute la cité de Lankâ! Que ferons-nous dans la circonstance? Ou que devons-nous faire immédiatement? Dites ce qui vous semble convenable ici pour nous: qu'est-ce que nous avons de mieux à faire dans cette conjoncture? En effet, le conseil, ont dit les nobles sages, est la racine de la victoire: ainsi, Démons à la grande force, veuillez bien délibérer au sujet de Râma.»

À ce langage du monarque des Rakshasas, tous les Démons à la grande force, joignant leurs mains en coupe, répondent à Râvana, l'Indra des Rakshasas: «Le malheur qui est tombé sur ta ville, puissant roi, est le fait d'un être vulgaire; il ne faut pas que tu le prennes à coeur; nous tuerons le Raghouide! Sire, tu as une bien grande armée, pleine de pattiças, d'épées, de lances et de massues: pourquoi ta majesté conçoit-elle de la crainte?

«Reste ici tranquille, puissant monarque! À quoi bon te fatiguer, mon seigneur? Ce guerrier aux longs bras, Indrajit _ton fils_, va broyer ton ennemi!»

Ensuite un Rakshasa, nommé Prahasta, héros, pareil aux sombres nuages et général d'une armée, réunit ses mains en coupe et tint ce langage: «Ni les serpents, les oiseaux ou les vampires, ni les Gandharvas, les Dânavas ou les Dieux mêmes, combien moins les singes, ne pourraient te vaincre dans une bataille! Si Hanoûmat a pu nous tromper, c'est grâce à la négligence, comme à la folle confiance de tous les Rakshasas: autrement, ce coureur de bois n'eût point échappé vivant de nos mains, nous vivants! Que ta majesté nous le commande, et nous allons dépeupler de singes toute la terre, avec ses bois, ses montagnes et ses forêts, jusqu'à la mer, ses limites.»

Tenant à la main son épouvantable massue, affamée de chair et de sang, le Démon Vajradanshtra dit ces paroles au monarque des Rakshasas: «À quoi bon nous occuper, noctivague, du misérable Hanoûmat, quand Sougrîva, Lakshmana et _surtout_ l'invincible Râma sont encore debout? Aujourd'hui, je vais commencer, moi! par tuer Râma avec Lakshmana et Sougrîva; puis, je mets en déroute l'armée des singes et j'écrase les ennemis sous les coups de cette massue!»

Un Rakshasa, nommé Triçiras, dit à son tour dans une bouillante colère: «On ne peut tolérer un tel outrage fait à nous tous! C'est une chose épouvantable qu'on ait détruit,--et surtout un vil singe,--le gynoecée de l'Indra fortuné des Rakshasas et sa ville capitale! _Je pars et_ je reviens dans cette heure même, couvert du sang des quadrumanes immolés; car je ne puis supporter davantage cette horrible offense que l'on fit à mon seigneur!»

Après lui un Démon, pareil à une montagne et léchant ses lèvres avec sa langue, qu'il promène autour de sa bouche, Yadjnahanou (c'est ainsi qu'il était nommé) jette ces mots dans sa colère: «Que tous les Rakshasas goûtent le plaisir dans la compagnie de leurs épouses: je veux dévorer à moi seul tous les princes des peuples quadrumanes!»

Mais soudain, arrêtant les Démons qui sortent, les armes au poing, Vibhîshana les fait tous rentrer, et, joignant ses mains, adresse au monarque ce langage: «Une marche conduite avec circonspection et suivant les règles, mon ami, aboutit nécessairement à son but. On ne peut évaluer, noctivagues Démons, ni les armées, ni les forces _de ces quadrumanes: d'ailleurs_, il ne faut jamais se hâter de mépriser un ennemi. Râma avait-il commencé lui-même par offenser le roi des Rakshasas, pour que celui-ci vînt enlever dans le Djanasthâna la noble épouse de ce magnanime!

«Si Khara vaincu périt sous les coups de Râma dans une bataille, il y avait nécessité pour celui-ci; car il faut que l'être, à qui la vie fut donnée, emploie toutes ses forces à défendre sa vie.

«Un affreux danger nous menace à cause de cette fille des rois: que Sîtâ soit donc renvoyée à _son époux_! le salut de ta famille l'exige, il n'y a là nul doute.

«Il n'est pas bon pour toi de s'aventurer dans une guerre funeste avec ce héros sage, dévoué à son devoir, plein de vaillance, à l'immense vigueur, à la grande âme, au bras exterminateur de ses ennemis! Pour sauver ta capitale avec ses Rakshasas et ta vie, jetée dans un péril extrême, suis la parole salutaire et vraie de tes amis: rends sa Mithilienne au Daçarathide! Arrache à la mort, et cette ville opulente avec les Rakshasas, et ton splendide gynoecée, Râvana, et tes serviteurs, et ton palais: rends sa Mithilienne au Daçarathide!

«Renonce à la colère, par laquelle on détruit sa gloire et sa race; cultive la vertu, qui ajoute un nouveau lustre à la beauté de la gloire: prête une oreille favorable à ma voix; fais que nous puissions vivre, nous, nos parents, nos fils, et rends sa Mithilienne au Daçarathide!»

À ce langage de Vibhîshana, discours salutaire et dont le devoir même avait inspiré la substance, l'intelligent Râvana se mit à délibérer avec ses ministres. Habile à manier la parole, ce monarque éloquent, superbe, entouré de superbes compagnons, parla en ces termes pleins de justesse: «On appelle sage l'homme qui, d'abord, ayant bien examiné sa force, celle des ennemis, les circonstances des temps et des lieux, ne commence une affaire qu'après _cet examen_.

«Vous n'avez point à délibérer ni à raisonner ici sur le Destin, qui est une chose éternelle. Mais, comme l'inattention ou la vigilance portent des fruits, que tous les êtres animés doivent recueillir dans le monde, il n'est aucune chose humaine dont il ne faille s'occuper ici.

«Quant à ce Destin, bien différent de la puissance humaine, n'y songez pas! Les esprits sensés n'observent que le chemin par où les malheurs peuvent arriver naturellement: _ils savent que_ le sort est le maître de tout et les atteint comme il veut!

«En effet, comment eût-il été possible qu'un être, qui n'est pas autre chose qu'un singe, eût fouillé ainsi tout Lankâ, si le Destin ne l'eût permis? Le Destin est donc la plus grande des merveilles!

«Je tiens ici la Vidéhaine à ma discrétion, et je n'en ressens pas d'ivresse: n'est-ce pas _vous_ donner ici une preuve assez grande que je suis maître de moi-même. Que des sages austères puissent me blâmer ici pour une offense que j'aurai faite à quelque saint anachorète: c'est une opinion que j'ai déjà conçue moi-même. _Mais_ comment un homme, qui porte les insignes des anachorètes, peut-il, un arc, des flèches, une épée dans ses mains, poursuivre les _timides_ hôtes des forêts? Où voit-on une seconde femme anachorète, qui demeure comme Sîtâ dans un ermitage et qui porte comme elle des pendeloques en or fin avec une robe de pourpre au tissu délié? Quel enfant de Manou, habitant, par voeu de pénitence au milieu des bois, entendit jamais là un son de noûpouras mêlé au gazouillement des parures et des ceintures de femme?»

_Râvana dit, et_ Prahasta, expert en fait d'héroïsme et de guerre, ses propres sciences, Prahasta d'abord se mit à lui tenir ce langage: «Un homme instruit dans les Çâstras, habile à manier la parole, conciliant, sage, pur et né dans une noble race, voilà celui que les gens de bien estiment pour messager. Mais celui-ci était un espion que Râma nous envoya avec des qualités entièrement opposées! _Un espion_, qui vint jeter le désastre ici pour la ruine de son affaire à lui-même! En effet, seigneur, est-il possible de consentir à la demande d'un homme qui agit d'une telle manière, et, dans l'égarement de son intelligence, s'associe avec un être avide de combats?

«Le voilà donc enfin arrivé ce temps fortuné des batailles, qu'attendent depuis si longtemps _nos_ guerriers, toujours affamés de combats! Certes! les massues, les arcs, les haches, les piques de fer ne manquent point ici!

«Les guerriers, de qui la _plus belle_ parure est le courage, désirent les porter au milieu des combats!

«La terre aspire à se joncher de cadavres et, tout arrosée de leur sang, comme d'un parfum liquide, à rire en quelque sorte elle-même avec la bouche, _entr'ouverte à son dernier soupir_, de ces guerriers aux belles dents! Que tes ordres soient donc envoyés aujourd'hui même à tous nos combattants!»