Le Râmâyana - tome premier Poème sanscrit de Valmiky
Chapter 2
sa voix... Râma, dans une position malheureuse, ne laissera jamais échapper un mot qu'on puisse reprocher à son _courage_!»
À ces mots, les yeux enflammés, de colère, la Vidéhaine répondit en ces termes amers au discours si convenable de Lakshmana:
«Ah! vil, cruel, honte de ta race, homme aux projets déplorables, tu espères sans doute que tu m'auras pour amante, puisque tu parles ainsi! Mais il n'est pas étonnant, Lakshmana, que le crime soit chez des hommes tes pareils, qui sont toujours des rivaux _secrets_ et des ennemis cachés!»
Après qu'elle eut de cette manière invectivé Lakshmana, cette femme semblable à une fille des Dieux, Sîtâ, versant des larmes, se mit à battre des mains sa poitrine. À ces mots amers et terribles, que Sîtâ lui avait jetés, Lakshmana, joignant ses deux paumes en coupe et les sens émus, lui répliqua en ces termes: «Je ne puis t'opposer une réponse; ta grandeur est une divinité pour moi: d'ailleurs, Mithilienne, ce n'est pas une chose extraordinaire que de trouver une parole injuste dans la bouche des femmes.
«Honte à toi! péris donc, _si tu veux_, toi, à qui ta mauvaise nature de femme inspire de tels soupçons à mon égard, quand je me tiens dans l'ordre même de mon auguste frère!»
Mais à peine Lakshmana eut-il jeté ce discours mordant à Sîtâ, qu'il en ressentit une vive douleur, il reprit donc la parole et lui dit ces mots, que précédait un geste caressant: «Eh bien! je m'en vais où est le Kakoutsthide: que le bonheur se tienne auprès de toi, femme au charmant visage! Puissent toutes les Divinités de ces bois te protéger, dame aux grands yeux! Car les présages qui se manifestent à mes regards n'inspirent que de l'effroi. Puissé-je à mon retour ici te voir avec Râma!»
À ce langage de Lakshmana, la fille du roi Djanaka, toute baignée de larmes, lui répondit en ces termes: «Si je me vois privée de mon Râma, je me noierai dans la Godâvarî, Lakshmana, ou je me pendrai, ou j'abandonnerai mon corps dans un précipice! Ou j'entrerai dans un bûcher allumé de flammes ardentes! Mais je ne toucherai jamais de mon pied même un autre homme que Râma!» Quand Sîtâ eut dit ces mots à Lakshmana, elle se répandit en pleurs et se remit, bourrelée de chagrin, à battre des mains sa poitrine.
Alors, voyant ses larmes et la douleur étalée dans toutes les formes de sa personne, le fils de Soumitrâ essaya de consoler cette dame aux grands yeux, mais Sîtâ ne répondit pas même un seul mot à ce frère de son époux.
* * * * *
Le juste Lakshmana, l'esprit agité d'une grande peur, était parti après un dernier regard jeté sur la Mithilienne et marchait, pour ainsi dire, malgré lui. L'auguste Démon aux dix visages saisit aussitôt l'occasion favorable et se présenta devant la belle Vidéhaine sous la forme empruntée d'un anachorète mendiant. Il s'avança vers cette jeune et tendre femme, abandonnée par les deux frères, comme le voile d'une nuit obscure envahit la dernière lueur du jour en l'absence du soleil et de la lune. Alors, voyant cette beauté incomparable délaissée dans ce lieu solitaire, le monstre aux dix têtes, monarque de tous les Rakshasas, se mit à rouler cette pensée dans son esprit en démence:
«Voilà bien le moment pour moi d'aborder cette femme au charmant visage, pendant que son époux et Lakshmana même ne sont pas auprès d'elle!»
Quand Râvana eut songé à profiter aussitôt de l'occasion qui s'offrait à lui, ce démon à dix faces se présenta devant la chaste Vidéhaine sous la métamorphose d'un brahmane mendiant. Il était couvert d'une panne jaune et déliée; il portait ses cheveux rattachés en aigrette, une ombrelle et des sandales, un paquet lié sur l'épaule gauche, une aiguière d'argile à sa main avec un triple bâton.
À l'aspect de ce monstre épouvantable par ses oeuvres et par sa vigueur, les oiseaux et tous les êtres animés, les arbres, qui végétaient dans le Djanasthâna et même les diverses plantes nées pour grimper et saisir un appui, tout resta immobile et le vent retint même son haleine. Aussitôt qu'elle vit s'arrêter le roi des Rakshasas, venu d'une course impétueuse, la rivière Godâvarî d'enchaîner soudain son onde _glacée d'épouvante_. On vit courir _ou s'envoler_ çà et là, effarouchés par ce Démon, tous les volatiles et tous les quadrupèdes, qui se trouvaient dans la Pantchavatî et la forêt de pénitence ou dans le voisinage du Djanasthâna.
Le monstre, guettant l'occasion que lui donnait cette absence de Râma, s'avança, caché dans sa métamorphose en religieux mendiant, vers Sîtâ, qui pleurait son époux: il aborda sous des formes qui ne lui convenaient aucunement cette âme pure incarnée dans une forme assortie.
Il s'arrêta, fixant les yeux sur l'épouse de Râma aux lèvres _de corail_, aux dents brillantes, au visage rayonnant comme une pleine-lune; mais alors, délaissée par son époux et Lakshmana, noyée dans le chagrin et les pleurs, assise dans sa maison de feuillage et plongée dans la tristesse de ses pensées, elle ressemblait à la nuit privée de son astre et couverte d'une profonde obscurité.
À chaque membre qu'il voyait de la belle Vidéhaine, il ne pouvait en détacher son regard, absorbé dans la contemplation d'un charme fascinant le coeur et les yeux. Percé d'une flèche de l'amour, le Démon nocturne à l'âme corrompue s'avança en récitant les prières du Véda vers la Mithilienne au torse vêtu de soie jaune, aux grands yeux de nymphéas épanouis. Râvana s'étendit dans un long discours à cette femme, le corps tout resplendissant comme une statue d'or; elle, au-dessus de qui nulle beauté n'existait dans les trois mondes et qu'on aurait pu dire Çrî même sans lotus à la main. Le monarque des Rakshasas adressa donc ses flatteries à la princesse aux membres tout rayonnants:
«Femme au charmant sourire, aux yeux charmants, au charmant visage, cherchant à plaire et timide, tu brilles ici d'un vif éclat, comme un bocage en fleurs! Qui es-tu, ô toi, que ta robe de soie jaune fait ressembler au calice d'une fleur dorée, et que cette guirlande portée de lotus rouges et de nymphéas bleus rend si charmante à voir? Es-tu la Pudeur,... la Gloire,... la Félicité,... la Splendeur ou Lakshmî? Qui d'elles es-tu, femme au gracieux visage? Es-tu l'Existence elle-même,... ou la Volupté aux libres allures? Que tu as les dents blanches, polies, égales, bien enchâssées, femme à la taille ravissante! Tes gracieux sourcils sont bien disposés, ma belle, pour l'ornement des yeux. Tes joues, dignes de ta bouche, sont fermes, bien potelées, assorties au reste du visage: elles ont un brillant coloris, une exquise fraîcheur, une coupe élégante, et rien n'est plus joli à voir, femme _chérie_ à la figure enchanteresse. Tes oreilles charmantes, revêtues d'un or épuré, mais ornées davantage par leur beauté naturelle, ont une courbe dessinée suivant les _plus justes_ proportions. Tes mains bien faites sont azurées comme les pétales du lotus: ta taille est en harmonie avec tes autres charmes, femme à l'enivrant sourire. Tes pieds, qui, réunis maintenant, se font ornement l'un à l'autre, sont d'une beauté céleste: les plantes ont une délicatesse enfantine, et les doigts une fraîcheur adolescente. D'une splendeur égale aux riches couleurs du lotus, ils _ne_ sont _ni moins_ beaux _ni moins_ gracieux dans leur marche: des étoiles de jais entre les angles rouges de tes grands yeux nagent dans leur émail pur. Beauté de chevelure, taille qu'on pourrait cacher dans ses deux mains! _Non!_ Je n'ai jamais vu sur la face de la terre une femme, une Kinnarî, une Yakshî, une Gandharvî, ni même une Déesse qui fût égale à toi pour la beauté!
«Ce lieu est le repaire des Rakshasas féroces, qui rôdent çà et là suivant leurs caprices. Les jardins aimables des cités aux palais magnifiques, les belles ondes tapissées de lotus, les divins bocages mêmes, comme le Nandana et les autres bosquets célestes, méritent seuls d'être habités par toi. La plus noble des guirlandes, le plus noble des vêtements, la plus noble des perles et le plus noble des époux sont, à mon avis, les seuls dignes de toi, femme charmante aux yeux noirs. Dame illustre, née pour jouir de tous les plaisirs de la vie, il ne sied pas que tu habites, privée de tous plaisirs et même dans la souffrance au milieu d'un bois désert, où tu n'as pour lit que la terre, où tu n'as pour aliments que des racines et des fruits sauvages.
«Qui es-tu, femme au candide sourire? Une fille des Roudras ou des Maroutes: Es-tu née d'un Vasou? car tu me sembles une Divinité, ô toi à la taille enchanteresse! Qui es-tu, jeune beauté, entre ces Déesses? N'es-tu pas une Gandharvî, éminente dame? N'es-tu point une Apsarâ, femme à la taille svelte? Mais ici ne viennent jamais ni les Dieux, ni les Gandharvas, ni les hommes; ce lieu est la demeure des Rakshasas: comment donc es-tu venue ici!»
Tandis que le méchant Râvana lui parlait ainsi, la fille du roi Djanaka, sans confiance, s'éloignait de lui çà et là, pleine de peur et de soupçons. Enfin cette femme à la taille charmante, aux formes distinguées, revint à la confiance, et, se disant à soi-même: «C'est un brahme!» elle répondit au Démon Râvana, caché sous l'extérieur d'un religieux mendiant, l'honora et lui offrit tout ce qui sert à l'accueil d'un hôte. D'abord, elle apporta de l'eau; elle invita ensuite le _faux brahmane_ à manger des aliments que l'on trouve dans les bois, et dit au scélérat caché sous une enveloppe amie: «La collation est prête!» Quand il se vit alors invité par Sîtâ avec un langage _franc et_ sans réticences, le Démon, ferme dans sa résolution d'enlever par la violence cette fille des rois, se crut déjà parvenu au comble de ses voeux.
Ensuite la noble Vidéhaine, songeant aux questions emmiellées que Râvana lui avait adressées, y répondit en ces termes: «Je suis la fille du magnanime Djanaka, roi de Mithila: le nom de ta servante est Sîtâ; son mari est le sage Râma. J'ai habité une année entière le palais de mon époux, jouissant avec lui des voluptés humaines dans l'abondance de toutes les choses désirables. Ce temps écoulé, le monarque, après en avoir délibéré avec ses ministres, jugea convenable de sacrer mon époux comme associé à sa couronne. Tandis qu'on préparait le sacre pour l'aîné des Raghouides, une reine ambitieuse au coeur vil, nommée Kêkéyî, surprit le roi, mon beau-père, et, tout d'abord, lui demanda l'exil de mon époux comme une grâce destinée à payer des services que jadis elle avait rendus au vieux monarque.
«Je ne dormirai, je ne boirai, je ne mangerai pas, _disait-elle, que je ne l'aie obtenue_: si Râma est sacré, ce sera la fin de ma vie! Donne sa vérité à la grâce que tu m'as jadis accordée, seigneur, dans la guerre des Asouras contre les Dieux. Que cette même cérémonie soit destinée à sacrer _mon fils_ Bharata; que Râma s'en aille aujourd'hui même dans l'horrible forêt, et qu'il y reste quatorze années ermite, vêtu avec une peau d'antilope noire et un habit d'écorce! Que le fils de Kâauçalyâ parte donc à l'instant pour les bois, et que l'on sacre Bharata!
«À ces mots de Kêkéyî, le monarque au grand char, mon beau-père, la conjura avec des paroles conformes au devoir; mais elle ne voulut pas écouter ses prières. Mon époux est un homme plein d'héroïsme, pur, vertueux, sincère dans son langage, et qui, trouvant son bonheur dans celui de toutes les créatures, mérite ce nom de Râma, célèbre dans l'univers. Le monarque à la grande vigueur, Daçaratha, son père, ne voulut pas le sacrer de lui-même pour faire une chose agréable à Kêkéyî.
«Quand mon époux vint trouver son père à l'heure du sacre, Kêkéyî dit à Râma, inébranlable dans ses résolutions: «Écoute, prince de Raghou, ce qui m'a été promis par ton père: «Je donne à Bharata, sans que personne y puisse rien prétendre, _m'a-t-il dit_, le trône de mes ancêtres. Il est donc nécessaire, fils de Kakoutstha, que tu ailles habiter la forêt neuf ans auxquels seront ajoutées cinq années: ainsi, pars et sauve du mensonge la parole de ton père.»
«Mon époux, ferme en ce qu'il a promis, obéit à sa voix et lui répondit: «_Je le ferai!_» en présence de son père. Râma est toujours prêt à donner, jamais à recevoir; il ne sortira point de sa bouche une parole qui ne soit la vérité: telle est, _saint_ brahme, la sûreté de sa promesse, qu'il n'est rien au-dessus d'elle. Un frère de Râma, né d'une autre mère et nommé Lakshmana, homme éminent et plein de courage, se fit le compagnon de son exil. Aux remontrances pleines de sens que fit celui-ci contre l'engagement de son frère: «Mon âme se plaît dans la vérité!» lui répondit ce Raghouide à la vive splendeur. Ce frère judicieux, à la grande vigueur et fidèle à son devoir, Lakshmana suivit avec moi, son arc à la main, Râma, qui s'en allait _dans le bois de son exil_.
«Ainsi, une _seule_ parole de Kêkéyî nous a bannis tous les trois du royaume, et nous errons pleins de constance, ô le plus vertueux des brahmes, dans la forêt profonde. Nous habitons ces bois tout remplis de bêtes féroces: rassure-toi cependant; il t'est possible d'habiter ici. Mon époux va bientôt revenir, m'apportant les plus beaux fruits de la forêt... Dis-moi donc, _en attendant_, dis-moi quel est ton nom, ta famille et ta race, suivant la vérité. Pourquoi vas-tu seul ainsi dans la forêt Dandaka? Je ne doute pas, saint ermite, que Râma ne t'accueille avec honneur. Mon époux aime la conversation et se plaît dans la compagnie des ascètes.»
À ces mots de Sîtâ, la _charmante_ épouse de Râma, le vigoureux Démon, blessé par une flèche de l'Amour, lui répondit en ces termes: «Écoute qui je suis, de quel sang je suis né; et, quand tu le sauras, n'oublie pas de me rendre l'honneur qui m'est dû. C'est pour venir ici te voir que j'ai emprunté cette heureuse métamorphose, moi, par qui furent mis en déroute et les hommes et les Immortels avec le roi même des Immortels. Je suis celui qu'on appelle Râvana, le fléau de tous les mondes; celui sous les ordres de qui, femme ravissante, Khara gouverne ici le Dandaka. Je suis le frère et même l'ennemi de Kouvéra, dame aux brillantes couleurs; je suis un héros, le propre fils du magnanime Viçravas. Poulastya était le fils de Brahma, et moi, femme, je suis le petit-fils de Poulastya. J'ai reçu de l'Être existant par lui-même un don _incomparable_, celui de prendre à mon gré toutes les formes et de marcher aussi vite que la pensée. Ma force est renommée dans le monde: on m'appelle aussi Daçagrîva[25]; mais le nom de Râvana est _encore plus_ célèbre, femme au candide sourire, et je le dois à la nature de mes oeuvres[26].
[Note 25: C'est-à-dire _Decem habens colla_.]
[Note 26: _Râvana_ veut dire _qui fait pleurer_.]
«Sois donc la première de mes épouses, auguste Mithilienne, sois à la tête de toutes ces femmes, mes nombreuses épouses, au plus haut rang elles-mêmes de la beauté. Ma ville capitale est nommée Lankâ, la plus belle des îles de la mer; elle est située sur le front d'une montagne et l'Océan se répand à l'entour. Elle est ornée de hauts pitons faits d'or épuré, elle est ceinte de fossés profondément creusés, elle porte _comme_ une aigrette de palais et de belles terrasses. Non moins célèbre dans les trois mondes qu'Amarâvatî, la cité d'Indra, c'est la capitale des Rakshasas, de qui le teint imite la couleur des sombres nuages.
«C'est une île céleste, ouvrage de Viçvakarma, et large de trente yodjanas. Là, tu pourras te promener avec moi, Sîtâ, dans ses riants bocages; et tu n'auras plus aucun désir, noble dame, de _revenir jamais_ habiter ces bois.»
À ces mots de Râvana, la charmante fille du roi Djanaka répondit avec colère au Démon, sans priser davantage ses discours: «Je serai fidèle à mon époux, semblable à Mahéndra, ce Râma, qu'il est aussi impossible d'ébranler qu'une grande montagne et d'agiter que le vaste Océan! Je serai fidèle à Râma, cet héroïque fils de roi, à l'immense vigueur, à la gloire étendue, qui a vaincu en lui-même ses organes des sens et de qui le visage ressemble au disque plein de l'astre des nuits! Ton désir, bien difficile à satisfaire, de t'unir à moi est celui du chacal, qui voudrait s'unir à la tigresse: il est aussi impossible que je sois touchée par toi, qu'il est impossible de toucher les rayons du soleil!
«Ô toi, qui veux enlever de force à Râma son épouse chérie, c'est comme si tu voulais arracher à la gueule d'un lion, ennemi des gazelles, la chair qu'il dévore plein de vigueur, impétueux, en fureur même!
«La différence qu'il y a dans les bois du chacal au lion; la différence qu'il y a du faible ruisseau à l'Océan: c'est la différence qui existe de toi à mon noble époux!
«Tant qu'il sera debout, son arc et ses flèches dans sa main, ce vaillant Râma, de qui la puissance est égale à celle de la divinité aux mille yeux, tu ne pourras, si tu m'enlèves, oui! tu ne pourras même digérer ta conquête, comme une mouche ne peut avaler la foudre!»
C'est ainsi qu'à ce langage impur du noctivague Démon répondit cette femme à l'âme pure; mais Sîtâ, vivement émue, tremblait en lui jetant ces paroles, comme un bananier superbe qu'un éléphant a brisé.
Le monarque des Rakshasas, quittant la forme de mendiant, revint à sa forme naturelle avec son long cou et son corps de géant. À l'instant ce noctivague Démon, frère puîné de Kouvéra, dépouillant ses placides apparences de religieux mendiant, rentra dans la _hideuse_ réalité de son extérieur, semblable à celui de la Mort. Il avait un grand corps, de grands bras, une large poitrine, les dents du lion, les épaules du taureau, les yeux rouges, le corps bigarré et les cheveux enflammés.
Le rôdeur impur des nuits jeta ces mots à Sîtâ, parée de joyaux resplendissants, ornée des boucles noires de ses beaux cheveux, mais qui avait comme perdu le sentiment: «Femme, si tu ne veux pas de moi pour époux sous ma forme naturelle, j'emploierai la violence même pour te soumettre à ma volonté! Puisque la vigueur de Râma, qui t'a mise en oubli, te fait ainsi te glorifier devant moi, c'est que tu n'as jamais entendu parler, je pense, de ma force sans égale! Me tenant au sein des airs, je pourrais enlever la terre à la force de mes bras; je pourrais même tarir l'Océan _comme une coupe_: je pourrais tuer la Mort, si elle combattait avec moi! Je pourrais offusquer le soleil de mes flèches aiguës; je pourrais fendre même la surface de la terre! Vois donc, insensée, que je suis _ton_ maître, que je prends à mon gré toutes les formes, et donne à qui je veux les biens que l'on désire!»
Quand il eut ainsi parlé, Râvana, cette âme corrompue, égaré par l'amour, osa prendre Sîtâ, comme Bouddha[27] saisit dans les cieux la brillante Rohinî[28].
[Note 27-28: La planète de Mercure et le 4e astérisme lunaire.]
Elle, baignée de larmes et pleine de colère: «Méchant, dit alors Sîtâ, tu mourras immolé par la vigueur du magnanime Râma! Insensé, tu exhaleras bientôt avec les tiens, ô le plus vil des Rakshasas, ton dernier soupir!»
À ces mots de la belle Vidéhaine, la fureur du cruel Démon enflamma d'un éclat fulgurant ses dix faces pareilles aux sombres nuages. Râvana irrité brûlait, pour ainsi dire, la tremblante Vidéhaine avec ses regards flamboyants comme le feu sous des sourcils contractés et bien épouvantables à voir. De sa main gauche, il prit la belle Sîtâ par les cheveux; de sa main droite, il empoigna les deux cuisses de la princesse aux yeux de lotus. Aussitôt qu'elle se vit dans les bras du vigoureux Démon, Sîtâ de jeter ces cris: «À moi, cher époux!... Pourquoi, héros, ne me défends-tu pas!... À moi Lakshmana!»
À l'aspect du monstre aux longues dents acérées, à l'immense vigueur et semblable au sommet d'une montagne, toutes les Divinités du bois, saisies de crainte, s'enfuirent tremblantes çà et là. Une fois que le robuste Démon, tourmenté par l'amour, eut enveloppé de ses bras cette femme, les amours de Râma, il s'élança dans les cieux avec elle malgré sa résistance, comme Garouda, d'un vol rapide, emporte dans les airs l'épouse du roi des serpents.
Au même instant apparut de nouveau le char de Râvana, ouvrage de la magie, vaste, céleste, au bruit éclatant, aux membres d'or, attelé de ses ânes _merveilleux_. Le ravisseur, menaçant la Vidéhaine avec une voix forte et des paroles brutales, la prit alors dans son sein et la plaça dans son char: c'était l'époque de l'année où la nuit et le jour se partagent le cercle diurne en deux parties égales, le quantième du mois où la lune remplit de lumière toute la moitié de son disque, et l'heure du jour où le soleil arrive à la moitié de sa carrière.
Le Démon ravit l'épouse d'autrui comme un çoûdra qui dérobe l'audition des Védas. Enlevée par ce monstre, la sage Mithilienne appelait, bourrelée de chagrin: «À moi, criait-elle, mon époux!» mais son mari errait au loin dans les bois _et ne pouvait l'entendre_.
* * * * *
En ce moment, sur le plateau d'une montagne, dans la forêt aux retraites diverses, dormait, le dos tourné au soleil enflammé, le monarque des oiseaux, _Djatâyou_, à la grande splendeur, au grand courage, à la grande force. Le roi des oiseaux entendit cette plainte comme le son d'une voix apportée dans un rêve, et cette lamentation, entrée dans le canal de ses oreilles, vint frapper violemment son coeur, comme la chute du tonnerre. Réveillé en sursaut par sa _vieille_ amitié pour le roi Daçaratha, il entendit le bruit d'un char qui roulait avec un son pareil au fracas des nuages.
Il jette ses regards dans les cieux, il observe l'un après l'autre tous les points cardinaux de l'espace étendu, il voit Râvana et la Djanakide poussant des cris. Voyant ce Rakshasa enlever la bru de feu son ami, le roi des oiseaux, pénétré d'une bouillante colère, s'élança dans les airs d'un rapide essor. Là, ce puissant volatile, tout flamboyant de colère, se tint alors devant le Rakshasa et se mit à planer sur la route de son char:
«Démon aux dix têtes, dit-il, je suis le roi des vautours; mon nom est Djatâyou à la grande vigueur; je me tiens ferme dans l'antique devoir et je marche avec la vérité. Toi, monarque à la force immense, tu es le plus élevé dans la race des Rakshasas et tu as maintes fois vaincu les dieux en bataille. Je ne suis plus qu'un oiseau vieux, affaibli dans sa vigueur; mais tu vas connaître dans un combat, petit-fils de Poulastya, ce qui me reste encore de vaillance, et tu n'en sortiras point vivant!
«Comment un roi fidèle à son devoir peut-il souiller une femme qui n'est pas la sienne! C'est aux rois surtout qu'il appartient de protéger les femmes d'autrui. Reviens de cette pensée, être vil, d'outrager la femme d'un autre, si tu ne veux que je te pousse à bas de ton char magnifique comme un fruit que l'on secoue de sa branche!
«Esprit mobile avec un naturel méchant, comment se fait-il qu'on t'ait donné l'empire, ô le plus vil des Rakshasas, comme on donnerait au pécheur un siége dans le paradis? Quand Râma, cette âme juste et sans péché ne t'a offensé, ni dans ta ville, ni dans ton royaume, pourquoi donc, toi, lui fais-tu cette offense? Pour venger Çoûrpanakhâ, si Khara est venu dans le Djanasthâna et si vaincu il y trouva la mort, est-ce là un crime dont Râma soit coupable? Quand il y vint aussi quatorze milliers de Rakshasas pour tuer Râma et Lakshmana, si le bras du Raghouide leur fit mordre à tous la poussière, dis, et que ta parole soit l'expression de la vérité, est-ce encore une faute qu'il faille reprocher à ce noble maître du monde? Est-ce un motif pour te hâter d'enlever son épouse?
«Lâche promptement l'_auguste_ Vidéhaine, ou je vais te consumer de mon regard épouvantable, _destructeur_, incendiaire, comme Vritra fut consumé par le tonnerre de Mahéndra! Ne vois-tu pas que tu as lié au bout de ta robe un serpent à la dent venimeuse? Ne vois-tu pas que la mort a passé déjà son lacet autour de ton cou? Insensé, il ne faut pas entrer dans une condition où l'on trouverait sa mort; et l'homme ne doit pas accepter une perle même, si elle peut un jour amener sa ruine!
«Il y a soixante mille ans que je suis né, Râvana, et que je gouverne avec justice le royaume de mon père et de mon aïeul. Je suis vieux, et toi, héros, tu es jeune, monté sur un char, une cuirasse devant ta poitrine, un arc à ton poing; mais aujourd'hui, ravisseur de la Vidéhaine, tu ne saurais m'échapper sain et sauf!»
À ces mots, prononcés avec tant de justesse par le vautour Djatâyou, les vingt yeux du Rakshasa irrité brillèrent menaçants et pareils au feu. Avec des regards enflammés de colère, _agitant_ ses pendeloques d'or épuré, le monarque des Rakshasas s'élança furieux sur le roi des oiseaux.
Voici donc l'oiseau, frappant et de son bec et de ses ailes, ayant pour troisième arme ses pattes crochues, et Râvana à la grande force, qui luttent _sans peur_ l'un contre l'autre.
Le Démon fit pleuvoir sur le roi des vautours ses flots épouvantables de traits, de javelots, de flèches en fer aux pointes aiguës, aux barbes alternées. Le monarque des oiseaux, enveloppé dans ces réseaux de flèches, reçut dans le combat _sans bouger_ ces dards coup sur coup de Râvana; mais ensuite, enflammé de colère, déployant son immense envergure telle qu'une montagne, il s'abattit sur le dos de son ennemi et le déchira avec ses fortes serres. Djatâyou, à la grande force, le souverain des oiseaux, ouvrit de sanglantes blessures dans le corps du guerrier avec ses pattes armées d'ongles tranchants; mais Râvana, débordant de colère, ce monstre aux dix visages, perça le volatile à son tour avec ses flèches empennées d'or et semblables au tonnerre même. Néanmoins, sans penser ni aux dards que lui décochait Râvana, ni même à ses blessures, le roi des oiseaux fondit sur lui tout à coup.
Le volatile aux grandes serres s'éleva dans les cieux, et, dressant les deux ailes sur la tête _de son ennemi_, il en battit avec une fureur acharnée le front du Rakshasa. Puis, soudain l'oiseau-roi de briser dans ses pattes l'arc avec la flèche de son rival; et, quand il eut rompu cet arc décoré de perles et de joyaux, arme divine et pareille au feu, le volatile à la grande splendeur s'esquiva d'un agile essor.
Le monarque ailé revint battre à coups redoublés son diadème céleste, d'or massif, embelli par toutes les sortes de pierres fines: le vigoureux oiseau, plein de fureur, lui jeta sa couronne à bas sur les plaines de l'air, et la tiare en tombant éclaira comme le disque du soleil. Il frappa même les ânes aux visages de vampires, aux caparaçons d'or, et, les traînant çà et là dans sa fougue, le héros emplumé les eut bientôt séparés de la vie. Il brisa le grand char aux ais variés d'or et de pierreries, aux roues et au timon parsemés d'ornements, cette voiture, qui marchait d'un mouvement spontané et répandait une vaste épouvante. Il renversa le cocher, et, quand il eut bientôt déchiré son corps d'une serre pareille au crochet aigu qui sert à conduire les éléphants, il jeta son cadavre hors du véhicule fracassé.
Aussitôt que Râvana se vit avec son arc rompu, son char brisé, son attelage tué, son cocher sans vie, il prit la Vidéhaine dans ses bras et s'élança d'un bond sur la terre. À la vue de Râvana descendu sur la terre et veuf de son char brisé, tous les êtres d'applaudir à l'envi le roi des vautours: «Bien! bien!» lui crièrent-ils.
Quand il eut exécuté ce lourd travail, Djatâyou, sur qui pesait le poids de la vieillesse, en ressentit de la fatigue: Râvana l'observait, et, quand il vit le prince des oiseaux déjà las par l'effet de son grand âge, il reprit la Vidéhaine, et joyeux il s'élança de nouveau dans les airs. Le monarque des vautours, Djatâyou prit aussitôt son essor dans les cieux, et, suivant le Démon, qui serrait la fille du roi Djânaka contre son flanc, il tint ce langage au ravisseur:
«Méchant, scélérat, artisan de cruautés, depuis que, poussé au vol par ton âme rapace, tes mains ont ravi Sîtâ, tu es comme une victime consacrée déjà pour l'autel! Le héros tue son ennemi et le dépouille, ou, percé de flèches, il reste lui-même sans vie sur le champ de bataille; mais le héros ne foule jamais la route où marche le voleur! Combats, si tu es un héros! Arrête un instant, Râvana, et tu vas te coucher mort sur la terre, comme ton frère le vaillant Khara! Plus d'une fois, tu as vaincu dans la guerre les Dieux et les Dânavas; mais le fils du roi Daçaratha, ce beau Râma, qui n'a point oublié ses exercices de kshatrya, tout vêtu qu'il est ici avec un habit d'écorce, t'aura bientôt fait mordre la poussière!»
À ces mots du roi des oiseaux, l'orgueilleux monarque des Rakshasas lui répondit en ces termes, les yeux rouges de colère: «Tu nous as fait voir autant qu'il faut ton amitié pour le roi Daçaratha; ce que tu devais à Râma est largement acquitté: ne te fatigue pas davantage!»
À ces paroles _fières_, le plus éminent des oiseaux lui répondit sans émotion: «Montre-moi donc ici tout ce que tu as de force, de vigueur, de puissance et ton _plus grand_ courage: cruel, tu ne t'en iras pas vivant! Ravisseur des épouses d'autrui, âme impatiente, vendue au mensonge, amie de la cruauté, tu brûleras dans l'épouvantable Naraka sur le feu de ton action!»
À peine Djatâyou eut-il achevé ces belles paroles, que le robuste volatile se précipita avec impétuosité sur le dos même du Rakshasa. Il déchira tout l'entre-deux des épaules du monstre aux dix têtes avec ses ongles perçants et semblables aux aiguillons du cornac. Le bec et les serres de l'oiseau couvraient de blessures et mettaient le noctivague en morceaux. Saisi par les ongles acérés, le Démon s'agitait de tous les côtés, comme un éléphant se remue _avec impatience_, quand le conducteur est monté dessus _et lui fait sentir sa pointe_. Avec ses griffes, le roi des oiseaux lui sillonna tout le dos; avec ses griffes et les blessures de son bec tranchant, Djatâyou laboura le cou entièrement. Avec les armes que lui donnaient son bec, ses pattes crochues et ses _grandes_ ailes, il arracha les rudes cheveux du monstre et lui fit sentir la douleur dans tous les yeux de ses dix têtes.
Enfin, le noctivague prit la Vidéhaine à son flanc gauche et se mit lestement à frapper de sa main droite le volatile avec fureur. De son côté, enflammé de colère, Djatâyou, blessant à coups redoublés avec les serres, le bec et les ailes, fit passer Râvana dans cette guerre à la couleur éclatante d'un açoka en fleurs. Mais le vigoureux Daçagrîva furieux, s'armant de ses poings et de ses pieds, abandonne la Vidéhaine et fait pleuvoir une grêle de coups sur le roi des vautours.
Ce nouveau combat entre ces deux athlètes d'une force prodigieuse, ne dura qu'un instant. En effet, Râvana, _dégagé_, leva son épée, il perça le flanc, il coupa les deux pieds, il trancha les deux ailes de l'oiseau, qui luttait si vaillamment pour la cause de Râma. Ses ailes abattues par le Rakshasa aux féroces exploits, le vautour tomba rapidement sur la terre, n'ayant plus qu'un souffle de vie.
Quand elle vit l'oiseau gisant sur le sol et baigné de sang, la Vidéhaine, _profondément_ affligée, courut à lui comme elle eût fait pour son époux. Le roi de Lankâ contemplait ce vautour à l'âme généreuse, la poitrine toute blanche, le reste du corps semblable aux sombres nuages, abattu maintenant sur la terre, où Djatâyou se débattait misérablement. Alors Sîtâ étreignit dans ses bras l'oiseau gisant sur la face de la terre et vaincu par l'épée de Râvana, en même temps que la plaintive Djanakide mouillait de pleurs son visage brillant comme l'astre des nuits.
«Le voilà donc gisant inanimé sur la terre, disait-elle, celui même qui eût dit à Râma que je vis encore, et que, tombée dans une telle infortune, je suis encore vertueuse: ah! cette heure sera aussi l'heure de ma mort! Râma, certainement! ne sait pas quel grand malheur a fondu sur nous; et, tandis qu'il erre, son arc bandé à la main, le Kakoutsthide ignore sans doute quel monstre vint ici!»
Une et deux fois elle appela Râma, et _Kâauçalyâ_, sa belle-mère, et Lakshmana lui-même: la tremblante Vidéhaine leur jetait _en vain_ ces appels redoublés. Le monarque des Rakshasas courut alors vers sa captive, le visage pâle d'effroi, les parures et les bouquets de fleurs en désordre. Elle s'accrochait des mains aux sommités des arbustes, elle serrait les grands arbres dans ses bras et poussait de sa douce voix ces cris répétés: «Sauve-moi! sauve-moi!»
Mais lui, pareil à la mort, il saisit par les cheveux _comme_ pour trancher sa vie, cette femme consternée, à la voix expirante, isolée de son époux dans ces bois. À la vue de cette violence infligée à Sîtâ, la compassion et la douleur émurent tous les grands saints, qui habitaient dans la forêt Dandaka. Devant cet outrage fait à Sîtâ, l'espace infini du monde avec tous les êtres animés ou non fut enveloppé d'une profonde obscurité. Quand il vit de son regard céleste l'infortunée subir cette injure, le père suprême de toutes les créatures prononça lui-même ces paroles dans sa béatitude: «Le crime est consommé!»
Elle eut beau crier: «Râma! Râma!... À moi Lakshmana!» le Démon reprit la Vidéhaine et continua sa route dans les airs. Avec ses membres atourés de leurs bijoux d'un or épuré, avec sa robe de soie jaune, elle brillait alors, cette fille des rois, comme l'éclair au milieu du ciel! Sa robe jaune, que l'air soulevait par-dessus Râvana, jetait son éclat sur le géant et lui donnait les apparences d'une montagne, dont la cime est embrasée par le feu.
En voyant, sur le fond du ciel, sa figure immaculée se détacher du sein de son ravisseur, on eût dit la lune, qui se lève, après qu'elle a percé un sombre nuage.
Un pied de la _belle_ Vidéhaine laissa échapper son bracelet, qui tomba sur la terre, éclatant comme le feu et pareil à un disque d'éclairs.
Les bijoux de la Vidéhaine et tous ses joyaux couleur du feu tombaient du ciel rapidement sur la terre, semblables à des étoiles qui se détachent du firmament. Son blanc et riche fil de perles se rompit au milieu du sein et parut dans sa chute comme le Gange, qui se répand du ciel sur la terre. Battus par le vent, tous les arbres, habités par les familles des oiseaux _les plus_ variés, semblaient dire avec le bruit de leurs cimes émues: «Ne crains pas! ne crains pas!»
Irrités contre son ravisseur, les lions, les tigres, les éléphants, les gazelles couraient après Sîtâ dans la grande forêt et marchaient tous _pêle-mêle_ derrière son ombre. Quand le soleil consterné vit ce rapt de _l'auguste_ Vidéhaine, son disque pâlit et son brillant réseau de lumière disparut.
«Il n'y a plus de justice! D'où viendra maintenant la vérité? Il n'y a plus de rectitude! Il n'est plus de bonté!» Ainsi, partout où Râvana emportait l'épouse de Râma, ainsi gémissaient dans le ciel toutes les créatures, à la vue de cette violence infligée à l'illustre Vidéhaine, qui appelait de sa voix aux syllabes douces: «Hâ! Lakshmana!... à moi, Râma!» et qui jetait, _hélas! toujours en vain_, des regards multipliés sur toute la surface de la terre.
* * * * *
Chemin faisant, la sage Vidéhaine, enlevée dans le sein de Râvana, dit en pleurant, ses yeux rouges de larmes et de colère, au monarque des Rakshasas, de qui les yeux inspiraient la terreur: «Tu montres bien ici, roi des Rakshasas, ton courage sans pareil! Cette prouesse, vil Démon, ne te fait-elle pas rougir, toi, qui veux m'enlever, abusant de la force et sachant que je suis abandonnée! C'est toi qui, voulant me ravir à mon époux, que tu n'osais affronter, oui! c'est toi, âme corrompue, qui le fis écarter de sa chaumière avec ce prestige d'une gazelle, ouvrage de la magie! Tu montres bien ici, roi des Rakshasas, ton courage sans pareil! Tu m'as conquise, _vraiment_! dans un noble combat, où ton nom fut proclamé _à haute voix_! Ce cri, qui ressemblait à la voix de Râma, ce cri de détresse, qui déchira mon coeur, n'était qu'un artifice de toi! Comment n'as-tu pas de honte, vil Démon, après que tu as commis une telle action, le rapt d'une femme en l'absence de son mari!
«Râma fut éloigné ainsi _de l'ermitage_: toi, voici que tu fuis! alors, qu'est-il possible de faire? Attends un instant, et tu ne t'en iras pas avec le souffle de la vie!»
C'est ainsi que le scélérat enlevait, malgré sa résistance, cette infortunée toute pantelante, baignée de larmes, plongée dans le chagrin, horriblement tourmentée, plusieurs fois malade et qui exhalait des plaintes touchantes, précédées par des gémissements.
Il dirigea sa marche le front tourné vers la rivière Pampâ, mais d'un esprit agité jusqu'à la démence. Une fois ce cours d'eau franchi dans son vol, le roi des Rakshasas tendit vers le mont Rishyamoûka, tenant la Mithilienne en pleurs dans ses bras! La princesse enlevée n'aperçut nulle part un défenseur, mais elle vit sur le sommet de la montagne cinq des principaux singes. La Djanakide aux grands yeux, à la taille charmante, jeta au milieu des cinq quadrumanes ses brillantes parures et son vêtement supérieur, tissu de soie avec un éclat d'or: «S'ils allaient raconter ce fait à Râma!» pensait-elle, ses regards attachés sur la terre et ses yeux versant des larmes. D'un mouvement rapide, elle fit tomber au milieu d'eux l'habillement avec les joyaux; et, dans son agitation intérieure, le monstre aux dix têtes ne s'aperçut pas que Sîtâ jetait aux pieds des singes tous ses bijoux, et même que cette femme à la taille gracieuse n'avait plus ni sa divine aigrette de pierreries ni aucune de ses parures. Les chefs des singes, tournant vers Sîtâ les regards curieux de leurs yeux bistrés, virent alors cette dame aux grands yeux, qui invectivait Râvana.
* * * * *
Parvenu dans sa grande cité aux larges rues bien distribuées, il déposa enfin sa victime, comme Mâya l'Asoura déposa jadis _la Déesse_ Mâyâ. Le monarque aux dix têtes appela des Rakshasîs à l'aspect épouvantable et leur intima ses volontés pour la surveillance de sa captive: «Consacrez, dit-il à ces furies, qui toutes, debout et réunies devant lui, tenaient leurs deux paumes rassemblées en coupe _à la hauteur du front_; consacrez sans négligence toute votre attention à faire que personne en ces lieux, ni homme ni femme, ne parle à cette Vidéhaine sans ma permission. Donnez-lui tout ce qu'elle désire en parfums, fourrures, habillements, or, pierreries ou perles; je l'accorde... _Ne l'oubliez pas_! elle n'attache aucun prix à sa vie, celle qui dira jamais, sciemment ou même à son insu, une parole qui soit désagréable à _ma_ Vidéhaine!»
* * * * *
Quand le Démon eut fait entrer sa captive dans Lankâ, Brahma joyeux tint ce langage à Çatakratou: «C'est pour le bien des trois mondes et pour le mal des Rakshasas, dit le père des créatures au roi des Immortels, que Râvana, l'âme cruelle, a conduit Sîtâ dans sa ville.
«Cette dame de la plus haute noblesse, fidèle à son époux et qui a toujours vécu dans les plaisirs, ne voyant plus son mari et consumée de chagrins, parce qu'elle en est séparée, n'ayant plus maintenant sous les yeux que des Rakshasas et harcelée sans cesse par les menaces de leurs femmes: «Comment, se dira-t-elle, entrée dans Lankâ, ville bâtie sur une île de la mer, souveraine des rivières et des fleuves; comment Râma saura-t-il que l'on me retient ici et que j'y marche sur la ligne de mes devoirs?»
«Roulant cette pensée en soi-même, captive, isolée dans sa faiblesse, elle refusera toute nourriture, soutien de la vie, et renoncera sans doute à l'existence. De nouveau, il me vient aujourd'hui cette crainte que Sîtâ ne veuille plus supporter le poids de sa vie. Va donc promptement, fils de Vasou, console Sîtâ, entre chez elle et présente-lui _de ma part_ ce vase de beurre céleste et clarifié.» À ces mots, le Dieu Indra partit, accompagné du Sommeil, pour la ville soumise aux lois de Râvana. _Ils arrivent_, et le saint meurtrier du _mauvais Génie_ Pâka dit à son compagnon: «Sommeil, trouble ici les paupières des femmes Rakshasîs!» Invité de cette manière, le Dieu qui préside au sommeil, plein d'une joie suprême, les endormit toutes pour le succès du roi des Immortels.
L'occasion favorable ainsi donnée, la Divinité aux mille regards s'approcha de Sîtâ et l'auguste époux de Çatchî commença par lui inspirer de la sécurité: «Je suis le roi des Dieux: la félicité descende sur toi! lui dit-il; jette les yeux sur moi, femme au candide sourire! Ton noble Raghouide, fille du roi Djanaka, jouit avec son frère d'une bonne santé. Un jour, ce prince équitable viendra lui-même dans cette Lankâ, soumise aux lois de Râvana. Environné d'ours et de singes par milliers de kotis, ce _digne_ enfant de Raghou, accompagné de son frère et suivi de son armée, t'emmènera dans sa ville, après qu'il aura fait mordre la poussière à tous les Rakshasas, grâce à la vigueur de son bras, et tué Râvana même dans une bataille. _Oui_! Djanakide, vainqueur de Râvana et de son armée, ce puissant guerrier t'emmènera de ces lieux sur le char Poushpaka: étouffe le souci qui te ronge le coeur! Pour en assurer le succès, je vais prêter mon aide à l'entreprise de ce roi magnanime: ainsi ne te livre pas à la douleur, fille du roi Djanaka.
«Grâces à moi, ce héros à la grande vigueur franchira l'Océan: c'est déjà moi, noble femme, qui ai su me procurer ici le sommeil de tes Rakshasîs par les enchantements de la magie.
«Prends ce vase de beurre clarifié, que je te présente; mets le temps à profit et mange, éminente Dame, cet aliment délicieux, suprême, divin! Une fois que tu auras goûté ce mets, reine charmante, tu ne seras plus affligée, très-vertueuse et noble Dame, ni par la faim, ni par les maladies horribles ou même par la pâleur.»
À ces mots, toute remplie de doute: «Comment saurai-je, lui dit Sîtâ, que c'est bien Indra, le divin époux de Çatchî, que je vois présent ici devant mes yeux? Si tu es vraiment le roi même des Immortels, montre-moi sans tarder les signes auxquels on reconnaît un Dieu et dont j'ai entendu traiter mainte fois en présence de mon instituteur spirituel!»
À ces mots de Sîtâ, le fils de Vasou fit ce qu'elle demandait: il se tint sans toucher la terre de ses pieds et regarda sans cligner les yeux. Reconnaissant à ces traits qu'il était véritablement le roi des Dieux, la Mithilienne dit alors pleine de joie: «Je te vois maintenant de la manière que t'ont vu le roi mon beau-père et le souverain de Mithila, mon père: tu es, divin Indra, le protecteur de mon époux. Il vit donc heureux, mon noble Raghouide, avec son frère sous ta céleste protection! J'en reçois la nouvelle avec bonheur, Dieu à la force immense. Ce lait immortel et suprême, donné par toi, je le bois, comme tu m'y invites, à l'accroissement de la famille des Raghouides!»
Ensuite, ayant pris la coupe aux mains du grand Indra, la Mithilienne au candide sourire l'offrit d'abord à son époux, ensuite à Lakshmana: «Puissent longtemps vivre mon époux à la force puissante et son frère!» Elle dit; et sur ces mots, la Vidéhaine mangea cet aliment fortuné. Quand elle eut pris cette réfection, la Dame au charmant visage sortit de l'épuisement où l'avait jetée la faim: puis, Mahéndra, lui ayant raconté l'histoire des événements à venir, s'éleva dans les airs et partit.
* * * * *
Une fois qu'il eut tué le Démon, qui savait prendre à son gré toutes les formes, ce Mârîtcha, qui marchait devant lui sous les apparences d'une gazelle, Râma, quittant cette partie du bois, retourna chez lui.
Quand il songeait aux moyens avec lesquels Mârîtcha l'avait écarté de sa chaumière; à la manière dont cette gazelle d'or, frappée de sa flèche, avait laissé voir le Rakshasa, _qui s'était caché dans ses formes_; au cri, que le Démon avait jeté _en expirant_: «À moi, Lakshmana!..... Je suis mort!.....» Cette voix, _imitant la mienne_, se disait-il plein d'angoisse, a dû procurer aux Rakshasas cette favorable occasion qu'ils désiraient bien trouver! Daigne le ciel garder Sîtâ délaissée dans la grande forêt; car leur défaite dans le Djanasthâna a soulevé contre moi la haine des Rakshasas!»
Tandis qu'il agitait ces réflexions en lui-même, le Raghouide _inquiet_ rencontra Lakshmana accourant à sa rencontre avec une splendeur éteinte. À ce héros triste, abattu, consterné, le visage altéré, Râma encore plus consterné lui-même de jeter ces mots avec tristesse et plein d'abattement. «Hâ, Lakshmana! que tu as fait une chose blâmable de venir ici, abandonnant Sîtâ dans cette forêt déserte, infestée par les Rakshasas! Je ne puis en douter maintenant d'aucune manière: la fille du roi Djanaka est égorgée ou même dévorée par les Démons, qui habitent dans ces bois. Car de sinistres augures se montrent à nos yeux en plus grand nombre. Puissions-nous retrouver saine et sauve notre chère Vidéhaine! En effet, cet animal, qui m'avait séduit avec ses apparences de gazelle, m'attira loin par des allèchements donnés à mon espérance; mais, frappé enfin d'une flèche après une grande fatigue, il abandonna ses formes de gazelle et ne montra plus en lui qu'un Rakshasa!»
Après qu'il eut fouillé toute sa retraite, le Raghouide, pénétré de la plus vive douleur, interrogea le fils de Soumitrâ au milieu de son ermitage: «Quand je t'avais donné, plein de confiance en toi, la belle Mithilienne à titre de dépôt dans cette forêt déserte, infestée par les Rakshasas, comment s'est-il fait que tu l'aies abandonnée pour venir me trouver? Ton arrivée _inattendue_ vers moi, après ce délaissement de Sîtâ, a troublé véritablement toute mon âme en y jetant _soudain_ le soupçon d'un horrible forfait. À peine t'eus-je aperçu de loin marchant au milieu des bois sans être accompagné de Sîtâ, que je sentis battre mon coeur, Lakshmana, trembler mon oeil et mon bras gauches.»
À ces mots, le Soumitride aux signes heureux, Lakshmana, tout plongé dans la douleur et le chagrin, fit cette réponse au noble enfant de Raghou: «Ce n'est pas de moi-même, par un acte de mon plein gré, que je suis venu, abandonnant Sîtâ. Elle m'en a donné l'ordre elle-même, et là-dessus je suis parti. En effet, ces mots: «Lakshmana, sauve-moi!» ce cri, que le noble _Démon_ avait jeté au loin à travers une vaste expansion, est tombé dans l'oreille de la Mithilienne. À ce cri de détresse, elle, inquiète dans sa tendresse pour son époux: «Va! cours!» m'a-t-elle dit, baignée de larmes et palpitante de terreur. Quand elle m'eut plusieurs fois répété cet ordre: «Pars!» alors moi, qui désirais faire ce que tu avais pour agréable, je dis à ta Mithilienne: «Je ne vois personne qui puisse mettre, Sîtâ, ton époux en danger.
«Rassure-toi! cette parole, à mon avis, est un prestige et non une réalité. Comment lui, ce noble prince, qui serait le sauveur des treize Dieux mêmes, aurait-il pu dire cette lâche et méprisable parole: «Sauve-moi!» Pour quelle raison et par quelle bouche, imitant la voix de mon frère, furent jetés ces mots étranglés: «Sauve-moi, fils de Soumitrâ?» _C'est là précisément ce dont je me défie!_ Loin de toi ce trouble, où je te vois tombée! Sois tranquille! N'aie point d'inquiétude! Il n'existe pas dans les trois mondes un homme qui puisse vaincre ton époux dans un combat: _oui_! il est impossible à nul être, soit né, soit à naître, de gagner sur lui une bataille!»
«À ces mots, ta Vidéhaine m'adressa, versant des larmes et d'une âme égarée, ces mordantes paroles: «Ton coeur est placé en moi: tu es d'une nature infiniment dépravée; mais, si mon époux reçoit la mort, ne te flatte pas encore, Lakshmana, de posséder sa femme!»--Ainsi invectivé par la Vidéhaine, je suis sorti indigné de l'ermitage, mes yeux rouges et mes lèvres tremblantes de colère.»
Au fils de Soumitrâ, qui tenait ce langage, Râma fit cette réponse, l'esprit affolé d'inquiétude: «Tu as commis une faute, mon ami, de quitter l'ermitage et de venir. Quoiqu'elle sût bien que c'est la nécessité de réprimer les Démons qui m'oblige à me tenir ici dans ces bois, ta grandeur n'a pas craint d'en sortir à ces paroles irritées de la Mithilienne. Je ne suis pas content de toi: je n'approuve pas que tu aies délaissé ma Vidéhaine, surtout à la voix mordante d'une femme courroucée.»
À l'aspect de ce Djanasthâna, qui semblait aussi pleurer de tous les côtés, Râma dit encore, poussant des cris et levant au ciel ses deux bras luisants: «Si cachée derrière un arbre, Sîtâ, tu veux rire de mon _inquiétude_, que la vive douleur, où ton absence m'a jeté, noble Dame, suffise à ton badinage!... Sîtâ aime à jouer avec ces faons apprivoisés de gazelle; mais tu ne vois point ici avec eux, Lakshmana, leur maîtresse aux grands yeux!... Ces bijoux d'or, Lakshmana, ces paillettes brisées d'or, avec cette guirlande, répandues sur la terre, ils étaient dans la parure de ma Vidéhaine!... Vois, fils de Soumitrâ! d'affreuses gouttes de sang, pareilles à de l'or épuré, couvrent de tous côtés la surface de la terre!
«Je pense, Lakshmana, que la sainte pénitente du Vidéha, déchirée et percée de leurs dents, fut mise en pièces ou dévorée même par ces Démons habiles à changer de formes. Vois ces traces, fils de Soumitrâ! Elles signalent ici un combat livré à cause de ma Vidéhaine, que deux Rakshasas _impurs_ se disputaient. Que devint, _hélas_! entre ces deux noctivagues, qui se battaient pour elle, son visage, dont l'éclat sans tache ressemble à l'astre des nuits?
«À qui appartient, mon ami, ce grand arc, avec des ornements d'or et pareil à l'arc même d'Indra, que je vois tombé là et rompu sur la terre! À qui était cette armure, qui gît non loin brisée, cuirasse d'or aux ornements de pierreries et de lapis-lazuli, brillante comme le soleil dans sa jeunesse _du matin_? À qui fut ce parasol zébré de cent raies, mon ami, et rehaussé d'une céleste guirlande de fleurs, que tu vois là jeté sur la terre, avec un sceptre cassé? Héros, à quel maître furent tués dans le combat ces ânes aux grands corps, aux formes épouvantables, aux plastrons d'or, aux visages de vampires?
«Où est allée cette femme aux beaux yeux, aux belles dents, aux paroles toujours pleines de convenance? Où est allée ma souveraine, Lakshmana, après qu'elle m'eut abandonné sous le poids de mon accablante douleur, comme la splendeur abandonne l'astre du jour sur le front du couchant?»
Quand il eut fouillé ainsi de ses regards le Djanasthâna de tous les côtés, le fils de Raghou, bien tourmenté par le chagrin, n'y rencontra pas la fille du roi Djanaka.
Voyant que ses recherches ne lui avaient pas rendu son épouse, le fils du roi Daçaratha, cet homme supérieur, que l'absence de Sîtâ avait plongé dans une immense et terrible douleur, ne pouvait revenir à la quiétude, comme un grand éléphant qui ne peut sortir du vaste bourbier où il est entré, mais qui s'y enfonce de plus en plus.
Animés par le désir de voir Sîtâ, les deux héros visitèrent, et les forêts, et les montagnes, et les fleuves, et les étangs. Râma, secondé par Lakshmana, de fouiller toute la montagne avec ses bois et ses bocages: ils sondèrent tous les deux les plateaux, les grottes et les viviers fleuris de ce mont aux cimes nombreuses, couvert par des centaines de métaux divers; mais ils ne purent nulle part rencontrer celle _qu'ils cherchaient_.
Enfin, ils aperçurent, couché sur la terre, baigné de sang et ses deux ailes coupées, l'oiseau géant Djatâyou, semblable aux cimes d'une montagne. À la vue de ce volatile, Râma tint ce langage à son frère: «On ne peut en douter, ma Vidéhaine fut dévorée ici par ce _monstre_! Ce vautour est sans doute un Rakshasa qui erre dans la forêt avec cette forme empruntée: il fait ici la sieste à son aise, bien repu de ma Sîtâ aux grands yeux!
«Je vais le frapper d'un coup rapide avec mes flèches à la pointe enflammée, qui volent droit au but, comme le Dieu aux mille yeux frappe dans sa colère allumée une grande montagne avec son tonnerre!»
À ces mots, encochant une flèche à son arc, il fondit irrité sur le vautour, et la terre en fut comme ébranlée sous les pieds du héros tout ému. Alors ce volatile infortuné, qui vomissait le sang à pleine bouche: «Râma!... Râma! dit-il avec une voix plaintive au Raghouide en courroux. Cette femme, que tu cherches comme une plante salutaire dans la forêt, Sîtâ et ma vie, noble fils du roi des hommes, c'est Râvana, qui les a ravies toutes les deux à la fois!
«J'ai vu, abusant de la force, Râvana enlever ta Vidéhaine, abandonnée par toi, vaillant Raghouide, et par Lakshmana. J'ai volé au secours de Sîtâ, mon fils, et j'ai renversé dans une bataille Râvana sur le sol de la terre avec son char fracassé. Cet arc ici rompu est à lui; c'est encore à lui cette ombrelle déchirée: c'est à lui qu'appartient ce char de guerre, et c'est moi qui l'ai brisé. Ici, j'ai livré à deux et plusieurs fois une longue, une affreuse bataille à Râvana, et j'ai déchiré ses membres à grands coups de mes ailes, de mon bec ou de mes serres. Mais, trop vite fatigué à cause de ma vieillesse, Râvana m'a coupé les deux ailes; il prit ta Vidéhaine sur le bras et s'enfuit de nouveau dans les airs.
Quand Râma eut reconnu Djatâyou dans le volatile qui racontait cette histoire, il embrassa le monarque des vautours et se mit à pleurer avec le fils de Soumitrâ. À la vue du malheureux oiseau, poussant toutes sortes de gémissements, délaissé même dans ce lieu impraticable et solitaire, Râma plein de tristesse tint alors ce langage à Lakshmana: «Ma déchéance du trône, mon exil dans les bois, la perte de Sîtâ et la mort de mon père: voilà tombés sur moi des malheurs tels qu'ils pourraient incendier le feu même! Si j'allais puiser de l'eau à la mer salée, on verrait sans doute cette reine des rivières et des fleuves se tarir aussitôt que je viendrais à toucher ses rives! Il n'est pas dans ce monde avec toutes ses créatures, douées ou non du mouvement, un être plus malheureux que moi, enveloppé dans cet immense filet d'infortunes! Cet ami de mon père, ce roi des vautours, chargé d'années, le voilà donc gisant sur la terre, frappé lui-même par l'adversité de mon Destin!»
Il dit, et Râma sur ces mots, lui montrant toute l'affection d'un père, caressa de sa main avec Lakshmana le malheureux vautour.
«Djatâyou, si tu as encore la force d'articuler quelques mots, parle-moi, s'il te plaît, de Sîtâ et des circonstances qui ont amené ta mort à toi-même.
«Pour quelle raison Sîtâ fut-elle enlevée? Quelle offense Râvana avait-il reçue de moi? ou dans quel lieu avait-il vu ma bien-aimée? Quelle est la forme, quelle est la vigueur, quelles sont les prouesses de ce Rakshasa? Où son palais est-il situé? Parle, mon ami; réponds à mes questions.»
Ensuite, ayant tourné ses yeux vers le héros invincible, qui se répandait en gémissements, Djatâyou, malade jusqu'à la mort et l'âme toute contristée, se leva non sans peine, et recueillant ses forces, dit à Râma ces mots d'une voix nette:
«Son ravisseur, c'est Râvana, le bien vigoureux monarque des Rakshasas: il eut recours aux moyens de la grande magie, qui procède avec les tempêtes du vent.
«Il t'a ravi Sîtâ à cette heure du jour que l'on appelle Vinda[29], où le maître d'un objet perdu tarde peu à le retrouver; circonstance à laquelle Râvana ne fit alors aucune attention.»
[Note 29: C'est-à-dire _la trouveuse_.]
Tandis que l'oiseau mourant parlait ainsi à Râma, il s'agitait sans repos; le sang et la chair même sortaient à flots de sa bouche. Enfin, promenant de tous côtés ses yeux inquiets, le vautour, dans les convulsions extrêmes de l'agonie, dit encore ces paroles en expirant: «Ce monarque, il règne à Lankâ dans une île de la mer, qui est au midi; il est, sans aucun doute, le fils de Viçravas et le frère de Kouvéra.» À ces mots, dans une crise de faiblesse, ce roi des volatiles exhala son dernier soupir.
La tête du vautour s'affaissa par terre, il écarta ses jambes, allongea son cou et retomba sur la face du sol.
À la vue du volatile gisant, la vie éteinte, comme une montagne _écroulée_, Râma dans le plus amer des chagrins, dit ces mots au fils de Soumitrâ: «Cet oiseau, qui parcourut de si nombreuses années la forêt Dandaka et qui demeurait tranquillement ici dans le séjour des Rakshasas; lui, de qui, plusieurs fois centenaire, la vie atteignit une si longue durée, le voici maintenant qui gît mortellement frappé; car il est impossible d'échapper à la mort!
«Ce roi des oiseaux mérite de ma reconnaissance le même culte et les mêmes honneurs que Daçaratha, le fortuné monarque d'illustre mémoire. Apporte du bois, Lakshmana; j'en vais extraire le feu; je veux rendre les devoirs funèbres à cet Indra des oiseaux, qui reçut la mort à cause de moi.» À ces mots, Râma, le devoir incarné, mit Djatâyou sur la pile de bois allumé et réduisit en cendres le roi des vautours: puis il se plongea dans l'onde avec le fils de Soumitrâ, et les deux frères à l'instant de célébrer la cérémonie de l'eau funéraire à l'intention de l'oiseau mort. Ensuite, le héros illustre abattit un cerf; il coupa ses chairs en morceaux et les abandonna aux oiseaux, dans un lieu de la forêt tapissé de frais gazons. Enfin il prononça lui-même sur le volatile défunt, pour son entrée dans le Paradis, ces mêmes prières que les brahmes ont coutume de réciter sur un homme trépassé. Cela fait, les deux fils du plus noble des hommes descendent à la rivière Godâvarî, et présentent de nouveau l'onde funèbre aux mânes du roi des vautours. Honoré de ces pieuses obsèques par ce _royal anachorète_, semblable à un grand rishi, l'âme du monarque emplumé qui avait affronté une entreprise si glorieuse, mais si difficile, et reçu la mort en combattant, parvint à la voie sainte, suprême et fortunée.
Le lendemain, ils se lèvent à l'aube naissante et vaquent ensemble aux prières du jour. Ce devoir accompli, les deux héros à la grande force abandonnent le Djanasthâna désert et tournent leurs pas à la recherche de Sîtâ vers la plage occidentale. De là, ces deux Ikshwâkides, armés d'arcs, de flèches et d'épées, arrivent devant un chemin non battu. Ils virent une immense forêt, impraticable, hérissée de hautes montagnes et toute couverte de maintes lianes, d'arbrisseaux et d'arbres.
Or, Lakshmana au coeur pur et vertueux, au langage de vérité, à la grande splendeur, dit ces mots, les mains jointes, à son frère, de qui l'âme était pleine de tristesse:
«Je sens mon bras qui tremble fortement; le trouble agite mon coeur: je vois, guerrier aux longs bras, des prodiges qui nous sont tous contraires. Des augures se montrent avec des formes sinistres: assieds ton âme, héros, sur une base inébranlable, car ces présages nous annoncent un combat à soutenir dans l'instant même.»
Dans ce moment s'offrit à leurs yeux un torse énorme, de la couleur des sombres nuages, hideux, bien effrayant à voir, difforme, sans cou, sans tête, et couvert de soies piquantes, avec une bouche armée de longues dents au milieu du ventre. D'une élévation colossale, ce tronc égalait pour la hauteur une grande montagne et résonnait avec le fracas des nuées, où bondit le tonnerre. Il n'avait qu'un oeil très-fauve, long, vaste, large, immense, placé dans la poitrine, et dont la vue embrassait une distance infinie. Détruisant tout et d'une force _sans mesure_, il dévorait les ours farouches et les plus grands éléphants: jetant çà et là ses deux bras horribles et longs d'un yodjana, il empoignait dans ses mains les divers quadrupèdes ou volatiles.
À peine les deux frères avaient-ils parcouru l'intervalle d'une lieue seulement, qu'ils furent saisis par ce colosse aux longs bras. Embrassés fortement par le monstre que tourmentait la faim, les deux héros, entraînés vers le _tronc difforme_, virent alors ses bras semblables à des massues ou pareils aux trompes des plus grands éléphants; ses bras, couverts de poils aigus avec des mains armées d'ongles secs, longs, horribles comme des serpents à cinq têtes. Portant leurs arcs, leurs épées et leurs flèches, nos deux guerriers, entraînés malgré eux par ses bras et tirés déjà près de sa bouche, eurent grande peine à s'arrêter sur les bords.
Il ne put néanmoins, en dépit de ses bras, jeter dans sa gueule ces deux héroïques frères, Râma et Lakshmana, qui résistaient de toute leur force. Alors ce Dânava redoutable, Kabandha aux longs bras, dit à ce couple de frères, armés d'arcs et de flèches: «Qui êtes-vous, _guerriers_ aux épaules de taureaux, qui portez des arcs et de grandes épées; vous, qui êtes venus dans ces bois horribles et vous êtes approchés de moi pour être ma pâture? Dites-moi et quel est votre but, et quelle raison vous amène ici, et pourquoi, venus dans ma région, où la faim me tourmente, vous deux, restez-vous là?»
À ces mots du cruel Kabandha, l'aîné des Raghouides, le visage glacé _d'épouvante_, dit à son frère: «Nous sommes tombés d'une infortune dans un plus grand malheur; désastre épouvantable et sûr, où nous perdrons la vie sans avoir eu même le bonheur de recouvrer ma bien-aimée!»
Tandis qu'il parlait ainsi, l'auguste fils du roi Daçaratha, ce héros fameux, au courage inébranlable, à la vigueur infaillible, jetant les yeux sur Lakshmana, de qui tout l'extérieur annonçait la fermeté d'âme, conçut aussitôt la pensée de couper les bras du colosse.
Aussitôt ces deux Raghouides, qui savaient le prix du temps et du lieu, dégainent leurs cimeterres et tranchent les deux membres à l'endroit où ils s'emboîtaient aux épaules. Râma, qui se trouvait à droite, coupa de son épée le bras droit et le sépara de l'épaule, tandis que le héros Lakshmana vivement abattit le bras gauche. Le grand Asoura au corps de géant tomba, ses deux bras coupés, remplissant de ses cris, comme un nuage orageux, la terre, le ciel et tous les points cardinaux. Ensuite, inondé de sang, mais joyeux à la vue de ses bras coupés, le Démon interroge ainsi les deux héros: «Qui êtes-vous?»
À la question de ce torse mutilé, Lakshmana, aux signes heureux, à la vigueur immense, répondit en ces termes: «Ce guerrier-ci est l'héritier d'Ikshwâkou; sa renommée est grande; il se nomme Râma: sache que moi, je suis Lakshmana, son frère puîné. Tandis que ce héros, égal aux Dieux pour la puissance, habitait dans la forêt déserte, un Rakshasa lui a ravi son épouse, et Râma vient ici la chercher. Mais toi, qui es-tu? Ou pourquoi demeures-tu en ces bois, tronc épouvantable par tes jambes tronquées et ta bouche enflammée au milieu du ventre?»
Plein d'une joie suprême à ces mots de Lakshmana, car il se rappelait alors ce qu'Indra jadis lui avait dit, Kabandha fit cette réponse: «Héros, soyez tous deux les bienvenus! c'est ma bonne fortune qui vous amena dans ces lieux! c'est ma bonne fortune qui vous inspira de me trancher ces deux bras, semblables à des massues!
«Dévoré par la faim, dans ma vertu éteinte, je ne faisais grâce à rien de ce qui passait à ma portée, gazelle ou buffle, ours et tigre, éléphant ou homme! Mais aujourd'hui que j'ai vu, dans le profond chagrin où j'étais plongé; aujourd'hui que j'ai vu, dans le malheur où j'étais enchaîné, les deux héros de Raghou, il n'est pas au monde un être plus heureux que moi!
«Jadis, j'étais sur la terre séduisant par ma beauté et semblable même à l'Amour; une faute commise un jour me fit tomber dans ces formes-ci tout à fait contraires. C'est le venin d'une malédiction qui a changé mes attraits en cette difformité hideuse, repoussante, qui inspire la terreur à tous les êtres et telle enfin _que vous voyez_.
«Ma beauté fut célèbre dans les trois mondes, elle était au delà de toute imagination, comme si tous les charmes, partagés entre Çoukra, la lune, le soleil et Vrihaspati étaient réunis dans une seule personne. Je suis un Dânava, mon nom est Danou, je suis le fils moyen de Lakshmî, _déesse de la beauté_: apprends que c'est la colère d'Indra qui m'a revêtu de ces formes hideuses.
«Une terrible pénitence me rendit agréable au père des créatures: il m'accorda une longue vie en récompense, et ce don remplit mon âme _d'un vain orgueil_. «Maintenant qu'une longue vie m'est donnée, pensai-je, qu'est-ce qu'Indra peut me faire?» et là-dessus je défiai Indra même au combat. Mais son bras, déchaînant sur moi sa foudre aux cent noeuds, fit rentrer dans mon corps et ma tête et mes jambes. Je le conjurai en vain _de me donner la mort_, il ne voulut pas m'envoyer au noir séjour d'Yama: «Non! dit-il, que la parole de Brahma subsiste dans sa vérité!»
«Alors, devenu ce que tu vois, rejeté hors de ma beauté, avec ma splendeur éteinte, je dis au roi des Immortels, en réunissant les paumes de mes deux mains à _l'endroit où n'était plus_ mon front: «Transformé par la foudre, les jambes tronquées et ma bouche rentrée dans mon corps avec ma tête, comment puis-je sans manger vivre encore une très-longue vie?» À ces mots, le roi des Immortels me donna ces bras longs d'un yodjana et me fit au milieu du ventre cette bouche munie de ses dents acérées. Grâces à mes longs bras, j'entraîne à moi de tous côtés dans la grande forêt éléphants, tigres, ours, gazelles, et je fais d'eux ma pâture. Indra me dit alors: «Tu iras au ciel, quand Râma et Lakshmana t'auront coupé les deux bras dans un combat.»
«Tu es Râma, je n'en puis douter, car nul autre que toi ne pouvait me donner la mort, suivant les paroles que m'a dites l'habitant du ciel. Je veux me lier de société avec vous, hommes éminents, et jurer à vos grandeurs une _éternelle_ amitié, en prenant le feu même à témoin.»
Quand Danou eut achevé ces mots, le vertueux Raghouide lui tint ce langage en présence de Lakshmana: «Sîtâ est mon illustre épouse: Râvana me l'a ravie, sans rencontrer d'obstacle, car mon frère et moi nous étions sortis du Djanasthâna. Je connais le nom seulement de ce Rakshasa, mais nous ne savons ni quelle est sa forme, ni quelle est sa demeure, ni quelle est sa puissance.
«Parle-nous de Sîtâ, de son ravisseur et du lieu où mon épouse fut emmenée: fais-nous ce plaisir infiniment agréable, si tu en sais quelque chose dans la vérité. Il te sied d'agir ainsi par compassion pour nous, errants, malheureux, accablés de chagrins et voués nous-mêmes au secours des _opprimés_.»
À ces mots de Râma composés de syllabes attendrissantes, Danou, habile à manier la parole, fit cette réponse au fils éloquent de Raghou: «Je n'ai plus ma science céleste; je ne connais pas ta Mithilienne; mais je pourrai t'indiquer un être qui doit la connaître, quand, de ce corps brûlé sur le bûcher, je serai passé dans mon ancienne forme.
«Tandis que le soleil marche encore avec son char fatigué, creuse-moi une fosse, Râma, et brûle-moi suivant les rites.»
À ces mots, les deux héros à la grande force, Râma et Lakshmana, élèvent sur la montagne un lit de gazons, y portent Kabandha sur leurs épaules, font sortir le feu du bois frotté contre le bois, déposent le tronc inanimé dans une fosse et se mettent à construire le bûcher par-dessus.
Alors, avec de grands tisons allumés, Lakshmana mit le feu de tous côtés à la pile de bois, et le bûcher flamboya entièrement. Le feu consuma lentement ce grand corps de Kabandha, pareil à une masse de beurre clarifié, et la moelle en fut cuite dans les os.
Soudain, secouant les cendres du bûcher, s'envola rapidement au sein des cieux le beau Danou, joyeux, paré de tous ses membres, regardant, _comme un Dieu_, sans cligner ses paupières et portant sur des habits sans tache une guirlande de fleurs cueillies sur l'arbre céleste Santâna. Autour de lui flottait sa robe lumineuse, immaculée; et, tout radieux, illuminant de sa vive splendeur tous les points du ciel, il se tenait dans les airs sur un char attelé de cygnes, ravissant l'âme et les yeux.
_L'être fortuné_ qui marchait dans les cieux _et qui naguère était_ Kabandha: «Apprends, fils de Raghou, dit-il à Râma, qui doit un jour te rendre Sîtâ. Près d'ici est une rivière nommée Pampâ, dans son voisinage est un lac; ensuite, une montagne appelée Rishyamoûka: dans ses forêts habite Sougrîva, personnage à la grande vigueur, qui peut changer de forme à sa fantaisie. Va le trouver: il est digne de tes hommages et mérite que tu l'honores d'un pradakshina.
«Heureusement pour toi, Râma, ce vertueux singe, nommé Sougrîva, fut renversé du trône par son frère en courroux, Bâli, fils du soleil. Depuis lors, ce héros magnanime, accompagné de quatre singes fidèles, habite la haute montagne Rishyamoûka, que la Pampâ embellit de sa fraîche lisière. Va sur-le-champ, fils de Raghou, et ne tarde pas à faire de lui ton ami: avec lui pour allié, je vois ton entreprise bientôt couronnée du succès. Lève-toi, homme pieux; mets-toi en route à l'instant et va, tandis que le _flambeau du_ soleil est allumé, t'aboucher avec le monarque reconnaissant des singes.»
«Que la félicité t'accompagne! adieu!» disent les deux Raghouides au glorieux Kabandha, qui planait dans le sein des airs. «Et vous aussi, allez, répondit le Dânava, pour le succès de l'affaire _où vous êtes engagés_.» Ainsi congédiés, les deux rejetons de Kakoutstha rendent leurs hommages à Danou et partent bien contents.
* * * * *
Hâtés par le désir de voir Sougrîva, les deux voyageurs traversent des lieux couverts de montagnes, dont les arbres étaient chargés de fruits doux comme le miel. Après une station d'une seule nuit sur le dos _gazonné_ des montagnes, ces héros continuent leur voyage le premier jour dès l'aube naissante.
Enfin, quand ils eurent mesuré une longue route, ornée de bois variés, les deux Raghouides s'approchèrent du rivage occidental de la Pampâ.
Sous l'éventail d'un frais zéphir au souffle caressant, Râma joyeux sentit avec le Soumitride se dissiper toute sa fatigue, au spectacle de ces arbres, les rameaux chargés de fleurs et de fruits, les voûtes retentissantes du concert des kokilas; à la vue de cette terre aux surfaces tapissées d'herbes nouvelles, douces, fraîches et bleu-foncé, à l'aspect de cette Pampâ, bien ravissante et comme enflammée par des lotus brillants à l'égal du soleil dans son enfance _du matin_. En contemplant cette rivière limpide, fortunée, charmante à voir, ces deux héros à l'immense vigueur furent enivrés d'une joie aussi vive que Mitra et même Varouna, ce jour où sous leurs yeux ils virent le grand fleuve du Gange sortir de la création à la voix des rishis.
* * * * *
La vue de ces deux magnanimes héros jetait dans une extrême inquiétude Sougrîva et ceux qui suivaient sa fortune. L'esprit assiégé de _mille_ pensées, le roi des singes résolut de quitter la montagne. Observant que ces deux héros paraissaient d'une vigueur immense et porter des arcs formidables, il ne pouvait calmer son âme; et, le coeur assailli d'anxiété, il regardait autour de lui tous les points de l'espace.
Le prince des quadrumanes ne pouvait rester en place un seul instant. Il se mit à réfléchir; et, plein de trouble, dit à ses conseillers: «Voici deux espions, que Bâli même envoie dans cette forêt impénétrable sous la forme empruntée de ces deux hommes, qui viennent ici, vêtus d'habits faits d'écorce!»
Les optimates singes passent aussitôt de leur cime dans une autre cime de la montagne.
Quand Sougrîva eut sauté de sommet en sommet, rapide comme le vent ou les ailes de Garouda, il s'arrêta enfin sur la crête septentrionale du Malaya, où ses hommes des bois vinrent se rallier à lui sur les pics inaccessibles de cette grande montagne; et leur marche effrayait alors chats-pards, antilopes et tigres. Réfugiés sur la haute montagne, les conseillers de Sougrîva s'approchent du roi des singes et se tiennent devant lui, joignant leurs paumes en coupe à la hauteur du front. Ensuite, le sage Hanoûmat tient ce langage plein de sens au monarque tout ému, en défiance contre une scélératesse de Bâli: «Pourquoi, l'esprit troublé, cours-tu ainsi, roi des singes? Je ne vois point ici ton cruel frère aîné, cet artisan de crimes, le farouche Bâli, qui t'inspire une continuelle inquiétude.»
À ces paroles du singe Hanoûmat, Sougrîva lui répondit alors en ces paroles d'une grande beauté: «Au coeur de qui n'entrerait pas la crainte, à la vue de ces deux archers aux grands yeux, aux longs bras, au courage héroïque, à la vigueur immense? C'est Bâli, je le crains, Bâli même, qui expédie vers nous ces deux hommes formidables. Les rois ont beaucoup d'amis: ils aiment à frapper leurs ennemis; un être de condition vulgaire ne peut bien les connaître: mais toi, singe, quoique tu ne sois pas un roi, tu peux néanmoins pénétrer le secret de ces deux hommes à leur marche, à leurs gestes, à leur mine, à leurs discours, à certaine altération même dans leurs voix. Observe attentivement si leur âme est ou bonne ou méchante, en gagnant leur confiance, en les comblant d'éloges, en redoublant pour eux de gestes affectueux. Demande, noble singe, à ces deux hommes, doués pleinement de beauté, quelle chose ils désirent ici.»
Hanoûmat eut à peine entendu ces grandes paroles de Sougrîva, qu'il s'élança de la montagne, où les racines des arbres puisaient leur nourriture, et se porta d'un saut jusqu'au lieu où marchaient les deux Raghouides.
Le noble singe, qui possédait la force de la vérité, ce messager à la grande vigueur dépouilla ses formes de singe; il revêtit les apparences d'un religieux mendiant, et, commençant par les flatter suivant l'étiquette, il adressa aux deux héros ce langage _insinuant_: «Pénitents aux voeux parfaits, vous qui ressemblez au roi des Immortels, comment, anachorètes des bois, vos grandeurs sont-elles venues dans cette contrée où vos pas jettent l'épouvante parmi les troupes des gazelles et les autres habitants des forêts; vous, ascètes, de qui les yeux contemplent de tous côtés les arbres nés sur les rives de la Pampa, et qui n'êtes pas _en ce moment_ le moins bel ornement de cette rivière aux ondes fraîches? Qui êtes-vous donc, vous, qui, remplis de force, êtes revêtus d'un valkala; vous, héros à la couleur d'or, qui, avec le regard du lion, ressemblez encore au lion par une vigueur sans mesure et tenez à vos longs bras des arcs pareils à l'arc même d'Indra?
«Vous, qui possédez la beauté, la richesse des formes et la splendeur, vous, les plus magnanimes des hommes, qui ressemblez aux plus magnifiques éléphants, et de qui la démarche fière me rappelle ces nobles animaux dans l'ivresse de rut?
«Cette reine des montagnes rayonne de votre lumière! Comment êtes-vous arrivés dans cette contrée, vous, qui méritez un empire et me semblez être des Immortels? Vous, qui avez des yeux comme les pétales du lotus; vous au front de qui vos cheveux en djatâ forment un diadème; vous, de qui l'un est le portrait vivant de l'autre, et qui paraissez venir du monde des grands Dieux?
«Quand je vous parle ainsi, pourquoi ne me regardez-vous pas? Et pourquoi ne me parlez-vous pas, à moi, que le désir de vous parler a conduit auprès de vous? Un roi du peuple singe, âme héroïque et juste, nommé Sougrîva, erre affligé dans le monde, fuyant les violences de son frère. Je suis un conseiller de ce monarque; le Vent, sachez-le, est mon père; j'ai la faculté d'aller en quelque lieu qu'il me plaise; je prends à mon gré toutes les apparences; j'ai changé tout à l'heure mes formes naturelles sous l'extérieur d'un religieux mendiant, et je viens du Malaya, conduit par l'envie de servir les intérêts de Sougrîva.»
Ensuite Râma, s'étant recueilli dans sa pensée un moment, dit à son frère: «C'est le ministre de Sougrîva, magnanime roi des singes. Réponds, Soumitride, en paroles flatteuses à son envoyé, qui est venu me trouver ici, qui sait parler, à qui la vérité est connue et de qui la bouche est l'organe de la vérité.»
Il dit: Hanoûmat entendit avec joie ce langage de Râma, et sa pensée lui peignit en ce moment Sougrîva, l'âme troublée de chagrin. Le singe alors de raconter, et le nom, et la forme, et l'exil de son maître _sur le mont Rishyamoûka_, et de porter enfin toute l'histoire de son roi à la connaissance de Râma, dans une assez longue extension.
À ces mots, Lakshmana, que Râma invite à répondre: «Il fut, dit-il au magnanime fils de Mâroute, il fut un roi, nommé Daçaratha, plein de constance, ami du devoir, et de qui ce héros appelé Râma est le fils premier né, de haute renommée, dévoué au devoir, tempéré, doux, trouvant son bonheur dans le bien de tous les êtres, secourable à ceux qui ont besoin de secours, accomplissant ici les ordres de son père. En effet, ce Raghouide à l'éclatante splendeur fut renversé du trône et banni dans les bois par son père asservi à la vérité: je l'accompagnai; et Sîtâ, son épouse aux grands yeux, le suivit elle-même dans l'exil, comme la lumière à la fin du jour suit, _dans l'autre hémisphère_, le soleil aux clartés flamboyantes. Plongé dans une vaste mer de chagrins, quoiqu'il fût digne du bonheur, le grand monarque, père de ce héros et l'essence même du bien pour l'univers entier, s'en est allé dans le Paradis.
«Apprends, singe, que Lakshmana est mon nom; que je suis le frère de Râma, venu avant moi dans la condition humaine, et que ses vertus m'attachent à son service. Dans le temps que ce prince à la vive splendeur habitait, dépouillé de sa couronne et banni, dans les bois _déserts_, un Rakshasa mit la fraude en jeu pour lui dérober son épouse. Mais il ne connaît pas le Démon ravisseur de sa bien-aimée. Il est un fils de Lakshmî, nommé Danou, et tombé dans la condition des Rakshasas par l'effet d'une malédiction. Suivant lui, Sougrîva, le roi des singes, peut nous donner ce renseignement.»
Hanoûmat, se tenant face à face de Lakshmana, répondit comme il suit: «Les hommes, doués d'intelligence, secourables aux créatures, qui ont dompté la colère, qui ont vaincu les organes des sens, qui sont tels que vous êtes, _méritent de_ gouverner la terre.»
Il dit; et, quand il eut d'une voix douce prononcé gracieusement ces mots: «Allons, reprit-il, où m'attend le singe Sougrîva. En guerre déclarée avec son frère, en butte aux vexations répétées de Bâli et renversé du trône, _comme toi_, ce prince, qui s'est vu aussi ravir son épouse, tremble _sans cesse_ au milieu des bois. Accompagné de nous, Sougrîva, compatissant aux peines de Râma, _ne peut manquer de_ s'associer à vous dans la recherche de la Vidéhaine.»
Alors ce noble singe à la couleur d'or bruni, Hanoûmat, à la science bien étendue, reprit ses formes naturelles et dit tout joyeux: «Monte, ô le meilleur des rois, monte sur mon dos avec ton frère Lakshmana; et viens, dompteur des ennemis, viens promptement voir Sougrîva.» À ces mots, le fils du Vent, Hanoûmat au grand corps s'en alla, portant les deux héros, où Sougrîva se tenait _dans l'attente_.
* * * * *
Arrivé du mont Rishyamoûka aux cimes du Malaya, Hanoûmat fit connaître les deux vaillants guerriers au magnanime Sougrîva: «Voici le sage Râma aux longs bras, le fils du roi Daçaratha, qui vient se réfugier sous ta protection avec son frère Lakshmana.
«Né dans la famille d'Ikshwâkou, il reçut un jour, de son magnanime père, enchaîné par la vérité, l'injonction de s'en aller vivre au milieu des forêts. Là, tandis qu'il habitait dans les bois, accomplissant les ordres paternels, un Rakshasa lui a ravi Sîtâ, son épouse, avec le secours de la magie. Dans son infortune, ce Râma, que sa force n'a trompé jamais et de qui le devoir est comme l'âme, vient chercher avec Lakshmana, son frère, un appui à ton côté.»
Le roi des singes prit soudain la forme humaine, et, revêtu d'un extérieur admirable, tint ce langage à Râma: «Ta grandeur est façonnée au devoir, elle est pleine de vaillance, elle est amie du bien: c'est avec raison que le fils du Vent attribue à ta grandeur ces belles qualités. Aussi l'honneur même que j'ai maintenant de vous recevoir est-il une riche acquisition pour moi, ô le meilleur des êtres qui ont reçu la voix en partage. Si tu veux, sans dédain pour ma nature de singe, t'unir d'amitié avec moi; si tu désires mon alliance, je tends mon bras vers toi, serre ma main dans la tienne, et lions entre nous un attachement solide.»
Dès qu'il eut ouï ces mois prononcés par Sougrîva, aussitôt Râma de serrer la main du singe dans sa main; celui-ci prit à son tour la main de Râma dans la sienne; puis, enflammé d'amour et d'amitié pour son hôte, d'embrasser l'Ikshwâkide étroitement. Voyant ainsi formée cette union, objet de leurs mutuels désirs, Hanoûmat fit naître le feu, suivant les rites, en frottant le bois contre le bois. Il orna le feu allumé avec une parure de fleurs, et, joyeux, il déposa entre les nouveaux alliés ce brasier à la flamme excitée. Ensuite ces deux princes, qui s'étaient liés d'amitié, Râma et Sougrîva, de célébrer un pradakshina autour du feu allumé, et, se regardant l'un l'autre d'une âme joyeuse, le Raghouide et le singe ne pouvaient s'en rassasier les yeux.
Alors Sougrîva, de qui l'âme était fixée dans une seule pensée, Sougrîva à la grande splendeur tint ce langage au fils du roi Daçaratha, à ce Râma, de qui la science tenait embrassées toutes choses.
«Écoute, ô le plus éminent des Raghouides, écoute ma parole véridique: dépose ta douleur, guerrier aux longs bras! Je te le jure, ami, par la vérité! je sais à la ressemblance des situations _qui enleva ton épouse_: car c'est ta Mithilienne, sans doute, que j'ai vue; c'est elle qu'un Rakshasa cruel emportait, criant d'une manière lamentable: «Râma!... Lakshmana!... Râma! Râma!» et se débattant sur le sein du monstre comme l'épouse du roi des serpents _dans les serres de Garouda_. Elle me vit elle-même sur un plateau de montagne, où j'étais moi cinquième _avec ces quatre singes_; elle nous jeta rapidement alors son vêtement supérieur et ses brillants joyaux. Ces objets recueillis par nous sont ici, fils de Raghou: je vais te les apporter; veuille bien les reconnaître.»
«Apporte-les vite, répondit le Daçarathide à ces nouvelles agréables, que Sougrîva lui racontait: ami, pourquoi différer?»
Hâté par l'envie de faire une chose qui plût à son hôte, Sougrîva d'entrer à ces mots de Râma dans une caverne inaccessible de la montagne.
Là, il prit la robe et les bijoux éclatants, _revint_, les mit sous les yeux du héros et lui dit: «Regarde!»
À peine le Raghouide eut-il reconnu dans ces objets le vêtement et les joyaux de Sîtâ que ses yeux se remplirent de larmes: «Hélas! s'écria-t-il; hélas, bien-aimée Djanakide!» et, toute sa fermeté l'abandonnant, il tomba sur la terre. Plusieurs fois, avec désespoir, il porta ces parures à son coeur; plusieurs fois il poussa de longs soupirs, comme les sifflements d'un reptile en colère.
«Sougrîva, dis-moi! Vers quels lieux as-tu vu se diriger le féroce Démon, ravisseur de ma bien-aimée, non moins chère que ma vie? Où habite ce Rakshasa, qui m'a frappé d'une si grande infortune, lui, pour l'offense duquel j'exterminerai tous les Rakshasas?»
Le roi des singes alors serra le Raghouide avec amour dans ses bras, et, vivement affligé, ses mains jointes, il tint ce langage à l'époux de Sîtâ, qui fondait en larmes:
«Je ne connais pas du tout ni l'habitation de ce méchant, ni la puissance, ni la bravoure, ni la race de ce vil Démon. Secoue néanmoins ton chagrin, dompteur invincible des ennemis; car je te promets que j'emploierai mes efforts à te rendre la noble Djanakide.
«Loin de toi ce trouble d'esprit, où je te vois tombé! souviens-toi de cette fermeté, qui est la vertu des natures énergiques. Certes, une telle légèreté d'âme ne sied pas à tes pareils. Moi aussi, j'ai senti cette grande infortune que fait naître dans un coeur le rapt d'une épouse; mais je ne me désole pas, comme tu fais, et je n'abandonne pas ma fermeté.
«Médite cette maxime dans ta pensée: «Un esprit ferme ne souffre pas que rien abatte sa _constance_; mais l'homme qui laisse toujours le souffle du trouble agiter son âme est un insensé. Il est malgré lui submergé dans le chagrin, comme un vaisseau battu par le vent.»
«Le chagrin tue la force: ne veuille donc plus t'abandonner à cette douleur! Je ne prétends point ici, Râma, t'enseigner ce qui est bon, car c'est un don que tu as reçu de ta nature. Mais écoute mes paroles, venues d'un coeur ami et cesse de gémir.»
Ainsi consolé doucement par Sougrîva, l'auguste Kakoutsthide essuya son visage baigné de larmes avec l'extrémité de son vêtement; et, replacé dans sa nature même par ces bonnes paroles, il embrassa le roi des singes et lui tint ce discours: «Toute chose digne et convenable que doit faire un ami tendre et bon, tu l'as faite, Sougrîva. Un ami tel que toi est un trésor bien rare surtout dans ce temps-ci. Il te faut employer tes efforts à la recherche de ma chère Mithilienne et du cruel Démon à l'âme méchante qui a nom Râvana. Trace-moi en toute confiance quelle marche je dois suivre; et que mon bonheur naisse de toi comme les moissons naissent d'une heureuse pluie dans une terre féconde.»
Joyeux de son langage, Sougrîva le quadrumane lui répondit comme il suit en présence de Lakshmana: «Les Dieux veulent sans doute verser de toute manière les faveurs sur moi, puisqu'ils m'ont amené dans ta grandeur un ami digne et plein de vertus. Certes! aujourd'hui que ta grandeur est mon alliée, je pourrais, secondé par ton héroïsme, conquérir même l'empire des Dieux: à plus forte raison puis-je, ami, reconquérir avec toi mon royaume! De mes parents et de mes amis, c'est moi que la fortune a le mieux partagé, héros à la grande force, puisqu'elle a joint nos mains dans une alliance où nous avons pris le feu à témoin.»
Ensuite, le roi des quadrumanes, voyant Râma debout avec le vigoureux Lakshmana, fit tomber de tous les côtés ses regards curieux dans la forêt, et, non loin, il aperçut un shorée robuste avec un peu de fleurs, mais riche de feuilles et paré d'abeilles voltigeantes. Il en cassa une branche touffue de fleurs et de feuilles, l'étendit sur la terre et s'assit dessus avec l'aîné des Raghouides. Quand Hanoûmat les vit assis tous deux, _il s'approcha_ d'un sandal, rompit une branche de cet arbre, en joncha la terre et fit asseoir Lakshmana.
Alors, d'une voix douce, Sougrîva joyeux prononce affectueusement ces paroles, dont sa tendresse émue lui fait bégayer quelque peu les syllabes: «Les persécutions me forcent, Râma, d'errer çà et là dans cette terre... Après que mon frère m'eut enlevé mon épouse, je suis venu chercher un asile dans les _bois du_ Rishyamoûka; mais, redoutant le vigoureux Bâli, en guerre déclarée avec lui, en butte à ses vexations, mon âme tremble sans cesse au milieu des forêts. Veuille bien me protéger, fils de Raghou; moi, qui n'ai pas de protecteur, infortuné, que tourmente la crainte de Bâli, terreur du monde entier!»
À ces mots, le resplendissant Kakoutsthide, qui savait le devoir et chérissait le devoir, lui répondit en souriant: «Comme j'ai reconnu dans ta grandeur un ami capable de me prêter son aide, je donnerai aujourd'hui même la mort au ravisseur de ton épouse.»
«Commence par écouter, répondit Sougrîva, quel est le courage, l'énergie, la vigueur, la fermeté de Bâli, et décide ensuite ce qui est opportun. Avant que le soleil ne soit levé, Bâli, secouant déjà la torpeur _du sommeil_, s'en va de la mer occidentale à l'Océan oriental, et de l'Océan méridional à la mer septentrionale. Dans sa vigueur extrême, il empoigne les sommets et les grandes cimes des montagnes, les jette dans les cieux rapidement et les rempaume dans sa main. Pense donc à le tuer par un seul coup de flèche; autrement, nous aurons allumé la colère de Bâli, et nous subirons nous-mêmes, Kakoutsthide, cette mort, que nous lui destinons.»
Lakshmana répondit en souriant à ces paroles de Sougrîva: «Tous les oiseaux, les serpents, les hommes, les Yakshas et les Daîtyas, réunis aux Dieux mêmes, ne pourraient tenir en bataille contre lui, son arc à la main! Mais quelle action lui faudrait-il faire ici pour te persuader qu'il est capable de tuer Bâli?»
«Autrefois Bâli transperça d'une flèche trois palmiers d'un seul coup dans les sept que voici, répondit le singe à Lakshmana: _eh bien_! que Râma les perce tous à la fois d'une seule flèche et je crois à l'instant qu'il peut tuer Bâli!»
À ces mots, Râma de répondre en ces termes à Sougrîva:
«Je veux connaître dans la vérité quelle fut la cause de ton infortune; car je ne puis, ô toi, qui donnes l'honneur, balancer le fort avec le faible, ni arrêter comme il faut toutes mes résolutions, sans connaître bien l'origine de cette inimitié qui vous divise à tel point.»
À ces paroles du magnanime Kakoutsthide, le roi des singes se mit d'un visage riant à raconter au frère aîné de Lakshmana toutes les circonstances de cette rivalité fraternelle:
«Bâli, comme on appelle ce farouche immolateur des ennemis, Bâli est mon frère aîné. Il fut toujours en grand honneur devant mon père et dans mon estime. Quand notre père fut allé se reposer _dans la tombe_: «Bâli, se dirent les ministres, est son fils aîné. Il fut donc sacré, d'un consentement universel, monarque et seigneur des peuples singes; et moi, tandis qu'il gouvernait ce vaste empire de mon père et de mes aïeux, je lui fus toujours et dans toutes les affaires un serviteur obéissant.
«Doundoubhi avait un frère aîné, Asoura d'une grande force appelé Mâyâvi: entre celui-ci et mon frère une femme, qu'ils se disputaient, alluma, comme on sait, une terrible inimitié. Un jour, à cette heure de la nuit où chacun dort, le Démon vint à la porte de la caverne Kishkindhyâ. Il se mit à rugir dans une violente colère et défia Bâli au combat. Mon frère entendit au milieu des ténèbres ce rugissement d'un bruit épouvantable; et, tombé sous le pouvoir de la colère, il s'élança hors de la gueule ouverte de sa caverne, malgré tous les efforts de ses femmes et de moi-même pour empêcher qu'il ne franchît le seuil. Il nous repoussa tous, et, sans balancer, il sortit, poussé par son courroux, aiguillonné par sa fureur; et moi sur-le-champ de hâter ma course derrière le monarque des singes, sans autre pensée que celle de mon amitié pour lui.
«Aussitôt qu'il me vit paraître non loin de mon frère, le Démon s'enfuit rapidement, saisi de terreur; mais nous de courir plus vite encore sur les traces du fuyard tout tremblant. La lune vint en se levant éclairer nos pas dans la route. Sur ces entrefaites, l'Asoura fuyant aperçoit dans la terre une caverne profonde cachée par de hauts graminées; il s'y précipite soudain; tandis que nous, en approchant, les grandes herbes nous enveloppent _et nous dérobent sa vue_. Quand il vit son ennemi déjà réfugié dans la caverne, Bâli, transporté de colère, me parla en ces termes, les sens tout émus: «Reste ici, toi, Sougrîva! et garde sans négligence cette porte de l'antre aux abords très-difficiles, jusqu'au moment où, mon rival tué, je sorte d'ici!»
«À peine mon frère eut donné cet ordre, que je tâchai par tous mes efforts d'arrêter sa résolution; _ce fut en vain_, il s'engagea malgré moi dans cette caverne. Une année complète s'écoula entièrement depuis son entrée, et je restai devant la porte en faction tout le temps que dura cette révolution du soleil; mais, ne l'ayant pas vu sortir, mon amitié pour mon frère me jeta dans une terrible inquiétude. Je craignais qu'il n'eût péri victime d'une trahison.
«Enfin, après ce long espace de temps écoulé, je vis, à n'en pas douter, je vis sortir de cette catacombe un fleuve de sang écumeux; et _tout_ mon coeur en fut troublé. En même temps il vint du milieu de la caverne à mes oreilles un grand bruit de rugissements, jetés par des Asouras et mêlés aux cris d'un combattant qui se voit tué dans une bataille. Alors moi je crus à de tels indices que mon frère avait succombé, et je pris enfin le parti de m'en aller. Je revins, assailli par le chagrin, à la caverne Kishkindhyâ, mais après que j'eus comblé avec des rochers _l'entrée de_ cet antre _fatal_ et versé, mon ami, d'une âme déchirée par la douleur, une libation d'eau funèbre en l'honneur de mon frère.
«En vain j'employai mes efforts à cacher la catastrophe, elle parvint aux oreilles des ministres, et tous alors de me sacrer dans ce trône _vacant_. Mais, tandis que je gouvernais l'empire avec justice, Bâli revint, fils de Raghou, après qu'il eut tué son terrible ennemi. Quand il me vit, le front investi du sacre, une _soudaine_ colère enflamma ses yeux, il frappa de mort tous mes conseillers et m'adressa des paroles outrageantes. Sans doute, fils de Raghou, j'avais la force de réprimer ce méchant; mais, enchaîné par le respect, je n'en eus pas même la pensée. Je caressai, je flattai avec adresse, je comblai mon frère des bénédictions les plus respectueuses, en observant les règles de l'étiquette. Mais ce fut en vain que j'honorai Bâli de tels hommages, son âme ulcérée les repoussa tous.
«Alors ce monarque des singes convoqua l'assemblée des sujets et m'infligea, au milieu de mes amis, ce discours bien terrible: «Vous savez comment le puissant Asoura Mâyâvi, toujours altéré de batailles et plein d'un immense orgueil, vint une nuit me défier au combat. À peine eus-je entendu ses rugissements furieux, je m'élançai hors de la gueule ouverte de ma caverne; et cet ennemi, que j'ai là sous la figure de mon frère, me suivit d'un pied rapide. Quand le Démon aux grandes forces me vit marcher dans la nuit, accompagné d'un second, alors, saisi d'un tremblement extrême, il se mit à courir, sans tourner les yeux derrière lui. Et moi, voyant l'Asoura fuir si lestement sur la terre: «Arrête! lui criai-je furieux avec Sougrîva; arrête!»
«Après qu'il eut couru seulement douze yodjanas, fouetté par la crainte, il se déroba sous la terre au fond d'une caverne. Aussitôt que je vis l'ennemi, qui m'avait toujours fait du mal, entrer dans ce lieu souterrain, je dis alors, moi, qui avais des vues innocentes, à cet ignoble frère, qui avait, lui! des vues perfides: «Mon dessein n'est pas de m'en retourner à la ville sans avoir tué mon rival: attends-moi donc à la porte de cette caverne.»
«Persuadé qu'il assurait mes derrières, je m'engageai dans cette grande caverne, et j'y passai toute une année à chercher la porte _d'une catacombe intérieure_.
«Enfin, je vis cet Asoura, de qui l'arrogance avait semé tant d'alarmes, et je tuai sur-le-champ mon ennemi avec toute sa famille. Cet antre fut alors inondé par un fleuve de sang, vomi de sa bouche; et, râlant sur le sein de la terre, il exhala son âme dans un cri de désespoir. Après que j'eus tué Mâyâvi, mon rival, si cher à Doundoubhi, je revins sur mes pas et je vis fermé l'orifice de la caverne. J'appelai Sougrîva mainte et mainte fois; puis, n'ayant reçu de lui nulle réponse, la colère me saisit; je brisai à coups de pied redoublés ma prison, et, sorti de cette manière, je revins chez moi _sain et sauf_, comme j'en étais parti. Il m'avait donc enfermé là ce cruel, à qui la soif de ma couronne fit oublier l'amitié qu'il devait à son frère!»
«Sur ces mots, le singe Bâli me réduit au seul vêtement, _que m'a donné la nature_, et me chasse de sa cour sans ménagement. Voilà, fils de Raghou, la cause des persécutions répétées qu'il m'a fait subir. Privé de mon épouse et dépouillé de mes honneurs, je suis maintenant comme un oiseau, à qui furent coupées ses deux ailes.
«Résolu à me donner la mort, il sortit sur le seuil de sa caverne et me fit trembler, en levant sur ma _tête_ un arbre épouvantable. Je m'enfuis sous la crainte du coup et je parcourus toute la terre, fils de Raghou, avec les montagnes, qui la remplissent, et les mers, qui la revêtent de leur _humide_ manteau. Enfin, j'arrivai au Rishyamoûka, et, comme une _puissante_ cause oblige cet invincible Bâli à laisser toujours un intervalle entre ce mont et lui, je choisis pour mon habitation cette reine des montagnes.
«Je t'ai raconté, noble Raghouide, tout ce qui m'attira cette mortelle inimitié: vois! j'étais innocent et je n'avais pas mérité le malheur qui tomba sur moi. Daigne, héroïque enfant de Raghou, daigne me regarder avec bienveillance, moi, qui traîne ici, tourmenté par la crainte, une vie misérable, et dompter enfin ce farouche Bâli.»
À ces mots, le fléau des ennemis, ce radieux enfant de Raghou, se mit à ranimer le courage de Sougrîva: «Mes dards, que tu vois, ces flèches aiguës, qui ne sont jamais vaines, Sougrîva, et qui brillent à l'égal du soleil, je les enverrai se plonger dans le cruel Bâli. _Oui_! Bâli, cette âme corrompue, le corrupteur des bonnes moeurs, n'a plus de temps à vivre que celui où mes yeux n'auront pas encore pu voir ce ravisseur de ton épouse.»
Il prit alors son arc céleste, resplendissant à l'égal de l'arc même du _puissant_ Indra; il encocha une flèche, et, visant les sept palmiers, déchaîna contre eux ce _merveilleux projectile_. Le trait paré d'or, envoyé de sa main vigoureuse, transperça tous les palmiers, fendit la montagne elle-même et pénétra jusqu'au sein des enfers. Ensuite, la flèche remonta spontanée sous la forme d'un cygne; et, brillante d'une lumière infinie, elle revint _d'où elle était partie_ et rentra d'elle-même au carquois de son maître.
Quand il vit les sept palmiers traversés d'outre en outre par la flèche impétueuse de Râma, le roi des singes tomba dans une admiration sans égale. À la vue de cette prouesse incomparable, Sougrîva joyeux porta les deux paumes de ses mains réunies au front et se mit à glorifier le noble Raghouide:
«Comme le soleil est le premier des êtres lumineux, comme l'Himâlaya est la première des montagnes, comme le grand Océan est la première des vastes mers: ainsi toi, Râma, tu es le premier des hommes pour la vigueur. Ni le Dieu, qui put immoler Vritra, ni celui de la mort, ni l'Asoura, ni le Dispensateur des richesses, qui est l'auguste roi de tous les Yakshas, ni Varouna, ses chaînes à la main, ni le Vent, ni le Feu même n'est égal à toi!
«Quel _être_ mâle est capable de résister à celui, de qui la main put transpercer à la fois d'une seule flèche ces grands palmiers et cette montagne elle-même, hantée par les Dânavas? Maintenant mon chagrin est dissipé; maintenant mon _coeur_ est inondé par la joie; maintenant je vois déjà étendu mort sur un champ de bataille ce Bâli, toujours ivre de combats!»
À ces mots, le héros à la grande science, Râma d'embrasser le _noble_ singe à la parole agréable et de lui répondre en ces termes, approuvés de Lakshmana: «Viens avec moi, Sougrîva; je vais à la caverne Kishkindhyâ, où règne Bâli: arrivé là, défie au combat cet ennemi, qui a _dépouillé_ les formes du frère!» Sur les paroles de Râma, l'exterminateur des ennemis: «Je te suis,» reprit avec joie Sougrîva; et tous deux alors ils s'avancent d'un pied hâté. Ils parviennent d'un pas léger à la Kishkindhyâ, lieu masqué par les djungles épais, et se cachent derrière les arbres dans la forêt impénétrable. L'aîné des Raghouides y tient alors ce langage à Sougrîva: «Appelle ton frère au combat, force Bâli à sortir hors de la bouche de sa caverne, et je lui donnerai la mort avec une flèche brillante comme la foudre.» À peine le Kakoutsthide à la vigueur sans mesure eut-il articulé ces paroles, qu'une grande et profonde symphonie ruissela du ciel en sons agréables. Une guirlande céleste, au tissu d'or, embelli de mille pierres fines, tomba du firmament sur la tête de Sougrîva; et, dans sa chute du ciel vers la terre, cette guirlande d'or, ouvrage d'un Immortel, resplendit au sein des airs comme une guirlande ravissante qu'on aurait tissée avec des éclairs. Dans une pensée d'amour, un habitant des cieux, le soleil même, son père, avait, d'une main soigneuse, tressé pour lui ce beau feston égal à celui de Bâli.
* * * * *
Quand le vigoureux Bâli entendit les rugissements épouvantables de son frère, sa colère s'enflamma soudain, et furieux sortit de sa caverne, comme le soleil, qui sort du milieu des nuages. Alors, s'éleva entre ces deux rivaux un combat d'un assourdissant tumulte: telle, dans les champs du ciel, une terrible et grande bataille entre les deux planètes Angâraka et Bouddha[30].
[Note 30: Mars et Mercure.]
Ils se frappaient l'un l'autre dans cet _horrible_ duel avec leurs paumes semblables à des foudres, avec leurs poings durs comme les diamants, avec des arbres, avec les crêtes elles-mêmes des montagnes!
En ce moment Râma prit son arc et regarda les combattants; mais ses yeux les virent tous deux égaux par le corps, semblables exactement l'un à l'autre, et pareils celui-ci à celui-là pour la vaillance et la force: il reconnut alors qu'on ne pouvait distinguer le premier du second, comme il en est pour les deux beaux Açwins. _Dans cette parfaite ressemblance_, le vaillant Raghouide ne pouvait discerner Sougrîva, ni Bâli: aussi ne voulut-il pas encore lancer une flèche _au milieu du combat_.
Sur ces entrefaites, rompu sous la main de Bâli et voyant ce _qu'il s'imaginait une_ trahison du Raghouide, _son allié_, Sougrîva se mit à courir vers le Rishyamoûka. Épuisé, baigné de sang, accablé de coups, frappé avec fureur, il se réfugia dans la grande forêt. À peine le resplendissant Bâli eût-il vu que son ennemi s'était dérobé dans ces bois, il fit volte-face, chassé par la crainte d'une malédiction, _jadis fulminée contre lui_, et s'en retourna en disant: «Tu m'as échappé!»
Le noble Raghouide, accompagné de son frère et des ministres, s'en vint lui-même trouver Sougrîva dans cette retraite; et, quand le singe infortuné vit Râma en sa présence avec Lakshmana et ses conseillers, il tint ce langage, baissant la tête et plein de honte: «Après que tu m'as fait admirer ta force et que tu m'as dit: «Provoque Bâli au combat!» pourquoi donc as-tu mis ta promesse en oubli et m'as-tu laissé battre ainsi par mon ennemi?
«Si tu voulais, le ciel détourne ce malheur! si tu voulais que Bâli me donnât la mort dans ce combat, quel besoin avais-je de _ton_ amitié pour m'aider à recouvrer mon royaume, puisque j'allais cesser de vivre?»
Le Raghouide entendit sans colère sortir de sa bouche ces paroles affligées et beaucoup d'autres semblables: «Dépose ton chagrin, Sougrîva! lui dit-il. Écoute maintenant la cause, roi des singes, qui me retint de lancer ma flèche.
«Toi, Sougrîva et Bâli, vous êtes l'un à l'autre semblables par la guirlande, le vêtement, la démarche et la taille. Cri, lustre, station, marche, regard ou parole, il n'est rien qui vous distingue à mes sens avec certitude. Aussi, roi des singes, troublé par une telle ressemblance de formes, je n'ai point alors décoché ma flèche: «Qui m'assure ici, me disais-je, que je ne vais pas tuer mon ami?»
«Veuille donc bien attacher sur ton corps un signe qui soit comme un drapeau, et par lequel je puisse te reconnaître une fois engagé dans ce combat de l'un contre l'autre.
«Tresse-nous, Lakshmana, une guirlande avec une branche de boswellia parée de ses fleurs, et mets-la au cou du magnanime Sougrîva.»
«Héros, dit le singe, tu m'as promis naguère que ta _flèche_ lui porterait la mort: tâche que ta promesse, comme une liane en fleurs, ne tarde point à nous donner son fruit!»
«Maintenant que mes yeux, répondit l'époux de Sîtâ, peuvent te distinguer à cette guirlande, roi des singes, va en pleine confiance, ami, et défie une seconde fois Bâli au combat.»
* * * * *
Bâli, entré dans le sérail de ses femmes, entendit avec colère ce nouveau défi de Sougrîva, son frère. À ce fracas épouvantable, que le robuste singe apportait à ses oreilles une seconde fois, sa figure se rembrunit tout à coup, comme le soleil obscurci dans une éclipse.
Faisant grincer les dents longues de sa bouche et la fureur teignant son poil d'une couleur plus rouge encore, sa face brillait avec ses yeux tout grands ouverts, comme un lac aux lotus _épanouis_. Le roi des simiens sortit avec impétuosité et la marche de ses pieds fit trembler, pour ainsi dire, toute la terre. Mais Târâ aussitôt embrassa, pleine d'effroi, son royal époux, qui s'élançait ainsi hors de la caverne béante, et lui tint ce langage: «Allons, héros! abandonne cette colère, de même que, le matin, au sortir de la couche, tu rejettes une guirlande froissée!
«Ton frère est déjà venu, bouillant de colère, et t'a défié au combat: tu es sorti; il a succombé dans cette lutte sous ta vigueur et s'est enfui, chassé par la crainte. Ce défi, qu'il rapporte ici, fait naître en moi des soupçons, surtout à la pensée qu'il s'est déjà vu tout à l'heure abattu et tué même, _pour ainsi dire_, sous ta main.
«Une telle arrogance dans ce vaincu, qui rugit, tant de résolution, ce tonnerre de sa voix, tout cela n'est point d'une légère importance.
«J'ai ouï dire avant ce jour que Sougrîva s'est lié par une fraternité d'armes avec le sage Râma, de qui la vaillance est éprouvée et de qui la flèche ne manque jamais le but.
«Râma est le poison qui tue l'affliction des affligés; c'est un arbre, sous les branches duquel habitent les hommes de bien: il est sur la terre un vase de gloire et de hautes perfections.
«Qu'Angada, _notre fils_, s'en aille, emportant avec lui tous les joyaux qui sont ici dans ton palais: qu'il offre _de ta part_ ces richesses à Râma et signe un traité de paix avec ce héros d'une splendeur égale aux clartés du feu à la fin d'un youga. Ou bien abandonnons cette caverne et sauvons-nous dans une solitude des bois. Car, de concert avec Sougrîva, le Daçarathide va s'étudier à nous enfermer dans un insurmontable danger. Avant que n'arrivent les infortunes, sache donc employer les moyens qui doivent les prévenir.»
Après que sa compagne au visage radieux, comme la reine des étoiles, eut parlé de cette manière, Bâli railla ses craintes et lui répondit en ces termes: «Comment puis-je dans cette colère, qu'il fit naître en moi, comment puis-je endurer, mon amie, les cris d'un ennemi qui vient rugir _à ma porte_ avec une telle arrogance, et qui n'est après tout que le voleur _de ma couronne_? Pour des héros, qui ne reculent jamais dans les combats et qui n'ont pas un front accoutumé à l'injure, tolérer une offense, ma chérie, est plus difficile que la mort!
«Ce noble fils de Raghou ne doit pas t'inspirer de la crainte à mon égard: s'il a de la reconnaissance et s'il connaît le devoir, il ne peut commettre une mauvaise action. Quitte donc ce souci! je vais sortir, combattre avec Sougrîva et lui arracher son arrogance, mais je ne veux pas lui ôter la vie.
«Va-t'en! Je reviendrai, je t'en fais le serment sur ma vie et ma _prochaine_ victoire; _oui_! je reviendrai, moi qui te parle, aussitôt que j'aurai vaincu mon frère dans ce combat.»
Târâ embrasse alors Bâli, de qui la vue était _bien_ chère à ses yeux; _toute_ en pleurs et tremblante, elle décrit à pas lents un pradakshina autour de son époux. Après qu'elle eut, suivant les rites, invoqué le succès pour l'expédition du singe auquel son _coeur_ désirait la victoire, cette reine à la taille charmante de rentrer suivie des femmes dans son gynoecée; et, quand Târâ eut regagné avec elles ses appartements, Bâli sortit, poussant une respiration aiguë, comme les sifflements d'un boa.
Quand le vigoureux quadrumane vit, tout fier de l'appui qu'il trouvait en Râma, son rival impatient lui-même de combattre, déjà posté en attitude de bataille et la cuirasse bien attachée sur la poitrine, il raffermit solidement la sienne avant de se risquer dans cette périlleuse aventure; et, délirant de fureur, les yeux tout rouges de colère, il jeta ces mots à Sougrîva:
«Scélérat insensé, quelle hâte, Sougrîva, te fait courir une seconde fois à la mort? Vois mon poing fermé, que je lève pour la mort et qui, déchargé sur ton front, va briser ta vie!» À ces mots, il frappa du poing son rival en pleine poitrine.
Néanmoins, Sougrîva sans crainte arrache aidé de sa vigueur _et lève_ un grand arbre, qu'il abat sur le sein de Bâli, comme la foudre tombe sur une haute montagne. La chute de cette masse étourdit _un moment_ son ennemi, qui s'était approché de nouveau pour le combat: accablé sous la pesanteur du coup, Bâli chancelle et vacille.
_Cependant_ Râma voyait Bâli rompre la fierté de Sougrîva et lui abattre même sa vigueur; il en fut irrité d'une furieuse colère. Il encoche soudain une flèche, qui semblait un serpent de flamme et l'envoie frapper au coeur Bâli à la grande force, à la guirlande tissue d'or. Le sein percé du trait, celui-ci tombe, les sens troublés et la route de sa vie brisée: «Ah! s'écrie-t-il, je suis mort!» Alors, comme un éléphant plongé dans un marais fangeux, Bâli, d'une voix triste et le gosier obstrué par des pleurs, dit ces mots à Râma, qu'il voyait debout près de lui: «Quelle gloire espères-tu de cette mort, que tu m'as portée dans un instant où je n'avais pas les yeux tournés de ton côté? car tu m'as frappé _lâchement_ caché et tandis que ce duel absorbait toute mon attention!»
Après la chute de ce héros, le monarque des singes, _on vit_ la face de la terre s'obscurcir, comme le ciel quand la lune est plongée _dans les nuages_. Mais ni la vie, ni la force, ni le courage, ni la beauté n'avaient déserté le corps de ce magnanime, étendu sur la terre. En effet, sa guirlande céleste, qu'un Dieu avait tissue d'or, était _comme_ attentive elle-même à soutenir dans sa fin la vie de ce quadrumane, le plus noble des singes.
* * * * *
La nouvelle, que Râma d'une flèche, envoyée par sa main, avait renversé Bâli mortellement frappé, était déjà parvenue à l'oreille de Târâ, son épouse. À peine eut-elle appris cette mort si horrible de son mari, qu'elle sortit, versant des larmes, précipitant son pas, accompagnée de son fils, hors de cette caverne de la montagne. Elle vit les singes tremblants fuir d'une course légère comme des gazelles _épouvantées_, quand _un chasseur a_ tué la reine du troupeau et dispersé toute la bande: «Singes, leur dit-elle, pourquoi donc, abandonnant ce monarque des singes, de qui vous êtes les officiers, courez-vous en pelotons épars et tremblants?»
À ces questions prononcées d'une voix lamentable, les singes d'une âme tout émue répondent à l'épouse du roi ces paroles opportunes: «Fille de Jîva, retourne chez toi et défends ton fils Angada! La mort sous la forme de Râma emporte _l'âme de_ Bâli, qu'elle a tué!»
Alors, voyant son mari immolé sur le champ de bataille, elle s'approcha de lui tout émue et s'assit avec son fils sur la terre. Elle prit ce corps dans ses bras, comme s'il fût endormi: «Hélas! mon époux!» s'écria-t-elle; puis, embrassant le cadavre étendu sur la face de la terre, elle se mit à pousser des cris. «Ah! fit-elle, héros aux longs bras! je suis morte aujourd'hui, que tu m'as rendue veuve! Si tu m'avais écoutée, tu n'aurais pas éprouvé ce malheur! Ne t'en ai-je pas averti bien des fois? Lève-toi, ô le plus vaillant des singes! Pourquoi restes-tu couché là sur la dure? Ne me vois-tu pas, tourmentée par la douleur, étendue sur la terre avec ton fils? Rassure-moi dans ce moment comme tu fis tout à l'heure; rassure-moi avec ton fils, moi, désespérée, à qui ta mort enlève son protecteur!»
Devant le spectacle de son époux étendu par terre, le sein percé de ce dard que l'arc de Râma lui avait décoché, Târâ se dépouilla de toute pitié pour son corps, et, levant ses deux bras, cette femme aux bras charmants se broya de coups elle-même. «Hâ! s'écria-t-elle, je suis morte!» puis elle tomba sur la face de la terre et s'y roula comme une gazelle qu'un avide chasseur a blessée mortellement. Ceux qui formaient la cour du _magnifique_ Bâli et les dames simiennes de son intérieur, tous alors de s'élancer avec des cris de pygargue hors de la bouche de sa caverne.
Bâli, respirant à peine, traîna de tous les côtés ses regards affaiblis et vit près de lui Sougrîva, son jeune frère. À la vue du roi des singes, qui remportait sur lui cette victoire, il adressa la parole d'une voix nette à Sougrîva et lui tint affectueusement ce langage: «Sougrîva, ne veuille pas que je m'en aille, tourmenté par cette défaillance de l'âme, où tu me vois, _noble_ singe, et chargé d'une faute, moi, que l'expiation a lavé de ses péchés. Sans doute le Destin avait décidé que la concorde n'existerait pas entre nous: l'amitié est naturelle à des frères; mais pour nous le Destin arrangea les choses d'une autre manière.
«Saisis-toi du sceptre aujourd'hui et règne sur les hommes des bois; car, sache-le, je pars à l'instant même pour l'empire d'Yama. Dans une telle situation, héros, veuille bien faire exactement ce que je vais dire, chose importante et qui retient ici ma vie. Vois, étendu sur la terre cet enfant plein de sagesse, élevé au sein des plaisirs et qui mérite le bonheur, mais de qui la face est baignée de larmes, Angada, mon fils, qui m'est plus cher que la vie. Défends-le de tous les côtés, comme s'il était pour toi-même un fils né de ta propre chair, lui que je laisse au monde sans protecteur!
«Pare-toi donc, Sougrîva, de cette guirlande, présent du ciel et tissue d'or. Quand j'aurai cessé de vivre, l'opulente félicité qui réside en elle se répandra sur toi!»
Il dit, et, dès qu'il eut parlé de cette manière à Sougrîva, Bâli à la haute renommée, courbant la tête, s'adressa, les mains jointes, à Râma, et tint ce langage pour lui recommander son fils: «Le prolétaire qui, dès son commencement, a toujours vécu dans une maigre condition, n'est point, à _bien dire_, misérable, fils de Raghou; mais ce nom de misérable convient plus justement à l'homme de haute naissance précipité dans l'affliction et dans l'infortune. Né dans une famille opulente, Râma, et qui peut combler de ses largesses tous les voeux, Angada, quand j'aurai vécu, Angada sera donc misérable! Voilà ce qui fait ma douleur, à moi qui ne verrai plus ce visage bien-aimé de mon enfant chéri, comme l'âme du pécheur n'entrevoit jamais le Paradis. Tué par ta main dans ce combat, je vais donc mourir, héroïque fils du plus éminent des hommes, sans avoir pu me rassasier entièrement de voir mon fils Angada! Fléau des ennemis, toi, qui es la voie où marchent et l'asile où se réfugient toutes les créatures, accueille avec bonté Angada, mon fils, aux bracelets d'or.»
Quand il eut transmis sa guirlande à son frère et baisé Angada sur le front, Bâli, préparé saintement pour entrer dans la condition des âmes, dit ces mots avec amour _au jeune quadrumane_:
«Ménage les temps et les lieux, endure avec patience ce qui plaît ou déplaît, supporte également la douleur et le plaisir; sois, mon fils, un sujet docile pour Sougrîva. Si tu l'honores, il saura bien te payer de retour comme moi, qui t'ai choyé toujours depuis ton enfance. Fais-toi des amis, ni trop, ni trop peu, car la solitude, mon ami, est un grand mal: sache donc garder le milieu entre les deux extrêmes.»
Il n'avait pas encore achevé de parler sous l'oppression violente du trait _acéré_ que ses yeux se roulent affreusement dans leur orbite, ses dents s'entre-choquent avec une force à les briser, et le mourant exhale enfin sa vie dans un dernier soupir. Alors, toute plongée dans un océan de chagrin, Târâ, les yeux fixés sur la face _glacée_ de son cher époux, retomba dans la poussière, tenant Bâli embrassé comme une liane roulée autour d'un grand arbre.
Quand l'_aîné des_ Raghouides, l'exterminateur des ennemis, vit que Bâli avait exhalé son dernier soupir, il tint à Sougrîva ce discours modeste: «L'homme ne se laisse point ainsi enchaîner par le chagrin, il s'élance vers une condition meilleure. Que Târâ s'en aille avec son fils habiter maintenant chez toi. Tu as répandu ces larmes, qui viennent à la suite d'une violente douleur: _c'est assez! car_, passé la mort, il ne reste plus rien à faire. La nécessité est la cause universelle, la nécessité embrasse le monde, la nécessité est la cause qui agit dans la séparation de tous les êtres. Néanmoins, que l'homme ne perde jamais de vue, dans les évolutions de ce Destin, le bien, sur lequel on doit toujours fixer les yeux, car le Destin même embrasse dans sa marche le devoir, l'utile et l'agréable.
«Bâli est rentré au sein de la nature; il a reçu dans cette mort donnée le fruit _amer_ de son oeuvre: que l'on célèbre maintenant les funérailles du roi des singes, comblé de tous les dons funèbres. Son âme fut chassée du corps, parce qu'il a commis l'injustice et qu'il en a recueilli ce fruit; mais, comme il est rentré dans le devoir, _à la fin de sa vie_, le Paradis lui fut donné pour sa récompense. Nous avons accordé ce qu'il faut à la douleur: accomplissons maintenant ce qu'il est à propos de faire»
Les yeux troublés de larmes, Târâ et les autres dames singes, parentes du mort, suivent, poussant des cris, le _cercueil du_ roi des simiens.
Au bruit des pleurs et des sanglots que ces femmes quadrumanes versaient au milieu du bois, on eût dit que les forêts et les montagnes pleuraient elles-mêmes de tous les côtés.
Les amis en bien grand nombre de Bâli construisent un bûcher dans une île solitaire, que la rivière, descendue de la montagne, environnait de ses ondes; et, _l'ouvrage terminé_, les principaux des singes, qui portaient la bière sur leurs épaules, s'approchent, déposent le cercueil et se tiennent à l'écart, l'âme plongée dans le recueillement.
Ensuite Târâ, à la vue de son époux couché dans ce lit d'une bière, leva dans son sein la tête de son époux et gémit ces mots dans une profonde affliction: «Ô toi, à qui tes fils étaient si chers, tu n'aimes donc plus celui-ci, qui se nomme Angada? Pourquoi le regardes-tu avec cet air stupéfait, lui, _ton enfant_, accablé sous le poids du chagrin?
«Ton visage semble encore me sourire au sein même de la mort: je le vois, tel que si tu étais vivant, pareil au jeune soleil du matin!»
Alors, aidé par Sougrîva, Angada, pleurant et redoublant ses cris, fit monter sur le bûcher ce corps de son père. Il appliqua le feu à la pile de bois, conformément aux rubriques, et, tous les sens troublés, il décrivit un pradakshina autour de son père, qui s'en allait pour un long voyage. Enfin, quand les singes ont honoré Bâli suivant les rites, ils descendent faire la cérémonie de l'eau funèbre dans la Pampâ aux ondes fraîches et limpides. Ce devoir accompli, ils sortent de la rivière et viennent tous avec leurs habits mouillés revoir l'aîné des Raghouides et Lakshmana à la grande vigueur.
* * * * *
Ensuite le sage Hanoûmat, brillant à l'égal du soleil adolescent et le corps tel qu'une montagne, adresse, les mains jointes, ce discours au guerrier issu de Raghou: «Grâce à toi, fléau des ennemis, Sougrîva monte sur le trône de son père et de son aïeul: il a conquis, grâce à toi, ce vaste empire des singes bien difficile à conquérir. Qu'il entre, congédié par toi, dans cette ville, et qu'il y règle avec ses amis les affaires de toutes les sortes! Bientôt, consacré par le bain, son âme reconnaissante va t'honorer avec ses présents de pierreries diverses, de simples recueillis en tout pays et de parfums célestes. Daigne entrer dans cette merveilleuse caverne de la montagne; fais alliance avec mon seigneur, et que ta vue répande la joie parmi les singes.»
À ces mots d'Hanoûmat, Râma le Daçarathide, habile à manier la parole et plein de sens, lui répondit en ces termes: «Je n'entrerai pas, bel Hanoûmat, ni dans une ville, ni dans un village, avant que je n'aie accompli mes quatorze années: c'est l'ordre de mon père. Entrez, vous! et hâtez-vous de faire ce qui demande une exécution immédiate. Ami, que le sacre, donné suivant les rites, inaugure Sougrîva sur le trône!» Quand il eut parlé de cette manière au singe Hanoûmat, Râma dit à Sougrîva: «Ô roi, fais sacrer Angada, que voici devant tes yeux, comme le roi de la jeunesse.
«Ce mois de Çrâvana, plongé dans la pluie, est le premier des mois pluvieux: nous voici entrés, mon ami, dans les quatre mois de la saison des pluies. Ce temps ne convient pas au rassemblement d'une armée: entre dans cette ville; moi tenant domptés mes organes des sens, j'habiterai là sur la montagne. Voici, dans le sein du mont _Rishyamoûka_, une caverne délicieuse, vaste, protégée contre le souffle du vent: c'est là que j'habiterai, mon ami, toute la saison des pluies avec le fils de Soumitrâ. Mais, quand tu auras vu s'écouler Kârttikî, mois charmant, aux ondes redevenues limpides, aux moissons de lotus et de nymphéas, déploie alors, déploie, ami, tes soins pour la mort de Râvana. C'est donc là, _souviens-t'en_! ce qui reste bien convenu entre nous. Va dans cette ville florissante; puis, une fois sacré dans ton royaume, fais-y la joie de tes amis.»
Il dit: à ce congé que lui donnait Râma, le nouveau monarque des singes pénétra dans cette aimable cité, le coeur joyeux et tous ses chagrins dissipés. Là, devant le roi qui entre, des milliers de quadrumanes s'inclinent, transportés d'allégresse, et l'environnent de tous les côtés.
Tout le _peuple des_ sujets, la tête prosternée jusqu'à terre, salue, plein de respect, le nouveau roi des singes, en lui criant: «Victoire! victoire!» Sougrîva les invite à se relever et, les ayant honorés suivant l'étiquette, il entre dans le voluptueux sérail de son frère.
En sortant du gynoecée, il fut sacré par les plus nobles des singes à la grande taille de la manière que les Immortels avaient sacré le Dieu aux mille regards.
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Le sommeil n'approchait pas de la couche où Râma était allé se reposer durant les nuits noyé dans les pleurs et le chagrin, il n'y avait que le souci dont il reçût la visite.
Tandis que ce magnanime habitait ainsi dans la grande montagne, sa pensée toute remplie de son épouse ravie, la saison acheva de répandre ses pluies; et la retraite des nuages, qui promenaient sur leurs chars une pesante charge d'eaux, annonça le retour de l'automne.
* * * * *
Quand le fils du Vent, Hanoûmat, qui n'avait pas une âme indécise et qui savait distinguer le moment des affaires, vit Sougrîva empêché par l'amour de marcher avec ardeur sur le chemin de son devoir; Hanoûmat s'inclina devant Sougrîva, et, flattant ce monarque des singes avec des paroles affectueuses et douces, il tint au roi, qui savait goûter les qualités d'un discours, ce langage utile, vrai, convenable, et tout assaisonné de bienveillance et d'amour: «Ô roi tu as personnifié en toi-même l'empire, la gloire céleste et la fortune de ta race; tu as gagné l'amour des sujets, tu as comblé d'honneur tes parents. Ta majesté a consumé tes ennemis, dont il ne reste plus que le nom; mais une chose est à faire, c'est de secourir tes amis: que ta grandeur veuille donc y penser.
«Héros, plein de courage dans les batailles et qui domptes les ennemis, tu laisses passer l'occasion pour l'affaire de Râma, ton ami; _tu oublies que le moment est venu_ pour aller à la recherche de sa Vidéhaine. Tu perds le temps, et néanmoins on ne le voit pas te presser, malgré son impatience: cet homme sage et qui sait le devoir, s'incline, ô mon roi, sous ta volonté. Rends-lui service avant qu'il ne réclame de toi le retour du plaisir qu'il t'a fait le premier: veuille donc rassembler, roi des singes, les plus vaillants de tes guerriers. Car les héros simiens à la grande vigueur ont des routes difficiles à parcourir: ainsi, ne laisse pas un trop long temps s'écouler sans leur envoyer tes ordres.»
À peine Sougrîva eut-il entendu ces paroles sages et dites à propos, que, maître de lui-même et plein de coeur, il prit aussitôt sa résolution et donna cet ordre au singe Nîla, toujours le pied levé: «Réunis tous mes guerriers à tous les points du ciel: fais en sorte que mes armées entières et les chefs entièrement des troupeaux simiens, et les grands capitaines de mes troupes, et les défenseurs des frontières, à l'âme décidée, à la course rapide, se rendent tous dessous les drapeaux sans défaillance de coeur. Aussitôt le rassemblement opéré, que ta grandeur elle-même passe la revue des armées. Tout singe qui, après cinq nuits écoulées, ne sera point arrivé en ma présence, je lui ferai tomber le châtiment sur la vie: telle est ma sentence!»
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Dès que le ciel fut débarrassé de ses nuages et l'automne arrivé, Râma, qui avait passé toute la saison des pluies sous l'oppression du chagrin que lui causait l'amour, songeant alors qu'il avait perdu la fille du roi Djanaka, et que Sougrîva, retenu par la volupté, laissait échapper le temps favorable, s'évanouit sous la violence de sa douleur. Ensuite, revenu après un instant à la connaissance de lui-même, le Kakoutsthide se recueillit dans ses réflexions un moment, et dit ces paroles à Lakshmana pour conduire son affaire au succès:
«Les rois altiers, magnanimes, ambitieux de conquérir la terre et qui sont engagés dans une guerre l'un avec l'autre, ne manquent pas la saison du rassemblement des armées. C'est la première chose dont s'occupent les princes qui désirent la victoire; et cependant je ne vois ni Sougrîva, ni rien qui annonce une levée de cette nature. Ces quatre mois de la saison pluvieuse, bel ami, ont passé lents comme un siècle pour moi, consumé par l'amour et qui ne peux voir ma Sîtâ!
«Va donc! entre dans la caverne de Kishkindhyâ et répète ces paroles de moi au stupide roi des singes, endormi au sein de ses grossières voluptés: «Tu diffères le moment d'accomplir ce traité fait entre nous et toi, nous, qui sommes venus réclamer ton secours dont nous avons besoin, et qui avons commencé par te prêter notre aide. Celui qui détruit l'espérance que sa promesse avait inspirée est un homme vil dans le monde; mais celui qui reconnaît la parole, soit bonne, soit mauvaise, tombée de sa bouche, et qui dit: «C'est la vérité!» est dans le monde un homme supérieur.
«Aujourd'hui, puissant roi, que la saison est ainsi disposée, pense donc vite au salut de ma Vidéhaine, afin que le temps ne s'écoule pas stérilement.
«Ou bien désires-tu voir, bandé par moi dans un combat _avec toi_, la forme de mon arc au dos plaqué d'or et semblable à un faisceau d'éclairs? Veux-tu entendre, pareil au fracas du tonnerre, le bruit épouvantable de ma corde vibrante, quand je la tire d'une main irritée au milieu de la guerre? Certes! il n'est pas fermé le chemin par où Bâli mort s'en est allé! Sougrîva, tiens-toi ferme dans le traité! Ne suis pas la route de Bâli! J'ai terrassé d'une flèche Bâli seul; mais, si tu sors de la vérité, j'immolerai ta famille avec toi!»
Lakshmana, ce prince fortuné, au corps semé de signes heureux, se dirigea donc _lestement_ vers la cité des singes. Bientôt il aperçut la ville du roi des simiens, pleine de singes à la grande vigueur, hauts comme des montagnes, _les yeux_ attentifs _au signe du maître_. Effrayés par sa vue, tous ces quadrumanes, semblables à des éléphants, saisissent alors par centaines, ceux-ci des crêtes de montagnes, ceux-là de grands et vieux arbres. Quand Lakshmana les vit tous empoigner ces armes, il en fut encore plus irrité, comme le feu sur lequel on a jeté l'offrande de beurre purifié.
Leurs chefs entrent dans le palais de Sougrîva; ils annoncent aux ministres que Lakshmana vient, bouillant de colère.
Lakshmana vit alors toute cette Kishkindhyâ, que Bâli seule naguère suffisait à défendre, occupée en ce moment de tous les côtés par des singes, qui tenaient des arbres à leurs mains. Alors tous les simiens, rangés en bataille devant le jardin public de la ville, sortirent de l'espace vide entre les remparts et le fossé. Une fois arrivés près de Lakshmana, ces guerriers aux formes telles que les grands nuages, à la voix semblable au tonnerre de la foudre, poussèrent à l'envi le rugissement des lions.
Aussitôt Sougrîva, que cette vaste clameur et la _voix de_ Târâ avaient tiré du sommeil, entra dans la salle du conseil pour délibérer avec ses ministres.
Le plus éminent des conseillers, _Hanoûmat_, le fils du Vent, commence par se concilier la faveur de Sougrîva et lui tient ce langage, comme Vrihaspati lui-même s'adresse au roi des Immortels: «Râma et Lakshmana, ces deux frères à la grande vigueur et dévoués à la vérité, t'ont prêté jadis leurs secours et c'est d'eux que tes mains ont reçu le royaume. Un seul de ces deux, Lakshmana se tient à la porte, son arc à la main, et les singes tremblants ont jeté ce cri d'épouvante à sa vue. Lakshmana, qui sait manier les rênes de la parole, vient ici, monté, suivant l'ordre de Râma, sur le char de sa résolution.»
À ces mots d'Hanoûmat: «Il en est ainsi!» dit Angada, saisi de tristesse; et, là-dessus, il ajoute ces paroles à son père _adoptif_: «Admets-le devant toi, ou bien arrête-le dans sa marche; fais ce que tu penses convenable; il est certain que Lakshmana vient ici d'un air furieux; mais nous ignorons tous quelle peut être la cause de sa colère.»
Sougrîva, courbant un peu la tête, réfléchit un instant; et quand il eut pesé le fort avec le faible des paroles qu'Hanoûmat et ses autres ministres venaient ainsi de lui adresser, le monarque, expert à manier le discours, tint ce langage à tous ses conseillers, d'une grande habileté dans les délibérations: «Je ne trouve en moi nulle faute, soit en parole, soit en action, pour m'expliquer cette colère, qui pousse vers nous Lakshmana, ce frère du noble Raghouide. Peut-être mes ennemis jaloux, et qui guettent sans cesse une occasion, auront-ils fait tomber dans les oreilles de Râma les insinuations d'une faute dont je suis innocent.
«L'amitié est facile à gagner de toutes les manières; mais elle est difficile à conserver: un rien suffit à briser l'affection par suite de l'inconstance des esprits. Je suis donc infiniment inquiet au sujet du magnanime Râma, parce qu'il me fut impossible jusqu'ici d'acquitter avec le mien cet éminent service, que j'ai reçu de sa _faveur_.»
À ces mots du monarque, Hanoûmat lui fit cette réponse au milieu de ses ministres quadrumanes:
«Il n'y a rien d'étonnant, souverain des tribus simiennes, à ce que tu n'aies pas oublié cet éminent service tout de bienveillance; car ce fut pour le seul plaisir de t'obliger que ce héros de Raghou tendit son grand arc et donna la mort à Bâli d'une force égale à celle du _puissant_ Indra. Le Raghouide est irrité de l'indifférence que tu lui montres de toutes les manières, je n'en fais aucun doute; et c'est pour cela qu'il t'envoie son frère, ce Lakshmana, _de_ qui _la société_ ajoute à sa fortune.
«Il te faut supporter, ô le plus grand des singes, les paroles amères du magnanime Raghouide, qui t'a rendu un bon office et que la perte de son épouse ravie abreuve de chagrin. Je ne connais pas un moyen plus convenable pour toi que d'aller, les mains jointes, conjurer Lakshmana. Pénétré de cet axiome, prince: «Que les ministres doivent parler avec liberté,» j'ai mis de côté la crainte et j'ai tenu devant toi ce langage salutaire.»
FIN DU PREMIER VOLUME