Le Purgatoire

Part 10

Chapter 103,639 wordsPublic domain

--Messieurs, je me présente à vous en commandeur de ce camp. Je n’ai pas à faire d’enquêtes sur la façon dont vous avez été pris. Je vous traiterai en gens d’honneur, et vous me trouverez toujours prêt à aller au-devant de vos désirs. De votre côté, j’espère que vous vous conduirez en officiers, messieurs, et que vous observerez la discipline la plus stricte. Vous savez que vous n’avez pas le droit de parler à nos soldats et que vous n’avez pas le droit de vous approcher trop près des fils de fer de clôture. Les sentinelles vous feront connaître leurs ordres par gestes, et, si vous n’obéissez pas, elles feront usage de leurs armes. Toute résistance est inutile.

Ces quatre mots, le colonel les hurla de toutes ses forces, avec un tact parfait, et la fin de son discours fut scandée d’une voix violente. Il poursuivit:

--En cas d’indiscipline, le poste aussi fera usage de son arme. Enfin, messieurs, vous serez traités ici comme il est à souhaiter que nos officiers prisonniers le soient chez vous, en France.

La patte de velours du début détendait ses griffes. Les paroles de l’_oberst_ de Vöhrenbach ne différaient guère des paroles du censeur de Mayence.

L’_oberst_ était plus franchement brutal et moins hypocrite peut-être que le censeur, mais leurs pensées se rejoignaient malgré leurs caractères dissemblables. Soldats, ils exécutaient une consigne où leur tempérament trouvait son compte. Tous deux nous avaient caressés de promesses fort vagues et ne nous avaient en revanche pas mesuré les menaces précises. Car, si les Allemands traitent de cette façon les gens d’honneur, comme ils disent, de quelle façon traiteraient-ils donc les autres?

Par la suite, le vieil _oberst_, qui était Freiherr von Seckendorff, se révéla ce qu’il avait été pour nous dès la première heure: un homme indécis, qui voulait paraître juste et aimable et qui, dans le vrai de son cœur, regrettait de n’avoir pas l’audace de nous châtier avec la rigueur la plus dure. Prussien, il nous haïssait. Et, s’il ne nous infligea pas des tortures corporelles, c’est uniquement parce qu’il craignait que ses camarades, les chers barons prisonniers de la France, ne subissent chez nous des représailles trop justifiées. Cette impression, je n’étais pas seul à l’avoir. Alors que la France se désintéressait à peu près totalement de ses prisonniers, au point que les Allemands chez nous s’engraissaient comme des pourceaux bien choyés et que nos soldats crevaient de faim, de froid, de corvées et de coups dans les camps boches, l’Allemagne au contraire s’occupait de ses prisonniers avec un soin jaloux et menait contre les nôtres un chantage honteux. Voulait-elle obtenir une amélioration quelconque pour ses Fritz? Tout un camp de Français était mis à la question, et les représailles duraient jusqu’à ce que Paris eût accordé à Berlin ce que Berlin voulait. Paris s’inclinait toujours devant les réclamations de Berlin; mais Paris ne réclamait rien de son côté.

C’est de nous sentir abandonnés à la merci des Boches que nous avons le plus souffert. L’ambassade d’Espagne, chargée de représenter à Berlin nos intérêts ou nos droits les plus humbles, ne représentait rien, et son intervention, si elle se produisait, ne pesait pas bien lourd. Les Anglais étaient soutenus par les États-Unis d’Amérique; je ne sais pas ce qu’ils devinrent quand les _sammies_ entrèrent dans la guerre, mais je sais que jusqu’au 1ᵉʳ janvier 1917, les Anglais ne furent jamais tracassés comme les Français le furent. Des camarades disaient:

--Bah! Laissez. Les Allemands paieront après la guerre. Tenons registre de leurs crimes et de leurs vexations. La moindre de tant de cruautés recevra son châtiment.

Faut-il avouer que cet espoir platonique ne nous consolait pas? Nous connaissions assez la France, où trop d’amis de l’Allemagne ont voix au chapitre, où trop de balivernes sentimentales ont force de loi, pour n’être pas persuadés qu’au jour de la paix, quand nous serions enfin en état de parler seuls, les hommes de la-main-tendue-à-tout-prix se boucheraient les oreilles devant nos cris de douleur et passeraient un grand coup d’éponge sur le tableau de nos misères. Voyant clairement les manigances où s’entravait l’action militaire de la France, car nous étions aux loges de balcon, là-bas, dans nos camps, nous entendions déjà la voix de ces messieurs accueillant le retour de nos prisonniers par cette simple chanson, qui chasse les mauvais souvenirs:

_Oublions le passé, reviens!_

Nous n’avions plus nous-mêmes qu’à chanter. C’est ce que nous faisions, même quand nous avions envie de pleurer. Nous prenions notre mal en plaisanterie et notre attitude, enfin la seule qui convînt à notre solitude, était de réagir contre nos geôliers par le sourire, qu’ils ne comprenaient pas, et par le rire, qui les ahurissait. En captivité, les liens de la camaraderie se resserrent. Tant d’hommes, d’esprit, de cœur, d’occupations, de soucis, de travaux et de plaisirs dissemblables, ne forment plus qu’un bloc épais que rien n’entame.

Plus qu’aucun autre, le camp de Vöhrenbach permettait cette cohésion qui désespérait les Boches. Certes, comme à Mayence, comme partout ailleurs, il y avait aussi à Vöhrenbach quelques officiers russes et anglais, mais ils n’étaient qu’une poignée, une dizaine au total, et leur présence, loin d’amener ces brouilles et ces chicanes dont j’ai déjà parlé et que les Allemands désiraient tant susciter entre nous, étayait au contraire notre amitié instinctive pour ceux qui couraient dans la guerre la même fortune que nous. En outre, tous les officiers français rassemblés à Vöhrenbach étaient des vaincus de Verdun. Tous avaient à leur actif de nombreux mois de campagne. La plupart avaient été blessés, et même plusieurs fois. Beaucoup n’avaient quitté le front depuis le 2 août 1914 que pour les malheurs de la captivité. C’est dire que le moral de ces hommes était difficile à atteindre. Les Allemands pouvaient à la rigueur essayer de saper la confiance des prisonniers de Charleroi et de Morhange et de Maubeuge, qui n’avaient pour eux que leur foi dans les destinées de la France impérissable. Mais que pouvaient-ils sur nous, soldats de Verdun, qui étions, non point entraînés d’une espérance mystique, mais nourris de la certitude matérielle de la défaite allemande par tant de preuves que nous avions vues de nos yeux? En nous groupant dans le même enclos de fil de fer, l’Allemagne commettait une erreur entre d’autres. Du moins, je jugeais de cette manière lors de mon arrivée à Vöhrenbach, parce que j’ignorais encore que le camp des hommes de Verdun allait devenir sous peu de temps un camp de représailles.

Toutes ces idées que je développe ici, ne sont pas seulement les miennes: elles n’auraient aucune valeur. Elles sont en quelque sorte le suc que j’ai tiré de mes nombreuses conversations avec tant de charmants compagnons de chaîne, au cours de ces premières journées du camp de Vöhrenbach, si longues et si vides. Notre vie n’était pas encore arrangée. Nous n’avions pas encore repris le contact avec nos familles. Nous étions désorientés. Nous manquions à peu près de tout et nous ne savions pas encore de quoi nous meublerions notre oisiveté. Les uns parlaient d’apprendre l’allemand, ou l’anglais, voire le russe; d’autres, de continuer leurs études, interrompues par la mobilisation; d’autres, de se préparer à une carrière quelconque, ou de se perfectionner dans leur spécialité; tous enfin, de travailler à s’enrichir intellectuellement pendant ces loisirs forcés que la guerre nous apportait. En attendant que nous parvinssent les livres nécessaires, nous nous promenions dans la cour, autour du bâtiment de notre prison. A chaque tour, nous passions devant la baraque qui servait de corps de garde au poste de police. De rares civils se risquaient sur la route, le long de nos fils de fer, et ils n’osaient pas nous regarder avec trop d’insistance. Le soleil de cette fin de mars nous réchauffait dans la journée. Nous prolongions ces délices, jusqu’au dernier moment, en dévidant nos souvenirs, en discutant nos espoirs, en mettant au point nos impressions nouvelles de captivité.

La journée s’achevait. Je frissonnais au vent du soir, et, rentré dans ma chambre où quatre officiers jouaient au bridge, comme l’appel ne devait avoir lieu qu’à neuf heures, dans le corridor, j’assistais à la réussite d’un «trois piques contrés».

_à André Lamandé_

CHAPITRE XII

TÊTES DE BOCHES

(_5 avril 1916_).

Le camp de Vöhrenbach était commandé par l’_oberst_ Freiherr von Seckendorff, vieillard grognon que nous appelions _Kœniggraetz_, parce qu’il avait jadis combattu à Sadowa et parce que des prisonniers français ne seraient pas français s’ils ne coiffaient pas leurs geôliers d’un surnom. Le bonhomme en vit de toutes les couleurs. Son attitude dès le début trahissait le désir qu’il avait de vivre sans histoires. Malheureusement pour lui, nous n’étions pas décidés à jouer les chiens couchants, et _Kœniggraetz_ ne goûta à peu près jamais la tranquillité qu’il souhaitait, s’il la souhaita. Écœuré de notre ingratitude autant que mû par son tempérament de hobereau soudard, il occupa ses journées à nous chercher des poux. Quand son imagination ne lui suggérait aucune tracasserie, il s’en prenait aux sentinelles du poste de police, hommes de la _landstùrm_, auxquels il avait toujours quelque chose à reprocher. Il hésitait quelquefois à nous injurier, et sa rage s’abattait alors sur le personnel du corps de garde qu’il pétrifiait dans une raideur d’automates dont nous nous amusions.

Freiherr von Seckendorff, dit _Kœniggraetz_, avait la manie des discours. Pour le moindre événement, il se présentait à nous au moment de l’appel du matin, et il nous haranguait. Chaque fois c’était la même comédie. Il commençait en français, d’une voix calme, presque aimable, cherchait ses mots, ne les trouvait pas toujours, et tout à coup, au tournant d’une phrase, excédé de fatigue et ne contenant plus ses impressions, se jetait tête basse dans les lourdes périodes allemandes. Sa voix montait, pleine de graillons, libérant toute une bile, dont nous avions de la peine à ne pas rire.

--_Meine Herren... Meine Herren..._

Le vieillard tonitruait, bafouillait, levait la canne, secouait la tête, et, pour finir, saisi d’une quinte de toux furieuse, il s’en allait en prenant le ciel à témoin de son impuissance.

Freiherr von Seckendorff était suivi constamment par son adjoint, un capitaine de cavalerie qui ne se mêlait à aucun débat, qui passait pour être le gendre de son colonel, et dont nous ignorions le nom. Quand j’aurai dit que nous l’appelions _Tête de veau_, je n’aurai pas besoin de tracer le portrait de ce comparse falot et sévère.

Monsieur le Censeur, _leùtnant_ d’infanterie, était certainement l’officier le plus cruel, le plus sournois, et le plus acharné de toute la boîte. Combien de fois, devant lui, n’ai-je pas éprouvé de fortes démangeaisons au bout des mains? Il rappelait le Herr Schmidt de Mayence, comme s’il eût été son frère, mais il avait moins de désinvolture et un peu plus de lenteur d’esprit. Avant la guerre, disait-on, sous couleur de s’occuper de commerce de bois, il espionnait en Russie. Cet honnête passé expliquait pourquoi la mobilisation allemande lui avait confié un poste à l’intérieur. Il se tirait de sa mission avec un zèle parfait. A le voir, vous n’eussiez jamais pensé qu’il fût si méchant, et pourtant son regard fuyait derrière le lorgnon, quand il nous parlait en contractant les mâchoires. Tortionnaire silencieux qui se gardait d’opérer en plein jour, et qui soufflait ses rancunes à l’oreille de cette ganache de _Kœniggraetz_!

Il était le grand maître de nos correspondances. Je l’ai souvent observé à sa table de travail, quand il lisait les pauvres lettres que nous écrivions. Il avait l’air d’un policier qui se réjouit de farfouiller dans un tiroir. Tout lui semblait inquiétant. Il épluchait notre style comme si la victoire de l’Allemagne eût dépendu de son application à ce labeur de larbin. Comprenait-il mal? Il convoquait l’auteur de la lettre, et exigeait des corrections. Souvent, quand il soupçonnait qu’une carte, écrite au crayon,--car nous ne devions écrire qu’au crayon en 1916,--cachait un mystère à l’encre sympathique, il contraignait l’officier suspect à recommencer d’urgence sa carte, sans daigner lui fournir un motif quelconque. L’infortuné n’avait plus le temps de se servir de son encre, et monsieur le Censeur souriait de plaisir. Ses décisions étaient irrévocables. Le plus souvent, les raisons nous en échappaient. Ainsi ne saurai-je jamais pourquoi, au mois de juin, je dus déchirer une carte où j’avais mis ces deux mots coupables: «Il neige».

Où il était odieux, monsieur le Censeur de Vöhrenbach, c’est pour le courrier qui nous arrivait de France. Il avait l’air alors, non plus d’un policier, mais d’un dégoûtant bonhomme qui, par le trou de la serrure, dans une chambre d’hôtel, épie le coucher de jeunes époux. Songez à la souffrance d’un officier français qui voit, entre les mains d’un officier boche, les lettres de sa fiancée, de sa femme, ou de sa maîtresse, qui voit le monstre se vautrer dans des tendresses qui ne sont pas à lui, qui voit le rustre violer le secret de deux cœurs! Monsieur le Censeur avait des raffinements. Vous envoyait-on une mauvaise nouvelle capable de vous attrister? Vous apprenait-on la mort d’un parent ou d’un ami? Vite, monsieur le Censeur vous remettait l’enveloppe afin que vous pussiez pleurer plus tôt. En revanche, souvent, on gardait dans les tiroirs de la censure le courrier de plusieurs jours d’un même officier qu’on surveillait. On confrontait les différentes feuilles de papier. On cherchait si la quatrième page du 12 avril, si obscure, ne faisait pas suite à la troisième page du 11 avril. On rapprochait les textes. Et, quand on ne découvrait rien, pour plus de sûreté on supprimait froidement le tout.

Un jour, un lieutenant sut que son beau-père était décédé. Le matin même, un jeudi, nous avions remis à la _kommandantur_ notre carte hebdomadaire. Le lieutenant alla frapper à la porte de monsieur le Censeur.

--Voulez-vous me rendre ma carte de ce matin? dit-il. Mon beau-père étant mort, je désirerais ajouter quelques mots de condoléances pour ma femme.

Il ne demandait pas une faveur extraordinaire, ce garçon. Monsieur le Censeur eut un beau geste.

--Mais pas du tout, monsieur, dit-il. Dans des circonstances pareilles, nous vous autorisons à écrire une carte supplémentaire. Allez écrire cette carte, monsieur, et apportez-la. Elle partira tout de suite par le courrier de ce soir, sans subir la retenue de dix jours, qui est de règle.

Le lieutenant remerciait. Le censeur protesta:

--C’est tout naturel, monsieur.

Seulement, trois mois plus tard, comme il était de nouveau en face de monsieur le Censeur, le lieutenant vit sur la table sa carte supplémentaire, qui n’était jamais partie.

Cependant, si monsieur le Censeur gagnait sur nous de nombreuses parties, combien de coups d’épingle n’a-t-il pas reçus dans son amour-propre! Et aussi combien de coups de couteau! Les lettres qu’on nous adressait, toutes dépourvues de renseignements militaires, nous révélaient pourtant bien des choses au nez de la censure. Dès le début de juillet 1916, au moment de l’offensive franco-anglaise de la Somme conjuguée avec l’offensive russe, l’enthousiasme des succès se devinait dans toutes les enveloppes venues de France. Il y aurait un beau recueil à publier avec toutes ces nouvelles spirituellement déguisées qui nous réjouissaient chaque jour. C’était une débauche de détours, d’allusions et d’images où le Boche perdait pied. Si monsieur le Censeur était amateur de statistiques, il fut probablement étonné de constater que, sur les deux cents officiers de son domaine, les trois quarts pour le moins étaient vignerons, car quelle mère n’annonçait pas à son fils que la vendange de 1916 serait magnifique? Pour peu qu’il eût l’esprit critique développé, il jugeait aussi sans doute que les familles françaises ne se fatiguaient pas pour baptiser leurs filles; en effet, presque tous les officiers avaient pour sœur ou pour cousine une Marianne ou une Françoise dont la santé était l’objet de bien des sollicitudes. Et ce nous était une douce joie de nous communiquer entre nous les secrets français qui trompaient la vigilance de monsieur le Censeur.

Il est vrai que monsieur le Censeur n’opérait pas seul et que ses aides n’avaient peut-être ni la même conscience ni la même astuce que lui. De ces deux soldats qui le soulageaient d’une partie de sa besogne, l’un était aussi méchant mais plus bête, et l’autre, qui n’était pas bête du tout, ne s’acquittait de ses fonctions qu’avec nonchalance.

_Les-Méziés_ (ainsi nommé parce que, quand il avait un ordre à nous traduire, il commençait par ces mots: «Les messieurs sont prévenus», qu’il prononçait: «_les méziés_»), ancien employé chez une marchande de fleurs de Nice, avait plutôt la tête de ces laquais en livrée préposés à l’ascenseur dans les palaces. Il avait l’air hargneux et constipé. Il nous détestait de tout son cœur et nous le lui rendions. Son collègue, dit _la Galoche_, à cause de son menton, était plus couramment nommé _Sourire d’Avril_. Né en Alsace, et il s’en vantait, il dirigeait avant la guerre, à Mulhouse, une petite pension pour jeunes gens. L’issue de la lutte le tourmentait peu. Français ou Allemand, il avait l’intention de retourner à Mulhouse et d’y poursuivre ses modestes affaires. Il n’apportait aucune ardeur à son service. Il semblait gêné le plus souvent, et il souriait quand il entendait nos plaisanteries, dont _les-Méziés_ enrageait.

Ces deux hommes, si dissemblables, nous distribuaient les colis de France, l’après-midi, dans la cour quand le temps le permettait, et au réfectoire en cas de pluie. Ils les ouvraient, retenaient par ordre les papiers et les toiles d’emballage, et fouillaient tous les recoins, toutes les boîtes, tous les sacs. Les officiers se disputaient pour être inspectés par _Sourire d’Avril_. Il visitait les paquets d’un œil distrait. Il ne dissimulait pas son admiration pour les victuailles que nous recevions et qui sans doute excitaient son envie, car tous ses jours n’étaient pas jours de bombance. Il s’écria même une fois, devant un jambon d’York, d’ailleurs somptueux:

--On ne meurt pas encore de faim en France.

Cela lui valut un regard indigné de son camarade qui, lui, ne nous faisait grâce de rien, exécutant strictement les instructions de monsieur le Censeur et se réglant sur lui. Monsieur le Censeur daignait de temps en temps descendre jusqu’à mettre les doigts dans nos boîtes de pâté et nos pots de moutarde.

Nous n’avions pas le droit de recevoir n’importe quoi. Les liquides étaient soumis à l’examen du médecin du camp; on nous retenait l’alcool. Les livres, pourvu que la date de leur publication fût antérieure au 2 août 1914, étaient d’abord arrêtés par la censure, qui les feuilletait avec soin avant de nous les rendre. Certains paquets de cigarettes portaient une étiquette aux couleurs des Alliés; on les confisquait. Les journaux et les revues, on les confisquait. Mais, si l’on fouillait si attentivement, c’était pour découvrir les lettres cachées, les boussoles, les cartes et l’argent allemand qui devaient permettre des évasions. Quelquefois, une riche trouvaille enchantait la _kommandantur_. L’officier coupable était puni. Mais que de choses les plus malins ont oubliées! Je ne veux révéler ici aucun procédé, mais je peux dire que l’ingéniosité des expéditeurs nous surprenait souvent nous-mêmes. Les Boches savaient que nous recevions des cartes et des boussoles, mais elles s’éclipsaient admirablement. Des articles de journaux français arrivaient jusque sous les fenêtres de la _kommandantur_. On redoublait de vigilance et de ruse de part et d’autre. L’heure des colis était toute de fièvre. Chaque distribution avait l’allure d’un combat. Et combien furent subtilisés en entier, même de dimensions considérables, sous les yeux des trois censeurs et des deux hommes de corvée qui gardaient le lot défendu!

Un officier allemand se distinguait des autres, au camp de Vöhrenbach, par une attitude nettement différente. A cause de son physique, nous l’avions surnommé _le Lièvre effrayé_. Il traînait la patte, ayant été grièvement blessé du côté de Saint-Quentin en 1914, et il avait un air effaré dès qu’il rencontrait un groupe d’officiers français. Quand il était chargé de l’appel, il se hâtait de nous compter pour endurer moins longtemps le tête-à-tête. Il s’occupait de l’ordinaire et de la kantine. Jeune, il était certainement le moins répugnant de nos geôliers. Certes, il ne nous distribuait pas les douceurs à pleine poignée, car il n’avait pas à nous en distribuer, et il s’acquittait de ses fonctions ponctuellement. Il ne nous témoignait non plus aucune sympathie. Mais les brimades auxquelles il nous voyait condamnés, et qu’il avait mission de nous appliquer, semblaient lui causer un dégoût réel. Seul de toute la bande, il conservait un maintien militaire tel qu’on se plaît à l’imaginer d’après les récits des temps anciens. On aurait dit qu’il ne se sentait pas à sa place, comme officier, parmi les garde-chiourme dont il partageait l’infamie. Quelle différence entre _le Lièvre effrayé_ et le docktor Rueck, médecin du camp!

Ce juif, petit, boulot, fleurant le suint, était l’homme le plus faux de tous ces hommes faux qui nous entouraient. Il avait la manie dangereuse de déclarer à qui l’écoutait qu’il n’était pas Allemand et qu’il n’était pas soldat. Lui aussi il se plaçait au-dessus de la mêlée, se contentant d’être juif et médecin. Ainsi il essayait d’amadouer les prisonniers par l’étalage factice d’une bonhomie rondouillarde qui pouvait dérouter d’abord. Nous apprîmes à le connaître. Il recherchait la conversation des Français et s’efforçait de leur tirer les vers du nez. Il se targuait de ne pas appartenir à l’état-major du camp. Au fond, il avait pour nous autant de basse rancune que les autres, et il fit punir deux officiers, l’un qui ne l’avait pas salué, et l’autre, l’abbé T***, qui avait prononcé tout haut le vocable ignoble de «Boche». Herr doktor Rueck désirait étudier de près les Français sur lesquels il avait jusqu’alors les idées les plus saugrenues, qu’il rejetait d’ailleurs avec peine. Quand un nouvel officier arrivait à Vöhrenbach, il subissait un examen médical et moral minutieux. Le médecin juif l’auscultait, le tournait, le palpait, le retournait, touchait les blessures, interrogeait les réflexes, tâtait le pouls et posait au patient les questions les plus indiscrètes sur sa vie intime et sur son ascendance. Il voulait absolument que chacun de nous fût atteint de maladies vénériennes, et il tombait de haut en constatant que le nombre des Français pourris était pour ainsi dire nul. Et ses étonnements l’amenaient à des grossièretés de langage inouïes. Je me rappellerai longtemps qu’il me demanda avec une insistance sinistre s’il n’y avait pas eu de fous dans ma famille.