Le printemps tourmenté

Part 3

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Mais ce n’est qu’une part de l’être, et tant d’autres imaginations et rêveries, tant d’autres châteaux de nuées s’élèvent, dorés de lueurs fantasmagoriques, dans la chambre noire du cerveau. Je me rappelle toujours avec émotion cette frénésie sensorielle, cette meule tournant à toute vitesse. Ivresse de penser, de se sentir penser, de se penser soi-même jusqu’à ce vertige qui vous prend devant l’abîme de la conscience de soi, cette chute vertigineuse de l’être à travers l’espace et le temps.

Combien m’apparaissait vraie cette phrase de Beaumarchais: «Rien n’est à moi que la pensée que je forme et l’instant où j’en jouis.» Je m’enivrais de cet envoûtement comme d’autres d’agir ou d’aimer. Cela ne m’empêchait pas de me mêler à la réalité des êtres, mais sans m’y confondre, et toujours avec ce retrait maladif de la sensitive blessée.

Je me revois, un soir où je n’ai pu entrer au Théâtre-Français, car on y reprend _Le Roi s’amuse_, dont c’est le cinquantenaire, perdu dans la foule amassée devant la porte de l’Administration, attendant, avec les curieux, que le vieil Hugo en sorte. Tout à coup des cris, une ruée; j’aperçois un fiacre de l’Urbaine, je crois voir y monter un homme à barbe blanche; des sergents de ville font une trouée, le fiacre démarre, la foule aimantée l’escorte en l’acclamant:--Vive Victor Hugo! Sur le coup de fouet du cocher, je me sens emporté avec quatre ou cinq enthousiastes dans le vent de la poursuite, courant à perdre haleine et hurlant moi aussi:--«Vive Victor Hugo!» derrière la voiture qui nous distance et disparaît.

Je me revois un soir de mardi gras: Fernand Beissier, Jean-Marie Mestrallet, mon frère et moi décidons de nous déguiser. Les costumes du théâtre de Valvins fournissent à l’un un Scapin, à l’autre un Gilles masqué d’un loup de velours bleu, à moi mon costume préféré, la souquenille à gros boutons, la face de plâtre. Dîner au restaurant à demi ameuté, lazzis aux dîneurs, baisers lancés aux dames; et nous voilà remontant en pleine cohue le boulevard, le long des tables à café bondées, parmi des masques plus ou moins miteux où notre élégance s’attire des: «A la bonne heure! Ceux-là sont propres, au moins!» Et des: «Tiens, Pierrot! Comment vas-tu, Pierrot?» Et d’un journaliste assis près d’une femme empanachée:

«Eh! Guyon! Alexandre Guyon!»

A quoi, un doigt augural levé, je réponds, à demi croyant, entre les lèvres, l’air inspiré:

«Non, Deburau!

--Gamin, va!» réplique l’homme souriant.

Et la cohue nous éloigne. Des mains de femmes nous agrippent, des hommes nous narguent. Un ouvrier évoque le fantôme que je souhaite incarner et s’écrie à ma vue:

«Tiens, Deburau! On le disait mort!»

Fernand Beissier, qui, pour nous protéger, n’a pour déguisement qu’un nez grotesque de carton facile à retirer, tient tête çà et là à des interpellateurs en goguette. Toute la soirée nous roulons ainsi, aux cafés de Montmartre, dans un bal masqué où nous faisons sensation, pour échouer finalement dans les caveaux à bière du Quartier latin, où les filles, ne voulant pas croire que Victor, trop beau, soit un homme, sous la veste de Scapin palpent une gorge absente, cherchent, en soufflant entre ses cheveux, le filet de la perruque, comme on fait dans les plumes aux cailles du carnier, pour voir le blanc de leur peau.

Si mon frère supportait avec impatience l’internement au lycée Henri IV,--il se consolait en rimant de jolis ou de beaux vers,--je ne me résignais pas à mon existence d’employé sans avenir. La littérature ne m’offrait aucun débouché, et je n’avais donné encore aucune preuve de mérite. Mais au théâtre, fascinant chaque soir de ses trente-six mille chandelles, de ses tremplins où la comédie et le drame se déroulaient en tirades sonores, tout espoir de réussir comme acteur, voire à l’occasion comme mime, m’était-il interdit?

Il fallait que mon ambition fût bien forte, car j’osai écrire à Worms pour solliciter une audition. Je revois encore le célèbre sociétaire m’introduisant dans son cabinet de travail. Soigneusement rasé, élégant en une robe de chambre noire de coupe sévère, Worms ressemblait plutôt à un clergyman qu’à un comédien.

Après le récit du Cid qu’il eut la patience d’écouter, il constata que ma voix neutre, sans variations de tonalité, et mon jeu contraint,--je fus détestable!--ne valaient rien pour la tragédie: le métier théâtral réservait trop de déboires pour qu’on pût y encourager ceux qui n’y témoignaient pas de dispositions exceptionnelles. Après cela, peut-être que dans la comédie... Je pouvais voir son camarade Delaunay...

Sensible à sa courtoisie, j’emportai cette seule certitude de savoir que je ressemblais, paraît-il, à un acteur anglais qu’il avait connu.

J’abordai Delaunay, avec une vive curiosité de voir à la ville cet homme de cinquante ans passés qui jouait les blondins de Molière et le Fortunio de Musset avec un entrain juvénile. En l’honneur d’Octave des _Caprices de Marianne_, où il excellait, je le régalai de la mélancolique tirade de Célio:

«Malheur à celui qui se livre à une douce rêverie, etc., etc...»

Grisonnant, le visage couperosé, les yeux clairs et le sourire fin, Delaunay me laissa aller jusqu’au bout et redit à son tour la phrase en m’en faisant spirituellement l’application et en détachant chaque mot avec une délicatesse de nuances qui contenait le plus décourageant des exemples. Les objections de Worms furent les siennes. Mon nom, ajouta-t-il, qui m’ordonnait de réussir, compliquait les risques de cette profession où le mieux était d’être pris jeune, enfant de la balle, rompu par l’exercice et l’habitude. Ce qui me portait, remarqua-t-il spirituellement, vers le théâtre, c’étaient des goûts littéraires et non des aptitudes de métier. Le contraire eût été préférable. Il parla avec autorité des déchéances d’une vie qui n’a guère de milieu entre le très haut et le très bas, et sut me témoigner assez d’intérêt pour me consoler un peu de la ruine de mes espoirs.

«Et cependant, protestai-je au fond de moi en redescendant l’escalier, pourquoi, à force de travail, ne deviendrais-je pas quelqu’un?» Il me semblait que sentir une pièce, comprendre un rôle, c’était pouvoir l’exprimer. Ne citait-on pas des acteurs qui avaient triomphé d’un physique ingrat, et dont les défauts de diction s’étaient imposés au public?

Je n’acceptai pas sur l’heure que l’arrêt de ces deux maîtres fût définitif; j’eus même l’enfantin désir de les faire changer d’opinion, un jour. Mais comment? Le Conservatoire m’était fermé. J’avais vingt-deux ans, et tout à apprendre. Delaunay avait évoqué l’exode tâtonnant, les débuts de misère dans d’obscurs théâtres de banlieue: le bureau, avait-il affirmé, valait beaucoup mieux.

Une dernière tentative auprès de Silvain ne fut pas plus heureuse. Silvain avait été élève de La Flèche, «brution», mon ancien: n’était-ce pas une excuse à le déranger dans son cottage d’Asnières? Ayant ouï une tirade d’Émile Augier, il concéda que j’y mettais la ponctuation, et, cordial et olympien, me demanda si je ne voulais pas m’asseoir à sa table,--c’était l’heure du déjeuner,--pour me fermer, j’imagine, la bouche.

Ce serait mal connaître la puissance des rêves qui m’agitaient que de penser que je fus guéri de ma passion. J’oscillais tenace, entre mon idéal de comédien polymorphe et de Pierrot aux lèvres closes. Que de fois j’ai erré autour de bouis-bouis hasardeux et de music-halls fétides, avec l’envie irrésistible d’entrer et de m’offrir! Passionné des foires, à la fois attiré et repoussé par leur cacophonie bruyante, leur grésillement de friture, leurs saltimbanques en maillot, que de fois j’ai songé à figurer sur des planches mal jointes, en une baraque de toile: combien j’ai envié la roulotte errante, chariot de Thespis des humbles!

Un soir, dans un caf’-conce du Gros-Caillou, je reçus la secousse au cœur. Sur la scène, un Pierrot hâve caressait une Colombine court vêtue et se colletait avec un Arlequin preste. Je revois les heures passées ensuite dans le petit café du théâtre, à circonvenir le régisseur, un brave homme désillusionné, réservé sur les bocks et assez prudent pour me dissuader: leur public, dit-il, ayant le verbe gras et l’orange pourrie prompte.

Je m’obstinais à ma chimère. Il est étrange que je me sois révélé plus tard romancier, et non dramaturge, avec un tel amour du théâtre. J’y suis resté fidèle toute ma vie et, après Valvins, nos tréteaux de campagne successifs attestèrent, pour moi bien plus que pour mon frère, la persistance d’un goût dominateur.

II

Mon début dans les lettres fut donc _Pierrot assassin de sa femme_, brochurette dont la première édition est aujourd’hui introuvable. Fernand Beissier en avait écrit la préface, et un bon hasard voulut qu’elle fût éditée par l’excellent Paul Schmidt, vieil imprimeur alsacien, rude et bonne figure d’ouvrier patron, moustaches grises et calotte noire.

Son minuscule cabinet de travail donnait sur l’atelier où les typos en blouse piochaient dans la casse. Il aimait son métier et tout ce qu’il publiait était très soigné: ses elzévirs avaient une grâce nette toute particulière.

C’est une grande fierté que de voir imprimer sa première œuvre: tout y est ivresse, le choix des caractères, du papier, la correction inhabile des épreuves «à la brosse». Paul Schmidt m’apprit à faire les _deleatur_ et me montra les signes conventionnels. Quelle bonne odeur d’encre grasse a le premier exemplaire, avec sa couverture vierge; quelle émotion à plonger le coupe-papier dans ces pages encore humides!

Et puis, par là, mon Pierrot irrévélé vivait, sinon en chair et en os, du moins en essence et pensée; et s’il n’avait pas le brillant habit colorié par Chéret, dans la pantomime d’Hennique et d’Huysmans, du moins pouvait-on le voir, l’imaginer, suivre geste à geste son long soliloque tragique. Sous une forme, sinon plastique, du moins graphique, s’incarnait le type conçu par moi: un Pierrot élégant dans le cynisme, railleur dans la cruauté, à la fois sadique et fantasque, fanfaron et lâche, délibérément pervers, se plaisant au mal pour sa beauté esthétique; artiste et néronien dans l’invention et la perpétration de ses crimes.

Cette plaquette, cela va de soi, resta presque inconnue: je l’envoyai cependant à quelques écrivains. Elle précisa, dès 1882, ce que j’espérais tirer de cet art moribond, à un moment où, si quelques-uns l’espéraient, personne ne pensait qu’il pût vraiment ressusciter.

Comme le spectre pâle me tentait! Me voici à mon cinquième sous les toits, mimant _Pierrot assassin de sa femme_ pour Antoine, oui, Antoine, qui, modeste employé du Gaz, cherchait alors sa voie, aimanté par son destin secret vers le futur _Théâtre Libre_.

Une autre fois, la bouche sèche, le cœur serré, je pénètre dans le cabinet de travail de Jean Richepin. Le célèbre auteur de _La Chanson des Gueux_, vêtu de rouge, les pieds dans des sandales fauves, se dresse intimidant et superbe, avec sa chevelure crêpue, sa barbe noire sarrasine, ses dents éclatantes et sa voix chaude. Je viens--oui, rien que cela!--je viens--la jeunesse ne doute de rien!...--je viens--quel toupet!--implorer qu’il me laisse doubler Sarah Bernhardt dans le _Pierrot assassin_ qu’il donne (lui aussi!) au Trocadéro. Gainée de noir, l’incomparable tragédienne s’y révèle un Pierrot de rêve; un Pierrot lunaire dont je ne puis nier le prestige,--Sarah n’est-elle pas l’unique?...--mais que je réaliserais, me semble-t-il, autrement, à ma manière... Richepin, que rien n’étonne, me répond, affable, que ces représentations n’auront pas de lendemain. Elles continuèrent du moins à occuper son esprit, puisque, dans son roman _Les Braves Gens_, il inventa par la suite le Pierrot-ombre, Tombre, mime chevelu et barbu à la roi Lear, mime génial.

Sève de théâtre, sève littéraire, sève d’amour: le merveilleux et printanier bouillonnement! Faut-il s’étonner si je me brûle à cette consomption, et si, autant que lorsque j’étais le petit garçon de l’arbre de Robinson, le rêve, de ses tentacules de pieuvre, me dévore le cœur? A peine si je prête attention au krach de l’_Union Générale_--(pour l’argent qu’elle m’emporte!) ou à la fondation de la «Ligue des Patriotes» par Déroulède. Mais, je lis avidement _La Faustin_ d’Edmond de Goncourt et religieusement _Les Quatre Vents de l’esprit_ de Victor Hugo. Au Théâtre-Français, Philippe Garnier débute dans le _Supplice d’une Femme_. Dans _Les Corbeaux_, Becque précise sa verdeur sobre et sombre. _Les Rantzau_ d’Erckmann-Chatrian viennent rappeler le délicieux _Ami Fritz_ et Febvre, Got, Reichemberg, inoubliable trio.

Comment concilier l’impétuosité de l’instinct avec une chasteté difficile? Ce problème ne s’est pas posé pour moi seul. Il se pose chaque jour pour des milliers de jeunes gens. La maison close et sa prétendue sécurité?... Mais, sitôt qu’on a franchi l’initiation et épuisé la louche poésie du lieu, quel être un peu délicat se résoudra à ces contacts tarifés? En est-il un qui n’emporte de là l’obscure tristesse d’avoir, en s’assouvissant, avili un peu plus l’ilote mercenaire, la Psyché de boue, avec ce qui subsiste en elle d’encore humain?

D’ailleurs, la joie de ces femmes est aussi grossière que leur tristesse est navrante. Point d’illusions, comment s’oublier en elles? Tout vous rejette à la tentation qui passe, plus séduisante du mystère des robes et des fards: passantes, filles de promenoirs et de bars. Le danger? On vend chez les pharmaciens des préservatifs; mais combien ont la sagesse prosaïque de s’en servir? Pas même, m’attestera plus tard un médecin de Saint-Louis,--ses internes, des hommes faits qui chaque jour soignent l’avarie des autres et l’attrapent eux-mêmes, payant aussi leur folle témérité.

Le collage? L’acoquinement à une femme quelconque, suffisamment jolie, à demi ménagère, et qui réponde à ce besoin terrible de l’habitude que sape le non moins âpre besoin du changement? Cela, oui, je le pourrais, avec une assez bonne fille, mise en défiance par la cruauté lâche des mâles, énervée de misères physiques qui font pour elle du spasme un supplice, d’ailleurs irritable et fantasque, de l’alcool plein le sang, de la tendresse aussi, et qui a un béguin pour moi, le seul béguin que j’aie inspiré à une de ses pareilles.

Mais voilà: je ne suis pas assez riche pour satisfaire à des exigences qu’elle ne montre pas, mais pourrait témoigner; pas assez bohème pour vouloir une vie irrégulière, qui désolerait ma mère, une vie sans beauté, sans idéal et sans amour avec une femme étrangère. Car que resterait-il, l’éclair de plaisir éteint?

Le collage? Bien plutôt alors le mariage, qui fonde un foyer, accepte des devoirs, crée de la vie. J’y ai pensé. Mes ouvertures ont été repoussées. A tort? Non. Je suis jeune, je suis pauvre, je suis inconnu. Quels parents n’auraient peur et ne refuseraient de vouer leur enfant au hasardeux lendemain? Mais cet échec m’atteint profondément. C’est la première crise de ma vie sentimentale: elle ulcère mon amour autant que mon amour-propre. Elle détermine et précipite mon envie de me marier.

J’ai vingt-trois ans, pas même. Et cette frémissante, cette maladive faim de tendresse que ne peut combler l’étreinte d’une fille complaisante ou d’une prostituée à la pièce. Ah! Madame de Warrens, que n’êtes-vous là pour me dorloter, comme ce Jean-Jacques que vous avez bercé dans vos bras, «Maman» si indulgente pour votre «Petit»!... Une passion discrète, un cœur d’automne, savoureux et chaud, l’épanouissement d’un beau corps qui ne veut pas vieillir et que de jeunes caresses avivent: une femme intelligente et bonne, libérée d’esprit, sensuelle avec grâce... Parmi les veuves, les séparées, ou ces femmes mariées qui savent se conquérir une demi-liberté, n’en est-il pas une qui ait pitié de ce long adolescent fiévreux, épris de toutes les femmes, éperdu des mille baisers qu’il voudrait donner et recevoir?

Non. Alors resterait la seule, la presque impossible solution: se faire chaste par principe, raison, santé. Encore la science a-t-elle deux voix, selon les médecins: l’abstinence, affirment les uns, est mère des vertus fortes; elle est contraire à la nature, répliquent les autres. A tout le moins faudrait-il,--pour dérivatif,--la saine fatigue des sports violents; moi qui les déteste: sauf le cheval, trop coûteux!

Que d’aspirations inconciliables créées par l’éducation autant que par la société: dédale d’impulsions, impasses de désirs! Je veux une femme pure et ne trouve que des animaux sexués. Je rêve l’amour romanesque et de partout la plus plate, la plus terne médiocrité me répond. Oui, plus j’y pense, la marraine de Chérubin, la madame de Warrens de Jean-Jacques me sauveraient. Elles assoupliraient ma sauvagerie ombrageuse, me déferaient de ma timidité pleine d’orgueil, me façonneraient pour le monde que je redoute et dédaigne. Dans ma raideur, elles mettraient de la grâce; elles souffleraient sur le château de cartes de mes idées préconçues: par elles, je communierais avec les autres femmes et les autres hommes. Tandis que je suis seul, et que je me construis des systèmes abstraits d’existence, un idéal catégorique que chaque jour décevra.

Le mariage: est-ce que tout ne m’oriente pas vers cette solution prématurée? Car encore faudrait-il se marier avec les garanties qu’assurent le milieu adéquat, les suffisantes ressources, des âmes semblables, l’encadrement familial et social, tout ce qui abrite et soutient deux très jeunes êtres lancés dans ce redoutable inconnu de vivre à deux, avec les enfants qui naîtront.

Si encore je consentais à ce que ma mère me cherchât une fiancée. Mais non; puisqu’_a priori_ je redoute--Dieu sait pourquoi--une jeune fille niaise, frivole, prétentieuse. Un louable scrupule me fait écarter l’hypothèse--douteuse au reste--d’un parti avantageux. J’ai la fierté des pauvres et ne veux rien devoir à ma femme: je prétends travailler pour elle et la nourrir; il y a du Rousseau en moi, oui, de son orgueil, de sa misanthropie; et aussi son amour jaloux de la vérité et de la simplicité. Une femme de notre société sera, je m’en persuade, hypocrite, pour le moins convenue. Elle me traînera dans les salons, ce que j’abhorre. Sans fortune, elle me lassera de ses plaintes envieuses pour ses toilettes; riche, elle m’humiliera de sa supériorité. Où avais-je pris cette certitude? Je ne sais trop. Elle devait décider de mon sort.

Le mariage? Tout m’y pousse: le dégoût des voluptés médiocres, l’écœurement de mon métier vide. Il me semble que je l’ennoblirai en le vouant au gagne-pain d’une famille. Lorsqu’on émarge cent et quelques francs apportés chaque mois par le garçon de bureau dans un petit sac de cuir vert, où l’on remet les gros sous--pourboire d’usage--; lorsqu’on a écorné son mince patrimoine, et qu’on ne demande rien à celle qu’on épouse sinon d’être vaillante et douce, à la vérité, c’est folie!

Qu’apportais-je sinon des résolutions de fidélité et de dévouement, une crédulité entière à ce que la Loi et la Morale attribuent au caractère auguste du mariage? Car du moins cette justice, je puis me la rendre: je crois à la gravité de ce lien que sanctifie à mes yeux l’union, trop tôt brisée par la mort, de mon père avec ma mère. Je sais qu’épouser c’est renoncer à toutes les convoitises, pour reporter à une seule l’hommage d’une tendresse et d’un dévouement qui ne se partagent pas. Et si je cherchais bien, dans ce parti-pris d’échapper à l’ambiance qui me pèse, je découvrirais un candide souci de remonter à mes origines paternelles, si modestes: je me réclame intérieurement de ma grand-mère Marie-Anne, dont les rudes mains me mirent au monde, de mon grand-père Antoine, jadis cultivateur et maréchal des logis de gendarmerie, puis colon à Milianah. Méconnaissant la loi de l’ascension des familles, je crains, ingénument, de me mésallier en épousant une jeune fille trop «bien pensante».

Dicté par une telle partialité, mon choix, fatalement, sera fort imprudent. Et encore, est-ce bien sûr? La passion ne m’aveugle pas. J’apporte seulement cet élan affectueux que la société bourgeoise juge préférable à l’amour. Ne puis-je, par miracle, tomber bien, rencontrer chez un être simple, faute de mieux, l’intelligence du cœur? Il s’agit d’une telle loterie! Heureux ou malheureux, on ne le sait qu’après, car se connaît-on auparavant? Il faut en convenir, nos mœurs ne facilitent au jeune homme ni l’amour ni le mariage. Elles ne le préparent point à la vie.

La mère la plus tendre, surtout parce qu’elle était tendre, ne pouvait m’objecter qu’insuffisamment les risques trop certains que j’encourais; il eût fallu l’autorité morale d’un père. Point de parents, point d’amis pour intervenir. Je devais donc, malgré les représentations maternelles, commettre cette erreur. Tout allait l’aggraver: les divergences de race, de milieu, de caractère, de mentalité, et cette impossibilité d’adaptation d’où naît la plus formelle incompatibilité d’humeur.

Certes, en partant pour Arles, dans le dessein d’épouser une jeune parente de mon ami Fernand Beissier, j’étais loin de deviner l’avenir: treize ans de vie commune finalement empoisonnée, suivie de vingt années de séparation.

Je soupçonnais moins encore que dans les torts imputables à une telle mésentente, j’aurais surtout à me reprocher des générosités perdues. Que ce soit l’excuse de mon erreur; elle fut toute de bonne foi, et je l’ai payée comme un crime.

III

Ai-je, en 1883, assisté aux funérailles de Gambetta? Ai-je senti la commotion de cette mort mystérieuse et considérable? Je ne crois pas. J’ignorais l’histoire de France, la vivante, celle dont nous saignions encore. Elle s’arrêtait pour moi au gouffre de Sedan, à l’héroïsme de notre père, à l’écroulement de l’Empire, aux fureurs de la Commune et à leur répression sanglante.

J’ignorais tout de l’héroïque Défense nationale: les armées jaillies de terre à l’appel du tribun, leur organisation hâtive, leur vaillance refoulée. Je ne soupçonnais pas qu’un jour, avec mon frère, romanciers et historiens d’une «Époque», nous rendrions à Gambetta, dans _Les Tronçons du Glaive_, l’hommage dû à son grand cœur.

Si quelque chose, bien plutôt, m’émeut, c’est d’apprendre dans le _Figaro_ le duel d’Alphonse Daudet avec Albert Delpit, et la nouvelle de la mort du Commandant Rivière, au Tonkin. L’œuvre de Daudet est alors dans son plus vif éclat; il a donné _Le Nabab_, _Numa Roumestan_, il publie l’_Évangéliste_. Dans ce duel, sorte de jugement de Dieu, il me semble légitime que Delpit, qui a moins de talent, soit blessé: il l’est. Et le nom d’Henri Rivière, tué devant Hanoï par les Pavillons-Noirs, n’évoque-t-il pas pour moi le mythe de Pierrot que je prétends ressusciter?

D’ailleurs ma vie nouvelle, si différente, m’absorbe entièrement.

Depuis mon mariage, j’habite, près de la Bastille, rue de la Cerisaie, un minuscule logis, dans une cité mi-bourgeoise, mi-ouvrière, où les escaliers se repèrent par des majuscules indicatrices, comme au Ministère.

Humble logement pour artisans, et où, malgré l’exiguïté de mes ressources, j’ai «fait des folies», dont s’entretiennent les voisins: le cabinet de travail est tendu de coton rouge, et la chambre à coucher d’un papier à fleurs. L’antichambre, sorte de placard, s’égaie de crépons japonais. La salle à manger est noire et, dans la cuisine, on ne peut entrer qu’un à la fois. Les meubles, achetés chez un grand fabricant de la rue Saint-Antoine, sont solides, sinon beaux. Quant au petit endroit, mitoyen, nos voisins, des Israélites prolifiques, l’arrosent comme un jardin. On a, paraît-il, circoncis leur dernier-né, et le vieux rabbin, dont la vue baisse, a trop bien fait les choses, au grand dam de l’enfant.

Des ribambelles de gens circulent dans les couloirs. Les escaliers résonnent sous la dégringolade des gros souliers; des seaux de toilette traînent sur les paliers, où l’on perçoit des odeurs de friture et de choux. Des femmes se disputent, des gosses piaillent.