Le portrait de Dorian Gray

Chapter 6

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--Je crois que c'est vraiment ainsi, Harry? dit Dorian Gray parfumant son mouchoir a un gros flacon au bouchon d'or qui se trouvait sur la table. Cela doit être puisque vous le dites. Et maintenant je m'en vais. Imogène m'attend, n'oubliez pas pour demain.... Au revoir.

Dès qu'il fut parti, les lourdes paupières de lord Henry se baissèrent et il se mit à réfléchir. Certes, peu d'êtres l'avaient jamais intéressé au même point que Dorian Gray et même la passion de l'adolescent pour quelque autre lui causait une affre légère d'ennui ou de jalousie. Il en était content. Il se devenait à lui-même ainsi un plus intéressant sujet d'études. Il avait toujours été dominé par le goût des sciences, mais les sujets ordinaires des sciences naturelles lui avaient paru vulgaires et sans intérêt. De sorte qu'il avait commencé à s'analyser lui-même et finissait par analyser les autres. La vie humaine, voilà ce qui paraissait la seule chose digne d'investigation. Nulle autre chose par comparaison, n'avait la moindre valeur. C'était vrai que quiconque regardait la vie et son étrange creuset de douleurs et de joies, ne pouvait supporter sur sa face le masque de verre du chimiste, ni empêcher les vapeurs sulfureuses de troubler son cerveau et d'embuer son imagination de monstrueuses fantaisies et de rêves difformes. Il y avait des poisons si subtils que pour connaître leurs propriétés, il fallait les éprouver soi-même. Il y avait des maladies si étrange qu'il fallait les avoir supportées pour en arriver à comprendre leur nature. Et alors, quelle récompense! Combien merveilleux devenait le monde entier! Noter l'âpre et étrange logique des passions, la vie d'émotions et de couleurs de l'intelligence, observer où elles se rencontrent et où elles se séparent, comment elles vibrent à l'unisson et comment elles discordent, il y avait à cela une véritable jouissance! Qu'en importait le prix? On ne pouvait jamais payer trop cher de telles sensations.

Il avait conscience--et cette pensée faisait étinceler de plaisir ses yeux d'agate brune--que c'était à cause de certains mots de lui, des mots musicaux, dits sur un ton musical que l'âme de Dorian Gray s'était tournée vers cette blanche jeune fille et était tombée en adoration devant elle. L'adolescent était en quelque sorte sa propre création. Il l'avait fait s'ouvrir prématurément à la vie. Cela était bien quelque chose. Les gens ordinaires attendent que la vie leur découvre elle-même ses secrets, mais au petit nombre, à l'élite, ses mystères étaient révélés avant que le voile en fût arraché. Quelquefois c'était un effet de l'art, et particulièrement de la littérature qui s'adresse directement aux passions et à l'intelligence. Mais de temps en temps, une personnalité complexe prenait la pince de l'art, devenait vraiment ainsi en son genre une véritable oeuvre d'art, la vie ayant ses chefs-d'oeuvres, tout comme la poésie, la sculpture ou la peinture.

Oui, l'adolescent était précoce. Il moissonnait au printemps. La poussée de la passion et de la jeunesse était en lui, mais il devenait peu à peu conscient de lui-même. C'était une joie de l'observer. Avec sa belle figure et sa belle âme, il devait faire rêver. Pourquoi s'inquiéter de la façon dont cela finirait, ou si cela, même devait avoir une fin!... Il était comme une de ses gracieuses figures d'un spectacle, dont les joies nous sont étrangères, mais dont les chagrins nous éveillent au sentiment de la beauté, et dont les blessures sont comme des roses rouges.

L'âme et le corps, le corps et l'âme, quels mystères! Il y a de l'animalité dans l'âme, et le corps a ses moments de spiritualité. Les sens peuvent s'affiner et l'intelligence se dégrader. Qui pourrait dire où cessent les impulsions de la chair et où commencent les suggestions psychiques.

Combien sont bornées les arbitraires définitions des psychologues! Et quelle difficulté de décider entre les prétentions des diverses écoles! L'âme était-elle une ombre recluse dans la maison du péché! Ou bien le corps ne faisait-il réellement qu'un avec l'âme, comme le pensait Giordano Bruno. La séparation de l'esprit et de la matière était un mystère et c'était un mystère aussi que l'union de la matière et de l'esprit.

Il se demandait comment nous tentions de faire de la psychologie une science si absolue qu'elle pût nous révéler les moindres ressorts de la vie.... A la vérité, nous nous trompons constamment nous-mêmes et nous comprenons rarement les autres. L'expérience n'a pas de valeur éthique. C'est seulement le nom que les hommes donnent à leurs erreurs. Les moralistes l'ont regardée d'ordinaire comme une manière d'avertissement, ont réclamé pour elle une efficacité éthique dans la formation des caractères, l'ont vantée comme quelque chose qui nous apprenait ce qu'il fallait suivre, et nous montrait ce que nous devions éviter. Mais il n'y a aucun pouvoir actif dans l'expérience. Elle est aussi peu de chose comme mobile que la conscience elle-même. Tout ce qui est vraiment démontré, c'est que notre avenir pourra être ce que fut notre passé et que le péché où nous sommes tombés une fois avec dégoût, nous le commettrons encore bien des fois, et avec plaisir.

Il demeurait évident pour lui que la méthode expérimentale était la seule par laquelle on put arriver à quelque analyse scientifique des passions; et Dorian Gray était certainement un sujet fait pour lui et qui semblait promettre de riches et fructueux résultats. Sa passion soudaine pour Sibyl Vane n'était pas un phénomène psychologique de mince intérêt. Sans doute la curiosité y entrait pour une grande part, la curiosité et le désir d'acquérir une nouvelle expérience; cependant ce n'était pas une passion simple mais plutôt une complexe. Ce qu'elle contenait de pur instinct sensuel de puberté avait été transformé par le travail de l'imagination, et changé en quelque chose qui semblait à l'adolescent étranger aux sens et n'en était pour cela que plus dangereux. Les passions sur l'origine desquelles nous nous trompons, nous tyrannisent plus fortement que toutes les autres. Nos plus faibles mobiles sont ceux de la nature desquels nous sommes conscients. Il arrive souvent que lorsque nous pensons faire une expérience sur les autres nous en faisons une sur nous-mêmes.

Pendant que Lord Henry, assis, rêvait sur ces choses, on frappa à la porte et son domestique entra et lui rappela qu'il était temps de s'habiller pour dîner. Il se leva et jeta un coup d'oeil dans la rue. Le soleil couchant enflammait de pourpre et d'or les fenêtres hautes des maisons d'en face. Les carreaux étincelaient comme des plaques de métal ardent. Au-dessus, le ciel semblait une rose fanée. Il pensa à la vitalité impétueuse de son jeune ami et se demanda comment tout cela finirait.

Lorsqu'il rentra chez lui, vers minuit et demie, il trouva un télégramme sur sa table. Il l'ouvrit et s'aperçut qu'il était de Dorian Gray. Il lui faisait savoir qu'il avait promis le mariage à Sibyl Vane.

V

--Mère, mère, que je suis contente! soupirait la jeune fille, ensevelissant sa figure dans le tablier de la vieille femme aux traits fatigués et flétris qui, le dos tourné à la claire lumière des fenêtres, était assise dans l'unique fauteuil du petit salon pauvre. «Je suis si contente! répétait-elle, il faut que vous soyez contente aussi!

Mme Vane tressaillit et posa ses mains maigres et blanchies au bismuth sur la tête de sa fille.

--Contente! répéta-t-elle, je ne suis contente, Sibyl, que lorsque je vous vois jouer. Vous ne devez pas penser à autre chose. M. Isaacs a été très bon pour nous et nous lui devons de l'argent.

La jeune fille leva une tête boudeuse.

--De l'argent! mère, s'écria-t-elle, qu'est-ce que ça veut dire? L'amour vaut mieux que l'argent.

--M. Isaacs nous a avancé cinquante livres pour payer nos dettes et pour acheter un costume convenable à James. Vous ne devez pas oublier cela, Sibyl. Cinquante livres font une grosse somme. M. Isaacs a été très aimable.

--Ce n'est pas un gentleman, mère, et je déteste la manière dont il me parle, dit la jeune fille; se levant et se dirigeant vers la fenêtre.

--Je ne sais pas comment nous nous en serions tirés sans lui, répliqua la vieille femme en gémissant.

Sibyl Vane secoua la tête et se mit à rire.

--Nous n'aurons plus besoin de lui désormais, mère. Le Prince Charmant s'occupe de nous.

Elle s'arrêta; une rougeur secoua son sang et enflamma ses joues. Une respiration haletante entr'ouvrit les pétales de ses lèvres tremblantes. Un vent chaud de passion sembla l'envelopper et agiter les plis gracieux de sa robe.

--Je l'aime! dit-elle simplement.

--Folle enfant! folle enfant! fut la réponse accentuée d'un geste grotesque des doigts recourbés et chargés de faux bijoux de la vieille.

L'enfant rit encore. La joie d'un oiseau en cage était dans sa voix. Ses yeux saisissaient la mélodie et la répercutaient par leur éclat; puis ils se fermaient un instant comme pour garder leur secret. Quand ils s'ouvrirent de nouveau, la brume d'un rêve avait passé sur eux. La Sagesse aux lèvres minces lui parlait dans le vieux fauteuil, lui soufflant cette prudence inscrite au livre de couardise sous le nom de sens commun. Elle n'écoutait pas. Elle était libre dans la prison de sa passion. Son prince, le Prince Charmant était avec elle. Elle avait recouru à la Mémoire pour le reconstituer. Elle avait envoyé son âne à sa recherche et il était venu. Ses baisers brûlaient ses lèvres. Ses paupières étaient chaudes de son souffle.

Alors la Sagesse changea de méthode et parla d'enquête et d'espionnage. Le jeune homme pouvait être riche, et dans ce cas on pourrait songer au mariage. Contre la coquille de son oreille se mouraient les vagues de la ruse humaine. Les traits astucieux la criblaient. Elle s'aperçut que les lèvres fines remuaient, et elle sourit....

Soudain elle éprouva le besoin de parler. Le monologue de la vieille la gênait.

--Mère, mère, s'écria-t-elle, pourquoi m'aime-t-il tant? Moi, je sais pourquoi je l'aime. C'est parce qu'il est tel que pourrait être l'Amour lui-même. Mais que voit-il en moi? Je ne suis pas digne de lui. Et cependant je ne saurais dire pourquoi, tout en me trouvant fort inférieure à lui, je ne me sens pas humble. Je suis fière, extrêmement fière.... Mère, aimiez-vous mon père comme j'aime le prince Charmant?

La vieille femme pâlit sous la couche de poudre qui couvrait ses joues, et ses lèvres desséchées se tordirent dans un effort douloureux. Sibyl courut à elle, entoura son cou de ses bras et l'embrassa.

--Pardon, mère, je sais que cela vous peine de parler de notre père. Mais ce n'est que parce que vous l'aimiez trop. Ne soyez pas si triste. Je suis aussi heureuse aujourd'hui que vous l'étiez il y a vingt ans. Ah! puisse-je être toujours heureuse!

--Mon enfant, vous êtes beaucoup trop jeune pour songer à l'amour. Et puis, que savez-vous de ce jeune homme? Vous ignorez même son nom. Tout cela est bien fâcheux et vraiment, au moment où James va partir en Australie et où j'ai tant de soucis, je trouve que vous devriez vous montrer moins inconsidérée. Cependant, comme je l'ai déjà dit, s'il est riche....

--Ah! mère, mère! laissez-moi être heureuse!

Mme Vane la regarda et avec un de ces faux gestes scéniques qui deviennent si souvent comme une seconde nature chez les acteurs, elle serra sa fille entre ses bras. A ce moment, la porte s'ouvrit et un jeune garçon aux cheveux bruns hérissés entra dans la chambre. Il avait la figure pleine, de grands pieds et de grandes mains et quelque chose de brutal dans ses mouvements. Il n'avait pas la distinction de sa soeur. On eût eu peine à croire à la proche parenté qui les unissait. Mme Vane fixa les yeux sur lui et accentua son sourire. Elle élevait mentalement son fils à la dignité d'un auditoire. Elle était certaine que ce tableau devait être touchant.

--Vous devriez garder un peu de vos baisers pour moi, Sibyl, dit le jeune homme avec un grognement amical.

--Ah! mais vous n'aimez pas qu'on vous embrasse, Jim, s'écria-t-elle; vous êtes un vilain vieil ours. Et elle se mit à courir dans la chambre et à le pincer.

James Vane regarda sa soeur avec tendresse.

--Je voudrais que vous veniez vous promener avec moi, Sibyl. Je crois bien que je ne reverrai plus jamais ce vilain Londres et certes je n'y tiens pas.

--Mon fils, ne dites pas d'aussi tristes choses, murmura Mme Vane, ramassant en soupirant un prétentieux costume de théâtre et en se mettant à le raccommoder. Elle était un peu désappointée de ce qu'il était arrivé trop tard pour se joindre au groupe de tout à l'heure. Il aurait augmenté le pathétique de la situation.

--Pourquoi pas, mère, je le pense.

--Vous me peinez, mon fils. J'espère que vous reviendrez d'Australie avec une belle position. Je crois qu'il n'y a aucune société dans les colonies ou rien de ce qu'on peut appeler une société, aussi quand vous aurez fait fortune, reviendrez-vous prendre votre place à Londres.

--La société, murmura le jeune homme.... Je ne veux rien en connaître. Je voudrais gagner assez d'argent pour vous faire quitter le théâtre, vous et Sibyl. Je le hais.

--Oh! Jim! dit Sibyl en riant, que vous êtes peu aimable! Mais venez-vous réellement promener avec moi. Ce serait gentil! Je craignais que vous n'alliez dire au revoir à quelques-uns de vos amis, à Tom Hardy, qui vous a donné cette horrible pipe, ou à Ned Langton qui se moque de vous quand vous la fumez. C'est très aimable de votre part de m'avoir conservé votre dernière après-midi. Où irons-nous? Si nous allions au Parc!

--Je suis trop râpé, répliqua-t-il en se renfrognant. Il n'y a que les gens chics qui vont au Parc.

--Quelle bêtise, Jim, soupira-t-elle en passant la main sur la manche de son veston.

Il hésita un moment.

--Je veux bien, dit-il enfin, mais ne soyez pas trop longtemps à votre toilette.

Elle sortit en dansant.... On put l'entendre chanter en montant l'escalier et ses petits pieds trottinèrent au-dessus....

Il parcourut la chambre deux ou trois fois. Puis se tournant vers la vieille, immobile dans son fauteuil:

--Mère, mes affaires sont-elles préparées? demanda-t-il.

--Tout est prêt, James, répondit-elle, les yeux sur son ouvrage.

Pendant des mois elle s'était sentie mal a l'aise lorsqu'elle se trouvait seule avec ce fils, dur et sévère. Sa légèreté naturelle se troublait lorsque leurs yeux se rencontraient. Elle se demandait toujours s'il ne soupçonnait rien. Comme il ne faisait aucune observation, le silence lui devint intolérable. Elle commença à geindre. Les femmes se défendent en attaquant, de même qu'elles attaquent par d'étranges et soudaines défaites.

--J'espère que vous serez satisfait de votre existence d'outre-mer, James, dit-elle. Il faut vous souvenir que vous l'avez choisie vous-même. Vous auriez pu entrer dans l'étude d'un avoué. Les avoués sont une classe très respectable et souvent, à la campagne, ils dînent dans les meilleures familles.

--Je hais les bureaux et je hais les employés, répliqua-t-il. Mais vous avez tout à fait raison. J'ai choisi moi-même mon genre de vie. Tout ce que je puis vous dire, c'est de veiller sur Sibyl. Ne permettez pas qu'il lui arrive malheur. Mère, il faut que vous veilliez sur elle.

--James, vous parlez étrangement. Sans doute, je veille sur Sibyl.

--J'ai entendu dire qu'un monsieur venait chaque soir au théâtre et passait dans la coulisse pour lui parler. Est-ce bien? Qu'est-ce que cela veut dire?

--Vous parlez de choses que vous ne comprenez pas, James. Dans notre profession, nous sommes habituées à recevoir beaucoup d'hommages. Moi-même, dans le temps, j'ai reçu bien des fleurs. C'était lorsque notre art était vraiment compris. Quant à Sibyl, je ne puis encore savoir si son attachement est sérieux ou non. Mais il n'est pas douteux que le jeune homme en question ne soit un parfait gentleman. Il est toujours extrêmement poli avec moi. De plus, il a l'air d'être riche et les fleurs qu'il envoie sont délicieuses.

--Vous ne savez pas son nom pourtant? dit-il âprement.

--Non, répondit placidement sa mère. Il n'a pas encore révélé son nom. Je crois que c'est très romanesque de sa part. C'est probablement un membre de l'aristocratie.

James Vane se mordit la lèvre....

--Veillez sur Sibyl, mère, s'écria-t-il, veillez sur elle!

--Mon fils, vous me désespérez. Sibyl est toujours sous ma surveillance particulière. Sûrement, si ce gentleman est riche, il n'y a aucune raison pour qu'elle ne contracte pas une alliance avec lui. Je pense que c'est un aristocrate. Il en a toutes les apparences, je dois dire. Cela pourrait être un très brillant mariage pour Sibyl. Ils feraient un charmant couple. Ses allures sont tout à fait à son avantage. Tout le monde les a remarquées.

Le jeune homme grommela quelques mots et se mit à tambouriner sur les vitres avec ses doigts épais. Il se retournait pour dire quelque chose lorsque Sibyl entra en courant....

--Comme vous êtes sérieux tous les deux! dit-elle. Qu'y a-t-il?

--Rien, répondit-il, je crois qu'on doit être sérieux quelquefois. Au revoir, mère, je dînerai à cinq heures. Tout est emballé excepté mes chemises; aussi ne vous inquiétez pas.

--Au revoir, mon fils, dit-elle avec un salut théâtral.

Elle était très ennuyée du ton qu'il avait pris avec elle et quelque chose dans son regard l'avait effrayée.

--Embrassez-moi, mère, dit la jeune fille.

Ses lèvres en fleurs se posèrent sur les joues flétries de la vieille et les ranimèrent.

--Mon enfant! mon enfant! s'écria Mme Vane, les yeux au plafond cherchant une galerie imaginaire.

--Venez, Sibyl, dit le frère impatienté.

Il détestait les affectations maternelles.

Ils sortirent et descendirent la triste Euston Road. Une légère brise s'élevait; le soleil brillait gaîment. Les passants avaient l'air étonnés de voir ce lourdaud vêtu d'habits râpés en compagnie d'une aussi gracieuse et distinguée jeune fille. C'était comme un jardinier rustaud marchant une rose à la main.

Jim fronçait les sourcils de temps en temps lorsqu'il saisissait le regard inquisiteur de quelque passant. Il éprouvait cette aversion d'être regardé qui ne vient que tard dans la vie aux hommes célèbres et qui ne quitte jamais le vulgaire. Sibyl, cependant était parfaitement inconsciente de l'effet qu'elle produisait. Son amour épanouissait ses lèvres en sourires. Elle pensait au Prince Charmant et pour pouvoir d'autant plus y rêver, elle n'en parlait pas, mais babillait, parlant du bateau où Jim allait s'embarquer, de l'or qu'il découvrirait sûrement et de la merveilleuse héritière à qui il sauverait la vie en l'arrachant aux méchants _bushrangers_ aux chemises rouges. Car il ne serait pas toujours marin, ou commis maritime ou rien de ce qu'il allait bientôt être. Oh non! L'existence d'un marin est trop triste. Être claquemuré dans un affreux bateau, avec les vagues bossues et rauques qui cherchent à vous envahir, et un vilain vent noir qui renverse les mats et déchire les voiles en longues et sifflantes lanières! Il quitterait le navire à Melbourne, saluerait poliment le capitaine et irait d'abord aux placers. Avant une semaine il trouverait une grosse pépite d'or, la plus grosse qu'on ait découverte et l'apporterait à la côte dans une voiture gardée par six policemen à cheval. Les _bushrangers_ les attaqueraient trois fois et seraient battus avec un grand carnage.... Ou bien, non, il n'irait pas du tout aux placers. C'étaient de vilains endroits où les hommes s'enivrent et se tuent dans les bars, et parlent si mal! Il serait un superbe éleveur, et un soir qu'il rentrerait chez lui dans sa voiture, il rencontrerait la belle héritière qu'un voleur serait en train d'enlever sur un cheval noir; il lui donnerait la chasse et la sauverait. Elle deviendrait sûrement amoureuse de lui; ils se marieraient et reviendraient à Londres où ils habiteraient une maison magnifique. Oui, il aurait des aventures charmantes. Mais il faudrait qu'il se conduisit bien, n'usât point sa santé et ne dépensât pas follement son argent. Elle n'avait qu'un an de plus que lui, mais elle connaissait tant la vie! Il faudrait aussi qu'il lui écrivit à chaque courrier et qu'il dit ses prières tous les soirs avant de se coucher. Dieu était très bon et veillerait sur lui. Elle prierait aussi pour lui, et dans quelques années il reviendrait parfaitement riche et heureux.

Le jeune homme l'écoutait avec maussaderie, et ne répondait rien. Il était plein de la tristesse de quitter son _home_.

Encore n'était-ce pas tout cela qui le rendait soucieux et morose. Tout inexpérimenté qu'il fut, il avait un vif sentiment des dangers de la position de Sibyl. Le jeune dandy qui lui fait la cour ne lui disait rien de bon. C'était un gentleman et il le détestait pour cela, par un curieux instinct de race dont il ne pouvait lui-même se rendre compte, et qui pour cette raison le dominait d'autant plus. Il connaissait aussi la futilité et la vanité de sa mère et il y voyait un péril pour Sibyl et pour le bonheur de celle-ci. Les enfants commencent par aimer leurs parents; en vieillissant ils les jugent; quelquefois ils les oublient. Sa mère! Il avait en lui-même une question à résoudre à propos d'elle, une question qu'il couvait depuis des mois de silence. Une phrase hasardée qu'il avait entendue au théâtre, un ricanement étouffé qu'il avait saisi un soir en attendant à la porte des coulisses, lui avaient suggéré d'horribles pensées. Tout cela lui revenait à l'esprit comme un coup de fouet en pleine figure. Ses sourcils se rejoignirent dans une contraction involontaire, et dans un spasme douloureux, il se mordit la lèvre inférieure.

--Vous n'écoutez pas un mot de ce que je dis, Jim, s'écria Sibyl, et je fais les plans les plus magnifiques sur votre avenir. Dites-donc quelque chose....

--Que voulez-vous que je vous dise?

--Oh! que vous serez un bon garçon et que vous ne nous oublierez pas, répondit-elle en lui souriant.

Il haussa les épaules.

--Vous êtes bien plus capable de m'oublier que moi de vous oublier, Sibyl.

Elle rougit....

--Que voulez-vous dire, Jim?

--Vous avez un nouvel ami, m'a-t-on dit. Qui est-il? Pourquoi ne m'en avez-vous pas encore parlé? Il ne vous veut pas de bien.

--Arrêtez, Jim! s'écria-t-elle; il ne faut rien dire contre lui. Je l'aime!

--Comment, vous ne savez même pas son nom, répondit le jeune homme. Qui est-il? j'ai le droit de le savoir.

--Il s'appelle le Prince Charmant. N'aimez-vous pas ce nom. Méchant garçon, ne l'oubliez jamais. Si vous l'aviez seulement vu, vous l'auriez jugé l'être le plus merveilleux du monde. Un jour vous le rencontrerez quand vous reviendrez d'Australie. Vous l'aimerez beaucoup. Tout le monde l'aime, et moi.... je l'adore! Je voudrais que vous puissiez venir au théâtre ce soir. Il y sera et je jouerai Juliette. Oh! comme je jouerai! Pensez donc, Jim! être amoureuse et jouer Juliette! Et le voir assis en face de moi! Jouer pour son seul plaisir! J'ai peur d'effrayer le public, de l'effrayer ou de le subjuguer. Etre amoureuse, c'est se surpasser. Ce pauvre M. Isaacs criera au génie à tous ses fainéants du bar. Il me prêchait comme un dogme; ce soir, il m'annoncera comme une révélation, je le sens. Et c'est son oeuvre à lui seul, au Prince Charmant, mon merveilleux amoureux, mon Dieu de grâces. Mais je suis pauvre auprès de lui. Pauvre? Qu'est-ce que ça fait? Quand la pauvreté entre sournoisement par la porte, l'amour s'introduit par la fenêtre. On devrait refaire nos proverbes. Ils ont été inventés en hiver et maintenant voici l'été, c'est le printemps pour moi, je pense, une vraie ronde de fleurs dans le ciel bleu.

--C'est un gentleman, dit le frère revêche.

--Un prince! cria-t-elle musicalement, que voulez-vous de plus?

--Il veut faire de vous une esclave!

--Je frémis à l'idée d'être libre!

--Il faut vous méfier de lui.

--Quand on le voit, on l'estime; quand on le connaît, on le croit.

--Sibyl, vous êtes folle!

Elle se mit à rire et lui prit le bras.