Le portrait de Dorian Gray

Chapter 3

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Dorian Gray prit un air chagrin et tourna la tête. Certes, il ne pouvait s'empêcher d'aimer le beau et gracieux jeune homme qu'il avait en face de lui. Sa figure olivâtre et romanesque, à l'expression fatiguée, l'intéressait. Il y avait quelque chose d'absolument fascinant dans sa voix languide et basse. Ses mains même, ses mains fraîches et blanches, pareilles à des fleurs, possédaient un charme curieux. Ainsi que sa voix elles semblaient musicales, elles semblaient avoir un langage à elles. Il lui faisait peur, et il était honteux d'avoir peur.... Il avait fallu que cet étranger vint pour le révéler à lui même. Depuis des mois, il connaissait Basil Hallward et son amitié ne l'avait pas changé; quelqu'un avait passé dans son existence qui lui avait découvert le mystère de la vie. Qu'y avait-il donc qui l'effrayait ainsi. Il n'était ni une petite fille, ni un collégien; c'était ridicule, vraiment.... --Allons nous asseoir à l'ombre, dit lord Henry. Parker nous a servi à boire, et si vous restez plus longtemps au soleil vous pourriez vous abîmer le teint et Basil ne voudrait plus vous peindre. Ne risquez pas d'attraper un coup de soleil, ce ne serait pas le moment.

--Qu'est-ce que cela peut faire, s'écria Dorian Gray en riant comme il s'asseyait au fond du jardin.

--C'est pour vous de toute importance, M. Gray.

--Tiens, et pourquoi?

--Parce que vous possédez une admirable jeunesse et que la jeunesse est la seule chose désirable.

--Je ne m'en soucie pas.

--Vous ne vous en souciez pas...maintenant. Un jour viendra, quand vous serez vieux, ridé, laid, quand la pensée aura marqué votre front de sa griffe, et la passion flétri vos lèvres de stigmates hideux, un jour viendra, dis-je, où vous vous en soucierez amèrement. Où que vous alliez actuellement, vous charmez. En sera-t-il toujours ainsi? Vous avez une figure adorablement belle, M. Gray.... Ne vous fâchez point, vous l'avez.... Et la Beauté est une des formes du Génie, la plus haute même, car elle n'a pas besoin d'être expliquée; c'est un des faits absolus du monde, comme le soleil, le printemps, ou le reflet dans les eaux sombres de cette coquille d'argent que nous appelons la lune; cela ne peut être discuté; c'est une souveraineté de droit divin, elle fait des princes de ceux qui la possèdent...vous souriez?... Ah! vous ne sourirez plus quand vous l'aurez perdue.... On dit parfois que la beauté n'est que superficielle, cela peut être, mais tout au moins elle est moins superficielle que la Pensée. Pour moi, la Beauté est la merveille des merveilles. Il n'y a que les gens bornés qui ne jugent pas sur l'apparence. Le vrai mystère du monde est le visible, non l'invisible.... Oui, M. Gray, les Dieux vous furent bons. Mais ce que les Dieux donnent, ils le reprennent vite. Vous n'avez que peu d'années à vivre réellement, parfaitement, pleinement; votre beauté s'évanouira avec votre jeunesse, et vous découvrirez tout à coup qu'il n'est plus de triomphes pour vous et qu'il vous faudra vivre désormais sur ces menus triomphes que la mémoire du passé rendra plus amers que des défaites. Chaque mois vécu vous approche de quelque chose de terrible. Le temps est jaloux de vous, et guerroie contre vos lys et vos roses.

«Vous blêmirez, vos joues se creuseront et vos regards se faneront. Vous souffrirez horriblement.... Ah! réalisez votre jeunesse pendant que vous l'avez!...

«Ne gaspillez pas l'or de vos jours, en écoutant les sots essayant d'arrêter l'inéluctable défaite et gardez-vous de l'ignorant, du commun et du vulgaire.... C'est le but maladif, l'idéal faux de notre âge. Vivez! vivez la merveilleuse vie qui est en vous! N'en laissez rien perdre! Cherchez de nouvelles sensations, toujours! Que rien ne vous effraie.... Un nouvel Hédonisme, voilà ce que le siècle demande. Vous pouvez en être le tangible symbole. Il n'est rien avec votre personnalité que vous ne puissiez faire. Le monde vous appartient pour un temps!

«Alors que je vous rencontrai, je vis que vous n'aviez point conscience de ce que vous étiez, de ce que vous pouviez être.... Il y avait en vous quelque chose de si particulièrement attirant que je sentis qu'il me fallait vous révéler à vous-même, dans la crainte tragique de vous voir vous gâcher...car votre jeunesse a si peu de temps à vivre...si peu!... Les fleurs se dessèchent, mais elles refleurissent.... Cet arbours sera aussi florissant au mois de juin de l'année prochaine qu'il l'est à présent. Dans un mois, cette clématite portera des fleurs pourprées, et d'année en année, ses fleurs de pourpre illumineront le vert de ses feuilles.... Mais nous, nous ne revivrons jamais notre jeunesse. Le pouls de la joie qui bat en nous à vingt ans, va s'affaiblissant, nos membres se fatiguent et s'alourdissent nos sens!... Tous, nous deviendrons d'odieux polichinelles, hantés par la mémoire de ce dont nous fûmes effrayés, par les exquises tentations que nous n'avons pas eu le courage de satisfaire.... Jeunesse! Jeunesse! Rien n'est au monde que la jeunesse!...

Les yeux grands ouverts, Dorian Gray écoutait, s'émerveillant.... La branche de lilas tomba de sa main à terre. Une abeille se précipita, tourna autour un moment, bourdonnante, et ce fut un frisson général des globes étoilés des mignonnes fleurs. Il regardait cela avec cet étrange intérêt que nous prenons aux choses menues quand nous sommes préoccupés de problèmes qui nous effraient, quand nous sommes ennuyés par une nouvelle sensation pour laquelle nous ne pouvons trouver d'expression, ou terrifiés par une obsédante pensée à qui nous nous sentons forcés de céder.... Bientôt l'abeille prit son vol. Il l'aperçut se posant sur le calice tacheté d'un convolvulus tyrien. La fleur s'inclina et se balança dans le vide, doucement....

Soudain, le peintre apparut à la porte de l'atelier et leur fit des signes réitérés.... Ils se tournèrent l'un vers l'autre en souriant....

--Je vous attends. Rentrez donc. La lumière est très bonne en ce moment et vous pouvez apporter vos boissons. Ils se levèrent et paresseusement, marchèrent le long du mur. Deux papillons verts et blancs voltigeaient devant eux, et dans un poirier situé au coin du mur, une grive se mit à chanter.

--Vous êtes content, M. Gray, de m'avoir rencontré?... demanda lord Henry le regardant.

--Oui, j'en suis content, maintenant; j'imagine que je le serai toujours!...

--«Toujours!... C'est un mot terrible qui me fait frémir quand je l'entends: les femmes l'emploient tellement. Elles abîment tous les romans en essayant de les faire s'éterniser. C'est un mot sans signification, désormais. La seule différence qui existe entre un caprice et une éternelle passion est que le caprice...dure plus longtemps»...

Comme ils entraient dans l'atelier, Dorian Gray mit sa main sur le bras de lord Henry:

--Dans ce cas, que notre amitié ne soit qu'un caprice, murmura-t-il, rougissant de sa propre audace....

Il monta sur la plate-forme et reprit sa pose....

Lord Harry s'était étendu dans un large fauteuil d'osier et l'observait.... Le va et vient du pinceau sur la toile et les allées et venues de Hallward se reculant pour juger de l'effet, brisaient seuls le silence.... Dans les rayons obliques venant de la porte entr'ouverte, une poussière dorée dansait. La senteur lourde des roses semblait peser sur toute chose.

Au bout d'un quart d'heure, Hallward s'arrêta de travailler, en regardant alternativement longtemps Dorian Gray et le portrait, mordillant le bout de l'un de ses gros pinceaux, les sourcils crispés....

--Fini! cria-t-il, et se baissant, il écrivit son nom en hautes lettres de vermillon sur le coin gauche de la toile.

Lord Henry vint regarder le tableau. C'était une admirable oeuvre d'art d'une ressemblance merveilleuse.

--Mon cher ami, permettez-moi de vous féliciter chaudement, dit-il. C'est le plus beau portrait des temps modernes. M. Gray, venez-vous regarder.

L'adolescent tressaillit comme éveillé de quelque rêve.

--Est-ce réellement fini? murmura-t-il en descendant de la plate-forme.

--Tout à fait fini, dit le peintre. Et vous avez aujourd'hui posé comme un ange. Je vous suis on ne peut plus obligé.

--Cela m'est entièrement dû, reprit lord Henry. N'est-ce pas, M. Gray?

Dorian ne répondit pas; il arriva nonchalamment vers son portrait et se tourna vers lui.... Quand il l'aperçut, il sursauta et ses joues rougirent un moment de plaisir. Un éclair de joie passa dans ses yeux, car il se _reconnut_ pour la première fois. Il demeura quelque temps immobile, admirant, se doutant que Hallward lui parlait, sans comprendre la signification de ses paroles. Le sens de sa propre beauté surgit en lui comme une révélation. Il ne l'avait jusqu'alors jamais perçu. Les compliments de Basil Hallward lui avait semblé être simplement des exagérations charmantes d'amitié. Il les avait écoutés en riant, et vite oubliés...son caractère n'avait point été influencé par eux. Lord Henry Wotton était venu avec son étrange panégyrique de la jeunesse, l'avertissement terrible de sa brièveté. Il en avait été frappé à point nommé, et à présent, en face de l'ombre de sa propre beauté, il en sentait la pleine réalité s'épandre en lui. Oui, un jour viendrait où sa face serait ridée et plissée, ses yeux creusés et sans couleur, la grâce de sa figure brisée et déformée. L'écarlate de ses lèvres passerait, comme se ternirait l'or de sa chevelure. La vie qui devait façonner son âme abîmerait son corps; il deviendrait horrible, hideux, baroque....

Comme il pensait à tout cela, une sensation aiguë de douleur le traversa comme une dague, et fit frissonner chacune des délicates fibres de son être....

L'améthyste de ses yeux se fonça; un brouillard de larmes les obscurcit.... Il sentit qu'une main de glace se posait sur son coeur....

--Aimez-vous cela, cria enfin Hallward, quelque peu étonné du silence de l'adolescent, qu'il ne comprenait pas....

--Naturellement, il l'aime, dit lord Henry. Pourquoi ne l'aimerait-il pas. C'est une des plus nobles choses de l'art contemporain. Je vous donnerai ce que vous voudrez pour cela. Il faut que je l'aie!...

--Ce n'est pas ma propriété, Harry.

--A qui est-ce donc alors?

--A Dorian, pardieu! répondit le peintre.

--Il est bien heureux....

--Quelle chose profondément triste, murmurait Dorian, les yeux encore fixés sur son portrait. Oh! oui, profondément triste!... Je deviendrai vieux, horrible, affreux!... Mais cette peinture restera toujours jeune. Elle ne sera jamais plus vieille que ce jour même de Juin.... Ah! si cela pouvait changer; si c'était moi qui toujours devais rester jeune, et si cette peinture pouvait vieillir!... Pour cela, pour cela je donnerais tout!... Il n'est rien dans le monde que je ne donnerais.... Mon âme, même!...

--Vous trouveriez difficilement un pareil arrangement, cria lord Henry, en éclatant de rire....

--Eh! eh! je m'y opposerais d'ailleurs, dit le peintre.

Dorian Gray se tourna vers lui.

--Je le crois, Basil.... Vous aimez votre art mieux que vos amis. Je ne vous suis ni plus ni moins qu'une de vos figures de bronze vert. A peine autant, plutôt....

Le peintre le regarda avec étonnement. Il était si peu habitué à entendre Dorian s'exprimer ainsi. Qu'était-il donc arrivé? C'est vrai qu'il semblait désolé; sa face était toute rouge et ses joues allumées.

--Oui, continua-t-il. Je vous suis moins que votre Hermès d'ivoire ou que votre Faune d'argent. Vous les aimerez toujours, eux. Combien de temps m'aimerez-vous? Jusqu'à ma première ride, sans doute.... Je sais maintenant que quand on perd ses charmes, quels qu'ils puissent être, on perd tout. Votre oeuvre m'a appris cela! Oui, lord Henry Wotton a raison tout-à-fait. La jeunesse est la seule chose qui vaille. Quand je m'apercevrai que je vieillis, je me tuerai!

Hallward pâlit et prit sa main.

--Dorian! Dorian, cria-t-il, ne parlez pas ainsi! Je n'eus jamais un ami tel que vous et jamais je n'en aurai un autre! Vous ne pouvez être jaloux des choses matérielles, n'est-ce pas? N'êtes-vous pas plus beau qu'aucune d'elles?

--Je suis jaloux de toute chose dont la beauté ne meurt pas. Je suis jaloux de mon portrait!... Pourquoi gardera-t-il ce que moi je perdrai. Chaque moment qui passe me prend quelque chose, et embellit ceci. Oh! si cela pouvait changer! Si ce portrait pouvait vieillir! Si je pouvais rester tel que je suis!... Pourquoi avez-vous peint cela? Quelle ironie, un jour! Quelle terrible ironie!

Des larmes brûlantes emplissaient ses yeux.... Il se tordait les mains. Soudain il se précipita sur le divan et ensevelit sa face dans les coussins, à genoux comme s'il priait....

--Voilà votre oeuvre, Harry, dit le peintre amèrement.

Lord Henry leva les épaules.

--Voilà le vrai Dorian Gray vous voulez dire!...

--Ce n'est pas....

--Si ce n'est pas, comment cela me regarde-t-il alors?...

--Vous auriez dû vous en aller quand je vous le demandais, souffla-t-il.

--Je suis resté parce que vous me l'avez demandé, riposta lord Henry.

--Harry, je ne veux pas me quereller maintenant avec mes deux meilleurs amis, mais par votre faute à tous les deux, vous me faites détester ce que j'ai jamais fait de mieux et je vais l'anéantir. Qu'est-ce après tout qu'une toile et des couleurs? Je ne veux point que ceci puisse abîmer nos trois vies.

Dorian Gray leva sa tête dorée de l'amas des coussins et, sa face pâle baignée de larmes, il regarda le peintre marchant vers une table située sous les grands rideaux de la fenêtre. Qu'allait-il faire? Ses doigts, parmi le fouillis des tubes d'étain et des pinceaux secs, cherchaient quelque chose.... Cette lame mince d'acier flexible, le couteau à palette.... Il l'avait trouvée! Il allait anéantir la toile....

Suffoquant de sanglots, le jeune homme bondit du divan, et se précipitant vers Hallward, arracha le couteau de sa main, et le lança à l'autre bout de l'atelier.

--Basil, je vous en prie!... Ce serait un meurtre!

--Je suis charmé de vous voir apprécier enfin mon oeuvre, dit le peintre froidement, en reprenant son calme. Je n'aurais jamais attendu cela de vous....

--L'apprécier?... Je l'adore, Basil. Je sens que c'est un peu de moi-même.

--Alors bien! Aussitôt que «vous» serez sec, «vous» serez verni, encadré, et expédié chez «vous». Alors, vous ferez ce que vous jugerez bon de «vous-même».

Il traversa la chambre et sonna pour le thé.

--Vous voulez du thé, Dorian? Et vous aussi, Harry? ou bien présentez-vous quelque objection à ces plaisirs simples.

--J'adore les plaisirs simples, dit lord Henry. Ce sont les derniers refuges des êtres complexes. Mais je n'aime pas les...scènes, excepté sur les planches. Quels drôles de corps vous êtes, tous deux! Je m'étonne qu'on ait défini l'homme un animal raisonnable; pour prématurée, cette définition l'est. L'homme est bien des choses, mais il n'est pas raisonnable.... Je suis charmé qu'il ne le soit pas après tout.... Je désire surtout que vous ne vous querelliez pas à propos de ce portrait; tenez Basil, vous auriez mieux fait de me l'abandonner. Ce méchant garçon n'en a pas aussi réellement besoin que moi....

--Si vous le donniez à un autre qu'à moi, Basil, je ne vous le pardonnerais jamais, s'écria Dorian Gray; et je ne permets à personne de m'appeler un méchant garçon....

--Vous savez que ce tableau vous appartient, Dorian. Je vous le donnai avant qu'il ne fût fait.

--Et vous savez aussi que vous avez été un petit peu méchant, M. Gray, et que vous ne pouvez vous révolter quand on vous fait souvenir que vous êtes extrêmement jeune.

--Je me serais carrément révolté ce matin, lord Henry.

--Ah! ce matin!... Vous avez vécu depuis....

On frappa à la porte, et le majordome entra portant un service à thé qu'il disposa sur une petite table japonaise. Il y eut un bruit de tasses et de soucoupes et la chanson d'une bouillotte cannelée de Géorgie.... Deux plats chinois en forme de globe furent apportés par un valet. Dorian Gray se leva et servit le thé. Les deux hommes s'acheminèrent paresseusement vers la table, et examinèrent ce qui était sous les couvercles des plats.

--Allons au théâtre ce soir, dit lord Henry. Il doit y avoir du nouveau quelque part.

--J'ai promis de dîner chez White, mais comme c'est un vieil ami, je puis lui envoyer un télégramme pour lui dire que je suis indisposé, ou que je suis empêché de venir par suite d'un engagement postérieur. Je pense que cela serait plutôt une jolie excuse; elle aurait tout le charme de la candeur.

--C'est assommant de passer un habit, ajouta Hallward; et quand on l'a mis, on est parfaitement horrible.

--Oui, répondit lord Henry, rêveusement, le costume du XIXe siècle est détestable. C'est sombre, déprimant.... Le péché est réellement le seul élément de quelque couleur dans la vie moderne.

--Vous ne devriez pas dire de telles choses devant Dorian, Henry.

--Devant quel Dorian?... Celui qui nous verse du thé ou celui du portrait?...

--Devant les deux.

--J'aimerais aller au théâtre avec vous, lord Henry, dit le jeune homme.

--Eh bien, venez, et vous aussi, n'est-ce pas, Basil.

--Je ne puis pas, vraiment.... Je préfère rester, j'ai un tas de choses à faire.

--Bien donc; vous et moi, M. Gray, nous sortirons ensemble.

--Je le désire beaucoup....

Le peintre se mordit les lèvres et, la tasse à la main, il se dirigea vers le portrait.

--Je resterai avec le réel Dorian Gray, dit-il tristement.

--Est-ce là le réel Dorian Gray, cria l'original du portrait, s'avançant vers lui. Suis-je réellement comme cela?

--Oui, vous êtes comme cela.

--C'est vraiment merveilleux, Basil.

--Au moins, vous l'êtes en apparence.... Mais cela ne changera jamais, ajouta Hallward.... C'est quelque chose.

--Voici bien des affaires à propos de fidélité! s'écria lord Henry. Même en amour, c'est purement une question de tempérament, cela n'a rien à faire avec notre propre volonté. Les jeunes gens veulent être fidèles et ne le sont point; les vieux veulent être infidèles et ne le peuvent; voilà tout ce qu'on en sait.

--N'allez pas au théâtre ce soir, Dorian, dit Hallward.... Restez dîner avec moi.

--Je ne le puis, Basil.

--Pourquoi?

--Parce que j'ai promis à lord Henry Wotton d'aller avec lui.

--Il ne vous en voudra pas beaucoup de manquer à votre parole; il manque assez souvent à la sienne. Je vous demande de n'y pas aller.

Dorian Gray se mit à rire en secouant la tête....

--Je vous en conjure....

Le jeune homme hésitait, et jeta un regard vers lord Henry qui les guettait de la table où il prenait le thé, avec un sourire amusé.

--Je veux sortir, Basil, décida-t-il.

--Très bien, repartit Hallward, et il alla remettre sa tasse sur le plateau. Il est tard, et comme vous devez vous habiller, vous feriez bien de ne pas perdre de temps. Au revoir, Harry. Au revoir, Dorian. Venez me voir bientôt, demain si possible.

--Certainement....

--Vous n'oublierez pas....

--Naturellement....

--Et...Harry?

--Moi non plus, Basil.

--Souvenez-vous de ce que je vous ai demandé, quand nous étions dans le jardin ce matin....

--Je l'ai oublié....

--Je compte sur vous.

--Je voudrais bien pouvoir compter sur moi-même, dit en riant lord Henry.... Venez, M. Gray, mon cabriolet est en bas et je vous déposerai chez vous. Adieu, Basil! Merci pour votre charmante après-midi.

Comme la porte se fermait derrière eux, le peintre s'écroula sur un sofa, et une expression de douleur se peignit sur sa face.

III

Le lendemain, à midi et demi, lord Henry Wotton se dirigeait de Curzon Street vers Albany pour aller voir son oncle, lord Fermor, un vieux garçon bon vivant, quoique de rudes manières, qualifié d'égoïste par les étrangers qui n'en pouvaient rien tirer, mais considéré comme généreux par la Société, car il nourrissait ceux qui savaient l'amuser. Son père avait été notre ambassadeur à Madrid, au temps où la reine Isabelle était jeune et Prim inconnu. Mais il avait quitté la diplomatie par un caprice, dans un moment de contrariété venu de ce qu'on ne lui offrit point l'ambassade de Paris, poste pour lequel il se considérait comme particulièrement désigné en raison de sa naissance, de son indolence, du bon anglais de ses dépêches et de sa passion peu ordinaire pour le plaisir. Le fils, qui avait été le secrétaire de son père, avait démissionné en même temps que celui-ci, un peu légèrement avait-on pensé alors, et quelques mois après être devenu chef de sa maison il se mettait sérieusement à l'étude de l'art très aristocratique de ne faire absolument rien. Il possédait deux grandes maisons en ville, mais préférait vivre à l'hôtel pour avoir moins d'embarras, et prenait la plupart de ses repas au club. Il s'occupait de l'exploitation de ses mines de charbon des comtés du centre, mais il s'excusait de cette teinte d'industrialisme en disant que le fait de posséder du charbon avait pour avantage de permettre à un gentleman de brûler décemment du bois dans sa propre cheminée. En politique, il était Tory, excepté lorsque les Tories étaient au pouvoir; à ces moments-là, il ne manquait jamais de les accuser d'être un «tas de radicaux». Il était un héros pour son domestique qui le tyrannisait, et la terreur de ses amis qu'il tyrannisait à son tour. L'Angleterre seule avait pu produire un tel homme, et il disait toujours que le pays «allait aux chiens». Ses principes étaient démodés, mais il y avait beaucoup à dire en faveur de ses préjugés.

Quand lord Henry entra dans la chambre, il trouva son oncle, assis, habillé d'un épais veston de chasse, fumant un cigare et grommelant sur un numéro du _Times_.

--Eh bien! Harry, dit le vieux gentleman, qui vous amène de si bonne heure? Je croyais que vous autres dandis n'étiez jamais levés avant deux heures, et visibles avant cinq.

--Pure affection familiale, je vous assure, oncle Georges, j'ai besoin de vous demander quelque chose.

--De l'argent, je suppose, dit lord Fermor en faisant la grimace. Enfin, asseyez-vous et dites-moi de quoi il s'agit. Les jeunes gens, aujourd'hui, s'imaginent que l'argent est tout.

--Oui, murmura lord Henry, en boutonnant son pardessus; et quand ils deviennent vieux ils le savent, mais je n'ai pas besoin d'argent. Il n'y a que ceux qui paient leurs dettes qui en ont besoin, oncle Georges, et je ne paie jamais les miennes. Le crédit est le capital d'un jeune homme et on en vit d'une façon charmante. De plus, j'ai toujours affaire aux fournisseurs de Dartmoor et ils ne m'inquiètent jamais. J'ai besoin d'un renseignement, non pas d'un renseignement utile bien sûr, mais d'un renseignement inutile.

--Bien! je puis vous dire tout ce que contient un _Livre-Bleu_ anglais, Harry, quoique aujourd'hui tous ces gens-là n'écrivent que des bêtises. Quand j'étais diplomate, les choses allaient bien mieux. Mais j'ai entendu dire qu'on les choisissait aujourd'hui après des examens. Que voulez-vous? Les examens, monsieur, sont une pure fumisterie d'un bout à l'autre. Si un homme est un gentleman, il en sait bien assez, et s'il n'est pas un gentleman, tout ce qu'il apprendra sera mauvais pour lui!

--M. Dorian Gray n'appartient pas au _Livre-Bleu_, oncle George, dit lord Henry, languide.

--M. Dorian Gray? Qui est-ce? demanda lord Fermor en fronçant ses sourcils blancs et broussailleux.

--Voilà ce que je viens apprendre, oncle Georges. Ou plutôt, je sais qui il est. C'est le dernier petit-fils de lord Kelso. Sa mère était une Devereux, Lady Margaret Devereux; je voudrais que vous me parliez de sa mère. Comment était elle? à qui fut-elle mariée? Vous avez connu presque tout le monde dans votre temps, aussi pourriez-vous l'avoir connue. Je m'intéresse beaucoup à M. Gray en ce moment. Je viens seulement de faire sa connaissance.