Chapter 2
--Il est tout mon art, maintenant, répliqua le peintre, gravement; je pense quelquefois, Harry, qu'il n'y a que deux ères de quelque importance dans l'histoire du monde. La première est l'apparition d'un nouveau moyen d'art, et la seconde l'avènement d'une nouvelle personnalité artistique. Ce que la découverte de la peinture fut pour les Vénitiens, la face d'Antinoüs pour l'art grec antique, Dorian Gray me le sera quelque jour. Ce n'est pas simplement parce que je le peins, que je le dessine ou que j'en prends des esquisses; j'ai fait tout cela d'abord. Il m'est beaucoup plus qu'un modèle. Cela ne veut point dire que je sois peu satisfait de ce que j'ai fait d'après lui ou que sa beauté soit telle que l'Art ne la puisse rendre. Il n'est rien que l'Art ne puisse rendre, et je sais fort bien que l'oeuvre que j'ai faite depuis ma rencontre avec Dorian Gray est une belle oeuvre, la meilleure de ma vie. Mais, d'une manière indécise et curieuse--je m'étonnerais que vous puissiez me comprendre--sa personne m'a suggéré une manière d'art entièrement nouvelle, un mode d'expression entièrement nouveau. Je vois les choses différemment; je les pense différemment. Je puis maintenant vivre une existence qui m'était cachée auparavant. «Une forme rêvée en des jours de pensée» qui a dit cela? Je ne m'en souviens plus; mais c'est exactement ce que Dorian Gray m'a été. La simple présence visible de cet adolescent--car il ne me semble guère qu'un adolescent, bien qu'il ait plus de vingt ans--la simple présence visible de cet adolescent!... Ah! je m'étonnerais que vous puissiez vous rendre compte de ce que cela signifie! Inconsciemment, il définit pour moi les lignes d'une école nouvelle, d'une école qui unirait la passion de l'esprit romantique à la perfection de l'esprit grec. L'harmonie du corps et de l'âme, quel rêve!... Nous, dans notre aveuglement, nous avons séparé ces deux choses et avons inventé un réalisme qui est vulgaire, une idéalité qui est vide! Harry! Ah! si vous pouviez savoir ce que m'est Dorian Gray!.. Vous vous souvenez de ce paysage, pour lequel Agnew m'offrit une somme si considérable, mais dont je ne voulus me séparer. C'est une des meilleures choses que j'aie jamais faites. Et savez-vous pourquoi? Parce que, tandis que je le peignais, Dorian Gray était assis à côté de moi. Quelque subtile influence passa de lui en moi-même, et pour la première fois de ma vie, je surpris dans le paysage ce je ne sais quoi que j'avais toujours cherché...et toujours manqué.
--Basil, cela est stupéfiant! Il faut que je voie ce Dorian Gray!...
Hallward se leva de son siège et marcha de long en large dans le jardin.... Il revint un instant après....
--Harry, dit-il, Dorian Gray m'est simplement un motif d'art; vous, vous ne verriez rien en lui; moi, j'y vois tout. Il n'est jamais plus présent dans ma pensée que quand je ne vois rien de lui me le rappelant. Il est une suggestion comme je vous l'ai dit, d'une nouvelle manière. Je le trouve dans les courbes de certaines lignes, dans l'adorable et le subtil de certaines nuances. C'est tout.
--Alors, pourquoi ne voulez-vous point exposer son portrait, demanda de nouveau lord Henry.
--Je ne crois pas cela, Harry, et je pense que vous ne le croyez pas non le vouloir, j'ai mis dans cela quelque expression de toute cette étrange idolâtrie artistique dont je ne lui ai jamais parlé. Il n'en sait rien; il l'ignorera toujours. Mais le monde peut la deviner, et je ne veux découvrir mon âme aux bas regards quêteurs; mon coeur ne sera jamais mis sous un microscope.... Il y a trop de moi-même dans cette chose, Harry--trop de moi-même!...
--Les poètes ne sont pas aussi scrupuleux que vous l'êtes; ils savent combien la passion utilement divulguée aide à la vente. Aujourd'hui un coeur brisé se tire à plusieurs éditions.
--Je les hais pour cela, clama Hallward.... Un artiste doit créer de belles choses, mais ne doit rien mettre de lui-même en elles. Nous vivons dans un âge où les hommes ne voient l'art que sous un aspect autobiographique. Nous avons perdu le sens abstrait de la beauté. Quelque jour je montrerai au monde ce que c'est et pour cette raison le monde ne verra jamais mon portrait de Dorian Gray.
--Je pense que vous avez tort, Basil, mais je ne veux pas discuter avec vous. Je ne m'occupe que de la perte intellectuelle.... Dites-moi, Dorian Gray vous aime-t-il?..
Le peintre sembla réfléchir quelques instants.
--Il m'aime, répondit-il après une pause, je sais qu'il m'aime.... Je le flatte beaucoup, cela se comprend. Je trouve un étrange plaisir à lui dire des choses que certes je serais désolé d'avoir dites. D'ordinaire, il est tout à fait charmant avec moi, et nous passons des journées dans l'atelier à parler de mille choses. De temps à autre, il est horriblement étourdi et semble trouver un réel plaisir à me faire de la peine. Je sens, Harry, que j'ai donné mon âme entière à un être qui la traite comme une fleur à mettre à son habit, comme un bout de ruban pour sa vanité, comme la parure d'un jour d'été....
--Les jours d'été sont bien longs, souffla lord Henry.... Peut-être vous fatiguerez-vous de lui plutôt qu'il ne le voudra. C'est une triste chose à penser, mais on ne saurait douter que l'esprit dure plus longtemps que la beauté. Cela explique pourquoi nous prenons tant de peine à nous instruire. Nous avons besoin, pour la lutte effrayante de la vie, de quelque chose qui demeure, et nous nous emplissons l'esprit de ruines et de faits, dans l'espérance niaise de garder notre place. L'homme bien informé: voilà le moderne idéal.... Le cerveau de cet homme bien informé est une chose étonnante. C'est comme la boutique d'un bric-à-brac, où l'on trouverait des monstres et...de la poussière, et toute chose cotée au-dessus de sa réelle valeur.
«Je pense que vous vous fatiguerez le premier, tout de même.... Quelque jour, vous regarderez votre ami et il vous semblera que «ça n'est plus ça»; vous n'aimerez plus son teint, ou toute autre chose.... Vous le lui reprocherez au fond de vous-même et finirez par penser qu'il s'est mal conduit envers vous. Le jour suivant, vous serez parfaitement calme et indifférent. C'est regrettable, car cela vous changera.... Ce que vous m'avez dit est tout à fait un roman, un roman d'art, l'appellerai-je, et le désolant de cette manière de roman est qu'il vous laisse un souvenir peu romanesque....»
--Harry, ne parlez pas comme cela. Aussi longtemps que Dorian Gray existera, je serai dominé par sa personnalité. Vous ne pouvez sentir de la même façon que moi. Vous changez trop souvent.
--Eh mon cher Basil, c'est justement à cause de cela que je sens. Ceux qui sont fidèles connaissent seulement le côté trivial de l'amour; c'est la trahison qui en connaît les tragédies.
Et lord Henry frottant une allumette sur une jolie boîte d'argent, commença à fumer avec la placidité d'une conscience tranquille et un air satisfait, comme s'il avait défini le monde en une phrase.
Un vol piaillant de passereaux s'abattit dans le vert profond des lierres.... Comme une troupe d'hirondelles, l'ombre bleue des nuages passa sur le gazon.... Quel charme s'émanait de ce jardin! Combien, pensait lord Henry, étaient délicieuses les émotions des autres! beaucoup plus délicieuses que leurs idées, lui semblait-il. Le soin de sa propre âme et les passions de ses amis, telles lui paraissaient être les choses notables de la vie. Il se représentait, en s'amusant à cette pensée, le lunch assommant que lui avait évité sa visite chez Hallward; s'il était allé chez sa tante, il eût été sûr d'y rencontrer lord Goodbody, et la conversation entière aurait roulé sur l'entretien des pauvres, et la nécessité d'établir des maisons de secours modèles. Il aurait entendu chaque classe prêcher l'importance des différentes vertus, dont, bien entendu, l'exercice ne s'imposait point à elles-mêmes. Le riche aurait parlé sur la nécessité de l'épargne, et le fainéant éloquemment vaticiné sur la dignité du travail.... Quel inappréciable bonheur d'avoir échappé à tout cela! Soudain, comme il pensait à sa tante, une idée lui vint. Il se tourna vers Hallward....
--Mon cher ami, je me souviens.
--Vous vous souvenez de quoi, Harry?
--Où j'entendis le nom de Dorian Gray.
--Où était-ce? demanda Hallward, avec un léger froncement de sourcils....
--Ne me regardez pas d'un air si furieux, Basil.... C'était chez ma tante, Lady Agathe. Elle me dit qu'elle avait fait la connaissance d'un «merveilleux» jeune homme qui voulait bien l'accompagner dans le East-End et qu'il s'appelait Dorian Gray. Je puis assurer qu'elle ne me parla jamais de lui comme d'un beau jeune homme. Les femmes ne se rendent pas un compte exact de ce que peut être un beau jeune homme; les braves femmes tout au moins.... Elle me dit qu'il était très sérieux et qu'il avait un bon caractère. Je m'étais du coup représenté un individu avec des lunettes et des cheveux plats, des taches de rousseur, se dandinant sur d'énormes pieds.... J'aurais aimé savoir que c'était votre ami.
--Je suis heureux que vous ne l'ayez point su.
--Et pourquoi?
--Je ne désire pas que vous le connaissiez.
--Vous ne désirez pas que je le connaisse?...
--Non....
--M. Dorian Gray est dans l'atelier, monsieur, dit le majordome en entrant dans le jardin.
--Vous allez bien être forcé de me le présenter, maintenant, s'écria en riant lord Henry.
Le peintre se tourna vers le serviteur qui restait au soleil, les yeux clignotants:
--Dites à M. Gray d'attendre, Parker; je suis à lui dans un moment.
L'homme s'inclina et retourna sur ses pas.
Hallward regarda lord Henry....
--Dorian Gray est mon plus cher ami, dit-il. C'est une simple et belle nature. Votre tante a eu parfaitement raison de dire de lui ce que vous m'avez rapporté.... Ne me le gâtez pas; n'essayez point de l'influencer; votre influence lui serait pernicieuse. Le monde est grand et ne manque pas de gens intéressants. Ne m'enlevez pas la seule personne qui donne à mon art le charme qu'il peut posséder; ma vie d'artiste dépend de lui. Faites attention, Harry, je vous en conjure....
Il parlait à voix basse et les mots semblaient jaillir de ses lèvres malgré sa volonté....
--Quelle bêtise me dites-vous, dit lord Henry souriant, et prenant Hallward par le bras, il le conduisit presque malgré lui dans la maison.
II
En entrant, ils aperçurent Dorian Gray. Il était assis au piano, leur tournant le dos, feuilletant les pages d'un volume des «Scènes de la Forêt» de Schumann.
--Vous allez me les prêter, Basil, cria-t-il.... Il faut que je les apprenne. C'est tout à fait charmant.
--Cela dépend comment vous poserez aujourd'hui, Dorian....
--Oh! Je suis fatigué de poser, et je n'ai pas besoin d'un portrait grandeur naturelle, riposta l'adolescent en évoluant sur le tabouret du piano d'une manière pétulante et volontaire....
Une légère rougeur colora ses joues quand il aperçut lord Henry, et il s'arrêta court....
--Je vous demande pardon, Basil, mais je ne savais pas que vous étiez avec quelqu'un....
--C'est lord Henry Wotton, Dorian, un de mes vieux amis d'Oxford. Je lui disais justement quel admirable modèle vous étiez, et vous venez de tout gâter....
--Mais mon plaisir n'est pas gâté de vous rencontrer, M. Gray, dit lord Henry en s'avançant et lui tendant la main. Ma tante m'a parlé souvent de vous. Vous êtes un de ses favoris, et, je le crains, peut-être aussi... une de ses victimes....
--Hélas! Je suis à présent dans ses mauvais papiers, répliqua Dorian avec une moue drôle de repentir. Mardi dernier, je lui avais promis de l'accompagner à un club de Whitechapel et j'ai parfaitement oublié ma promesse. Nous devions jouer ensemble un duo...; un duo, trois duos, plutôt!.. Je ne sais pas ce qu'elle va me dire; je suis épouvanté à la seule pensée d'aller la voir.
--Oh! Je vous raccommoderai avec ma tante. Elle vous est toute dévouée, et je ne crois pas qu'il y ait réellement matière à fâcherie. L'auditoire comptait sur un duo; quant ma tante Agathe se met au piano, elle fait du bruit pour deux....
--C'est méchant pour elle...et pas très gentil pour moi, dit Dorian en éclatant de rire....
Lord Henry l'observait.... Certes, il était merveilleusement beau avec ses lèvres écarlates finement dessinées, ses clairs yeux bleus, sa chevelure aux boucles dorées. Tout dans sa face attirait la confiance; on y trouvait la candeur de la jeunesse jointe à la pureté ardente de l'adolescence. On sentait que le monde ne l'avait pas encore souillé. Comment s'étonner que Basil Hallward l'estimât pareillement?..
--Vous êtes vraiment trop charmant pour vous occuper de philanthropie, M. Gray, trop charmant....
Et lord Henry, s'étendant sur le divan, ouvrit son étui à cigarettes.
Le peintre s'occupait fiévreusement de préparer sa palette et ses pinceaux.... Il avait l'air ennuyé; quand il entendit la dernière remarque de lord Henry il le fixa.... Il hésita un moment, puis se décidant:
--Harry, dit-il, j'ai besoin de finir ce portrait aujourd'hui. M'en voudriez-vous si je vous demandais de partir...? Lord Henry sourit et regarda Dorian Gray.
--Dois-je m'en aller, M. Gray? interrogea-t-il.
--Oh! non, je vous en prie, lord Henry. Je vois que Basil est dans de mauvaises dispositions et je ne puis le supporter quand il fait la tête.... D'abord, j'ai besoin de vous demander pourquoi je ne devrais pas m'occuper de philanthropie.
--Je ne sais ce que je dois vous répondre, M. Gray. C'est un sujet si assommant qu'on ne peut en parler que sérieusement.... Mais je ne m'en irai certainement pas, puisque vous me demandez de rester. Vous ne tenez pas absolument à ce que je m'en aille, Basil, n'est-ce pas? Ne m'avez-vous dit souvent que vous aimiez avoir quelqu'un pour bavarder avec vos modèles?
Hallward se mordit les lèvres....
--Puisque Dorian le désire, vous pouvez rester. Ses caprices sont des lois pour chacun, excepté pour lui.
Lord Henry prit son chapeau et ses gants.
--Vous êtes trop bon, Basil, mais je dois m'en aller. J'ai un rendez-vous avec quelqu'un à l'«Orléans»... adieu, M. Gray. Venez me voir une de ces après-midi à Curzon-Street. Je suis presque toujours chez moi vers cinq heures. Écrivez-moi quand vous viendrez: je serais désolé de ne pas vous rencontrer.
--Basil, s'écria Dorian Gray, si lord Henry Wotton s'en va, je m'en vais aussi. Vous n'ouvrez jamais la bouche quand vous peignez et c'est horriblement ennuyeux de rester planté sur une plate-forme et d'avoir l'air aimable. Demandez-lui de rester. J'insiste pour qu'il reste.
--Restez donc, Harry, pour satisfaire Dorian et pour me satisfaire, dit Hallward regardant attentivement le tableau. C'est vrai, d'ailleurs, je ne parle jamais quand je travaille, et n'écoute davantage, et je comprends que se soit agaçant pour mes infortunés modèles. Je vous prie de rester.
--Mais que va penser la personne qui m'attend à l'«Orléans»?
Le peintre se mit à rire.
--Je pense que cela s'arrangera tout seul.... Asseyez-vous, Harry.... Et maintenant, Dorian, montez sur la plate-forme; ne bougez pas trop et tâchez de n'apporter aucune attention à ce que vous dira lord Henry. Son influence est mauvaise pour tout le monde, sauf pour lui-même....
Dorian Gray gravit la plate-forme avec l'air d'un jeune martyr grec, en faisant une petite moue de mécontentement à lord Henry qu'il avait déjà pris en affection; il était si différent de Basil, tous deux ils formaient un délicieux contraste...et lord Henry avait une voix si belle.... Au bout de quelques instants, il lui dit:
--Est-ce vrai que votre influence soit aussi mauvaise que Basil veut bien le dire?
--J'ignore ce que les gens entendent par une bonne influence, M. Gray. Toute influence est immorale...immorale, au point de vue scientifique....
--Et pourquoi?
--Parce que je considère qu'influencer une personne, c'est lui donner un peu de sa propre âme. Elle ne pense plus avec ses pensées naturelles, elle ne brûle plus avec ses passions naturelles. Ses vertus ne sont plus siennes. Ses péchés, s'il y a quelque chose de semblable à des péchés, sont empruntés. Elle devient l'écho d'une musique étrangère, l'acteur d'une pièce qui ne fut point écrite pour elle. Le but de la vie est le développement de la personnalité. Réaliser sa propre nature: c'est ce que nous tâchons tous de faire. Les hommes sont effrayés d'eux-mêmes aujourd'hui. Ils ont oublié le plus haut de tous les devoirs, le devoir que l'on se doit à soi-même. Naturellement ils sont charitables. Ils nourrissent le pauvre et vêtent le loqueteux; mais ils laissent crever de faim leurs âmes et vont nus. Le courage nous a quittés; peut-être n'en eûmes-nous jamais! La terreur de la Société, qui est la base de toute morale, la terreur de Dieu, qui est le secret de la religion: voilà les deux choses qui nous gouvernent. Et encore....
--Tournez votre tête un peu plus à droite, Dorian, comme un bon petit garçon, dit le peintre enfoncé dans son oeuvre, venant de surprendre dans la physionomie de l'adolescent un air qu'il ne lui avait jamais vu.
--Et encore, continua la voix musicale de lord Henry sur un mode bas, avec cette gracieuse flexion de la main qui lui était particulièrement caractéristique et qu'il avait déjà au collège d'Eton, je crois que si un homme voulait vivre sa vie pleinement et complètement, voulait donner une forme à chaque sentiment, une expression à chaque pensée, une réalité à chaque rêve--je crois que le monde subirait une telle poussée nouvelle de joie que nous en oublierions toutes les maladies médiévales pour nous en retourner vers l'idéal grec, peut-être même à quelque chose de plus beau, de plus riche que cet idéal! Mais le plus brave d'entre nous est épouvanté de lui-même. Le reniement de nos vies est tragiquement semblable à la mutilation des fanatiques. Nous sommes punis pour nos refus. Chaque impulsion que nous essayons d'anéantir, germe en nous et nous empoisonne. Le corps pèche d'abord, et se satisfait avec son péché, car l'action est un mode de purification. Rien ne nous reste que le souvenir d'un plaisir ou la volupté d'un regret. Le seul moyen de se débarrasser d'une tentation est d'y céder. Essayez de lui résister, et votre âme aspire maladivement aux choses qu'elle s'est défendues; avec, en plus, le désir pour ce que des lois monstrueuses ont fait illégal et monstrueux.
«Ceci a été dit que les grands évènements du monde prennent place dans la cervelle. C'est dans la cervelle, et là, seulement, que prennent aussi place les grands péchés du monde. Vous, M. Gray, vous-même avec votre jeunesse rose-rouge, et votre enfance rose-blanche, vous avez eu des passions qui vous ont effrayé, des pensées qui vous rempli de terreur, des jours de rêve et des nuits de rêve dont le simple rappel colorerait de honte vos joues....
--Arrêtez, dit Dorian Gray hésitant, arrêtez! vous m'embarrassez. Je ne sais que vous répondre. J'ai une réponse à vous faire que je ne puis trouver. Ne parlez pas! Laissez-moi penser! Par grâce! Laissez-moi essayer de penser!
Pendant presque dix minutes, il demeura sans faire un mouvement, les lèvres entr'ouvertes et les yeux étrangement brillants. Il semblait avoir obscurément conscience que le travaillaient des influences tout à fait nouvelles, mais elles lui paraissaient venir entièrement de lui-même. Les quelques mots que l'ami de Basil lui avait dits--mots dits sans doute par hasard et chargés de paradoxes voulus--avaient touché quelque corde secrète qui n'avait jamais été touchée auparavant mais qu'il sentait maintenant palpitante et vibrante en lui.
La musique l'avait ainsi remué déjà; elle l'avait troublé bien des fois. Ce n'est pas un nouveau monde, mais bien plutôt un nouveau chaos qu'elle crée en nous....
Les mots! Les simples mots! Combien ils sont terribles! Combien limpides, éclatants ou cruels! On voudrait leur échapper. Quelle subtile magie est donc en eux?... On dirait qu'ils donnent une forme plastique aux choses informes, et qu'ils ont une musique propre à eux-mêmes aussi douce que celle du luth ou du violon! Les simples mots! Est-il quelque chose de plus réel que les mots?
Oui, il y avait eu des choses dans son enfance qu'il n'avait point comprises; il les comprenait maintenant. La vie lui apparut soudain ardemment colorée. Il pensa qu'il avait jusqu'alors marché à travers les flammes! Pourquoi ne s'était-il jamais douté de cela?
Lord Henry le guettait, son mystérieux sourire aux lèvres. Il connaissait le moment psychologique du silence.... Il se sentait vivement intéressé. Il s'étonnait de l'impression subite que ses paroles avaient produite; se souvenant d'un livre qu'il avait lu quand il avait seize ans et qui lui avait révélé ce qu'il avait toujours ignoré, il s'émerveilla de voir Dorian Gray passer par une semblable expérience. Il avait simplement lancé une flèche en l'air. Avait-elle touché le but?.. Ce garçon était vraiment intéressant.
Hallward peignait avec cette remarquable sûreté de main, qui le caractérisait; il possédait cette élégance, cette délicatesse parfaite qui, en art, proviennent toujours de la vraie force. Il ne faisait pas attention au long silence planant dans l'atelier.
--Basil, je suis fatigué de poser, cria tout à coup Dorian Gray. J'ai besoin de sortir et d'aller dans le jardin. L'air ici est suffocant....
--Mon cher ami, j'en suis désolé. Mais quand je peins, je ne pense à rien autre chose. Vous n'avez jamais mieux posé. Vous étiez parfaitement immobile, et j'ai saisi l'effet que je cherchais: les lèvres demi-ouvertes et l'éclair des yeux.... Je ne sais pas ce que Harry a pu vous dire, mais c'est à lui certainement que vous devez cette merveilleuse expression. Je suppose qu'il vous a complimenté. Il ne faut pas croire un mot de ce qu'il dit.
--Il ne m'a certainement pas complimenté. Peut-être est-ce la raison pour laquelle je ne veux rien croire de ce qu'il m'a raconté.
--Bah!... Vous savez bien que vous croyez tout ce que je vous ai dit, riposta Lord Henry, le regardant avec ses yeux langoureux et rêveurs. Je vous accompagnerai au jardin. Il fait une chaleur impossible dans cet atelier.... Basil, faites-nous donc servir quelque chose de glacé, une boisson quelconque aux fraises.
--Comme il vous conviendra, Harry.... Sonnez Parker; quand il viendra, je lui dirai ce que vous désirez.... J'ai encore à travailler le fond du portrait, je vous rejoindrai bientôt. Ne me gardez pas Dorian trop longtemps. Je n'ai jamais été pareillement disposé à peindre. Ce sera sûrement mon chef-d'oeuvre;...et ce l'est déjà.
Lord Henry, en pénétrant dans le jardin, trouva Dorian Gray la face ensevelie dans un frais bouquet de lilas en aspirant ardemment le parfum comme un vin précieux.... Il s'approcha de lui et mit la main sur son épaule....
--Très bien, lui dit-il; rien ne peut mieux guérir l'âme que les sens, comme rien ne saurait mieux que l'âme guérir les sens.
L'adolescent tressaillit et se retourna.... Il était tête nue, et les feuilles avaient dérangé ses boucles rebelles, emmêlé leurs fils dorés. Dans ses yeux nageait comme de la crainte, cette crainte que l'on trouve dans les yeux des gens éveillés en sursaut.... Ses narines finement dessinées palpitaient, et quelque trouble caché aviva le carmin de ses lèvres frissonnantes.
--Oui, continua lord Henry, c'est un des grands secrets de la vie, guérir l'âme au moyen des sens, et les sens au moyen de l'âme. Vous êtes une admirable créature. Vous savez plus que vous ne pensez savoir, tout ainsi que vous pensez connaître moins que vous ne connaissez.