Le portier des Chartreux, ou mémoires de Saturnin écrits par lui-même

ici. Libres des inquiétudes de la vie, nous n'en connaissons que les

Chapter 29,932 wordsPublic domain

charmes; nous ne prenons de l'amour que les agréments et nous ne remarquons la différence des jours que par la diversité des plaisirs qu'ils nous procurent. Désabuse-toi, père Saturnin, si tu nous crois malheureuses.

Je ne m'attendais pas à trouver des pensées aussi justes dans une fille que je ne croyais capable que de sentir le plaisir. Né pour le goûter, je profitai de l'heureux penchant qui me la livrait, et nous satisfîmes à loisir nos transports.

L'homme n'est pas né pour être toujours heureux; je devins rêveur. J'étais en fouterie ce qu'Alexandre était en ambition: je désirais de foutre toute la terre, et après elle un nouveau monde. Depuis six mois j'avais toujours remporté le prix dans les combats amoureux, et du plus brave que j'étais je devins bientôt le plus lâche. L'habitude du plaisir en avait émoussé la pointe, et j'étais avec nos six soeurs ce qu'un mari est avec sa femme. Le mal de mon esprit influa bientôt sur mon corps; on m'en fit des reproches qui ne glissèrent que sur mon coeur, et il ne fallait pas moins que toute la tendresse du prieur pour me faire aller à la piscine. Il engagea nos soeurs à travailler à ma guérison: elles ne négligèrent rien pour y réussir; non seulement elles employèrent tous leurs charmes naturels, mais elles y joignirent encore ce que l'art le plus consommé peut suggérer à une vieille coquette fouteuse. Tantôt se rangeant en cercle autour de moi, elles offraient à ma vue les tableaux les plus lascifs: l'une, mollement appuyée sur un lit, laissait voir négligemment la moitié de sa gorge; une petite jambe faite au tour, des cuisses plus blanches que la neige me promettaient le plus beau con du monde; l'autre dans l'attitude d'une femme qui se prépare au combat, marquait l'ardeur qui la consumait; d'autres, dans des postures différentes, en se chatouillant le con, exprimaient par leurs soupirs les plaisirs qu'elles ressentaient. Tantôt elles se mettaient nues, et me présentaient la volupté dans tout son jour. Celle-ci, appuyée sur un canapé, me montrait le revers de la médaille, et, passant la main sous son ventre, elle écartait les cuisses et se branlait, de manière qu'à chaque mouvement que faisait son doigt je voyais l'intérieur de cette partie qui m'avait autrefois causé de si vives émotions. Une autre, couchée sur un lit de satin noir, me présentait la même image que l'autre ne me présentait qu'à l'envers; une troisième me faisait coucher par terre entre deux chaises, et, mettant ensuite un pied sur l'une et un pied sur l'autre, elle s'accroupissait, et son con se trouvait perpendiculairement sur mes yeux. Dans cette situation, je la voyais travailler avec un godmiché, tandis qu'une autre foutait devant moi de toutes ses forces avec un moine, nu comme elle. Enfin, on offrit à ma vue les images les plus lubriques, tantôt à la fois, tantôt successivement.

Quelquefois on me couchait tout nu sur un banc; une soeur se mettait à califourchon sur ma gorge, de sorte que mon menton était enveloppé dans le poil de sa motte; une autre se mettait sur mon ventre; une troisième, qui était sur mes cuisses, tâchait de s'introduire mon vit dans le con; deux autres s'étaient placées à mes côtés, de façon que je tenais un con de chaque main; une autre enfin,--celle qui avait la plus belle gorge,--était à ma tête, et, s'inclinant, elle me pressait le visage entre ses tétons; toutes étaient nues, toutes se grattaient, toutes déchargeaient: mes mains, mes cuisses, mon ventre, ma gorge, mon vit, tout était inondé, je nageais dans le foutre et le mien refusait de s'y joindre. Cette dernière cérémonie appelée par excellence la _question extraordinaire_, fut aussi inutile que les précédentes: on me tint pour un homme confisqué, et l'on abandonna la nature à elle-même.

Tel était mon état, quand, en me promenant un jour dans le jardin, seul, rêvant au malheur de ma destinée, je rencontrai le père Siméon, homme profond, qui avait blanchi dans les travaux de Vénus et de la table, et, tel que le vieux Nestor, avait vu plusieurs fois renouveler le couvent. Il vint à moi, et, m'embrassant tendrement, me dit: O mon fils! votre douleur est grande, mais ne vous alarmez pas, je veux vous guérir. La trop grande dissipation, mon ami, a causé votre mal: il faut réveiller votre appétit malade par quelques mets succulents, et c'est une dévote qu'il vous faut. Le flegme du père me fit rire. Vous riez, me dit-il, je vous parle sérieusement. Vous ne connaissez pas les dévotes, vous ignorez leurs ressources pour rallumer les feux éteints. Je l'ai éprouvé moi-même. Temps heureux où je faisais retentir les voûtes du couvent en frappant avec mon vit, hélas! qu'êtes-vous devenu? On ne parle plus du vigoureux père Siméon; ce n'est plus qu'un vieillard cassé; son sang est glacé dans ses veines, ses couilles sont sèches, son vit est disparu: tout meurt! J'avais toutes les envies d'éclater, mais la crainte de l'indisposer me retint. O mon fils, poursuivit-il, profitez de votre jeunesse. Le seul moyen de vous tirer de votre léthargie, c'est de vous mettre au régime, d'avoir recours à une dévote; mais, pour cet effet, il faut avoir la liberté de confesser, et je me charge de vous l'obtenir auprès de Monseigneur. Je remerciai le père, et, sans avoir grande foi en son secret, je le priai de s'y employer; il me le promit. Ce n'est pas tout, continua-t-il, il vous faut un guide avant d'entrer dans cette carrière, et je veux vous en servir.

Vous savez, mon fils, que la confession vient de nos ancêtres, c'est-à-dire des prêtres et des moines. J'ai toujours admiré le génie profond de ces hommes célèbres qui établirent la confession. Depuis ce temps tout a changé de face; les biens ont fondu sur nous; nos richesses ont grossi à l'ombre de ce tribunal auguste. Béni soit Dieu! _Amen!_

Je ne vous parlerai pas de l'excellence du poste de confesseur: ayez seulement de la discrétion, de la douceur et de la condescendance pour les faiblesses humaines, et les femmes vous adoreront. Je ne dirai point quel parti vous devrez tirer de leurs heureuses dispositions par rapport à votre fortune, cela vous regarde; je vous conseille de plumer impitoyablement ces vieilles bigotes qui viennent à votre confessionnal moins pour se réconcilier avec Dieu que pour voir un beau moine. Faites grâce aux jolies, parce que je la leur ai faite: elles me payaient différemment.

Une jeune fille, par exemple, ne peut faire de présents; mais elle peut donner son précieux pucelage. Il faut user d'adresse pour lui ravir ce bijou. Fixez-vous à ces jeunes dévotes: elles pourront vous guérir; ne vous livrez pourtant pas sans ménagement à la vivacité que pourrait vous inspirer l'espoir de votre guérison. Il y a moins de risque à se déclarer à une femme aguerrie qu'à une jeune personne chez qui la passion n'a pas encore triomphé des préjugés de l'éducation. Une femme vous entend à demi-mot; son coeur a déjà fait la moitié du chemin avant de vous être expliqué: il n'en est pas de même d'une jeune fille; mais s'il est difficile de la vaincre, la victoire en est plus douce. Je vais vous en tracer la route. Dans toutes, vous trouverez un penchant à l'amour. Le grand art est de savoir manier ce penchant. Telle qui paraît modeste, les yeux baissés et la démarche composée, couve un feu sous la cendre, prêt à s'allumer au vent de l'amour. Parlez, elle n'opposera qu'une faible résistance à vos premières attaques; pressez, votre victoire est certaine.

D'autres, dont le tempérament est moins vif, moins impétueux, donneront plus d'exercice à votre adresse. Avec celles-ci, mêlez les caresses de l'amant aux remontrances du directeur; échauffez leur naturel par des discours débités avec art; informez-vous adroitement des progrès qu'elles ont faits dans la science de se procurer du plaisir; levez le voile qui leur cachait des voluptés inconnues; découvrez-leur tous les mystères de l'amour; faites-leur-en des peintures riantes qui échauffent leur sensualité; montrez-leur le plaisir dans les attitudes les plus séduisantes pour exciter leurs désirs. Vous objecterez peut-être qu'il est difficile de réussir dans un art aussi dangereux; point du tout, il ne faut que de l'adresse. Je conviens qu'il serait dangereux d'encenser leurs désirs; mais n'est-il pas mille moyens de concilier leur coeur et leur raison? Que les portraits que vous leur ferez des plaisirs paraissent faits moins pour les engager à s'y livrer que dans la vue de les en détourner; insistez sur les plaisirs; soyez court sur les conséquences: la raison s'opposera vainement aux impressions que vos discours feront dans leur coeur. Rassurez-les du côté du ciel; détruisez leurs préjugés du côté du monde; faites-leur envisager qu'il est dangereux de garder trop longtemps une fleur qui se fane; qu'il est si doux de la laisser cueillir, que sa perte est idéale. Ajoutez qu'il est mille secrets pour empêcher la grossesse. Examinez alors leur visage, vous le verrez enflammé. Laissez tomber votre main sur leurs tétons; pressez-les, et bientôt vous entendrez leurs soupirs, fidèles interprètes des sentiments de leur coeur. Joignez vos soupirs aux leurs, appliquez un baiser sur leur bouche, offrez-vous pour consolateur de leurs peines. L'aveu de ce qui se passe dans le coeur établit la confiance, on ne rougit plus d'être faible avec des faibles, on se console réciproquement.

Le discours du père Simon m'avait échauffé l'imagination; il m'avait si fort ému, que je ne doutai plus de la possibilité d'une chose que j'avais prise pour un badinage. Je réitérai mes instances auprès du père, qui obtint bientôt ce que je demandais.

Il me tardait de me voir érigé en médiateur entre les pécheurs et le Père des miséricordes. Je me réjouissais d'avance de l'aveu que pourrait me faire une fille timide d'avoir donné à son tempérament la satisfaction qu'il demandait. Je fus au confessionnal prendre possession de mon poste.

On dit qu'un grand philosophe avait la faiblesse de rentrer chez lui et d'y rester tout le jour, quand, en sortant le matin, une vieille était la première personne qu'il rencontrât. Si l'exemple de ce philosophe avait été une règle pour moi, j'aurais sur-le-champ déserté le confessionnal; mais je tins bon, et je m'armai de courage contre l'ennui que devait me causer la confession d'une vieille qui se présenta.

J'essuyai patiemment un déluge de balivernes que je payai par des maximes de morale si consolantes, que ma vieille, charmée, m'aurait d'abord donné des marques de satisfaction, si le grillage ne se fût pas trouvé entre nous. Pour me dédommager, elle me voua un attachement à l'épreuve de toutes les tentatives que les autres directeurs pourraient faire pour me l'enlever. Je lui passai son transport en faveur du profit que j'en pourrais tirer. _Bon pour plumer_, me dis-je en moi-même; mais pour cela il fallait sonder le terrain. Elle était babillarde; je la mis sur le chapitre de sa famille. Grandes invectives d'abord contre un traître de mari, qui portait ailleurs ce qui lui appartenait: elle était blessée dans l'endroit le plus sensible; autres invectives contre son fils, qui suivait l'exemple du père; elle ne louait que sa fille, une fille dont l'occupation et le plaisir étaient le travail et la prière.--Ah! ma chère soeur, m'écriai-je alors d'un ton de tartufe, que vous devez être charmée de vous voir revivre dans une pareille fille! Mais cette sainte âme vient-elle à notre église? Que je serais édifié de la voir!--Vous la voyez tous les jours ici, me répondit la vieille; elle est aussi belle qu'elle est dévote; mais dois-je parler de beauté devant vous, qui êtes des saints? Vous méprisez cela.--Ma chère soeur, repris-je, nous croyez-vous assez injustes pour refuser d'admirer les beaux ouvrages du Créateur, surtout quand ce qu'ils ont de mondain se trouve réparé par tant de vertus célestes? Ma vieille, enthousiasmée du tour que j'avais donné à ma curiosité, me dépeignit sa sainte, que je reconnus pour une brune piquante qui venait à nos offices. Père Siméon, me dis-je alors, voilà de nos dévotes; ménageons celle-ci: elle pourrait bien vous rendre prophète. Crainte d'effaroucher la mère, je remis à une seconde séance d'engager sa fille à se ranger au nombre de mes pénitentes, et je lui donnai l'absolution, tant pour le passé que pour le présent. Je l'aurais même donnée pour l'avenir si elle avait voulu: cela ne coûte rien. Je l'engageai cependant à venir se rafraîchir souvent dans les eaux de la pénitence. Ainsi finit ma première expédition.

Il me semble que je vous entends crier: Allons, dom Saturnin, vous voilà dans le bon chemin; vous êtes en train de vous guérir, à ce qu'il paraît. Oui, lecteur, oui, la sainteté du caractère dont je viens d'être revêtu commence à opérer; Dieu soit loué! Que la grâce est puissante! Je bande déjà assez pour me faire croire que je banderai bientôt davantage.

Je ne manquai pas le lendemain d'aller à l'office: on s'imagine bien à quelle intention. Je vis ma brune qui priait Dieu de tout son coeur. La voilà, me dis-je, cette charmante enfant, ce modèle de toutes les vertus! Ah! quel plaisir de croquer un morceau aussi délicat! Quel ravissement de donner à cela la première leçon du plaisir amoureux! _Vivat!_ je suis guéri, je bande comme un carme: pourquoi ne pas dire comme un célestin? valent-ils moins que les autres? Mais ma dévote me regarde: sa mère lui aurait-elle parlé de moi? Ah! vite, apaisons le feu que sa vue m'inspire: branlons-nous! Le roulement d'yeux que me causait le plaisir fut pris pour un excès de dévotion. Le plaisir que j'avais en me branlant à l'intention de ma dévote m'était un sûr garant de celui que j'aurais si j'en pouvais faire davantage. J'attendais de mon adresse un bonheur que le hasard me procura quelques jours après.

J'étais un jour sorti du couvent. Le portier, quand je rentrai, me dit, en m'ouvrant la porte, qu'une jeune dame m'attendait et voulait me parler. Je courus au parloir; mais, ô surprise! je reconnus ma dévote. Me voyant, elle se jeta à mes pieds.--Ayez pitié de moi! me dit-elle en pleurant.--Qu'avez-vous donc? lui demandai-je en la relevant. Parlez, le Seigneur est bon, il voit vos larmes, ouvrez votre coeur à son ministre. En voulant parler, elle tomba évanouie dans mes bras, Que faire? J'allais crier au secours, quand la réflexion me dit: Où vas-tu? attends-tu une plus belle occasion? Je m'approche de ma dévote, la délace, lui découvre la gorge. Jamais plus beau sein ne s'offrit à ma vue. En écartant sa robe et sa chemise, je crus ouvrir le paradis. Je fixai mes yeux sur deux globes blancs et fermes comme le marbre; je les baisais, je les pressais; je collais ma bouche sur la sienne: je réchauffais son souffle. Enfin, je prends ma dévote amoureusement. Une palpitation subite me saisit. Je la quitte et reste tremblant à la considérer; tout à coup soufflant la lumière, je la reprends dans mes bras et gagne ma chambre avec ce cher fardeau. Dieux! qu'il était léger! Je la mets sur mon lit, rallume ma bougie et la considère de nouveau. Je découvre sa gorge, lève ses jupes, écarte ses cuisses; j'examine, j'admire. Quel spectacle! l'amour, les grâces embellissaient son corps. Blancheur, embonpoint, fermeté, tout charmait la vue. Las d'admirer sans jouir, je portai la bouche et les mains sur ce que je venais de voir; mais à peine y eus-je touché, que ma dévote soupira et porta sa main où elle sentait la mienne. Je la baise sur la bouche, elle veut se débarrasser; inquiète, elle cherche à pénétrer où elle est. Mon ardeur produit sur moi le même effet; je ne la quitte pas. Elle veut s'arracher de mes bras, je résiste, je la renverse; furieuse, elle se relève, veut me déchirer le visage, mord, frappe: rien ne m'arrête. J'appuie ma poitrine sur la sienne, mon ventre sur le sien, et laisse à ses mains tout ce que la fureur leur inspire, employant les miennes à lui écarter les cuisses; elle les serre, je désespère de triompher; la rage augmente ses forces, la passion diminue les miennes; m'excitant, je les réunis, j'écarte ses cuisses, je lâche mon vit; je l'approche du con, je pousse, il entre. Alors la fureur de ma dévote s'évanouit, elle me serre, me baise, ferme les yeux et se pâme. Je ne me connais plus, je pousse, je repousse, et j'inonde le fond de son con d'un torrent de foutre. Elle redécharge, nous restons sans connaissance, tous deux absorbés par le plaisir.

Mon aimable compagne ne revint à elle-même que pour m'inviter par ses caresses à la replonger dans le délire. Ses yeux sont languissants, se troublent, s'égarent; son con est une fournaise, mon vit brûle. Ah! me dit-elle, le plaisir me suffoque; je meurs! Ses membres se roidissent, elle donne un coup de cul, j'en rends deux; nous déchargeons encore.

Après avoir épuisé le plaisir, j'allai chercher à la cuisine de quoi réparer les forces d'un malade; je dis que je l'étais. Je rentrai chez moi, j'y trouvai ma dévote dans la tristesse; je la dissipai par mes caresses, et j'attendis que nous eussions mangé pour m'informer de son chagrin. Nous soupâmes sans faire beaucoup de bruit, crainte d'être découverts et qu'on ne confisquât mon trésor au profit de la piscine, suivant les règles de l'ordre.

Comme nous étions tous deux extrêmement fatigués, nous songeâmes plutôt à nous reposer qu'à causer. Quand nous eûmes fini notre repas, nous nous mîmes au lit; mais aussitôt que nous nous vîmes nus, le repos s'enfuit loin de nous; je portai la main au con de ma dévote, elle porta la sienne à mon vit, et, admirant sa grosseur, sa fermeté: Ah! me dit-elle, je ne suis plus surprise que tu m'aies réconciliée avec le plaisir que j'avais résolu de haïr! Je songeai moins à lui demander la cause qu'à lui prouver, en le lui faisant goûter de nouveau, qu'elle avait eu tort de former une pareille résolution. Elle me reçut dans ses bras avec une vivacité inexprimable. Étroitement serrés, à peine pouvions-nous respirer: le lit ne pouvant plus soutenir nos secousses, il suivait l'impression de nos corps, il craquait effroyablement. Une douce ivresse succéda bientôt à nos efforts, et nous nous endormîmes couchés l'un sur l'autre, étroitement serrés, langue en bouche, vit au con.

L'aurore nous trouva endormis dans cette posture, et, soit que l'imagination eût fait distiller cette eau délicieuse qui annonce le feu intérieur, soit que nous eussions déchargé machinalement, nous nous réveillâmes tout trempés. Bientôt nous renouvelâmes nos plaisirs, et j'eus assez de force pour m'en acquitter monacalement. Je ne dirai pas combien de fois je n'eus pas la peine d'enconner. Je passe rapidement à vous informer du sujet qui avait jeté ma dévote dans mes bras.

Je lui voyais un air d'inquiétude et de tristesse qui me pénétrait. Je la priai tendrement de s'expliquer et d'être persuadée que je remédierais à sa douleur, à quelque prix que ce fût.--Perdrai-je ton coeur, cher Saturnin, me dit-elle en me regardant languissamment, quand je t'avouerai que tu n'es pas le premier qui m'ait fait goûter les plaisirs de l'amour? Rassure mon coeur contre une crainte dont on ne peut se défendre, et qui vient, malgré moi, de répandre sur mon visage une tristesse que je n'ai pu te cacher. Oui, c'est cette seule crainte qui m'inquiète à présent; celle de mon sort ne m'occupe plus, puisque je suis avec toi.--Oses-tu, lui répondis-je, te défier des charmes que tu étales à mes yeux? Que tu en connais peu le prix, si tu doutes de leur effet! Oui, l'ardeur qu'ils m'inspirent est trop forte pour ne pas s'indigner d'une pareille crainte. Que tu me connais peu! Si un préjugé ridicule a mis une différence entre une fille foutue et une fille à foutre, ce préjugé n'est pas ma règle. La beauté, pour en avoir charmé d'autres, doit-elle perdre le droit de nous charmer? Quand tu l'aurais fait avec toute la terre, n'es-tu pas toujours la même, n'es-tu pas toujours une fille adorable, en serais-tu moins précieuse à mes yeux? Les plaisirs que tu as donnés à d'autres ont-ils altéré la vivacité de ceux que tu viens de me donner?--Tu m'enlèves, me répondit-elle; je ne fais plus de difficulté de t'apprendre des infortunes que tu viens de faire cesser.

Elle me raconta ce qui suit:

Mon malheur a sa source dans mon coeur. Un penchant invincible pour le plaisir ne me fait respirer que pour lui. Une mère injuste et cruelle m'avait confinée dans un cloître. Trop timide pour opposer mon dégoût à ses ordres, je ne fis parler que mes larmes; elles ne l'attendrirent pas, je pris le voile. Le moment fatal de prononcer l'arrêt de ma mort approchait: je frémis à la vue du serment que j'allais faire. L'horreur de ma prison, le désespoir d'être privée de mon unique bien, me plongèrent dans une maladie qui aurait terminé mes peines, si ma mère, touchée de mon état, ne s'était reproché sa dureté. Elle était pensionnaire dans le couvent où elle voulait que je prisse l'habit. Un projet de retraite l'y avait amenée; mais la réflexion l'en retira. Les femmes ne renoncent pas au plaisir, ne vieillissent pas sans chagrin; c'est un sentiment naturel que leurs efforts peuvent bien dissimuler, mais qu'ils n'arracheront jamais de leur coeur. Ma mère, jugeant de mon tempérament par le sien, me tira de mon cachot, et reparut dans le monde sur le pied d'une dame qui se consolerait aisément de la perte du défunt dans les bras d'un cinquième mari.

Connaissant le génie de ma mère, je jugeai qu'il serait dangereux de me trouver en rivalité avec elle, certaine qu'un amant qui se présenterait me préférerait à elle. Je compris que les plaisirs de l'amour goûtés dans le mystère en étaient plus piquants, que la retraite me les procurait ainsi que le grand monde. J'agis d'après ce système, et je passai bientôt pour une dévote. Charmée du progrès de mon stratagème, je ne songeai qu'à nouer quelque intrigue secrète à l'ombre de cette haute réputation de vertu factice. Cette réputation parut équivoque à un jeune homme que j'avais vu autrefois à la grille, et avec qui il m'était arrivé une aventure...

J'interrompis alors ma dévote. Me rappelant ce que Suzon m'avait autrefois appris de la soeur Monique, son aversion pour le couvent, sa passion pour l'amour, la scène qu'elle avait eue avec Verland, son caractère, le séjour que sa mère avait fait dans le couvent, je confrontais le portrait de cette soeur avec le charmant minois que j'avais devant moi. J'allai plus loin; je me ressouvins que Suzon m'avait dit que la soeur Monique avait le clitoris un peu long. Dans l'espoir de trouver à ma dévote ce dernier signe qui devait confirmer mes soupçons, je la fis coucher sur le dos, et, lui examinant le con avec une attention que la passion ne m'avait pas encore permise, j'y trouvai ce que je cherchais, un clitoris vermeil un peu plus long que les femmes ne l'ont ordinairement, et qui semblait n'être placé là que pour le plaisir.

Ne doutant plus que ce ne fût elle, je l'embrassai avec un nouveau transport.--Chère Monique, lui dis-je, est-ce toi que le ciel m'envoie? Elle se débarrasse de mes bras, me fixe avec surprise, et me demande qui m'avait appris le nom qu'elle portait au couvent. Une fille, lui dis-je, dont je pleure la perte, et la confidente de tes secrets.--Ah! s'écria-t-elle, c'est Suzon: elle m'a trahie!--Oui, c'est elle, lui répondis-je; mais c'est un secret qu'elle n'a confié qu'à moi, et ce n'est qu'à mes importunités que je le dois.--Comment, reprit Monique, tu es le frère de Suzon? Ah! je ne me plains plus d'elle: si je le faisais, je me mettrais dans la nécessité de la défendre contre les plaintes que tu en ferais à ton tour, car elle ne m'a pas caché ce qui lui était arrivé avec toi.

Nous nous attendrîmes sur le sort de Suzon et la soeur Monique continua ainsi:

Puisqu'elle t'a conté mon aventure avec Verland, c'est de ce dernier que je vais te parler. Ma métamorphose l'avait surpris; il m'avait vue à la grille vive, coquette: une longue absence ne m'avait pas effacée de son souvenir. A son retour le bruit de ma dévotion éclatant, il ne voulut en croire que ses yeux. Il me vit à l'église, et l'amour l'y suivit.

En parcourant des yeux tous ceux qui m'environnaient, j'aperçus Verland; je rougis à la vue d'un homme qui avait autrefois été témoin de ma faiblesse, et je rougis encore plus de ne pouvoir lui cacher les dispositions où mon coeur était de retomber dans les mêmes fautes. L'âge, en tempérant sa vivacité, avait rendu ses grâces plus mâles et plus touchantes. Sa présence ralluma mes désirs; ils m'entraînaient tous les jours au même endroit, et tous les jours je l'y voyais aussi attentif à me regarder et aussi tendre dans ses regards. Mes yeux lui firent sentir combien j'étais mécontente de sa lenteur à m'apprendre de bouche les mouvements de son coeur; il me comprit, et, m'abordant d'un air timide, me dit: Un homme qui, pour la première fois qu'il a eu le bonheur de vous voir, a mérité votre colère, peut-il aujourd'hui se présenter à vos yeux? Si le repentir le plus vif peut faire oublier ma faute, vous devez me voir sans indignation. Sa voix était tremblante. Je lui répondis que le galant homme faisait oublier l'imprudence du jeune homme.--Vous ne connaissez pas toutes mes fautes, reprit-il; votre bonté vient de me pardonner un crime: j'ai plus besoin que jamais de cette même bonté. Il se tut après ces mots, et, quoique je l'entendisse, je lui répondis que je ne connaissais pas la nouvelle offense dont il voulait me parler.--Celle de vous adorer, me dit-il en collant un baiser sur ma main. Il comprit par mon silence que ce crime était excusable; et dans la crainte de m'ouvrir trop, je le quittai charmée de mon amour.

J'étais persuadée que, si Verland était sincère, il trouverait occasion de me le prouver; il pénétra le motif de ma retraite, et me laissa partir en souriant. J'entendis ses soupirs, les miens y répondaient au fond du coeur. Que te dirais-je? Une seconde entrevue lui valut l'aveu de ma tendresse et la permission de me demander à ma mère en mariage. Elle le refusa: j'en fus au désespoir. Son refus irrita notre amour, Verland en était accablé. Cette imprudente démarche nous ôtait tout espoir; et, pour comble d'horreur, ma mère était ma rivale. Les éloges prodigués à Verland la trahirent. Triste victime de la dévotion et de l'amour, je n'osais demander à ma mère la cause du refus d'un homme qu'elle croyait parfait. Je ne pus résister à la douleur; j'étais furieuse contre ma mère et contre moi-même: mon amour était au comble. Je voyais Verland tous les jours; nous étions inséparables. Croirais-tu que jusqu'alors je n'avais point cédé à ses instances, le seul moyen de mettre ma mère à la raison? Mais, attendrie par les larmes de mon amant, pressée par son amour, vaincue par mon penchant, je prêtai l'oreille à sa proposition de m'enlever: nous convînmes du jour, de l'heure et des moyens.

Je ne voyais dans mon amour que le plaisir que j'allais goûter avec Verland. Le lieu le plus affreux me paraissait un paradis, pourvu qu'il fût avec moi. Le jour du départ arriva: j'allais sortir, une main invisible m'arrêta. Arrivée sur le bord du précipice, j'en mesurai la profondeur; effrayée, je reculai. Surprise de ma faiblesse, je voulus étouffer ma raison; elle triompha; je rentrai, mes larmes coulèrent. Indignée de ma lâcheté, je m'encourageais et m'effrayais. L'heure pourtant avançait quel parti prendre? Hélas! je ne savais que penser. Un rayon de lumière vint m'éclairer, et je fus tranquille: je vis un moyen d'être à mon amant et de me venger de ma mère. Hélas! à quoi m'a servi tant de prudence? A me plonger dans l'abîme! Peut-être aurais-je été plus heureuse dans un pays inconnu: tout à moi-même, n'écoutant que mon amour pour un mari qui m'aurait adorée, je n'aurais pas été esclave de ces apparences qui m'ont perdue? Mais pourquoi m'abuser? J'aurais porté dans un climat étranger le même coeur, la même fureur pour l'amour, et ce caractère m'y aurait perdue comme il l'a fait ici.

Je fis à Verland le signe dont nous étions convenus, en cas d'inexécution du projet: je remis au lendemain à l'informer de mes raisons. Nous nous trouvâmes à l'église, il m'aborda sans dire mot; son visage exprimait la douleur; je fus effrayée.--M'aimez-vous? lui dis-je.--Si je vous aime! me répondit-il avec un transport de désespoir qui l'empêcha d'en dire davantage.--Verland, repris-je, je lis votre douleur dans vos yeux, mon coeur en est déchiré; plaignez-moi, plaignez-vous d'un défaut de courage qui nous arracherait à notre passion, si le désespoir ne m'avait pas suggéré le moyen de nous conserver l'un à l'autre. Je ne doute pas de votre tendre amour, mais j'en veux une preuve, puisqu'une mère cruelle s'oppose à nos désirs. Ah! Verland, le rouge qui me couvre le visage ne vous dit-il pas quel est le moyen que je veux employer?--Chère Monique, me dit-il en me serrant la main, ton amour te fait il sentir la nécessité d'une chose que je t'ai en vain souvent proposée?--Oui, lui répondis-je, vous ne vous plaindrez plus; mais pour vous rendre heureux, je ne veux qu'un mot de votre bouche.--Parlez; que faut-il faire?--Épouser ma mère, lui dis-je. La surprise lui coupa la parole; il me regardait avec des yeux égarés.--Épouser votre mère, Monique! que me proposez-vous?--Une chose, lui répondis-je, dont je me repens. Votre froideur me dénote votre amour, et votre indifférence m'éclaire sur ma passion. Ciel! ai-je pu penser à un homme aussi lâche?--Monique, reprit-il tristement, à quoi veux-tu réduire ton amant?--Ingrat, lui répondis-je, quand je surmonte l'horreur de te voir dans les bras de ma rivale; quand, pour me livrer à toi, pour jouir du plaisir de te voir, pour recevoir enfin tes caresses, je sacrifie ma gloire, j'immole à ton bonheur ce que j'ai de plus cher, tu trembles! Ai-je plus de force que toi? Non; mais tu n'as pas tant d'amour.--C'en est fait, me dit-il alors, tu triomphes; j'ai honte de moi-même, et nos coeurs doivent être sans remords. Charmée de son courage, je promis de l'en récompenser le jour de ses noces; peut-être n'aurais-je pas eu la force de l'attendre, si l'impatience de ma mère n'eût pas été aussi vive que la mienne. Verland lui avait offert ses voeux. Ravie d'une conquête qu'elle s'imaginait devoir à ses charmes, elle se hâta d'en recueillir le fruit; il n'était pas fait pour elle. Le mariage se célébra; la joie que j'en témoignai m'attira de ma mère mille caresses que je payai par d'autres qui étaient moins sincères. Mon coeur s'enivrait d'avance du plaisir de l'amour et de la vengeance. Verland parut: il était adorable; mille grâces nouvelles animaient toutes ses actions; le moindre sourire m'enchantait; les paroles les plus indifférentes m'enflammaient; à peine pouvais-je contenir mes désirs. Au milieu du tumulte, il trouva moyen de s'approcher de moi et de me dire: J'ai tout fait pour l'amour, ne fera-t-il rien pour moi? Un coup d'oeil fut ma réponse. Je sors, il s'échappe; j'entre dans ma chambre, il m'y suit; je m'élance sur mon lit, il se précipite sur moi. Dispense-moi de faire ici le récit des plaisirs que je goûtai, un seul mot te suffit pour te les faire connaître: toi seul, cher père, toi seul as été plus loin. O ma mère! m'écriai-je, au milieu de nos transports, que ton injustice va te coûter cher.

Mon amant était un prodige; nous restâmes ensemble une heure qui ne vit pas un moment d'intervalle. En vain les forces lui manquaient; semblable à Antée, qui, luttant avec Hercule, ne faisait que toucher la terre pour réparer les siennes, mon amant me touchait et revenait à la charge avec plus de vigueur.

On nous cherchait partout; on avait même frappé à ma porte. Nous nous séparâmes, crainte d'être suspectés. Verland gagna le jardin, où on le trouva, comme il l'avait prévu. On le railla, on lui fit la guerre. Un feint étourdissement vint à son secours, disant que, pour ne pas troubler les plaisirs, il s'était retiré sans parler. Son air abattu, occasionné par la fatigue qu'il venait d'avoir, aidait à faire croire ce qu'il disait.

Ne doutant pas qu'on ne vînt encore me chercher dans ma chambre, je dérangeai la portière qui bouchait le trou de la serrure et me mis à demi prosternée devant un crucifix. Cela me réussit: on crut que les plaisirs n'avaient pu me déranger de mes pieux exercices; de là une nouvelle estime, une espèce de vénération pour moi. Remise enfin de mon travail amoureux, je rejoignis la compagnie pour ne donner aucun soupçon, en affectant de me prêter par complaisance à des divertissements dont le plus doux avait déjà été pour moi.

Après le dessein formé de marier ma mère avec mon amant, je disposai tout pour faciliter le moyen de nous voir, pour prévenir toute surprise étant ensemble; j'affectai plus de dévotion, ne voulant pas être interrompue dans mes prières; j'accoutumai le monde à ne point frapper chez moi, la clef n'y étant pas. Verland, de son côté, accoutuma ma mère à son absence, prétextant des affaires et se coulant dans mes bras. Quoique contraints, nous n'étions pas dégoûtés de nos plaisirs: je les croyais éternels, un moment me détrompa. Je rencontrai un jour une jeune personne que j'avais connue autrefois; je lui demandai ce qu'elle faisait en cette ville; elle me dit qu'elle n'y était attachée à personne: je la pris pour ma femme de chambre. Mais, cher père, est-ce avec toi que je dois feindre? Cette prétendue femme de chambre n'était autre que Martin, dont ta soeur a dû te parler en te contant mon histoire. Je ne l'avais pas vu depuis notre séparation. Il était encore aussi joli, aussi aimable; son menton était à peine couvert de quelques poils follets, blonds, que je lui coupais exactement. Martin était une jolie fille aux yeux de tout le monde; il était pour moi d'un prix inestimable.

J'avais instruit Martin de mon intrigue avec Verland. Heureux de me posséder, il n'en était pas jaloux; j'étais charmée de sa docilité, je l'étais encore plus de sa vigueur. J'avais arrangé sagement mes plaisirs: Verland avait le jour; Martin, la nuit. Le jour ne disparaissait que pour faire place à une nuit voluptueuse. Jamais mortelle n'a joui d'une félicité plus parfaite: mais le plaisir est de peu de durée; sa mesure est celle du tourment dont sa perte nous accable.

Martin pouvait passer pour une fille jolie sous cet habillement. L'ingrat Verland, hélas! pourquoi le traiter d'ingrat? n'étais-je pas coupable, et mon coeur criminel? Verland trouva des charmes à ma prétendue femme de chambre, et négligea sa maîtresse. Dédommagée par les plaisirs de la nuit, je ne m'étais pas encore aperçue de l'indifférence de Verland; il possédait si bien l'art de me persuader, que tous les motifs de son absence me paraissaient justes. Si je le grondais, un sourire, un baiser, apaisaient ma colère. Un jour de repos me le rendait plus vigoureux. Il en vint jusqu'à me faire croire que l'intérêt de notre plaisir rendait ces absences nécessaires: j'y consentis: Martin suppléait au relâche.

Hier, jour infortuné et dont je ne dois me souvenir que pour le détester, hier était un jour de repos pour Verland. Renfermée seule avec Martin, et n'ayant pour témoin que l'amour, nous n'écoutions que ses conseils. J'étais couchée sur mon lit; la gorge nue, les jupes levées et les cuisses écartées, j'attendais que Martin reprît ses forces. Il était nu, et, passant ma cuisse droite entre ses cuisses, me tenait d'une main les tétons, et de l'autre caressait ma cuisse gauche. Tandis que ses yeux et sa bouche cherchaient à rallumer son ardeur, Verland, que nous n'attendions pas, entra et nous surprit dans cette attitude. Il eut le temps de fermer la porte et d'accourir à nous avant que la frayeur nous eût permis de changer de posture.--Monique, me dit-il, je ne blâme pas tes plaisirs, mais tu dois avoir la même complaisance pour moi: j'aime Javotte (c'est le nom que Martin avait pris), je me sens des forces suffisantes pour vous contenter toutes deux. Dans le moment il veut embrasser Martin, il le tire de mes bras, il porte la main et trouve... Quelle surprise! Sans lâcher Martin, il me jette un regard d'indignation; il n'ose faire éclater contre moi sa colère; mais tout le poids en retombe sur la cause innocente. Son amour s'était tourné en rage; il frappait impitoyablement le malheureux Martin, et c'était moi qu'il frappait dans l'endroit le plus sensible.

Je me jette entre ces deux rivaux.--Arrêtez, dis-je à Verland en l'embrassant; respectez sa jeunesse au nom de nos transports, au nom de notre amour, Verland, ayez pitié de sa faiblesse, soyez sensible à mes larmes. Il s'arrête, mais Martin, qui avait eu le temps de se reconnaître, était devenu furieux à son tour. Il prend l'épée de Verland, s'élance sur lui. Je fuis à cette vue, me sauve par un escalier dérobé, j'accours ici, tu sais le reste.

Monique ne put achever sans verser des larmes.--Hélas! s'écria-t-elle, à quel sort dois-je m'attendre?--Au plus heureux, lui dis-je; rassure-toi, chère Monique; ce qui fait couler tes pleurs est peut-être sans objet. Si c'est la perte de tes plaisirs, de plus grands la répareront bientôt. Il m'était impossible de la garder encore dans ma chambre sans être découvert, et je crus que le meilleur parti était de la présenter à la piscine. Je ne craignais pas de lui promettre trop, en l'assurant que les plaisirs dont elle avait joui jusqu'alors n'étaient qu'une faible image de ceux qui lui étaient réservés. La piscine devait être un séjour divin pour un tempérament tel que le sien.--Cher ami, dit-elle en m'embrassant, ne m'abandonne pas; puis-je rester avec toi! Ton consentement ou ton refus décidera de mon sort; si je te perds, je serai malheureuse. Je l'assurai que nous ne nous quitterions jamais.--Je n'ai plus, reprit-elle, qu'une inquiétude: pardonne ce dernier effort à un amour dont tu vas devenir l'unique objet. Je sentis ce qu'elle n'osait m'avouer. Je lui offris d'aller m'instruire du sort de ses amants et de l'effet de sa fuite. Elle m'en remercia. Je la laissai seule, et je sortis avec promesse de revenir bientôt.

Je m'informai dans la ville de ce qu'il y avait de nouveau. J'allai dans le voisinage de Verland; rien n'avait transpiré, et je jugeai que tout le désordre s'était borné à la fuite de Monique. Je revenais au couvent quand j'aperçus le domestique, qui accourut à moi et me dit que le révérend père André l'avait chargé de me donner une lettre, et un sac d'argent de cent pistoles. Je crus d'abord que le père me chargeait de quelques commissions. J'ouvris la lettre et j'y trouvai ces mots:

«Vous vous êtes trahi par vos précautions; on a ouvert votre chambre, et on y a trouvé le trésor que vous ne vouliez pas faire voir à vos frères; on s'en est saisi: on a mis cette personne à la piscine. Vous connaissez le génie des moines: fuyez, père Saturnin; fuyez, dérobez-vous aux horreurs d'une prison qui ne finirait peut-être qu'avec votre vie.

«P. ANDRÉ.»

Je fus frappé comme d'un coup de foudre à la lecture de cette lettre. Un accablement mortel m'ôta le sentiment. O ciel! m'écriai-je, que devenir? Dois-je m'exposer à la vengeance monacale? Fuirai-je? Malheureux, n'hésite point; ah! fuyons! Mais où fuir, où me sauver? La maison d'Ambroise s'offrit à mon esprit éperdu comme l'asile le plus sûr contre la crainte présente. Je pris une résolution courageuse, trop heureux que la générosité du père André me dérobât au ressentiment monacal.

Ce ne fut pas sans douleur que je m'exilai d'un lieu où je laissais mon plaisir et mon bonheur. Déchiré par mes remords, abattu par mon désespoir, j'arrivai chez Ambroise. Toinette était seule; mon malheur l'attendrit. Elle me secourut de son mieux et me couvrit d'un habit d'Ambroise. Je partis le lendemain pour Paris, dans l'espérance d'y trouver un état qui pût me dédommager de celui que je venais de quitter.

Je partis, après avoir secoué, comme les apôtres, la poussière de mes souliers sur mon ingrate patrie; et, marchant à pied, un bâton blanc à la main, j'arrivai à Paris. Je crus pouvoir braver alors la fureur monacale. L'argent du père André et les secours de Toinette pouvaient me conduire pendant quelque temps. Mon dessein était de chercher d'abord un poste de précepteur, en attendant que la fortune voulût m'en trouver un meilleur. Quelques connaissances que j'avais à Paris auraient pu me servir, s'il n'eût été dangereux de les employer. Moyennant un retour raisonnable, j'avais troqué mon habit de paysan contre un plus honnête. Heureux si, en quittant le froc, j'en avais quitté les inclinations! Le noir chagrin qui me dévorait me faisait croire que j'étais venu à bout de déraciner cette mauvaise tige, ou que j'en triompherais aisément. Je l'avais même juré: je voulais m'enchaîner par un serment, moi que les liens les plus respectables n'avaient pu retenir. Que l'homme est faible!

Aujourd'hui sous un casque et demain sous un froc, Il tourne au moindre vent et tombe au moindre choc.

Je tombai; le choc ne fut pas violent, puisque ce ne fut qu'un coup de coude qu'une coquine me donna en me disant: Monsieur l'abbé, voulez-vous me payer une salade?--Plutôt deux, répondis-je, emporté par un mouvement naturel. La réflexion vint aussitôt à mon secours, mais trop tard; j'étais trop engagé pour reculer. Nous entrâmes dans une allée obscure et étroite. Je pensai mille fois me rompre le cou dans un escalier tortueux, dont les marches glissantes et inégales me faisaient trébucher à chaque pas. Ma donzelle me tenait par la main. J'avouerai que, ne m'étant jamais trouvé en pareil cas, je ne pouvais me défendre d'un certain effroi qui parut de bon augure à ma conductrice: elle en aurait ri si elle eût connu ma qualité. Nous arrivâmes enfin avec bien de la peine à la porte du temple. Nous frappâmes; une vieille, plus vieille que la sibylle de Cumes, vint ouvrir en entrebâillant la porte.--Mon petit roi, me dit-elle, il y a du monde; attends un moment; monte plus haut. Monter plus haut était bien difficile, à moins que de vouloir monter au ciel. Une porte se présenta sous ma main qui s'ouvrit d'elle-même. J'allai me retirer, crainte de trouver quelqu'un et de faire soupçonner ma probité. L'odeur me rassura; c'était... Vous me devinez.

Abandonné à moi-même, dans un endroit affreux, au bout du monde, dans un pays perdu, avec des gens inconnus, je me sentis saisi d'une terreur subite. Le danger que je courais s'offrit à mes yeux. Profitons, dis-je en moi-même, de ce moment de clarté, sauvons-nous. Quelque chose de plus puissant que la réflexion m'arrêta; il semblait qu'une mer immense se présentât à mes yeux et m'empêchât de gagner le rivage: je m'élançais et je me retenais aussitôt. Le ciel a-t-il gravé dans nos coeurs des pressentiments de ce qui doit nous arriver? Oui, sans doute, et je l'éprouvais. Dans le moment on ouvre la porte fatale, on m'appelle, je descends; infortuné, je courais à ma perte, mais quelle joie délicieuse devait la précéder!

J'entre d'un air timide à la lueur tremblante d'une lampe; je vais m'asseoir sans parler; j'appuie le coude sur une table mal assurée; je me couvre les yeux avec la main, comme si j'eusse voulu me dérober aux réflexions qui venaient m'assaillir. Une quêteuse infernale s'avance: Je me montre généreux, elle me remercie. Mon maintien triste surprenant les prêtresses du temple, la vieille sibylle s'approche pour m'en demander le sujet. Je la repousse brutalement: elle s'en plaint.--Laissez, madame, lui dit la plus jeune, on peut avoir du chagrin.

Ce son de voix qui ne m'était pas inconnu, frappa mon coeur. Je tremblai, et, craignant de porter les yeux vers l'endroit d'où venait de partir cette voix, je les ferme et ne veux m'occuper que des mouvements qu'elle vient de réveiller en moi; mais bientôt, me reprochant mon indifférence, je veux m'éclaircir: je rouvre les yeux, me lève et m'approche. Cieux! c'était Suzon! Ses traits, quoique changés par l'âge, étaient trop gravés dans mon coeur pour les méconnaître. Je tombe dans ses bras, mes yeux se remplissent de larmes, mon âme est sur mes lèvres.--Chère soeur, lui dis-je d'une voix altérée, tu ne reconnais plus ton frère? Elle jette un cri, et tombe évanouie.

La vieille, étonnée, accourt et veut secourir Suzon; je la repousse, colle mes lèvres sur les lèvres de ma chère soeur, et ne veux que le feu de mes baisers pour lui rendre la chaleur. Je la presse contre mon sein, arrose son visage de mes larmes; elle ouvre des yeux humides de pleurs: Laisse-moi, Saturnin, me dit-elle, laisse une malheureuse!--Chère soeur! m'écriai-je, la vue de Saturnin t'inspire-t-elle de l'horreur? Tu lui refuses tes baisers, tu lui refuses tes caresses. Sensible à mes reproches, elle me donna les marques les plus vives de sa joie. La gaieté reparut sur son visage; elle se répandit jusque sur la vieille, à qui je donnai de l'argent pour nous apprêter à souper. J'aurais donné tout: je retrouvais Suzon, n'étais-je pas assez riche?

On préparait le souper; je tenais toujours Suzon dans mes bras. Nous n'avions pas encore eu la force d'ouvrir la bouche pour nous demander quelles aventures pouvaient nous rassembler si loin de notre patrie; nous nous regardions, nos yeux étaient les seuls interprètes de nos âmes; ils versaient des larmes de joie et de tristesse; nous n'étions occupés que de ces deux passions. Notre coeur était si rempli, notre esprit si occupé, que notre langue était comme liée; nous soupirions; si nous ouvrions quelquefois la bouche, nous ne prononcions que des paroles sans suite; tout nous ramenait à la réflexion du bonheur d'être ensemble.

Je rompis enfin le silence.--Suzon, m'écriai-je, ma chère Suzon! c'est toi que je retrouve! Par quel heureux hasard m'es-tu rendue? Mais dans quel lieu, ah! ciel!--Tu vois, me répondit-elle avec un visage accablé, une fille malheureuse qui a éprouvé toutes les alternatives de la fortune, presque toujours l'objet de sa fureur, et forcée de vivre dans un libertinage que sa raison condamne, que son coeur déteste, mais que la nécessité lui rend indispensable. Ton impatience, je le vois, attend après le récit de mes malheurs; puis-je donner un autre nom à la vie que j'ai menée depuis que je t'ai perdu? Moins sensible à la honte de te révéler mes dérèglements qu'au plaisir de répandre ma douleur dans ton sein, je vais te faire un aveu sincère de mes peines. Te le dirai-je, c'est toi qui les as causées; mais mon coeur était de moitié, lui seul a tout fait, il a creusé l'abîme où je suis plongée. Te souviens-tu de ces temps heureux où tu me faisais une peinture naïve de ta passion naissante? Je t'adorais dès ce temps-là. En te racontant les aventures de Monique, en te découvrant nos mystères les plus cachés, je voulais t'enflammer, je voulais t'instruire; je voyais avec plaisir l'effet de mes discours. J'ai été témoin de tes transports avec Mme Dinville, et tes caresses étaient autant de coups de poignard pour moi. Quand je t'entraînai dans ma chambre, j'étais dévorée par un feu que tu ne pouvais plus éteindre. C'est ici l'époque de mes infortunes. Tu as toujours ignoré la cause de ce bruit affreux que nous entendîmes: c'était l'abbé Fillot, ce scélérat vomi par les enfers et né pour le supplice de mes jours. Il avait conçu pour moi un amour qu'il voulait satisfaire à quel prix que ce fût; il avait choisi la nuit pour l'exécution de son dessein; il s'était caché dans la ruelle du lit, et profita de ta fuite pour venir se mettre à ta place. Hélas! il eut bon temps d'une malheureuse que la frayeur avait fait évanouir; il fit ce qu'il voulut. Ranimée par le plaisir et trompée par ma passion, je crus le recevoir de mon cher Saturnin. Je comblai de plaisirs un monstre que j'accablai de reproches quand je le reconnus. Il voulut m'apaiser par ses caresses, je le repoussai avec horreur; il me menaça de révéler à Mme Dinville ce que j'avais fait avec toi. L'indigne employait contre moi les armes dont je pouvais me servir contre lui. Il obtint par ses menaces ce que j'avais refusé à ses transports. Ainsi, j'accordais tout à un homme que je détestais, et le sort m'arrachait des bras de celui que j'aimais.

Bientôt je sentis les fruits amers de mon imprudence. Je cachai ma honte le plus que je pus; mais je me serais trahie par un silence trop obstiné. J'avais chassé l'abbé Fillot; il se consolait dans les bras de Mme Dinville. La nécessité me le fit rappeler. Je lui découvris mon état; il feignit d'y être sensible, m'offrit de m'emmener avec lui à Paris, en m'y promettant le sort le plus heureux; il ajouta qu'il ne demandait, pour prix de ses services, que de vouloir souffrir qu'il me les rendît. Je ne voulais qu'être en un lieu où je pusse me délivrer de mon fardeau, comptant bien ne me servir ensuite de son crédit que pour me placer auprès de quelque dame. Je me laissai gagner par ses promesses; je consentis à le suivre et partis avec lui, déguisée en abbé.

Il eut pour moi mille attentions dans la route; mais que le traître cachait bien la scélératesse de son coeur sous des apparences trompeuses! Les secousses du carrosse avaient trompé mon calcul: je mis au monde, à une lieue de Paris, le gage odieux de l'amour d'un misérable. Tout le monde criait au prodige et riait. Mon indigne compagnon de voyage disparut, me laissa à ma douleur et à ma misère. Une dame charitable eut pitié de mon état, prit un carrosse, m'amena à Paris et de là à l'Hôtel-Dieu. Elle ne me tira des bras de la mort que pour me laisser dans ceux de l'indigence. Je ne l'aurais sentie que trop tôt, si le hasard ne m'eût fait rencontrer une fille perdue. La misère entraîna le penchant.

N'en exige pas davantage. La vie de Suzon n'a été qu'un enchaînement continuel de plaisirs et de chagrin. Si le plaisir s'est fait quelquefois sentir à mon coeur, il n'a fait que colorer le fond de tristesse qui le rongeait. Cessera-t-elle, cette tristesse? Ah! puisque je te retrouve, je ne dois plus me plaindre. Mais, toi, cher frère, ne me fais pas languir: es-tu sorti de ton couvent? Quel hasard t'a conduit à Paris?--Un malheur semblable au tien, lui répondis-je, que m'a causé ta meilleure amie.--Ma meilleure amie! reprit-elle en soupirant. En ai-je encore dans le monde? Ah! ça ne peut être que la soeur Monique.--Elle-même, repris-je: ce récit exige trop de temps: soupons.

Je fis à côté de Suzon le repas le plus délicieux de ma vie. L'envie de me voir seul avec elle et, de son côté, celle d'apprendre mes aventures, nous firent quitter promptement la table. Nous nous retirâmes dans sa chambre, où, sans témoins, sur un lit, digne meuble de l'endroit où nous étions, et qui n'avait jamais servi à deux amants aussi tendres, tenant Suzon sur mes genoux, et mon visage collé sur le sien je lui racontai mes aventures depuis ma sortie de chez Ambroise.

--Je ne suis donc plus ta soeur? s'écria-t-elle quand j'eus fini.--Ne regrette pas, lui dis-je, une qualité que le sang donne, et rarement le coeur; si tu n'es plus ma soeur, tu es toujours l'idole de mon coeur. Chère âme, continuai-je en la pressant tendrement dans mes bras, oublions nos malheurs, et commençons à compter notre vie du jour qui nous a rassemblés. En lui disant ces mots, je baisai sa gorge; j'avais déjà ma main entre ses cuisses:--Arrête, me dit-elle en s'échappant de mes bras, arrête!--Cruelle! m'écriai-je, quelles grâces aurais-je donc à rendre à la fortune si tu rebutes les témoignages de mon amour?--Etouffe, me répondit-elle, des désirs que je ne pourrais écouter sans être criminelle; fais un effort sur ta passion: je t'en donne l'exemple.--Ah! Suzon, lui répliquai-je, tu n'as guère d'amour si tu peux me conseiller d'étouffer le mien! Et dans quelles circonstances? Quand rien ne s'oppose à notre bonheur!--Rien ne s'oppose à notre bonheur? reprit-elle; ah! que ne dis-tu vrai? Dans le moment je la vis en pleurs: je la pressai de m'en expliquer la cause.--Voudrais-tu, me dit-elle, partager avec moi le triste prix de mon libertinage? Quand tu le voudrais, aurais-je la cruauté d'y consentir?--Tu crois, lui répondis-je, m'arrêter par une raison aussi faible? Je partagerais la mort avec ma Suzon, et je craindrais de partager ses malheurs? Sur-le-champ je la renverse sur le lit et veux lui prouver que je ne crains pas le danger.--Ah! cher Saturnin, s'écria-t-elle, tu vas te perdre!--Je me perdrai, lui dis-je, transporté d'amour, mais ce sera dans tes bras! Elle cède, je pousse... Qu'on me permette d'imiter ici ce sage Grec qui, peignant le sacrifice d'Iphigénie, après avoir épuisé sur le visage des assistants tous les traits qui caractérisaient la douleur la plus profonde, couvrit celui d'Agamemnon d'un voile, laissant habilement aux spectateurs le plaisir d'imaginer quels traits pouvaient caractériser le désespoir d'un père tendre qui voit répandre son sang, qui voit immoler sa fille. Je vous laisse, cher lecteur, le plaisir d'imaginer; mais c'est à vous que je m'adresse, vous qui avez éprouvé les traverses de l'amour, et qui, après un long temps, avez vu votre passion couronnée par la jouissance de l'objet aimé. Rappelez-vous vos plaisirs, poussez votre imagination encore plus loin s'il est possible, elle sera toujours au-dessous de mes délices. Mais quel démon jaloux de ma tranquillité me présente sans cesse un souvenir que j'arrose de larmes de sang? Ah! finissons, je succombe à ma douleur.

Le jour vint avant que nous nous fussions aperçus que la nuit avait disparu. J'avais oublié mes chagrins, l'univers entier, dans les bras de Suzon.--Ne nous quittons jamais, mon cher frère, me disait-elle; où trouveras-tu une fille plus tendre? où trouverais-je un amant plus passionné? Je lui jurais de vivre toujours avec elle; je le lui jurais, hélas! et nous allions nous quitter pour ne nous jamais revoir. L'orage grondait sur nos têtes, le charme de l'illusion le dérobait à nos yeux.--Sauvez-vous, Suzon, vint nous dire une fille épouvantée, sauvez-vous, fuyez par l'escalier dérobé! Surpris, nous voulûmes nous lever: il n'était plus temps; un archer féroce entrait au moment où nous nous levions. Suzon, éperdue, se jette dans mes bras: il l'en arrache malgré mes efforts, il l'entraîne. Cette vue me rend furieux; la rage me prête des forces, le désespoir me rend invincible. Un chenet, dont je me saisis, devient dans mes mains une arme mortelle. Je m'élance sur l'archer. Arrête, malheureux Saturnin! Il n'est plus temps, le coup est porté, le ravisseur de Suzon tombe à mes pieds. On se jette sur moi, je me défends, je succombe, je suis pris. On me lie; à peine me laisse-t-on la liberté de prendre la moitié de mes habits.--Adieu, Suzon, m'écriai-je en lui tendant les bras; adieu, ma chère soeur, adieu! On me traînait inhumainement sur l'escalier; la douleur que me causaient les coups des marches sur lesquelles ma tête frappait me fit bientôt perdre connaissance.

Dois-je finir ici le récit de mes malheurs? Ah! lecteur, si votre coeur est sensible, suspendez votre curiosité, contentez-vous de me plaindre; mais quoi! le sentiment de ma douleur prévaudra-t-il toujours sur celui de ma félicité? N'ai-je pas assez versé de pleurs? Je touche au port et je regrette encore les dangers du naufrage. Lisez, et vous allez voir les tristes suites du libertinage, heureux si vous ne le payez pas plus cher que moi.

Je ne revins de ma faiblesse que pour me voir dans un misérable lit, au milieu d'un hôpital. Je demandai où j'étais. A Bicêtre, me dit-on. A Bicêtre! m'écriai-je; ciel! à Bicêtre! La douleur me pétrifia, la fièvre me saisit, je n'en revins que pour tomber dans une maladie plus cruelle, la vérole! Je reçus sans murmurer ce nouveau châtiment du ciel. Suzon, me dis-je, je ne me plaindrais pas de mon sort, si tu ne souffrais pas le même malheur.

Mon mal devint insensiblement si violent que, pour le chasser, on eut recours aux plus violents remèdes: on m'annonça qu'il fallait me résoudre à subir une petite opération. Il faut vous épargner ce spectacle de douleur. Que puis-je vous dire? Je tombai dans une faiblesse que l'on prit pour le dernier moment de ma vie. Que ne l'était-il? J'aurais été trop heureux! La douleur qui avait causé mon évanouissement m'en retira. Je portai la main où je sentais la douleur la plus vive. Ah! je ne suis plus un homme! Je poussai un cri qui fut entendu jusqu'aux extrémités de la maison. Mais bientôt revenant à moi-même, et, tel que Job sur son fumier, pénétré de douleur et soumis aux ordres du ciel, je m'écriai dans l'amertume de mon coeur: _Deus dederat, Deus abstulit._

Je ne souhaitais plus que la mort. J'avais perdu le pouvoir de jouir de la vie; l'anéantissement était le but de tous mes désirs; j'aurais voulu me cacher éternellement ce que j'avais été, je ne pouvais penser sans horreur à ce que j'étais. Le voilà donc, disais-je au fond de mon coeur, le voilà, cet infortuné père Saturnin, cet homme si chéri des femmes, il n'est plus; un coup cruel vient de lui enlever la meilleure partie de lui-même; j'étais un héros, et je ne suis plus qu'un... Meurs, malheureux, meurs; peux-tu survivre à cette perte? Tu n'es plus qu'un eunuque!

La mort fut sourde à mes cris; ma santé revint, je me rétablis; mais ma débilité fit juger qu'on ne tirerait pas de moi les services qu'on en avait attendus et auxquels on m'avait destiné; on me déclara que j'étais libre.--Je suis libre, répondis-je au supérieur qui me l'annonçait; hélas! à quoi va me servir cette liberté que vous me donnez? Dans l'état cruel où je suis, c'est le présent le plus funeste que vous puissiez me faire. Mais, monsieur, oserais-je vous demander le sort d'une jeune personne que l'on doit avoir amenée ici le même jour que moi?--Il est plus heureux que le vôtre, me répondit-il brusquement; elle est morte dans les remèdes.--Elle est morte, repris-je, accablé de ce dernier coup; Suzon est morte! Ah ciel? et je vis encore! J'aurais dans le moment terminé mes jours si l'on n'avait arrêté l'effet de mon désespoir. On me sauva de ma propre fureur, et l'on me mit dans le chemin de profiter de la permission que l'on venait de me donner, c'est-à-dire à la porte.

Je restai un moment anéanti; mes yeux seuls, en répandant un torrent de larmes, témoignaient que je vivais encore; j'étais au dernier degré du désespoir et de la rage. Couvert d'un malheureux habit, ayant à peine de quoi vivre un jour et ne sachant où aller, je m'abandonnai dans les bras de la Providence. Je prenais le chemin de Paris, j'aperçus les murs des Chartreux; la profonde solitude qui y règne fit briller à mon esprit un trait de lumière. Heureux mortels! m'écriai-je, qui vivez dans cette retraite à l'abri des fureurs et des revers de la fortune, vos coeurs purs et innocents ne connaissent pas les horreurs qui déchirent le mien. L'idée de leur félicité m'inspira le désir de la partager. J'allai me jeter aux pieds du supérieur; je lui contai mes infortunes. O mon fils, me dit-il en m'embrassant avec bonté, louez Dieu: il vous réservait ce port après tant de naufrages. Vivez-y, et vivez-y heureux, s'il est possible.

Je restai pendant quelque temps sans emploi, mais bientôt on m'en donna. Je montai par degrés au poste de portier, et c'est sous ce titre qu'on m'a connu.

C'est ici que mon coeur se fortifie dans la haine qu'il a conçue pour le monde; j'y attends la mort sans la craindre ni la désirer, et je prétends que, quand elle m'aura tiré du nombre des vivants, on grave en lettres d'or sur mon tombeau:

_Hic situs est dom Saturnin, Fututus, Futuit._

FIN