Le portier des Chartreux, ou mémoires de Saturnin écrits par lui-même
part d'un jeune téméraire que l'on promit bien de ne plus laisser
revenir à la grille, et on conclut qu'il n'y avait que mademoiselle Verland de criminelle, puisque c'était elle qui avait fait éclater une chose qu'elle devait taire si ce n'était pour l'honneur de son frère, du moins pour le mien, qui pourtant n'en souffrirait point, parce que, dit la supérieure, elle voulait réparer l'insulte qu'on m'avait faite. Je n'en pouvais pas souhaiter davantage. Je sortis blanche comme neige d'une aventure où, sans me faire injure, on pouvait mettre le tort de mon côté; mais je n'avais garde d'en tomber d'accord. Ma mère me plaignit et me parla avec une douceur qui me toucha.
Les âmes zélées pour la gloire de Dieu savent tirer parti de tout. Il fut arrêté entre la supérieure et ma mère qu'ayant eu le malheur de scandaliser, quoique involontairement, le prochain, il fallait me réconcilier avec le Père des miséricordes et m'approcher du sacrement de la pénitence. On me fit là-dessus bien des exhortations que je passe, pour ne pas t'ennuyer.
Ma mère m'avait presque convertie avec ses sermons. Cependant la peine que je sentais à avouer mes fautes aurait dû me faire douter de ma conversion, et le père Jérôme m'en arrachait l'aveu plutôt que je ne lui faisais. Dieu sait quel plaisir il avait, ce vieux pécheur! Je ne lui en avais jamais tant dit; encore ne sut-il pas tout; car je ne crois pas que Dieu puisse faire grand crime à une pauvre fille de chercher à se soulager quand elle est pressée. Elle ne s'est pas faite elle-même; est-ce sa faute si elle a des désirs, si elle est amoureuse? Est-ce sa faute si elle n'a pas de mari pour la contenter? Elle cherche à apaiser ces désirs qui la dévorent, ce feu qui la brûle; elle se sert des moyens que la nature lui donne: rien de moins criminel.
Malgré les petits mystères que j'avais faits au père Jérôme, je ne laissais pas d'être pénétrée. Etait-ce repentir? Non. La véritable cause était le refus que le père m'avait fait de me donner l'absolution. Je craignis qu'il ne fournît une nouvelle matière à la médisance; j'en étais touchée jusqu'aux larmes. Je craignais qu'en allant offrir ma confusion aux yeux de mes ennemies, je ne leur donnasse un nouveau sujet de triompher. J'allai me placer sur un prie-Dieu, vis-à-vis de l'autel: mes pleurs m'assoupirent, je m'endormis. J'eus pendant mon sommeil le rêve le plus charmant; je songeais que j'étais avec Verland, qu'il me tenait dans ses bras, qu'il me pressait avec ses cuisses. J'écartais les miennes et me prêtais à tous ses mouvements. Il me maniait les tétons avec transport, les serrait, les baisait. L'excès du plaisir me réveilla. J'étais réellement dans les bras d'un homme. Encore toute occupée des délices de mon songe, je crus que mon bonheur changeait l'illusion en réalité. Je crus être avec mon amant: ce n'était pas lui! On me tenait étroitement embrassée par derrière. Au moment que j'ouvris les yeux, je les refermai de plaisir et n'eus pas la force de regarder celui qui me le donnait. Je me sentis inondée d'une liqueur chaude, et quelque chose de dur et de brûlant que l'on m'enfonçait en jetant des soupirs. Je soupirai aussi, et dans le moment une liqueur semblable que je sentais s'échapper de toutes les parties de mon corps, avec des élancements délicieux, se mêlant avec celle que l'on répandait une seconde fois, me fit retomber sans mouvement sur mon prie-Dieu.
Ce plaisir qui, s'il durait toujours, serait plus piquant mille fois que celui qu'on goûte dans le ciel, hélas! ce plaisir finit trop tôt. Je fus saisie de frayeur en pensant que j'étais seule pendant la nuit dans le fond d'une église: avec qui? Je ne le savais pas; je n'osais m'en éclaircir, je n'osais remuer; je fermais les yeux, je tremblais. Mon tremblement augmenta encore quand je sentis qu'on pressait ma main, qu'on la baisait. Le saisissement m'empêcha de la retirer, je n'en avais pas la hardiesse; mais je me rassurai un peu en entendant dire à mes oreilles, d'une voix basse: Ne craignez rien; c'est moi! Cette voix, que je me souvenais confusément d'avoir entendue, me rendit le courage, et j'eus la force de demander qui c'était, sans avoir celle de regarder.--Eh! c'est Martin, me répondit-on, le valet du père Jérôme. Cette déclaration dissipa ma frayeur. Je levai les yeux, je le reconnus. Martin était un blond, éveillé, joli, amoureux. Ah! qu'il l'était! Il tremblait à son tour, et attendait ma réponse pour fuir ou me baiser encore. Je ne lui en fis pas, mais je le regardai d'un air riant, avec des yeux qui se ressentaient encore du plaisir que je venais de goûter. Il vit bien que ce n'était pas un signe de colère; il se jeta dans mes bras avec passion; je le reçus de même, et sans penser que si quelqu'un s'apercevait que je manquais dans le couvent on pourrait venir et nous trouver ensemble... Te le dirais-je? L'amour rend tout excusable. Sans respect pour l'autel, sur les marches duquel nous étions, Martin me pencha un peu, leva mes jupes, porta sa main partout; aussi passionnée que lui, je portai la mienne à son vit; j'eus pour la première fois de ma vie le plaisir d'en manier un! Ah! que le sien était joli! petit, mais long, tel qu'il me le fallait. Quel feu! Quelle démangeaison voluptueuse se glissa d'abord par tout mon corps! J'étais muette, je serrais ce cher vit dans ma main, je le considérais, je le caressais, l'approchais de mon sein, le portais à ma bouche, le suçais; je l'aurais avalé! Martin avait le doigt dans mon con, le remuait doucement, le retirait, le remettait et renouvelait ainsi mes plaisirs à chaque instant, il me baisait, me suçait le ventre, la motte et les cuisses; il les quittait pour porter des lèvres brûlantes sur ma gorge. En un moment je fus couverte de ses baisers. Je ne pus pas tenir contre ces attaques de plaisir. Je me laissai tomber, l'attirant doucement à moi avec mon bras droit, dont je le serrai amoureusement; je le baisais à la bouche, tandis que de la main gauche, tenant l'objet de tous mes voeux, je tâchais de me l'introduire et de me procurer un plaisir plus solide. Un égal transport le fit coucher sur moi: il se mit à pousser.--Arrête, lui dis-je d'une voix entrecoupée par mes soupirs, arrête, mon cher Martin; ne va pas si vite, restons un moment. Aussitôt, me coulant sous lui et écartant les cuisses, je joignis mes jambes sur ses reins. Mes cuisses étaient collées contre ses cuisses, son ventre contre mon ventre, son sein contre mon sein, sa bouche sur ma bouche: nos langues étaient unies, nos soupirs se confondaient. Ah! Suzon, quelle charmante posture! Je ne pensais à rien au monde, pas même au plaisir que j'avais, n'étant occupée qu'à le sentir. L'impatience m'empêcha de le goûter plus longtemps. Je fis un mouvement, Martin en fit autant, et notre bonheur s'évanouit; mais avant de le perdre, nous sentîmes combien il était grand: il semblait qu'il eût ramassé ses traits les plus vifs et les plus ravissants pour nous en accabler. Nous restâmes sans sentiment, n'ouvrant les yeux que pour nous presser de nouveau; le plaisir se refusait à nos efforts.
Il est temps, poursuivit Monique, de t'apprendre, Suzon, ce que c'était que cette eau bénite dont le père Jérôme t'arrosa un jour la gorge en te donnant l'absolution.
Ma première action, quand Martin fut retiré de mes bras, fut de porter la main où j'avais reçu les plus grands coups. Le dedans, le dehors, tout était couvert de cette liqueur dont l'effusion m'avait fait tant de plaisir; mais elle avait perdu toute sa chaleur et était froide alors comme de la glace. C'était du foutre. On appelle ainsi une matière blanche et épaisse qui sort du vit ou du con quand on décharge. La décharge est l'action qui suit ce frottement voluptueux par où l'on prélude.--Comment, dis-je à Monique, c'en était donc que vous répandiez tout à l'heure?--Oui, vraiment, me dit-elle, et tu m'en as donné aussi, petite friponne! N'as-tu pas senti ton petit conin tout mouillé? C'en était.
Mais, ma chère petite, le plaisir que tu as goûté est bien au-dessous de celui qu'on goûte avec un homme; car ce qu'il nous donne se mêlant avec ce que nous lui donnons, y rentre, nous pénètre, nous enflamme, nous rafraîchit, nous brûle. Quelles délices, Suzon! Ah! ma chère Suzon, elles sont inexprimables; mais écoute le reste de mon aventure, poursuivit-elle.
J'étais bien chiffonnée, comme tu peux croire, après l'exercice amoureux que je venais de faire; je me remis le mieux qu'il me fut possible, et demandai à Martin quelle heure il était.--Oh! il n'est pas tard, me répondit-il: je viens d'entendre la cloche du souper.--Je me passerai bien d'y aller, repris-je; je vais vite me coucher; mais avant que je te quitte, apprends-moi, mon cher Martin, par quel hasard tu t'es trouvé ici, et comment as-tu osé venir?...--Oh! pardi! ce n'est pas la hardiesse qui me manque. V'là comme ç'a été: j'étais venu pour parer l'église, car, comme vous savez, c'est demain bonne fête; je vous ai aperçue. M'est avis, ai-je dit à part moi en vous reluquant, que voilà une demoiselle qui prie bian le bon Dieu! Pardi! ce me suis-je fait, il faut qu'alle ait bien la rage de la dévotion pour s'en venir à c't'heure-ci dans l'église, pendant que tretoutes prennent leurs becquées! mais ne dormirait-elle pas aussi? ce me suis-je dit, voyant que vous ne bronchiez ni pied ni patte. Pardi! je le croirais bian. Voyons un peu ça. Je me suis cependant approché tout fin près de vous, et j'ai vu que vous dormiais. Je sis resté là un petit bout de temps à vous lorgner, et pendant ce temps-là, mon coeur faisait tic toc, tic toc. Le guiable est bian fin; Martin, m'a-t-il corné aux oreilles, alle est bian jolie au moins: v'là un biau coup à faire, mon enfant; si tu laisses échapper c't'occasion-là, tu ne la retrouveras pas? avise-toi, Martin. Pardi! je me sis avisé tout de suite. J'ai levé tout doucement votre collerette, et ai vu deux petits tétons bian blancs. Pardi! j'ai mis la main dessus, et pis je les ai baisés aussi tout doucement; et pis, voyant que vous dormiais comme un sabot, j'ai eu envie de faire autre chose, et c't'autre chose-là, je l'ai faite en vous troussant bravement vot' cotillon par derrière; et pis j'ai poussé; et pis, dame, vous savez le reste.
Malgré son langage grossier, l'air d'ingénuité avec lequel Martin s'expliquait me charmait.--Eh bien, lui dis-je, mon cher ami, as-tu bien eu du plaisir?--Oh! pardi! me répondit-il en m'embrassant, j'en ai tant eu que j'sis prêt à recommencer, si vous voulez.--Non, pas pour le présent, lui dis-je; peut-être s'apercevrait-on de quelque chose; mais tu as la clef de l'église; si tu veux venir demain à minuit, tiens la porte ouverte, je viendrais te trouver; entends-tu Martin?--Oh! morgué! me répondit-il; c'est bian dit; nous nous en donnerons à coeur-joie; nous n'aurons pas d'espions à c't'heure-là. Je l'assurai que je m'y trouverais. La réflexion me fit résister à mon envie et aux prières de Martin, qui voulait que nous fissions cela encore une petite fois, disait-il, avant de nous quitter. Mon refus l'aurait plongé dans la tristesse si je ne l'eusse consolé par l'espérance du lendemain. Nous nous embrassâmes, je rentrai dans le couvent et regagnai heureusement ma chambre sans avoir été aperçue.
Tu devineras facilement que je mourais d'impatience de me visiter et de savoir en quel état j'étais après les assauts que je venais d'essuyer. Je sentais une vive cuisson; à peine pouvais-je marcher. J'avais pris une lumière au dortoir; je tirai bien mes rideaux pour n'être vue de personne, et m'étant assise sur ma chaise, une jambe sur mon lit et l'autre sur le plancher, je fis mon examen. Quelle fut ma surprise lorsque je trouvai que mes lèvres, qui auparavant étaient si fermes et si rebondies, étaient devenues toutes molles et comme flétries! Les poils qui les couvraient, quoiqu'ils se ressentissent encore de l'humidité, formaient d'espace en espace, mille petites boucles. L'intérieur était d'un rouge vif, enflammé et d'une extrême sensibilité. La démangeaison m'y faisait porter le doigt, et sur-le-champ la douleur me forçait de le retirer. Je me frottais contre les bras de mon fauteuil et les couvrai des marques de la vigueur de Martin. Le plaisir combattait contre la fatigue; mais mes yeux s'appesantissaient insensiblement. Je me couchai et dormis d'un sommeil qui ne fut interrompu que par d'agréables songes qui me rappelaient les délices que j'avais goûtées.
On ne me dit rien le lendemain sur mon absence; on la regarda comme un reste de ressentiment que je devais avoir du traitement que l'on m'avait fait. Mon air fier confirma cette pensée. J'assistai comme les autres à l'office; toutes mes compagnes communiaient, moi je ne communiai pas; et à te dire vrai, je m'étais mise au-dessus de la honte de ne pas suivre leur exemple. L'amour dissipe les préjugés. La présence de mon amant, que je voyais rôder dans l'église, me dédommageait assez. Plus d'une parmi mes compagnes aurait bien quitté au même prix la nourriture spirituelle.
Je jetais sur mon amant plus de regards amoureux que je n'en jetais de dévotion sur l'autel. Aux yeux d'une femme du monde, Martin n'aurait été qu'un polisson; aux miens c'était l'amour même: il en avait la jeunesse, il en avait les grâces. Son mérite caché me faisait passer légèrement sur sa négligence extérieure. Je m'aperçus pourtant qu'il s'était accommodé ce jour-là et qu'il tâchait de se donner meilleur air qu'à l'ordinaire. Je lui sus bon gré de son intention, que j'attribuais plutôt à l'envie de me plaire qu'au mérite de la fête qu'on célébrait. Rien n'échappe aux yeux d'une amante. Je le voyais regarder les pensionnaires pour tâcher de me découvrir. Je ne voulais pas qu'il me reconnût; j'avais soin de me cacher; mais j'aurais été fâchée qu'il n'eût pas pris cette peine inutile. Que veux-tu, j'en étais amoureuse à la rage. J'attendais avec impatience la nuit pour lui tenir la parole que je lui avais donnée.
Elle vint enfin, cette nuit si ardemment souhaitée. Minuit sonna. Ah! que je fus alors troublée! Je ne traversai le corridor qu'en tremblant, et quoique tout le monde fût endormi, je croyais les yeux de tout le monde ouverts sur moi. Je n'avais, pour me conduire, d'autre lumière que celle de mon amour. Ah! disais-je en marchant à tâtons dans l'obscurité, si Martin m'avait manqué de parole, j'en mourrais de douleur! Il était au rendez-vous, aussi amoureux, aussi impatient que j'avais été ponctuelle. J'étais vêtue fort légèrement; il faisait chaud, et je m'étais aperçue la veille que les jupes, les corps, les mouchoirs de gorge, tout cela était trop embarrassant. Sitôt que je sentis la porte ouverte, un tressaillement de joie me coupa la parole. Je ne la recouvrai que pour appeler mon cher Martin à voix basse: il m'attendait; il accourut dans mes bras, me baisa; je lui rendis caresse pour caresse. Nous nous tînmes longtemps étroitement serrés. Revenus des premiers mouvements de notre joie, nous cherchâmes réciproquement à en exciter de plus grands. Je portai la main à la source de mes plaisirs; il porta la sienne où je l'attendais avec impatience. Il fut bientôt en état de la contenter. Il se déshabilla, me fit un lit de ses habits: je me couchai dessus. Nos plaisirs se succédèrent pendant deux heures avec rapidité et des mouvements de vivacité qui ne laissaient pas le temps de les désirer; nous nous y livrions comme si nous ne les eussions pas encore goûtés ou que nous ne dussions plus les goûter. Dans le feu du plaisir on ne songe guère à ménager les moyens de l'entretenir. L'ardeur de Martin ne répondait plus à la mienne; il fallut s'arracher de ses bras et se retirer.
Notre bonheur ne dura guère plus d'un mois, et j'y comprends le temps que la nécessité faisait donner au repos. Quoiqu'il ne fut pas rempli par le plaisir de voir mon amant, il l'était par celui de penser à lui et par les agréables idées qui disposaient mon coeur aux délices que sa présence ramenait. Ah! que les nuits heureuses, que j'ai passées dans ses bras ont coulé rapidement, et que les suivantes ont été longues!
Redouble ton attention, ma chère Suzon, renouvelle-moi tes promesses de m'être toujours fidèle et de ne jamais révéler un secret que je n'ai confié qu'à toi. Ah! Suzon, qu'il est dangereux d'écouter un penchant trop flatteur et de s'y livrer sans réflexion! Si les plaisirs que j'avais goûtés étaient délicieux, l'inquiétude qui les suivit me les fit payer bien cher. Que je me repentis d'avoir été trop amoureuse! Les suites de ma faiblesse se présentèrent à mon imagination avec des circonstances affreuses. Je pleurai, je gémis.--Que vous arriva-t-il donc? lui demandai-je.--Je m'aperçus, me dit-elle, que mes règles ne coulaient plus; huit jours s'étaient passés sans les avoir; je fus surprise de leur interruption, ayant souvent entendu dire que c'était un signe de grossesse. J'étais souvent attaquée de maux de coeur, de faiblesses. Ah! m'écriai-je, il n'est que trop vrai, malheureuse! hélas! je le suis, il n'en faut plus douter, je suis grosse! Un torrent de larmes succédait à ces accablantes réflexions.--Vous étiez grosse? dis-je à la soeur avec étonnement. Ah! ma chère Monique, comment avez-vous fait pour en dérober la connaissance à des yeux intéressés.--Je n'eus, me répondit-elle, que la douleur de savoir mon malheur, et non celle d'en essuyer les suites. Martin l'avait causé, il m'en délivra. Ma grossesse ne m'empêchait pas de me rendre toujours à nos rendez-vous; j'étais inquiète, j'étais tremblante, mais j'étais encore plus amoureuse. Le poids victorieux du plaisir m'entraînait. Qu'en pouvait-il arriver davantage? Mon malheur était à son comble. Ce qui me l'avait causé devait servir du moins à m'en consoler.
Une nuit, après avoir reçu de Martin ces témoignages d'un amour ordinaire qui ne se ralentissait pas, il s'aperçut que je soupirais tristement; que ma main, qu'il tenait dans la sienne, était tremblante (quand ma passion était satisfaite, l'inquiétude reprenait dans mon coeur la place que l'amour y occupait un moment avant); il me demanda avec empressement la cause de mon agitation, et se plaignit tendrement du mystère que je lui faisais de mes peines.--Ah! Martin, lui dis-je, mon cher Martin, tu m'as perdue! Ne dis pas que mon amour pour toi n'est plus le même, j'en porte dans mon sein une preuve qui me désespère: je suis grosse! une pareille nouvelle le surprit. L'étonnement fit place à une profonde rêverie; je ne savais qu'en penser, Martin était toute mon espérance dans cette circonstance cruelle; il balançait: que devais-je croire? Peut-être, disais-je, abattue par son silence, peut-être médite-t-il sa fuite. Il va m'abandonner à mon désespoir. Ah! qu'il reste! j'aime mieux perdre la vie en l'aimant que mourir faute de le haïr! Je versais des larmes, il s'en aperçut. Aussi tendre, aussi fidèle que je craignais de le voir perfide, tandis que je le croyais occupé du soin de se dérober à mon amour, il ne l'était que de celui de tarir mes pleurs en me délivrant de leur cause. Il m'annonça, en m'embrassant avec tendresse, qu'il en avait trouvé le moyen. La joie que me causa cette promesse n'égala pas celle de m'être trompée dans mes soupçons: il me rendait la vie. Charmée des assurances qu'il me donnait, je fus curieuse de savoir quel était ce moyen qu'il prétendait employer pour me délivrer de mon fardeau. Il me dit qu'il voulait me donner d'une boisson qui était dans le cabinet de son maître, et dont la mère Angélique avait fait l'expérience avant moi. Je voulus savoir ce que le père Jérôme pouvait avoir de particulier avec cette mère. Je la haïssais mortellement, parce qu'elle avait paru une des plus animées contre moi le jour de l'aventure de la grille. Je l'avais toujours prise pour une vestale; que je me trompais! D'autant plus sévère qu'elle savait mieux déguiser son caractère vicieux, qu'elle voilait sous les apparences de la vertu ses inclinations corrompues, elle était en intrigue réglée avec le père Jérôme. Martin m'en apprit toutes les circonstances. Il me dit qu'en furetant dans les papiers de son maître, il avait trouvé une lettre où elle lui marquait qu'elle se trouvait, pour l'avoir trop écouté, dans le même embarras où je me trouvais pour avoir trop écouté Martin! que le père lui avait envoyé une petite fiole de cette liqueur dont je devais user; que la mère, en recevant le présent, avait paru être transportée de joie, et qu'il avait trouvé une seconde lettre par laquelle elle marquait à son vieil amant que la liqueur avait fait merveille; qu'on n'avait plus aucune incommodité, et qu'on était prête à recommencer.--Ah! mon cher ami, dis-je à Martin, apporte-moi dès demain de cette liqueur: tu me tireras de toutes mes peines! Et, portant mes vues plus loin, je crus que par le moyen de ces lettres je pourrais servir ma vengeance et ma haine contre la mère Angélique; je les demandai à Martin, qui, ne sentant pas combien cette imprudence nous coûterait cher, crut me marquer son amour en me les apportant le lendemain avec ce qu'il m'avait promis.
J'avais fait réflexion que la lumière pourrait me trahir, si on en apercevait dans ma chambre à pareille heure. Je modérai l'impatience où j'étais de lire les lettres de la mère: j'attendis que le jour parût; il vint: je lus; elles étaient écrites d'un style passionné, et aussi peu mesuré que la figure et les manières de celle qui les avait écrites l'étaient beaucoup. Elle y peignait sa fureur amoureuse avec des traits, des expressions dont je ne l'aurais jamais crue capable; enfin, elle ne se gênait pas, parce qu'elle comptait que le père Jérôme aurait la précaution, comme elle le lui marquait, de brûler les lettres. Il avait eu l'imprudence de n'en rien faire, et je triomphais. Je songeai longtemps de quelle manière je devais me servir de ces lettres pour perdre mon ennemie. Les rendre moi-même à la supérieure, c'eût été une démarche trop dangereuse pour moi: il aurait fallu rendre compte de la façon dont je les avais eues; les faire rendre par quelqu'un, ç'aurait été l'exposer à des questions dont il ne serait peut-être pas sorti à son honneur et qui auraient pu entraîner ma perte. Je choisis un autre parti: ce fut de les porter moi-même à la porte de la supérieure, au moment où je saurais qu'elle devait rentrer. Je m'arrêtai à cette idée. Imprudente que j'étais! J'aurais dû brûler ces lettres. Que de chagrins je m'apprêtais! je m'enlevais mon amant! Cette réflexion, si elle me fût venue, aurait éteint mon ressentiment. Quelque douceur que la vengeance me présentât, eût-elle un moment balancé la douleur de perdre Martin? Non; il m'était mille fois plus précieux que ce qui me flattait le plus dans ce moment. Je ne remis l'exécution de mon projet que jusqu'au temps où je serais hors de danger: je le fus bientôt. J'avais demandé à Martin une trêve de huit jours; elle n'était pas encore expirée. Je crus pouvoir exécuter alors le dessein que j'avais formé: il eut tout l'effet que j'en pouvais attendre. La supérieure trouva les lettres, fit venir la mère Angélique et la convainquit. Peut-être la réflexion eût-elle obtenu sa grâce, si un crime plus grand, et que les femmes ne pardonnent jamais, la rivalité, n'eût rendu sa punition nécessaire pour le repos de la supérieure; car, quoiqu'elle ne manquât pas, comme je te l'ai dit, de ces secours capables d'émousser la pointe des aiguillons de la chair, il est bien difficile, quand on a grand appétit, de s'en tenir à cette nourriture artificielle qui charme la faim sans la calmer.
Un godmiché n'est qu'un secret pour endormir le tempérament; son sommeil n'est pas de longue durée; il se réveille, et, furieux de la tromperie qu'on lui a faite, il ne s'apaise que par la réalité.
La supérieure était dans ce cas. Une fille qui a acquis quelques connaissances dans les mystères de l'amour voit clair dans une injure. Si les objets lui manquent, l'imagination y supplée; elle s'aigrit des difficultés qu'on lui oppose, et va quelquefois plus loin que la réalité; mais avec un homme, une femme du caractère de la supérieure, de celui du père Jérôme, je craignais moins d'en trop penser que de n'en pas penser assez. Leur liaison ne me laissait pas douter que le directeur ne partageât secrètement ses consolations spirituelles entre elle et la mère Angélique. Le prompt châtiment de celle-ci confirma mes soupçons; elle expia dans une chambre obscure le crime de m'avoir déplu et d'avoir enlevé à la supérieure le coeur d'un amant confirmé dans ses bonnes grâces.
Je me repentis bientôt de ma sottise; je m'étais toujours flattée que l'orage ne tomberait que sur la mère Angélique: il alla plus loin. Le père, outré de se voir enlever sa maîtresse, soupçonna Martin de la cause de son malheur: il le sacrifia à son ressentiment en le chassant: je ne l'ai plus revu depuis.
Voilà mon histoire, ma chère Suzon, poursuivit la soeur Monique; je ne te recommande pas le secret; tu es intéressée à le garder; te voilà associée à mes plaisirs! Hélas! je n'ai presque pas joui depuis que j'ai perdu mon amant. Que n'est-il ici, continuait-elle en me baisant, je le mangerais de caresses!
Le souvenir de Martin l'animait: ses discours avaient produit sur moi le même effet. Nous nous trouvâmes, sans y penser, disposées à ne pas attendre au lendemain pour célébrer la perte de ce cher amant. Je rappelais à Monique les plaisirs qu'elle avait autrefois goûtés avec lui. Trompée par mes caresses, elle oubliait que je n'étais qu'une fille, me prodiguait les mêmes noms qu'elle lui prodiguait dans ses transports. J'étais son ange, son dieu! Je n'avais pas encore l'idée d'un bien plus grand plaisir que celui dont je jouissais: Monique, dans mes bras, comblait tous mes désirs. L'imagination va toujours plus loin que ce que l'on possède. Monique songeant au plaisir que lui avait causé le frottement du poil de Martin, quand elle le sentit contre ses fesses la nuit de l'aventure du prie-Dieu, m'en promit autant si je voulais le lui procurer encore. J'y consentis. Elle se coucha sur le ventre, j'agissais: nous nous animâmes de façon qu'à force de nous chatouiller nous nous trouvâmes, l'une la tête au chevet du lit, et l'autre la tête au pied. Dans cette situation, nous nous rapprochâmes; l'une de mes cuisses était sur le ventre de Monique, l'autre sous ses fesses: mon ventre et mes fesses étaient de même entre ses cuisses; étroitement collées l'une contre l'autre, nous nous pressions en soupirant, nous nous frottions réciproquement, nous répandions à chaque instant. Les sources de notre plaisir, gonflées par un jaillissement continuel, qui n'avait d'autre issue que de passer de l'une dans l'autre, étaient comme deux réservoirs de délices où nous mourrions plongées sans sentiment, où nous ne ressuscitions que par l'excès du ravissement. L'épuisement seul mit fin à nos transports. Enchantées l'une de l'autre, nous nous promîmes de recoucher ensemble le lendemain. Elle y revint et me rendit encore plus savante à cette seconde entrevue. Ces nuits charmantes n'ont été interrompues que par ma sortie du couvent pour venir ici.
Ce que Suzon venait de me raconter avait si fort agi sur mon imagination, que je n'avais pu refuser à l'énergie de ses discours des marques de sensibilité relative au sujet. Quoique j'eusse affecté de lui dérober les larmes qu'elle m'arrachait, le plaisir de les répandre, les regards passionnés que je jetais sur elle en les répandant, m'avaient trahi; elle s'était aperçue de mes mouvements; mais, charmée d'avoir fait sur moi l'impression qu'elle désirait, elle me dissimulait adroitement sa satisfaction, et, par une politique mal entendue, combattait encore en elle-même le doux penchant qui devait couronner l'ardeur qu'elle m'inspirait. Autant ses discours m'avaient étonné, autant ils me donnèrent d'espoir. Ces peintures si vives et si animées des situations et des sentiments de la soeur Monique, dans une circonstance à peu près semblable à celle où nous nous trouvions, ne pouvaient partir que d'un coeur pénétré. Elle ne m'avait rien caché de ses actions, pas même sa sensibilité pour les plaisirs de l'amour. Elle avait dit tous les mots; rien n'avait été fardé. Si nous eussions été dans l'allée, elle n'aurait pas dit un mot que je n'en eusse profité, et n'aurait pas fait une peinture que je n'y eusse joint la représentation au naturel. Son dessein n'avait pas été d'y venir. Que devais-je penser de cette résistance? Comment l'accorder avec ce que je venais d'entendre? Ah! si j'avais pu lire dans son coeur, que je me serais épargné d'inquiétudes! Résolu à suivre mon dessein, mais en garde contre une précipitation qui aurait pu effaroucher Suzon, je pris autrement mes mesures. Je cherchai dans le récit même qu'elle venait de me faire des armes pour la combattre. Je lui demandai d'abord indifféremment si la soeur Monique était jolie.--Comme un ange, me répondit-elle, et une fille qui possède ces charmes est toujours sûre de plaire. Sa taille est fine et bien prise: sa peau est d'une blancheur, d'une douceur parfaites; elle a la plus belle gorge du monde, le visage un peu pâle, mais joli et formé de façon que les plus belles couleurs lui conviendraient moins que cette pâleur; ses yeux sont noirs et bien fendus; mais, contre l'ordinaire des brunes, elle les a languissants; il n'y reste qu'assez de feu pour faire juger qu'ils seraient brillants si elle n'était pas si amoureuse.--Tu me rends compatissant pour elle, dis-je à Suzon. Sa passion pour les hommes la rendra malheureuse.--Désabuse-toi, répondit Suzon, ce n'est que depuis peu, comme je te l'ai dit, qu'elle a pris le voile par complaisance pour sa mère. Le temps de prononcer ses voeux n'est pas encore venu; son bonheur dépend de la mort d'un frère, l'idole de sa mère. Il court grand risque de ne pas vivre plus longtemps que sa soeur ne le souhaite. On l'a déjà blessé à Paris dans un bordel...--Un bordel! eh! qu'est-ce que cet endroit? demandai-je à Suzon, par pressentiment sans doute de ce qui devait m'y arriver un jour.--Je vais te dire, me répondit-elle, ce que j'en sais de la soeur Monique qui connaît tout ce qui a rapport à ses inclinations. C'est un lieu où s'assemblent des filles tendres et faciles, qui reçoivent avec complaisance les hommages des libertins, et se prêtent à leurs désirs, sous l'espoir de la récompense. Leur penchant les y mène, le plaisir les y fixe.--Ah! m'écriai-je en l'interrompant, que je voudrais être dans une ville où il y eût de ces endroits-là! Et toi, Suzon? Elle ne dit mot, mais je compris par son silence qu'elle ne serait pas plus cruelle qu'une autre pour son tempérament, et que ce plaisir aurait autant d'empire sur son coeur que sur celui de ces filles tendres que l'empressement des hommes érige en idoles publiques. Je crois, ajoutai-je, que la soeur Monique irait là aussi volontiers que son frère.--Assurément, me dit-elle; cette pauvre fille aime les hommes à la fureur; l'idée seule l'en enchante.--Et toi, petite friponne, tu ne les aimes donc pas?--Je les aimerais, me répondit-elle, si ce que l'on fait avec eux n'était pas si dangereux.--Tu le crois! lui dis-je; il ne l'est pas tant que tu le penses. Pour faire cela avec une femme, elle ne devient pas toujours grosse. Vois cette dame qui est notre voisine: mariée depuis longtemps, elle le fait avec son mari, et cependant elle n'a pas d'enfants. Cet exemple parut l'ébranler. Ecoute, ma chère Suzon, poursuivis-je, et comme inspiré par une intelligence au-dessus de mon âge, qui me faisait pénétrer dans les mystères de la nature, la soeur Monique t'a dit que, quand Martin le lui mettait, elle était toute remplie de ce qu'il lui donnait: c'était sans doute ce qui lui avait fait un enfant.--Eh bien, dit Suzon en me regardant et cherchant dans mes yeux un moyen de satisfaire son envie sans s'exposer aux hasards, que veux-tu dire par là?--Ce que je veux dire, repris-je, c'est que si c'est ce que l'homme répand qui produit cet effet, on peut l'empêcher en se retirant, quand on sent que cela vient.--Eh! le peut-on faire? interrompit vivement Suzon. N'as-tu jamais vu deux chiens l'un sur l'autre? On a beau les battre pour les faire finir, ils crient, se démènent, voudraient se retirer et ne peuvent pas: ils sont attachés de façon que cela leur devient impossible. Dis-moi si un homme se trouvait attaché de même à une femme, que quelqu'un vînt, qu'on les surprît? Cette objection me démonta, l'exemple était simple; il semblait que Suzon eût prévu ce que j'allais lui proposer. L'exemple était pour nous; nous allions nous trouver dans le même cas, si Suzon se rendait. Elle semblait attendre ma réponse: et si j'avais pu lire dans son âme, j'aurais vu qu'elle se repentait de m'avoir proposé une difficulté que j'étais hors d'état de résoudre. D'autant plus intéressé à détruire son préjugé, je ne doutai pas que mon bonheur ne dépendît de ma réponse, et je cherchai des raisons pour la convaincre. Je me souvenais parfaitement que le père Polycarpe n'avait pas eu la veille cette difficulté à se retirer de dessus Toinette. Je lui aurais cité cet exemple, mais j'aimais mieux le lui faire voir. Mes raisonnements ne la persuadèrent pas, mais ses désirs suppléaient à ce qu'ils avaient de défectueux. Elle affectait d'insister encore, et il lui fallait un exemple contraire pour la persuader. Dans le moment je vis le bonhomme Ambroise sortir de la maison et gagner le chemin de la rue. Son départ m'offrit l'occasion la plus favorable qui pût se présenter. Ne doutant pas que le père et Toinette ne profitassent de la liberté qu'il leur laissait pour réparer le temps perdu par sa présence, je dis d'un ton assuré à Suzon: Viens, je veux te faire voir que tu t'es trompée. Je me levai et j'aidai Suzon à en faire autant après lui avoir porté sous sa jupe une main qu'elle repoussa en folâtrant.--Où vas-tu donc me mener? me dit-elle, voyant que je gagnais la maison. La petite friponne croyait que j'allais la mener dans l'allée: elle m'y aurait suivi. Que j'aurais bien mieux fait d'y aller! Mais je n'étais pas assez expérimenté pour voir qu'elle ne demandait pas mieux. Je craignais quelque nouvelle résistance de sa part, et mon destin m'entraînait. Je lui répondis que je la menais dans un lieu où elle verrait quelque chose qui lui ferait plaisir.
--Où donc? me répondit-elle avec impatience, voyant que j'avançais vers la maison.--Dans ma chambre, lui répondis-je.--Dans ta chambre? me dit-elle; oh! non! Tiens, Saturnin, cela est inutile: tu me ferais quelque chose! Je lui jurai que non, et je connus à l'air dont elle consentait à y venir qu'elle était moins fâchée de m'y suivre qu'elle ne l'aurait été si, en lui promettant d'être sage, je ne lui avais pas donné un prétexte pour s'y laisser conduire. Que je me rappelle avec plaisir ces traits charmants de mon enfance! l'habitude d'accorder tout à mes passions et l'usage immodéré des plaisirs n'ont point émoussé ma sensibilité pour ces précieux instants de ma vie.
Nous entrâmes dans ma chambre sans avoir été aperçus; je tenais Suzon par la main, elle tremblait; je marchais sur la pointe des pieds, elle m'imitait: je lui fis signe de ne point parler, et, la faisant asseoir sur mon lit, je m'approchai doucement de la cloison: personne n'y était encore. Je dis d'une voix basse à Suzon que l'on ne tarderait pas à venir. Mais que veux-tu donc me montrer? me demanda-t-elle, intriguée par mes façons mystérieuses.--Tu vas le voir, répondis-je: et sur-le-champ, en avancement du privilège que je comptais que cette vue allait me donner, je la renversai sur mon lit, en tâchant de lui glisser la main sur les cuisses. Je n'en étais pas encore à la jarretière, qu'elle se leva avec action, et dit qu'elle ferait du bruit si j'étais assez hardi pour la toucher. Elle alla même jusqu'à faire semblant de vouloir sortir: je pris cette grimace pour une marque de colère, et je fus assez simple pour m'imaginer qu'elle voulait effectivement se retirer. J'étais interdit, le coeur me battait, à peine osais-je répondre; et quoique ce ne fût qu'en bégayant, je persuadai facilement une fille qui aurait été bien fâchée que mon silence l'eût mise dans la nécessité de joindre l'effet à la menace: elle consentit à rester. J'allais désespérer de pouvoir venir à bout de mon entreprise, quand j'entendis ouvrir la porte de la chambre d'Ambroise. Le coeur me revint, et j'attendais avec impatience que la curiosité de Suzon fît pour moi ce que je n'avais pu faire moi-même.--Les voici! lui dis-je en lui faisant signe de se taire et en la remuant sur le lit; les voici, ma chère Suzon! Je m'approchai aussitôt de la cloison; j'écartai l'image qui dérobait à mes regards ce qui se passait dans la chambre, et j'aperçus le père qui prenait sur la gorge de Toinette des gages peu équivoques de sa bonne volonté. Immobiles, serrés étroitement l'un contre l'autre et recueillis en eux-mêmes, il semblait qu'ils voulussent, par une profonde méditation, se remplir de la grandeur des mystères qu'ils allaient célébrer. Attentif à leurs mouvements, j'attendais qu'ils les poussassent un peu plus loin pour faire signe à Suzon d'avancer. Toinette, ennuyée de la longue méditation, se débarrassa la première des bras du moine, et, jetant corset, jupe, chemise, tout à bas, parut telle que la bienséance du mystère l'exigeait. Ah! que j'aimais à la voir dans cet état! Ma fureur amoureuse, que les combats de Suzon n'avaient fait qu'irriter, redoubla d'un degré à cette vue.
Suzon, que mon attention rendait impatiente, avait quitté le lit et s'était approchée de moi. J'étais si fort occupé que je ne m'en étais pas aperçu.--Laisse-moi donc voir aussi! me dit-elle en me repoussant un peu. Je ne demandais pas mieux. Je lui cédai aussitôt mon poste et me tins à côté d'elle pour examiner sur son visage les impressions qu'y produirait le spectacle qu'elle allait voir. Je m'aperçus d'abord qu'elle rougissait; mais je présumai trop de son penchant à l'amour pour craindre que cette vue ne produisît un effet contraire à celui que j'en espérais. Elle resta. Curieux alors de savoir si l'exemple opérait, je commençai par lui couler la main sous la jupe. Je ne trouvai plus qu'une résistance médiocre; elle se contentait de me repousser seulement la main, sans l'empêcher de monter jusqu'aux cuisses, qu'elle serrait étroitement. Ce n'était qu'aux transports des combattants que j'étais redevable de la facilité que je trouvais à les desserrer insensiblement. J'aurais calculé le nombre de coups que donnaient ou recevaient la père et Toinette par celui des pas que ma main, plus ou moins pressée, faisait sur ses charmantes cuisses. Enfin, je gagnai le but. Suzon m'abandonna tout, sans pousser plus loin sa résistance; elle écartait les jambes pour laisser à ma main la facilité de se contenter. J'en profitai, et portant le doigt à l'endroit sensible, à peine pouvait-il y entrer. Sentant que l'ennemi s'était emparé de la place, elle tressaillit, et ses tressaillements se renouvelaient au moindre mouvement de mon doigt.--Je te tiens, Suzon! lui dis-je alors; et levant son jupon par derrière, je vis, ah! je vis le plus beau, le plus blanc, le mieux tourné, le plus ferme, le plus charmant petit cul qu'il soit possible d'imaginer. Non, aucun de ceux à qui j'ai fait le plus de fête, aucun n'a jamais approché du cul de ma Suzon. Fesses divines dont l'aimable coloris l'emportait sur celui du visage; fesses adorables, sur lesquelles je collai mille baisers amoureux, pardonnez si je ne vous rendis pas alors l'hommage qui vous était dû. Oui, vous méritiez d'être adorées; vous méritiez l'encens le plus pur; mais vous aviez un voisin trop redoutable. Je n'avais pas encore le goût assez épuré pour connaître votre véritable valeur: je le croyais seul digne de ma passion. Cul charmant, que mon repentir vous a bien vengé! Oui, je conserverai toujours votre mémoire! Je vous ai élevé dans mon coeur un autel où tous les jours de ma vie je pleure mon aveuglement! J'étais à genoux devant cet adorable petit cul, l'embrassais, le serrais, l'entr'ouvrais, m'extasiais; mais Suzon avait mille autres beautés qui piquaient ma curiosité. Je me levai avec transport, fixai mes regards avides sur deux petits tétons durs, fermes, bien placés, arrondis par l'amour. Ils se levaient, se baissaient, haletaient et semblaient demander une main qui fixât leur mouvement. J'y portais la mienne, je les pressais. Suzon se laissait aller à mes transports. Rien ne pouvait l'arracher au spectacle qui l'attachait. J'en étais charmé; mais son attention était bien longue pour mon impatience. Je brûlais d'un feu qui ne pouvait s'éteindre que par la jouissance. J'aurais voulu voir Suzon toute nue, pour me rassasier de la vue d'un corps dont je baisais, dont je maniais de si charmantes parties. Cette vue était capable de satisfaire mes désirs. Mais bientôt j'éprouvai le contraire en déshabillant Suzon, sans qu'elle s'y opposât. Nu de mon côté, je cherchais les moyens d'assouvir ma passion, je n'avais pas assez de force pour la presser. Mille et mille baisers répétés, les marques les plus vives de l'amour étaient mille fois au-dessus de ce que je sentais. Je tâchais de le lui mettre, mais l'attitude était gênante: il fallait le mettre par derrière. Elle écartait les jambes, les fesses, mais l'entrée était si petite, que je n'en pouvais venir à bout. J'y mettais le doigt et l'en retirais couvert d'une liqueur amoureuse. La même cause produisait sur moi le même effet. Je faisais de nouveaux efforts pour prendre dans ce charmant endroit la même place que mon doigt venait d'y occuper, et toujours même impossibilité, malgré les facilités qu'on me donnait.--Suzon, dis-je, enragé de l'obstacle que son opiniâtre attention apportait à mon bonheur, laisse-les; viens, ma chère Suzon, nous pouvons avoir autant de plaisir qu'eux. Elle tourna les yeux sur moi; ils étaient passionnés. Je la prends amoureusement entre mes bras, je la porte sur mon lit, je l'y renverse; elle écarte les cuisses, mes yeux se jettent avec fureur sur une petite rose vermeille qui commence à s'épanouir. Un poil blond, et placé par petits toupets, commençait à ombrager une motte dont le pinceau le plus délicat rendrait faiblement la blancheur vive et animée. Suzon, immobile, attendait avec impatience des marques de ma passion plus sensibles et plus satisfaisantes. Je tâchai de les lui donner; je m'y prenais fort mal: trop bas, trop haut, me consumant en efforts inutiles. Elle me le mit. Ah! Que je sentais alors qu'il était dans le véritable chemin! Une douleur, que je ne comptais pas trouver sur une route que je croyais couverte de fleurs, m'arrêta d'abord. Suzon en ressentit une pareille; mais nous ne nous rebutâmes pas. Suzon tâchait d'élargir le passage; je m'efforçais, elle me secondait. Déjà j'avais fait la moitié de ma course. Suzon roulait sur moi des yeux mourants; son visage était enflammé, ne respirait que par intervalles, et me renvoyait une chaleur prodigieuse. Je nageais dans un torrent de délices; j'en espérais encore de plus grandes, je me hâtais de les goûter. O ciel! des moments si doux devaient-ils être troublés par le plus cruel des malheurs! Je poussais avec ardeur; mon lit, ce malheureux lit, témoin de mes transports et de mon bonheur, nous trahit: il n'était que de sangle; la cheville manqua, il tomba et fit un bruit affreux. Cette chute m'eût été favorable, puisqu'elle m'avait fait entrer jusqu'où je pouvais aller, quoique avec une extrême douleur pour tous les deux. Suzon se faisait violence pour retenir ses cris. Effrayée, elle voulait s'arracher de mes bras; furieux d'amour et de désespoir, je ne la serrais que plus étroitement. Mon opiniâtreté me coûta cher.
Toinette, avertie par le bruit, accourut, ouvrit et nous vit. Quel spectacle pour une mère! une fille, un fils! La surprise la rendit immobile; et comme si elle eût été retenue par quelque chose de plus puissant que ses efforts, elle ne pouvait avancer. Elle nous regardait avec des yeux enflammés par la lubricité; ouvrant la bouche pour parler, la voix expirait sur ses lèvres.
Suzon était tombée en faiblesse; ses yeux tendres se fermaient, sans avoir ni le courage, ni la force de se retirer. Je regardais alternativement Toinette et Suzon, l'une avec rage, l'autre avec douleur. Enhardi par l'immobilité où l'étonnement semblait retenir Toinette, je voulus en profiter, je poussai; Suzon donna alors un signe de vie, jeta un profond soupir, rouvrit les yeux, me serra en donnant un coup de cul. Suzon goûtait le souverain plaisir; elle déchargeait: ses ravissements me faisaient plaisir; j'allais les partager, Toinette s'élança au moment où je sentais les approches du plaisir; elle m'arracha des bras de ma chère Suzon. Pourquoi n'avais-je pas assez de force pour me venger? Le désespoir me l'ôta sans doute, puisque je restai immobile dans les bras de cette marâtre jalouse.
Le père Polycarpe, aussi curieux que Toinette, accourut dans cet intervalle, et ne demeura pas moins surpris qu'elle à la vue du spectacle qui s'offrait à ses yeux, surtout de Suzon nue, couchée sur le dos, se passant un bras sur les yeux et portant la main de l'autre à l'endroit coupable, comme si une telle posture eût pu dérober ses charmes aux regards du moine lascif. Il les porta d'abord sur elle. Les miens y étaient fixés comme sur leur centre, et ceux de Toinette l'étaient sur moi. La surprise, la rage, la crainte, rien ne m'avait fait débander. J'avais le vit décalotté et plus dur que le fer. Toinette le regardait. Cette vue obtint ma grâce et me réconcilia avec elle. Je sentais qu'elle m'entraînait doucement hors de la chambre. J'étais troublé, ne sachant ce que je faisais. Nu comme j'étais, je la suivis sans y penser, et cela se fit sans bruit.
Toinette me mena dans sa chambre et en ferma la porte aux verrous. La crainte me retira alors de mon étourdissement. Je voulus fuir: je cherchai quelque refuge qui pût me dérober au ressentiment de Toinette. N'en trouvant pas, je me jetai sous le lit. Toinette reconnut le motif de ma frayeur et tâcha de me rassurer.--Non, Saturnin, me dit-elle; non, mon ami, je ne veux pas te faire de mal. Je ne la croyais pas sincère et je ne sortais pas de ma place. Elle vint elle-même pour m'en tirer; voyant qu'elle tendait les bras pour m'attraper, je me reculais: mais j'eus beau faire, elle me prit, par où, par le vit! Il n'y eut plus moyen de m'en défendre. Je sortis ou plutôt elle m'attira, car elle n'avait pas lâché prise.
La confusion de paraître _in naturalibus_ ne m'empêcha pas d'être surpris de trouver Toinette toute nue, elle qui, un moment avant, s'était offerte à mes yeux dans un état presque décent. Mon vit reprenait dans sa main ce que la crainte lui avait fait perdre de sa force et de sa roideur. Avouerai-je mon faible? En la voyant, je ne pensai plus à Suzon: Toinette seule m'occupait. Bandant toujours fort, et mes craintes subordonnées à la passion, j'étais bien en peine. Toinette me serrait le vit, et moi je regardais son con. Que fait ma ribaude? elle se couche sur le lit et m'entraîne avec elle.--Viens donc, petit couillon, mets-le-moi, là, bon! Je ne me fis pas prier davantage, et, ne trouvant pas de grandes difficultés, je le lui enfonçai jusqu'aux gardes. Déjà disposé par le prélude que j'avais fait avec Suzon, je sentis bientôt un flux de délices qui me fit tomber sans mouvement sur la lubrique Toinette, qui, remuant avec agilité la charnière, reçut les prémices de ma virilité... C'est ainsi que, pour mon premier coup d'essai, je fis cocu mon père putatif; mais qu'importe?
Quelle foule de réflexions pour ces lecteurs dont le tempérament froid et glacé n'a jamais ressenti les fureurs de l'amour! Faites-les, messieurs, ces réflexions; donnez carrière à votre morale; je vous laisse le champ libre, et ne veux vous dire qu'un mot. En bandant aussi fort que je bandais, vous foutriez, quoi? le diable!
J'allais répéter un aussi charmant exercice, quand nous fûmes interrompus par un bruit sourd qui partait de ma chambre. Toinette, qui comprit de quoi il s'agissait, se leva en criant au père de finir. Elle se rhabilla aussitôt, me dit de me remettre sous le lit et courut pour empêcher que les choses ne fussent poussées plus loin.
A peine eut-elle le dos tourné, que je volai au trou. J'aperçus le moine qui tenait dans ses bras Suzon qui s'était rhabillée, mais dont le cotillon et la chemise étaient levés. Le froc du moine l'était aussi, et je jugeai que le bruit ne venait que de l'extrême grosseur du membre de sa révérence, qui faisait sans doute des efforts inutiles pour le faire entrer dans un endroit qui n'était pas fait pour lui. Le débat finit à l'aspect de Toinette qui fondit sur les combattants, arracha Suzon des bras de l'incestueux célestin, et lui donna, avec deux ou trois soufflets, la liberté de sortir. Il semblait que l'action vigoureuse que Toinette venait de faire l'eût épuisée, et qu'il ne lui restât plus assez de force pour marquer son mécontentement au père Polycarpe: elle le regardait tout essoufflée. Un moine ne manque guère d'impudence; cependant celle du père ne tint pas contre la honte d'avoir été pris en flagrant délit, peut-être contre la crainte des reproches dont il croyait que Toinette allait l'accabler, ou plutôt contre l'idée d'infamie dont il croyait qu'un moine devait être noté, quand il entreprenait d'exploiter une fille sans en venir à bout. Il rougissait, il pâlissait, et n'osait presque regarder Toinette qui, de son côté, paraissait agitée des mêmes mouvements. Moi, de mon trou, je les examinais attentivement et m'attendais à être bientôt spectateur de quelque crise violente; je le craignais. Que je les connaissais peu l'un et l'autre! Le moine paraissait confus, mais il ne débandait pas: un moine débande-t-il jamais? Toinette paraissait furieuse, mais elle regardait le vit du moine. Son faible était toujours de sacrifier toute sa colère à cette vue; mon exemple devait m'avoir préparé à lui voir une pareille indulgence pour le père. Le raccommodement fut bientôt fait. Le moine s'approcha d'elle, et j'entendis qu'il lui disait, en lui mettant en main son joyeux aiguillon: Si je n'ai pas pu foutre la fille, du moins je foutrai la mère. Oh! pour cette insulte, Toinette était toujours prête à la lui pardonner; elle s'offrit même de bonne grâce pour victime à la fureur amoureuse du moine; il la saisit, il l'embrassa, et, tombant l'un sur l'autre sur les débris de mon lit, ils scellèrent leur réconciliation par une copieuse décharge; du moins j'eus lieu de le juger aux transports du père et aux serrements du cul de Toinette.
Pendant ce temps-là, allez-vous demander, que faisait ce petit bougre de Saturnin? Se contentait-il de regarder comme un sot par le trou, sans se joindre du moins en idée aux caresses des deux champions? Belle demande! Saturnin était nu, il était encore en feu des caresses que Toinette lui avait faites; le spectacle qu'il avait devant les yeux l'échauffait encore: que vouliez-vous qu'il fît? Il se branlait: il enrageait de voir le moine sur Toinette, sans pouvoir en tirer sa part, et le petit coquin déchargeait au moment où sa mère serrait le cul et où le père se pâmait. Vous voilà instruit; revenons à nos gens.
--Eh bien, dit le moine, trouves-tu que je fasse cela aussi bien que Saturnin?--Que Saturnin! répondit-elle; moi, j'ai fait quelque chose avec Saturnin? Bon! le petit fripon n'a-t-il pas été se cacher sous le lit où il est encore? Mais, patience; laissez venir Ambroise, les étrivières ne lui manqueront pas; il les aura, et de la bonne façon! J'écoutais ce colloque: jugez s'il dut me faire plaisir! Redoublant mon attention, j'entendis le père qui répliquait: Là, là, Toinette, ne nous fâchons pas; vous savez qu'il ne doit pas toujours demeurer ici; il est assez grand à présent, n'est-il pas vrai? Je veux l'emmener quand je partirai.--Mais, reprit Toinette, vous ne songez pas que si ce petit coquin restait ici, nous ne pourrions plus rien faire? Cela babille, et je me doute qu'il nous a découverts. Justement! poursuivit-elle en voyant le trou de la cloison. Ah! mon Dieu! je n'avais pas encore remarqué ce trou. Il aura tout vu par là, le petit chien! Je jugeai qu'elle allait venir vérifier son doute, et vite je me refourrai sous le lit, d'où je ne sortis plus, quelque envie que j'eusse d'entendre le reste d'une conversation qui m'intéressait si fort. Je me tins coi, et j'attendis avec impatience le résultat de leurs discours. Je n'attendis pas longtemps. On vint me tirer de ma prison; je tremblais que ce ne fût Ambroise. S'il m'avait vu là, quelle scène pour moi! C'était Toinette qui m'apportait mes habits, et qui me dit de m'habiller au plus tôt. Je ne la regardais que de travers, après ce que je lui avais ouï dire à mon sujet. Je me hâtai de faire ce qu'elle me disait en bravant ses menaces. Elle s'habillait aussi, et se mettait même sur son propre. J'eus bientôt fait de mon côté, et elle du sien.--Allons, Saturnin, me dit-elle, venez avec moi. Force me fut de la suivre. Où me mena-t-elle? Chez M. le curé.
La vue du presbytère me fit trembler. Le pasteur me visitait souvent le derrière, chose que, par parenthèse, il ne haïssait pas, et je craignais fort que ce ne fût encore pour lui procurer le même divertissement que l'on me menait chez lui. Je n'osais pas tout à fait laisser voir mes craintes à Toinette. Si elle sent que j'ai peur, me disais-je, elle réveillera le chat qui dort, et ne manquera pas de saisir l'occasion. Mais pourquoi m'amène-t-elle ici? je n'en sais rien; faisons de nécessité vertu: entrons toujours.
J'entrai, et j'en fus quitte pour la peur; car Toinette, en me présentant au saint homme, le pria de vouloir me garder pendant quelques jours chez lui. L'expression de quelques jours me rassura. Bon! dis-je en moi-même, et quand ces quelques jours seront passés, le père Polycarpe m'emmènera avec lui. Plein de cet espoir, je me familiarisais plus aisément avec ma retraite, sur le motif de laquelle je n'osais réfléchir sans être saisi de douleur. Suzon, chère Suzon, je te perdrai donc pour toujours? m'écriai-je dans un coin de la salle où je m'étais d'abord retiré par frayeur et où je restais par goût, parce que j'y rêvais à mon aise. A quoi? A Suzon. L'agitation où j'étais depuis quelques heures ayant suspendu ce que je sentais pour elle, quand je fus revenu à moi-même, son idée m'occupa tout entier. Le coeur me saignait quand je pensais que j'allais la perdre. Mon imagination se repaissait de tous ses charmes, parcourait les beautés de son corps, ses cuisses, ses fesses, sa gorge, ses petits tétons blancs et durs, que j'avais baisés tant de fois. Je me rappelai le plaisir que j'avais eu avec elle, et, pensant à celui que j'avais pris avec Toinette: Qu'eût-ce donc été, disais-je, si je l'eusse goûté sur Suzon! Je me suis pâmé sur Toinette, je serais mort sur Suzon. Ah! je n'aurais pas de regret à la vie, si je la perdais dans ses bras. Mais que sera-t-elle devenue? Exposée aux fureurs de Toinette, elle va mourir de chagrin. Peut-être pleure-t-elle à présent, peut-être me maudit-elle. Suzon pleure, et j'en suis cause; Suzon me maudit, elle jure de me haïr. Pourrai-je vivre si elle me hait, moi qui l'adore, moi qui souffrirais tout pour lui épargner le moindre chagrin? Hélas! elle prévoyait notre malheur et c'est moi qui l'y ai plongée! Telles étaient les pensées qui m'agitaient alors; j'étais dans une mélancolie dont je ne sortis qu'au son d'une clochette qui m'avertit qu'on avait servi le souper; on vint m'appeler. Laissons pour un moment Suzon; nous la retrouverons toujours; elle joue un rôle assez important dans ces mémoires. Allons prendre un repas et faisons connaître quelques bévues des originaux avec qui j'étais; commençons par le curé.
M. le curé était une de ces figures qu'on ne saurait regarder sans avoir envie de rire; haut de quatre pieds, le visage large d'un demi et enluminé d'un rouge foncé qui ne lui venait pas de boire de l'eau; un nez épaté, surmonté de rubis, de petits yeux noirs et vifs ombragés d'épais sourcils; un front petit, le poil frisé comme un barbet; joignez-y un air goguenard et malin, voilà M. le curé. Avec cela le coquin avait de bonnes fortunes; plus d'une m'en aurait encore dit des nouvelles dans le village. Il cultivait volontiers la vigne du Seigneur; il faisait le petit célestin. Ces magots-là sont d'ordinaire de vigoureux sires à ce jeu, et notre curé ne manquait pas, je crois, de ces talents, qui valent mieux qu'une belle figure, quand il est permis de les faire valoir.
Passons au second cartouche du tableau célestin de la maison du curé, et disons un mot de sa respectable gouvernante.
Madame Françoise était une vieille sorcière plus maligne qu'un vieux singe, plus méchante qu'un vieux diable. Otez cela, c'était la bonté même. Son visage portait bien cinquante bonnes années. La coquetterie est de tout pays et de toute condition: la vieille ne s'en donnait pas trente-cinq. Mais, malgré ses discours, elle était canonique, et si canonique, que, depuis quinze ans qu'elle était au service de M. le curé, elle l'avait garanti des retraites incommodes qu'il avait coutume de faire au séminaire, au moins deux ou trois fois chaque lustre, disgrâces qui avaient dégoûté le patron de la jeunesse; et quoique la dame Françoise eût les yeux bordés de rouge, le nez barbouillé de tabac, la bouche fendue jusqu'aux oreilles, et qu'elle n'eût plus dans cette bouche que quelques dents mal assurées, M. le curé, par reconnaissance pour ses services passés, ne démentait en rien son estime et, qui plus est, ses caresses pour elle. Madame Françoise était surintendante de la maison; tout passait par ses mains, jusqu'à l'argent des pensionnaires qui n'en sortait guère. Elle ne parlait jamais du curé qu'en nom collectif; apportait-on de quoi dire une messe:--Nous vous la dirons! Donnait-on quelque chose de moins:--A ce prix nous n'en disons pas!--Eh! Mme Françoise (madame gros comme le bras: elle se serait offensée en cette honorable qualité), eh! madame Françoise, je n'ai pas davantage!--Séant; comment donc, vous croyez apparemment qu'on nous donne cela! il faut du vin, des cierges; et notre peine, la comptez-vous pour rien?
A l'ombre de l'union qui régnait entre Françoise et le curé, croissait une fille, soi-disant nièce du curé, mais qui lui appartenait de plus près que par la qualité de nièce. C'était une grosse joufflue, un peu picotée de petite vérole, fort blanche, et une gorge adorable; un nez tirant sur celui du curé, aux rubis près, qu'elle n'avait pas encore, mais beaucoup de dispositions pour en avoir un jour; des yeux petits, mais ardents; il n'aurait tenu qu'à elle de passer pour rousse, si elle n'avait pas su que cette couleur était proscrite et que le blond est plus séant pour les belles; comme elle croyait l'être, elle en prenait les attributs. Ce n'est pas que le blond ou le roux eussent fort inquiété certain grand coquin d'écolier de philosophie qui venait quelquefois passer huit ou dix jours au presbytère, moins par amitié pour le curé que pour sa charmante nièce, que le maraud serrait de près, et de si près que... Mais il n'est pas encore temps de raconter ce qui m'arriva à ce sujet.
Mademoiselle Nicole (c'était le nom de cette aimable personne), telle que je viens de vous la présenter, était l'objet des tendres voeux de tous les pensionnaires. Les externes voulaient aussi s'en mêler; les grands étaient assez bien reçus, les petits fort mal. Je n'étais pas des plus grands, par malheur pour moi. Ce n'est pas que je n'eusse plusieurs fois tenté de pousser ma pointe auprès de cette pouponne, mais mon âge parlait contre moi. Plus je protestais que je n'étais jeune que par la figure, moins on me croyait; et pour finir de me désespérer, on confiait mes entreprises amoureuses à Mme Françoise, qui les confiait à M. le curé, et celui-ci ne me ménageait pas. J'enrageais d'être petit, car je voyais bien que c'était là la cause de mes malheurs.
La difficulté de réussir auprès de Nicole m'avait dégoûté. Des rebuts de la part de la nièce, des étrivières de la part du curé, il n'y avait pas moyen d'y tenir. Tout cela n'avait pas éteint mes désirs; ils n'étaient que cachés, la présence de Nicolle les ralluma. Il ne leur manqua plus qu'une occasion d'éclater; elle ne tarda pas à venir, l'ordre des faits exige que cette aventure n'aille qu'à son tour, et son tour n'est pas encore venu: c'est celui de Mme Dinville.
Je n'avais pas oublié que cette dame m'avait fait promettre d'aller dîner avec elle le lendemain. Je me couchai, résolu à lui tenir parole, et on juge bien que le jour ne changea rien à ma résolution. Si on me demandait si c'était véritablement pour Mme Dinville que je voulais aller au château, à cela je ne saurais que répondre. En général, je dirais que l'idée du plaisir m'y conduisait; mais je sentais que ce plaisir, présenté par Suzon, me serait plus sensible que si je le recevais de Mme Dinville. L'espoir d'y trouver ma Suzon n'était pas sans vraisemblance; voici comme je raisonnais: Pourquoi m'a-t-on mis chez M. le curé? C'est parce que le père Polycarpe s'est douté que Toinette m'a donné une leçon qui n'est pas de son goût; et c'est dans la crainte que je m'accoutumasse à ces leçons, qu'il a jugé à propos de me mettre ici. Toinette a bien vu autre chose de la part du père; elle a donc pour le moins autant de raisons d'éloigner Suzon du moine, que le moine en a eu de m'éloigner de Toinette. Si Suzon est au château, il y a de petits bois dans le jardin: je l'engagerai à y venir. La petite friponne est amoureuse, elle m'y suivra; je la tiendrai à l'écart, nous serons seuls, nous n'aurons rien à craindre. Ah! que de plaisirs je vais goûter! Ces agréables idées me conduisirent jusqu'au château. J'entrai.
Tout était calme chez Mme Dinville. Je ne trouvai personne sur mon passage, ce qui me fit traverser plusieurs appartements. Je n'entrais dans aucun sans sentir mon coeur agité par l'espoir de voir Suzon et la crainte de ne pas la trouver. Elle sera dans celui-ci, disais-je; Ah! je vais la voir: personne; dans un autre de même. J'arrivai ainsi jusqu'à une chambre dont la porte était fermée, mais la clef y était. Je n'étais pas venu si loin pour reculer, j'ouvris: ma hardiesse fut un peu déconcertée à la vue d'un lit où je jugeai qu'il devait y avoir quelqu'un couché. Je me retirais, quand j'entendis une voix de femme demander qui c'était, et en même temps je reconnus Mme Dinville. Je me disposais à sortir, mais sa gorge m'en ôta le pouvoir.--Eh! c'est mon ami Saturnin, s'écria-t-elle; viens donc m'embrasser, mon cher enfant. Aussi hardi après ces paroles que j'étais timide auparavant, je me précipitai dans ses bras. J'aime, me dit-elle d'un air de satisfaction, après m'être acquitté d'un devoir où le coeur avait eu plus de part que la politesse, j'aime qu'un jeune garçon obéisse ponctuellement. A peine eut-elle achevé ces mots que je vis sortir d'un cabinet de toilette un petit homme à figure minaudière qui écorchait d'un ton de fausset l'air d'une chanson nouvelle alors; il en marquait la cadence par des pirouettes qui répondaient à merveille aux bizarres accents de sa voix. A la brusque apparition de cet Amphion moderne,--c'était un abbé,--je rougis pour Mme Dinville des marques indiscrètes de bienveillance qu'elle venait de me donner, et, pour mon propre compte, du motif de celles dont j'avais payé les siennes; mais je me vengeai bientôt du trouble qu'il venait de me causer par le jugement que je portai sur lui. La situation où l'on se trouve influe souvent sur la façon de penser. Je ne doutai pas que mon arrivée imprévue n'eût dérangé une partie qui ne souffre de tiers qu'à titre d'importun. Pouvais-je, en effet, penser qu'un homme pût se trouver seul avec une femme sans lui faire ce que j'aurais fait moi-même?
Craignant qu'il n'eût pénétré le sujet de ma visite, je n'osais pas le regarder. Si la curiosité m'excitait à l'envisager, la crainte de rencontrer sur son visage quelque sourire malin, me faisait baisser la vue aussitôt. Je n'y trouvai pourtant pas ce que je craignais, et perdant l'habitude de le regarder comme un témoin redoutable, je ne vis en lui qu'un importun fait pour gêner les plaisirs dont mon imagination se repaissait.
Je l'examinais avec attention, et, réfléchissant sur sa qualité d'abbé, j'en cherchais dans sa personne des marques justificatives. J'avais sur le mot abbé des idées extrêmement bornées, m'imaginant que tous les abbés devaient être faits comme M. le curé ou comme M. le vicaire; et j'avais peine à concilier l'air bonhomme que je leur connaissais avec les pétulantes extravagances de celui que j'avais devant moi.
Ce petit Adonis, nommé l'abbé Fillot, était le receveur des tailles de la ville voisine, homme fort riche, Dieu sait aux dépens de qui. Il revenait de Paris, ainsi que la plupart des sots de sa trempe, plus chargé de fatuité que de doctrine. Il avait accompagné Mme Dinville à sa campagne, dans l'intention de la réjouir. Écolier, abbé, tout était bon pour elle.
La dame sonna, on vint: c'était Suzon. Mon coeur tressaillit à sa vue; j'étais charmé que mes conjectures se trouvassent aussi heureuses. Elle ne m'aperçut pas d'abord, parce que j'étais caché par les rideaux du lit, sur lequel Mme Dinville m'avait fait asseoir, situation que, par parenthèse, M. l'abbé commençait à ne pas trouver à son gré. Il avait peine à souffrir la petite liberté que Mme Dinville me donnait, et je voyais qu'il taxait de mauvais goût la complaisance qu'elle me témoignait.
Suzon s'avança, elle me vit. Dans le moment, ses belles joues s'animèrent des plus vives couleurs; elle baissa les yeux, l'agitation lui coupa la parole. J'étais dans un état peu différent du sien, excepté qu'elle baissait les yeux, et que les miens étaient fixés sur elle. Les charmes de Mme Dinville, dont elle ne me ménageait pas la vue, sa gorge, ses tétons et les autres parties de son corps, dont un drap jaloux dérobait, à la vérité le spectacle à mes yeux, mais n'en rendait la peinture que plus vive à mon imagination, tout cela avait fait dans mon coeur des impressions qui tournèrent à l'instant au profit de Suzon. Mais la réflexion corrigea bientôt un sentiment trop précipité et me ramena, non pas tout à coup, à mon caractère dominant.
Si j'eusse eu le choix de Suzon ou de Mme Dinville, je n'aurais pas balancé: Suzon avait la pomme; mais on ne me présentait pas l'alternative. La possession de Suzon n'était pour moi qu'une espérance bien incertaine, et la jouissance de Mme Dinville était presque une certitude, ses regards m'en assuraient. Ses discours, quoique gênée par la présence du petit abbé, ne détruisaient pas l'espoir que ses yeux me laissaient concevoir. Suzon, après avoir été chargée d'avertir une femme de chambre, sortit, et son départ commença à restituer à Mme Dinville des désirs qui lui appartenaient, puisqu'ils étaient son ouvrage.
Je restai cependant si troublé, les mouvements de mon coeur, combattus et détruits alternativement par deux causes qui l'intéressaient également, l'une par l'idée du plaisir, l'autre par celle de ce même plaisir, mais accompagné de quelque chose de plus touchant, étaient dans une si grande confusion, que je ne m'aperçus pas de la brusque disparition de l'abbé. Mme Dinville l'avait bien vu sortir; mais, s'imaginant que je l'avais vu aussi, elle ne croyait pas qu'il fût besoin de m'en faire souvenir. Elle se pencha sur mon coussin, et, me regardant avec une douce langueur qui me disait inutilement qu'il ne tenait qu'à moi de devenir heureux, elle me prenait tendrement la main qu'elle me pressait dans la sienne, en la laissant de temps en temps tomber d'un air indifférent sur ses cuisses, qu'elle serrait et desserrait avec un mouvement lascif. Ses regards accusaient ma timidité, et semblaient me reprocher que je n'étais pas le même que la veille. Toujours préoccupé de la pensée que l'abbé nous examinait, je restai dans une défiance niaise qui l'impatienta.--Tu dors, Saturnin? me dit-elle. Un galant de profession aurait profité de l'occasion pour débiter une tirade d'impertinences. Je ne l'étais pas, je n'en dis qu'une: Non, madame, je ne dors pas. Quoique cette réponse innocente diminuât de beaucoup l'idée que mon effronterie de la veille avait pu lui donner de mon savoir, elle ne fit pas de tort à sa bonne volonté pour moi: elle fit un effet tout contraire; elle me donna un nouveau titre à ses yeux, me fit regarder comme un novice, morceau délicat pour une femme galante dont l'imagination est voluptueusement flattée par l'idée d'un plaisir qui doit augmenter la vivacité des transports qu'elle ressent. C'est ainsi que pensait Mme Dinville, c'est ainsi que pensent toutes les femmes. Mon indifférence lui fit connaître que sa façon d'attaquer glissait sur moi, et qu'il fallait quelque chose de plus frappant pour m'émouvoir. Elle me lâcha la main, et, étendant les bras avec un mouvement étudié, elle m'étala une partie de ses charmes. Leur aspect me tira de mon engourdissement; je me réveillai, la vivacité reparut sur mon visage, l'idée de Suzon se dissipa: mes yeux, mes regards, mon impatience, tout fut pour Mme Dinville; s'apercevant de l'effet de sa ruse, et pour exciter mes feux, elle me demanda ce qu'était devenu l'abbé. J'eus beau regarder, je ne le voyais pas; je sentis ma sottise.--Il est sorti, reprit-elle; et, affectant de jeter un peu son drap, en se plaignant de la chaleur, elle me découvrit une cuisse extrêmement blanche, sur le haut de laquelle un bout de chemise paraissait mis exprès pour empêcher mes regards d'aller plus loin, ou plutôt à dessein d'exciter ma curiosité. J'entrevis pourtant quelque chose de vermeil qui me mit dans un trouble dont elle reconnut le motif. Elle recouvrit adroitement l'endroit qui avait fait tout l'effet qu'elle espérait. Je lui pris la main, qu'elle m'abandonna sans résistance; je la baisai avec transport; mes yeux étaient enflammés, les siens brillants et animés. Les choses se disposaient à merveille; mais il était écrit que, malgré les plus belles occasions, je ne serais pas heureux. Une maudite femme de chambre arriva dans le temps qu'on n'avait pas besoin d'elle. Je lâchai vite la main, la soubrette entra en riant comme une folle; elle se tint un moment à la porte, pour se dédommager, par l'abondance de ses éclats, de la gêne que la présence de sa maîtresse allait lui faire.--Qu'avez-vous donc? lui dit Mme Dinville d'un air sec.--Ah! madame, répondit-elle, monsieur l'abbé...--Eh bien, qu'a-t-il fait? reprit sa maîtresse. Dans le moment rentre l'abbé en se cachant le visage avec son mouchoir. Les ris de la suivante augmentèrent à sa vue.--Qu'avez-vous donc? lui demanda Mme Dinville.--Regardez mon visage, répondit-il, et jugez de l'ouvrage de Mlle Suzon.--De Suzon? reprit Mme Dinville en éclatant à son tour.--Voilà ce que coûte un baiser, poursuivit-il froidement; ce n'est pas l'acheter trop cher, comme vous voyez. L'air aisé avec lequel l'abbé nous parlait de son malheur me fit rire comme les autres. Il soutint sur le même ton les railleries peu ménagées de Mme Dinville. Elle s'habilla: l'abbé, malgré le mauvais état de son visage, fit le coquet à la toilette, contrôla la coiffure et divertit madame, qui riait de ses balivernes. La suivante pestait contre ses corrections, et moi je riais de la figure du petit homme. Allons dîner.
Nous étions quatre à table, Mme Dinville, Suzon, l'abbé et moi. Qui fit une sotte figure? Ce fut moi, quand je me trouvai vis-à-vis de Suzon; l'abbé, qui était à son côté, faisait bonne mine à mauvais jeu, et voulait persuader à madame Dinville que ses traits railleurs n'étaient pas capables de le déconcerter. Suzon n'était guère moins confuse. Je voyais pourtant dans ses regards furtifs qu'elle aurait voulu que nous eussions été seuls. Sa vue m'avait encore rendu infidèle à Mme Dinville, et je désirais sortir de table pour essayer de nous dérober. Le dîner fini, je fis signe à Suzon: elle m'entendit, et sortit. J'allais la suivre; Mme Dinville m'arrêta, en m'annonçant que je lui servirais d'écuyer à la promenade. Se promener à quatre heures après midi dans l'été, cela parut extravagant à l'abbé; mais ce n'était pas pour lui plaire qu'elle le faisait. Elle ne voulait pas exposer le teint de l'abbé à l'ardeur du soleil; aussi prit-il le parti de rester. J'aurais bien voulu ne pas suivre Mme Dinville, pour courir vers Suzon; mais je me crus obligé de sacrifier mon envie à la déférence dont je devais payer l'honneur qu'on me faisait.
Suivis des yeux par l'abbé, qui se pâmait de rire, nous marchions avec une gravité concertée au milieu des parterres, sur lesquels le soleil dardait ses rayons. Mme Dinville ne leur opposait qu'un simple éventail, et moi l'habitude. Nous fîmes plusieurs tours avec une indifférence qui désespérait l'abbé. Je ne pénétrais pas encore le dessein de la dame, et je ne concevais pas comment elle pouvait résister à une chaleur que je trouvais insupportable. Ma qualité d'écuyer me pesait, et j'y aurais volontiers renoncé: mais j'ignorais les fonctions de cet emploi, et on m'en réservait une qui devait me consoler de l'ennui de la première.
L'abbé s'étant retiré, nous nous trouvâmes au bout de l'allée. Mme Dinville gagna un petit bosquet dont la fraîcheur nous promettait une promenade charmante, si nous y restions. Je le lui dis.--Soit, me répondit-elle, en cherchant à pénétrer dans mes yeux si je n'étais pas au fait du motif de sa promenade. Elle n'y vit rien. Je ne m'attendais pas au bonheur qui m'était préparé. Elle me serrait affectueusement; et, penchant sa tête près de mon épaule, approchait son visage si près du mien que j'aurais été un sot si je n'y eusse pris un baiser, on me laissa faire, je réitérai; même facilité, j'ouvris les yeux. Oh! pour le coup, dis-je, c'est une affaire faite; nous n'aurons pas ici d'importuns. Ayant pénétré ma pensée, nous nous engageâmes dans un labyrinthe dont l'obscurité nous dérobait aux yeux des plus clairvoyants. Elle s'assit à l'abri d'une charmille; j'en fis autant, et me mis à côté d'elle. Elle me regarda, me serra la main et se coucha. Je crus que l'heure du berger allait sonner, et déjà je préparais l'aiguille, quand tout à coup elle s'endormit. Je crus d'abord que ce n'était qu'un assoupissement qu'il me serait facile de dissiper; mais voyant qu'il augmentait, je me désespérais d'un sommeil qui me devenait suspect. Encore, disais-je, si elle avait satisfait mes désirs, je lui pardonnerais! Mais s'endormir au moment du triomphe, je ne pouvais m'en consoler. Je l'examinais avec douleur: elle avait les mêmes habits que la veille; sa gorge était découverte, elle y avait mis son éventail, qui, suivant les mouvements du sein, se soulevait assez pour m'en laisser voir la blancheur et la régularité. Pressé par mes désirs je voulais la réveiller: mais je craignais de l'indisposer et de perdre l'espoir dont son réveil me flattait encore. Je cédai à la démangeaison de porter la main sur sa gorge. Elle dort trop pour se réveiller, disais-je. Quand elle se réveillerait, mettons les choses au pis, elle me grondera, voilà tout! Essayons. Je portai une main tremblante sur un téton, tandis que je regardais son visage, prêt à finir au moindre signe qu'elle ferait; elle n'en fit pas, je continuai. Ma main ne frisait pour ainsi dire que la superficie de son sein, comme une hirondelle qui rase l'eau en y trempant ses ailes. Bientôt j'ôtai l'éventail, je pris un baiser: rien ne la réveilla. Devenu plus hardi, je changeai de posture, et mes yeux, animés par la vue des tétons, voulurent descendre plus bas. Je mis la tête aux pieds de la dame, et, le visage contre terre, je cherchai à pénétrer dans le pays de l'amour; mais je ne vis rien. Ses jambes croisées et sa cuisse droite collée sur sa gauche mettaient mes regards en défaut. Ne pouvant voir, je voulus toucher. Je coulai la main sur la cuisse et j'avançai jusqu'au pied du mont. Déjà je touchais à l'entrée de la grotte, et je croyais y borner mes désirs. Parvenu à ce point, je ne m'en trouvai que plus malheureux. J'aurais voulu rendre mes yeux participants des plaisirs de ma main; je la retirai, et je me mis à ma place pour examiner de nouveau le visage de ma dormeuse. Il n'était point altéré; le sommeil semblait avoir versé sur elle ses pavots les plus assoupissants. J'entrevoyais cependant un oeil dont le clignotement m'inquiétait. Je m'en défiais, et si dans l'instant il se fût fermé, peut-être me serais-je contenté de ce que j'avais fait; mais l'immobilité de cet oeil suspect me rendit la confiance. Je retournai à mon poste inférieur, et commençai à lever doucement le jupon. Elle fit un mouvement, je la crus réveillée. Je me retirai précipitamment, et, le coeur saisi de frayeur, je me remis à ma place sans oser la regarder; mais cette contrainte ne fut pas longue; mes yeux retournèrent sur elle; je reconnus avec plaisir que le mouvement qu'elle avait fait ne venait pas de son réveil, et je remerciai la fortune de mon heureuse situation. Ses jambes étaient décroisées, son genou droit élevé, et le jupon tombé sur son ventre, et je vis ses cuisses, ses jambes, sa motte, son con! Ce spectacle me charma. Un bas, proprement tiré, noué, sur le genou, avec une jarretière feu et argent, une jambe faite au tour, un petit pied mignon, une mule, la plus jolie du monde, des cuisses, ah! des cuisses dont la blancheur éblouissait, rondes, douces, fermes, un con d'un rouge de carmin entouré de petits poils plus noirs que le jais, et d'où sortait une odeur plus douce que celle des parfums les plus délicieux! J'y mis le doigt, je le chatouillai un peu; le mouvement qu'elle avait fait ayant écarté ses jambes, j'y portai aussitôt la bouche en tâchant d'y enfoncer la langue. Je bandais d'une extrême force. Ah! les comparaisons l'exprimeraient mal! Rien ne put alors m'arrêter: crainte, respect, tout disparut. En proie aux désirs les plus violents, j'aurais foutu la sultane favorite en présence de mille eunuques, le cimeterre nu, et prêts à laver mes plaisirs dans mon sang. J'enconnai Mme Dinville sans m'appuyer sur elle, crainte de la réveiller. Appuyé sur mes deux mains, je ne la touchais qu'avec mon vit; un mouvement doux et réglé me faisait avaler à longs traits le plaisir: je n'en prenais que la fleur.
Les yeux fixés sur ceux de ma dormeuse, je collai de temps à autre ma bouche sur la sienne: La précaution que j'avais prise de m'appuyer sur mes mains ne tint pas contre mon ravissement. Plus d'attention, je me laissai tomber sur elle; il ne fut plus en mon pouvoir de faire autre chose que la serrer et la baiser avec fureur. La fin du plaisir me rendit l'usage de mes yeux, que le commencement m'avait ôté; elle me rendit le sentiment que j'avais perdu: je ne le recouvrai que pour avoir des transports de Mme Dinville que je n'étais plus en état de partager. Elle venait de croiser les mains sur mes fesses, et, élevant le derrière, qu'elle remuait avec vivacité, m'attirait sur elle de toute sa force. J'étais immobile, et je lui baisais encore la bouche avec un reste de feu que le sien commençait à rallumer.--Cher ami, me dit-elle à demi-voix, pousse encore un peu, ah! ne me laisse pas en chemin. Je me remis au travail avec une ardeur qui surpassa la sienne, car, à peine eus-je donné cinq ou six coups, qu'elle perdit connaissance. Plus animé que jamais, je doublai le pas, et, tombant sans mouvement dans ses bras, nous confondîmes nos plaisirs dans nos embrassements. Revenus de notre extase, quand je me retirai, ce ne fut pas sans confusion. Je baissais la vue, la dame avait les yeux tournés sur moi et m'examinait. J'étais sur mon séant; elle me passa une main sur le col, me fit recoucher sur l'herbe, et porta l'autre main à mon vit: elle se mit à le baiser.--Que veux-tu donc faire, grand innocent? me dit-elle; as-tu peur de me montrer un vit dont tu te sers si bien? Te cachai-je quelque chose, moi? Tiens, vois mes tétons, baise-les; mets cette main-là dans mon sein, bon; et celle-ci, porte-la à mon con, à merveille! Ah! fripon, que tu me fais de plaisir! Animé par ses caresses, j'y répondais avec ardeur; mon doigt s'acquittait bien de sa fonction: elle roulait des yeux passionnés et soupirait beaucoup; ma cuisse droite était passée dans les siennes; elle la serrait avec tant de plaisir que, se laissant tomber sur moi, elle m'en donna des preuves parlantes.
Mon vit avait repris toute sa roideur, mes désirs renaissaient avec une nouvelle vivacité. Je me mis à mon tour à l'embrasser, à la serrer dans mes bras. Elle ne me répondait que par des baisers. J'avais toujours le doigt dans son con; je lui écartai les jambes en regardant ce charmant endroit avec complaisance. Ces approches du plaisir sont plus piquantes que le plaisir même. Est-il possible d'imaginer quelque chose de plus délicieux que de manier, que de considérer une femme qui se prête à toutes les postures que notre lubricité peut inventer? On se perd, on s'abîme, on s'anéantit dans l'examen d'un joli con, on voudrait n'être qu'un vit pour pouvoir s'y engloutir. Pourquoi n'a-t-on pas la prudence de s'en tenir à ce charmant badinage? L'homme, insatiable dans ses désirs, en forme de nouveaux dans le sein des plaisirs mêmes; plus les plaisirs qu'il goûte sont vifs, plus les degrés qu'ils font naître sont violents. Découvrez une partie de votre gorge à votre amant, il veut la voir tout entière; montrez-lui un petit téton blanc et dur, il veut le toucher: c'est un hydropique dont la soif s'accroît en buvant; laissez-le lui toucher, il voudra le baiser; laissez-lui porter la main plus bas, il voudra y porter son vit: son esprit ingénieux à forger de nouvelles chimères, ne lui laissera pas de repos qu'il ne vous l'ait mis. S'il vous le met, qu'arrive-t-il? Semblable au chien de la fable, il lâche l'os pour prendre l'ombre, il perd tout en voulant tout avoir. Tout cela est excellent, mais, après tout, il en faut toujours revenir au proverbe: _Vit bandant n'a point d'arrêt_; et moi-même qui prêche ici comme un docteur, hélas! si le ciel l'avait voulu, je serais le premier à faire le contraire de ce que je dis. S'il se présentait une femme dans l'attitude où j'avais mis madame Dinville, les jambes écartées, me montrant un con rouge et vermeil, où il ne tiendrait qu'à moi de me plonger dans la source des plaisirs, m'amuserai-je à lanterner, à baisoter, à chatouiller, à la foutaise, enfin? Non, parbleu! je la foutrais _sonica_. Jugez, si je fus longtemps à coniller autour de ma fouteuse. Je l'enconnai vigoureusement; elle, vive et infatigable, m'embrassa en répondant avec un mouvement égal aux coups que je lui donnais. J'avais les mains croisées sous ses fesses; elle avait les siennes croisées sur les miennes; je la serrais avec transport, elle me serrait de même; nos bouches étaient collées l'une sur l'autre; elles étaient deux cons, nos langues se foutaient; nos soupirs poussés et confondus l'un dans l'autre, nous causaient une douce langueur qui fut bientôt couronnée par une extase qui nous enleva, qui nous anéantit.
On a raison de dire que la vigueur est un présent du ciel. Libéral envers ses fidèles serviteurs, il consent que leurs rejetons participent à cette libéralité, et que la force génitale soit héréditaire, et passe des moines à leurs enfants: c'est le seul patrimoine qu'ils laissent. Hélas! je l'ai promptement dissipé ce patrimoine! Mais n'anticipons pas sur les événements; retarder le récit de son malheur, c'est en adoucir le sentiment.
Toute l'étendue du don du ciel m'était nécessaire pour sortir à mon honneur de l'aventure où j'étais engagé. Si j'avais à faire à forte partie je pouvais sans vanité m'appliquer les paroles du Cid:
Je suis jeune, il est vrai, mais aux âmes bien nées La valeur n'attend pas le nombre des années.
J'en avais jusqu'alors donné les marques les plus vigoureuses à Mme Dinville; mais il semblait que son courage s'accrût avec ma résistance, et elle s'aperçut bientôt que je ne battais plus qu'en retraite, elle m'excitait, elle m'animait à lui porter de nouveaux coups; elle s'y présentait, et contribuait par ses caresses à me procurer une nouvelle victoire. Je recommençais à la regarder avec langueur; je retrouvais du plaisir à lui baiser la gorge: je lui grattais le con avec plus de vitesse, je soupirais. Elle s'aperçut de l'heureuse disposition où ses caresses m'avaient mis. Ah! fripon! me dit-elle en me baisant les yeux, tu bandes; qu'il est gros! qu'il est long! Coquin! tu feras fortune avec un tel vit. Eh bien, veux-tu recommencer, dis! Je ne lui répondis qu'en la renversant. Attends donc, reprit-elle, attends, mon ami, je veux te donner un plaisir nouveau, je veux te foutre à mon tour: couche-toi comme je l'étais tout à l'heure. Je me couchai aussitôt sur le dos; elle monta sur moi, me prit elle-même le vit, me le plaça, et se mit à pousser. Je ne remuais pas; elle faisait tout, et je recevais le plaisir. Je la contemplais, elle interrompit son ouvrage pour m'accabler de baisers; ses tétons cédaient au mouvement de son corps et venaient se reposer sur ma bouche. Une sensation voluptueuse m'avertit de l'approche du plaisir. Je joignis mes élancements à ceux de ma fouteuse, et nous nageâmes bientôt dans le foutre. Brisé par les assauts que j'avais reçus et livrés depuis près de deux heures, le sommeil me gagna. Mme Dinville me plaça elle-même la tête sur son sein, et voulut que je goûtasse les douceurs du sommeil dans un endroit où je venais de goûter celles de l'amour.--Dors, me dit-elle, mon cher amour; dors tranquillement; je me contenterai de te voir. Je dormis d'un profond sommeil, et le soleil s'approchait de l'horizon quand je me réveillai. Je n'ouvris les yeux que pour envisager Mme Dinville, qui me regardait d'un air riant. Elle s'était occupée à faire des noeuds pendant mon sommeil. Elle interrompit son ouvrage pour me glisser la langue dans la bouche, elle le laissa bientôt, dans l'espérance que j'allais l'occuper à faire des noeuds d'une autre espèce. Elle ne me cacha point ses désirs et me pressa de les satisfaire. J'étais d'une nonchalance qui irritait son impatience. Je n'avais pourtant ni dégoût, ni envie; je sentais que s'il eût dépendu de moi, j'aurais préféré le repos à l'action. Ce n'était pas là le dessein de la dame, qui m'accablait en vain de caresses brûlantes et voulait réveiller en moi des désirs que je n'avais plus. Elle s'y prit d'une autre façon pour animer ma chaleur éteinte. Elle se coucha sur le dos, et se troussa. Elle connaissait combien une semblable vue avait de pouvoir sur moi, et, me prenant le vit, elle me branlait avec plus ou moins de vitesse, proportionnément aux degrés de volupté qu'elle sentait naître. Elle en vint enfin à son honneur: je bandai, elle triomphait. Le retour de ma virilité la réjouit beaucoup. Charmé moi-même de l'effet de ses caresses, je lui donnai des marques de reconnaissance qu'elle reçut avec fureur. Elle me serrait, s'élançait avec des mouvements si passionnés que je déchargeai soudain, et avec tant de plaisir que je voulus du mal à mon vit de l'obstacle qu'il avait apporté par sa lenteur à la jouissance. Afin de tromper la vigilance des curieux, nous quittâmes le gazon où nous venions de nous livrer aux plaisirs de l'amour; nous fîmes quelques tours dans le jardin, et ces tours ne se firent pas sans causer.--Que je suis contente de toi, mon cher Saturnin, me disait Mme Dinville, et toi?--Moi, lui répondis-je, je suis enchanté des plaisirs que vous venez de me faire goûter!--Oui, reprit-elle, mais je ne suis guère sage de m'être ainsi livrée à tes désirs; sauras-tu être discret, Saturnin?--Ah! vous ne m'aimez guère, lui dis-je, puisque vous me croyez capable d'abuser de vos bontés. Contente de ma réponse un tendre baiser en aurait été le prix si nous n'avions pas été aperçus. Elle me serra la main contre son coeur, et me regarda d'un air de langueur qui me charma.
Nous allions vite; la conversation était tombée, et je m'aperçus que Mme Dinville jetait un oeil inquiet de côté et d'autre. Je n'avais garde d'en pénétrer la cause, ne la soupçonnant pas; vous ne l'auriez pas soupçonnée vous-même, et vous ne vous seriez pas attendu qu'après avoir travaillé comme nous l'avions fait, la dame ne fût pas contente de sa journée. L'envie de la couronner avec honneur la rendait attentive à examiner si quelque indiscret ne viendrait pas y mettre obstacle. Mais, direz-vous, elle avait donc le diable au cul? D'accord; elle venait de sucer ce pauvre petit bougre; il n'en pouvait plus; il était rendu, cela est vrai; mais comment a-t-elle fait pour le faire bander? Oh! c'est ce que je vais vous démontrer.
En garçon qui commençait à savoir son monde, puisque je venais d'y faire une entrée assez brillante, j'aurais manqué à mon devoir si je n'avais pas conduit Mme Dinville dans son appartement. Je me préparais à lui tirer ma révérence, à l'embrasser pour la dernière fois de la journée, quand elle me dit: Tu veux t'en aller, mon ami? il n'est pas huit heures: va, reste, je ferai la paix avec ton curé. (Je lui avais dit que j'étais un des pensionnaires de M. le curé.) L'idée du presbytère me chagrinait, et je n'étais pas fâché que Mme Dinville m'épargnât une heure de dégoût. Nous nous assîmes sur son canapé, et, après avoir fermé sa porte, elle me prit une main qu'elle pressa dans les siennes et me regarda fixement, sans mot dire. Ne sachant que penser de ce silence, elle le rompit en me disant: tu ne te sens donc plus d'envie? Mon impuissance me rendait muet; je rougissais de ma faiblesse. Nous sommes seuls, Saturnin, reprit-elle en redoublant ses caresses; personne ne nous voit: déshabillons-nous et couchons-nous sur mon lit. Viens, mon fouteur, que je te fasse bander! Elle me porta sur son lit, m'aida à me déshabiller, et me vit bientôt dans l'état qu'elle me désirait, nu comme la main. Je la laissais faire, plutôt par complaisance que par l'idée du plaisir. Elle me renverse, me couvre de baisers, me suce le vit, et aurait voulu le faire entrer jusqu'aux couilles dans sa bouche. Elle semblait extasiée dans cette posture, me couvrait d'une salive semblable à de l'écume; mais elle employait en vain toute la chaleur de ses caresses pour ranimer un corps glacé par l'épuisement. A peine mon vit se redressait-il, et c'était si faiblement, que, n'en pouvant tirer aucun service, elle courut d'abord chercher dans une cassette une petite fiole de liqueur blanchâtre qu'elle versa dans le creux de sa main, et m'en frotta les couilles et le vit à plusieurs reprises. Va, me dit-elle alors avec satisfaction, nos plaisirs ne sont pas encore passés: tu m'en diras tout à l'heure des nouvelles. Sa prédiction s'accomplit; je sentis bientôt des picotements dans les couilles qui commencèrent à me faire entrevoir la possibilité de la réussite de son secret. Pour lui donner le temps d'opérer, elle se déshabilla à son tour. A peine se fut-elle montrée nue à mes yeux qu'une chaleur prodigieuse m'enflamma le sang, mon vit banda, mais d'une force inexprimable. Je devins enragé et, m'élançant sur elle, à peine lui donnai-je le temps de se mettre en posture. Je la dévorais; je ne voyais plus, ne connaissais plus rien: toutes mes idées étaient concentrées dans son con. Arrête, mon amour! s'écria-t-elle en s'arrachant de mes bras; ne nous pressons pas si fort; ménageons nos plaisirs, et, puisqu'ils ne durent qu'un instant, rendons-les vifs et délicieux. Mets ta tête à mes pieds, et tes pieds à la mienne. Je le fis. Mets ta langue dans mon con, ajouta-t-elle, et moi je vais mettre ton vit dans ma bouche. Nous y voilà! Cher ami, que tu me fais de plaisir! Dieux! qu'elle m'en faisait aussi! Mon corps étendu sur son corps nageait dans une mer de délices; je lui dardais ma langue le plus avant que je pouvais; j'aurais voulu y mettre la tête, m'y mettre tout entier! Je suçais son clitoris; j'allais chercher un nectar rafraîchissant jusqu'au fond de son con, plus délicieux mille fois que l'imagination des poètes faisait servir sur la table des dieux par la déesse de la jeunesse, à moins que ce ne fût le même et que la charmante Hébé ne leur donnât son conin à sucer. Si cela est, tous les éloges qu'ils ont donnés à cette boisson divine sont bien au-dessous de la réalité. Quelque critique de mauvaise humeur m'arrêtera ici tout court et me dira: Que buvaient donc les déesses? Elles suçaient le vit de Ganimède! Mme Dinville me tenait le derrière serré et je pressais ses fesses: elle me branlait avec la langue et avec les lèvres, je lui en faisais autant; elle m'avertissait, par de petites secousses et en écartant les cuisses, du plaisir qu'elle ressentait, et les mêmes signes qui m'échappaient lui faisaient connaître celui que j'avais. Modérant ou augmentant la vivacité de nos caresses, nous plongions ou nous avancions celui qui devait y mettre le comble; il vint insensiblement; alors, nous roidissant, nous serrant avec plus de force, il semblait que nous eussions ramassé toutes les facultés de l'âme pour ne nous occuper que des délices que nous allions goûter.
Loin d'ici, fouteurs à la glace, Dont le vit, effrayé d'aller jusqu'à deux coups, Mollit au premier choc et déserte la place; Loin d'ici: mes transports ne sont plus faits pour vous.
Nous déchargeâmes en même temps; je pressai dans ce moment, je couvris avec mes lèvres tout le con de ma fouteuse; je reçus dans ma bouche tout le foutre qui en sortait: je l'avalai; elle en fit autant de celui qui sortait de mon vit. Le charme se dissipa; je ne gardai du plaisir que je venais d'avoir qu'une légère idée qui s'évanouit comme l'ombre. Tels sont les plaisirs.
Retombé dans le même état de dégoût et d'affaiblissement dont le secret de Mme Dinville m'avait retiré, je la pressai d'y recourir encore.--Non, mon cher Saturnin; je t'aime trop pour vouloir te donner la mort. Sois content de ce que nous avons fait. Je n'étais pas pressé de mourir, et un plaisir qu'il me fallait acheter aux dépens de ma vie n'était plus de mon goût. Nous nous rhabillâmes.
J'étais trop content de ma journée pour négliger de prendre des assurances d'en passer encore de semblables. Mme Dinville, qui n'était pas plus mal satisfaite que moi, me prévint: Quand reviendras-tu? me demanda-t-elle en m'embrassant.--Le plus tôt que je pourrai, lui répondis-je, mais jamais assez tôt pour mon impatience; demain, par exemple?--Non, me dit-elle en souriant, je te donne deux jours: reviens le troisième, et le jour que tu viendras, continua-t-elle en rouvrant la cassette d'où elle avait tiré l'eau admirable dont j'avais éprouvé la vertu, et en me donnant quelques pastilles qu'elle y prit, tu auras soin de manger cela. Surtout, Saturnin, sois discret; ne parle à personne de tout ce que nous avons fait. Je l'assurai du secret et l'embrassai pour la dernière fois, la laissant bien persuadée qu'elle venait de recevoir mon pucelage.
Mme Dinville était restée dans son appartement. Elle m'avait averti de faire en sorte que l'on ne m'aperçût pas: l'obscurité me favorisait. Je traversais une antichambre, quand je me vis arrêté, par qui: par Suzon. Sa vue me rendit immobile: il semblait que sa présence me reprochât les plaisirs que je venais de goûter. Mon imagination, d'intelligence avec mon coeur pour m'accabler, la rendait témoin de tout ce que je venais de faire. Elle me prit la main, et demeura sans parler. La confusion me faisait baisser la vue. Inquiet cependant de son silence, je ne confiai qu'à mes yeux le soin de lui en demander la cause; je les levai sur elle, je m'aperçus qu'elle versait des larmes. Ce spectacle me perça le coeur. Suzon y reprit dans le moment l'empire que les caresses de Mme Dinville lui avaient enlevé. Je ne pouvais concevoir que sa maîtresse eût fasciné mes yeux et mon coeur au point de ne voir qu'elle, de n'être sensible qu'au plaisir d'être avec elle, et j'avais la simplicité de regarder comme l'effet de quelque sortilège ce qui n'était que l'effet de mon tempérament et de l'attrait des plaisirs.--Suzon, dis-je à ma soeur d'un ton pénétré, tu pleures, ma chère Suzon; tes yeux se couvrent de larmes quand tu me vois; est-ce moi qui les fais couler?--Oui, c'est toi, me répondit-elle; je rougis de te l'avouer, cruel Saturnin, oui, c'est toi qui me les arraches; c'est toi qui me désespères et qui vas me faire mourir de douleur.--Moi, m'écriai-je; juste ciel! Suzon, oses-tu me faire de pareils reproches? Les ai-je mérités, moi qui t'aime?--Tu m'aimes, reprit-elle: ah, je serais trop heureuse si tu disais vrai! Mais peut-être viens-tu de jurer la même chose à Mme Dinville. Si tu m'aimais, l'aurais-tu suivie? N'aurais-tu pas imaginé un prétexte pour venir me trouver quand je suis sortie? Vaut-elle mieux que moi? Qu'as-tu fait avec elle toute l'après-dînée? Qu'as-tu dit? Pensais-tu à Suzon qui t'aime plus que sa vie? Oui. Saturnin, je t'aime; tu m'as inspiré une si forte passion, que je mourrais de douleur si tu n'y répondais pas. Tu te tais? poursuivit-elle; ah! je le vois, ton coeur ne se faisait pas de violence pour suivre une rivale que je vais haïr à la mort. Elle t'aime, je n'en saurai douter; tu l'aimes aussi: tu n'étais occupé que du plaisir qu'elle te promettait, tu ne songeais guère à la douleur que tu m'allais causer. Attendri par ses reproches, je ne pus dissimuler à Suzon qu'ils déchiraient mon coeur.--Cesse tes plaintes, lui dis-je; n'accable plus ton malheureux frère; tes larmes le désespèrent; je t'aime plus que moi-même, plus que je ne peux te dire!--Ah! reprit-elle, tu me rends la vie, et je consens à oublier ton injure si tu me promets de ne plus voir Mme Dinville. As-tu assez d'amour pour ta Suzon pour la lui sacrifier:--Oui, lui répondis-je, je te la sacrifie; tous ses charmes ne valent pas un seul de tes baisers. En lui disant cela, je l'embrassais, et elle ne rebutait pas mes caresses.--Saturnin, reprit-elle en me serrant tendrement la main, sois sincère: Mme Dinville aura exigé de toi que tu reviennes la voir: quand t'a-t-elle dit de revenir?--Dans trois jours, lui répondis-je.--Et tu viendras, Saturnin? me dit-elle tristement.--Que dois-je faire? lui répliquai-je. Si je viens, ce sera pour la désespérer par mon indifférence; si je ne viens pas, qu'il en coûtera à mon coeur de ne pas voir Suzon!--Je veux que tu reviennes, reprit-elle, mais il ne faudra pas qu'elle te voie; je ferai semblant d'être malade; je resterai au lit, nous passerons la journée ensemble; mais, ajouta-t-elle, tu ne sais pas où est ma chambre? Suis-moi: je vais t'y conduire. Je me laissai mener; j'étais tremblant, je pressentais le malheur qui m'allait arriver.--Voici, me dit Suzon, mon appartement. Regretterais-tu d'y passer la journée avec moi? Ah! Suzon, lui répondis-je, quelles délices tu me promets! Nous serons seuls, nous nous abandonnerons à nos amours! Suzon, conçois-tu ce bonheur comme moi? Elle se taisait et paraissait rêver profondément; je la pressai de s'expliquer.--Je t'entends, me dit-elle d'un ton d'indignation; tandis que nous serons seuls, que nous nous livrerons à l'amour, ah! Saturnin, que tu parles de ce jour avec indifférence, et que les plaisirs qu'il te promet te touchent peu, si tu as la force de les attendre deux jours!
Je sentis son reproche: l'impossibilité de lui en prouver l'injustice me désespérait, je maudissais les plaisirs que je venais de goûter avec Mme Dinville. Ciel! m'écriai-je, je suis avec Suzon, j'aurais donné mon sang pour jouir de ce bonheur! J'y suis, et je n'ai pas la force de former un désir! Au milieu de cette confusion de pensées, je me ressouvins des pastilles que Mme Dinville m'avait données. Je jugeai que l'effet devait en être semblable à celui de son eau. Ne doutant pas qu'il ne fût aussi prompt, j'en avalai quelques-unes. L'espoir de désabuser bientôt Suzon me la fit embrasser avec une ardeur qui nous trompa tous deux. Suzon la prit pour un témoignage de mon amour, et moi, comme une marque de retour de ma vigueur. Suzon abusée par l'idée du plaisir, tomba sur son lit à demi pâmée. Quoique je me défiasse encore de moi-même, j'aurais cru l'accabler de douleur si je ne m'étais pas mis en état de justifier son espérance. Je me couchai sur elle, et collant ma bouche sur la sienne, je lui mis mon vit dans la main. Il était encore mou, mais je crus que son secours hâterait l'effet des pastilles. Elle le serrait, le remuait, le branlait; rien n'avançait: un froid mortel m'avait glacé le corps! C'est Suzon, disais-je, que j'embrasse, et je ne bande pas! Je baise ses tétons que j'idolâtrais hier; ne sont-ils plus les mêmes aujourd'hui? ils n'ont rien perdu de leur rondeur, de leur dureté, de leur blancheur. Sa peau est aussi douce, ses cuisses aussi brûlantes. Elle les écarte, j'ai le doigt dans son con, hélas! et je ne puis y mettre que le doigt! Suzon soupirait de ma faiblesse; je maudissais le présent de Mme Dinville. Je m'imaginais qu'elle avait prévu ce qui devait m'arriver en sortant de chez elle, et avait voulu achever avec ses pastilles l'épuisement où j'étais. L'opiniâtreté de ma froideur confirma si bien cette pensée, que j'allais avouer mon impuissance à Suzon, quand je sortis d'embarras d'une manière inattendue. On va penser que l'amour fit d'abord un miracle, que je bandai et que je foutis: point du tout; une main invisible ouvrant avec fracas les rideaux du lit, vint m'appliquer un soufflet. Effrayé de cet accident, je n'eus pas la force de crier; je m'enfuis, et laissai Suzon exposée à la fureur du spectre, ne doutant pas que ce n'en fût un. Je sortis du château en diligence, et tremblais encore dans mon lit, où je m'étais mis en arrivant chez le curé, à qui je fis le détail d'un spectacle que je n'avais pas vu et que mon trouble croyait véritable. Je n'en imposai au curé que sur le lieu de la scène, que je ne mis pas dans la chambre de Suzon. La frayeur et l'épuisement me procurèrent un sommeil profond. Je me réveillai avec le même accablement, et dans l'impossibilité de me lever. Surpris d'une lassitude que je n'attribuais qu'au plaisir, je connus combien il est nécessaire de se ménager, et ce que coûte trop de complaisance pour les désirs de ces sirènes voluptueuses qui vous sucent, qui vous rongent et qui ne vous lâcheraient qu'après avoir bu votre sang, si leur intérêt soutenu de l'espérance de vous attirer encore par leurs caresses, ne les retenait. Pourquoi ne fait-on ces réflexions qu'après coup? C'est qu'en amour la raison n'éclaire que le repentir.
Le repos avait effacé de mon esprit ces idées lugubres tracées par la frayeur. Devenu tranquille sur mon compte, mon coeur ne sentait que les inquiétudes que lui causait l'incertitude du sort de Suzon. Je me représentais avec horreur l'état où je l'avais laissée. Elle sera morte, disais-je tristement; timide comme je la connais, il n'en fallait pas tant pour la faire mourir. Elle n'est donc plus! continuais-je, accablé par cette réflexion cruelle. Suzon n'est plus! ah! ciel! Mon coeur, que ces tristes pensées avaient serré d'abord, s'ouvrit bientôt à un torrent de larmes; j'en versais encore quand Toinette entra. Sa vue m'épouvanta; je tremblais qu'elle ne vînt me confirmer un malheur que je craignais, et je mourais d'envie de l'entendre. Il n'en fut pas question. Son silence à ce sujet, joint à celui de tout le monde, me fit croire que ma douleur était sans fondement. Je pensai que Suzon en avait été quitte comme moi de la frayeur. Le chagrin que j'avais ressenti de sa mort fit place à la curiosité de savoir ce qui s'était passé dans la chambre après mon départ; mais c'était une curiosité que je ne pouvais satisfaire qu'après mon rétablissement.
Les deux jours de repos que Mme Dinville m'avait accordés étaient expirés; nous étions au troisième, et quoique je commençasse à me sentir mieux, je ne fus point tenté d'aller chercher de l'exercice au château. Je ne songeais cependant qu'avec chagrin à l'obstacle que cette funeste aventure avait mis au plaisir que je m'étais promis d'avoir avec Suzon. Cette réflexion me fit penser aux pastilles de Mme Dinville: je mangeai ce qu'il m'en restait. Je ne dirai pas si leur effet fut vif ou lent; mais, après avoir profondément dormi, je fus réveillé par la force de l'érection que je sentais. J'en étais effrayé, et j'aurais craint pour mes nerfs si la même chose ne me fût pas arrivée chez Mme Dinville. Qu'on rie de mon embarras; qu'on dise si l'on veut: Eh quoi! brave Saturnin, n'aviez-vous pas vos quatre doigts et le pouce pour vous soulager? Comment font ces cafards de prêtres, ces hypocrites dont le coeur est corrompu? On ne trouve pas toujours un bordel, une dévote sous la main; mais on a toujours un vit: on s'en sert, on se branle. Je le savais, mais il n'y avait pas longtemps que, pour m'en être trop donné, je me trouvais brisé, moulu. En garde contre la tentation, je me branlotais et faisais venir le plaisir jusqu'à ma portée. Quoiqu'il ne soit pas si grand que quand on fait le cas, on a toujours la faculté de le répéter autant de fois qu'on le juge à propos. L'imagination se joue, voltige sur les objets qui nous charment les yeux. Avec un coup de poignet, on fout la brune, la blonde, la petite, la grande; les désirs ne connaissent pas l'intervalle des conditions; ils vont jusque sur le trône, et les beautés les plus fières, forcées de céder, accordent ce qu'on leur demande. Du trône on descend à la grisette; on se représente une fille timide, neuve sur les plaisirs de l'amour et qui ne connaît la nature des désirs que par ceux qu'elle ressent. On lui donne un baiser; elle rougit; on lève un mouchoir qui cache une gorge naissante; on descend plus bas: on y trouve un petit conin chaud, brûlant; on lui fait faire une résistance que le plaisir augmente, diminue, fait évanouir à son gré. Le plaisir est vif et pétillant. Semblable à ces feux qui sortent de la terre, il se montre et s'échappe? l'avez-vous vu? Non; la sensation qu'il a excitée dans votre âme a été si vive, si rapide, qu'anéantie par la force de son impulsion elle n'a pu le connaître. Le vrai moyen de le fixer, c'est de badiner avec lui, de le laisser échapper, de le retrouver enfin, en vous livrant tout entier à ses transports.
J'étais dans cette occupation, la nuit était déjà fort avancée, j'allais finir mon badinage pour m'abandonner au sommeil, quand j'entrevis quelqu'un paraître au pied de mon lit et disparaître à l'instant. Je fus moins effrayé que réveillé par une pareille vision. Je crus que c'était l'abbé dont je vous ai parlé dans le portrait de mademoiselle Nicole. C'est lui, disais-je, oui; où va ce bougre-là? Foutre Nicole? Ira-t-il seul? Non, parbleu! car je vais le suivre. Je me lève; j'étais en habit de combat, c'est-à-dire en chemise: je savais les êtres. Je gagnai le corridor où était la chambre de la belle. J'entrai dans une chambre dont la porte n'était pas fermée; je la repoussai et m'approchai avec circonspection du lit où je croyais nos amants occupés à prendre leurs ébats. J'écoutais, j'attendais que des soupirs m'apprissent si mon tour viendrait bientôt. Quelqu'un respirait; mais ce quelqu'un paraissait être seul. Ne serait-il pas venu? dis-je alors bien étonné. Non, assurément il n'y est pas. Oh! parbleu, monsieur l'abbé, vous n'en tâterez, ma foi! que d'une dent. Dans l'instant, je coulai ma main entre les jambes de la belle dormeuse, et je lui donnai un baiser sur la bouche.--Ah! me dit-on d'une voix basse, que vous vous êtes fait attendre! Je dormais; montez donc. Ma foi! Je montai dans le lit, et bientôt sur ma Vénus, qui me reçut assez froidement dans ses bras. Je fus sensible à cette marque d'indifférence qu'elle croyait donner à son amant, et je m'applaudis du succès que la fortune me donnait, en me procurant une vengeance aussi douce des mépris de ma tigresse. Je la baisais à la bouche, lui pressais les yeux avec les lèvres, me livrais à des transports d'autant plus vifs qu'on leur avait toujours refusé la liberté d'éclater. Je lui maniais les tétons, qui étaient bien séparés, bien formés, bien durs. Je nageais dans un fleuve de délices; je fis enfin ce que j'avais souhaité tant de fois de faire avec divinité. Assurément, elle ne s'attendait pas à être si bien régalée. A peine eus-je fini ma carrière, que, me sentant encore plus animé que jamais, je repris du champ, et je donnai une nouvelle matière à ses éloges. Je l'avais mise en goût et jugeai par ses caresses qu'elle n'attendait plus que cette troisième preuve de valeur pour mettre cette nuit au-dessus de toutes celles qu'elle disait que nous avions passées ensemble. Quoique je fusse capable de lui donner encore cette nouvelle satisfaction, la crainte d'être surpris par l'abbé amortit un peu mon courage. Je ne savais à quoi attribuer sa lenteur. Je ne pouvais en accuser qu'un changement de résolution. Sur cette pensée, je crus que je pouvais reprendre haleine et ne pas précipiter mes coups ainsi que je l'avais fait.
Deux décharges abattent un peu les fumées de l'amour; l'illusion se dissipe, l'esprit rentre dans ses fonctions; les nuages s'évanouissent, les objets cessent d'être ce qu'ils étaient. Les belles y gagnent, les laides y perdent: tant pis pour elles. Je voudrais en passant donner un conseil à celles-ci: Laides, quand vous accordez des faveurs à quelqu'un, ménagez-le, ne l'en accablez pas: quand on n'a plus rien à désirer, on ne désire plus; la passion s'éteint par une jouissance trop complète. Prenez-y garde: vous n'avez pas les ressources d'une belle à qui les charmes promettent le retour de ces désirs qu'elle vient d'assouvir et que le moindre désir rallume.
La réflexion que je viens de faire cadre le mieux du monde avec ce que j'éprouvai. Je m'amusais à parcourir avec la main les beautés de ma nymphe; j'étais surpris de trouver une différence dans les choses que j'avais maniées un instant auparavant. Ses cuisses, qui m'avaient paru douces, fermes, remplies, unies, étaient devenues ridées, molles, sèches; son con n'était plus qu'une conasse, ses tétons que des tétasses; ainsi du reste. Je ne pouvais concevoir un pareil prodige; j'accusais mon imagination de s'être refroidie, je voulais du mal à ma main du rapport trop fidèle qu'elle lui faisait. Ce n'est pas que ces témoignages incertains m'eussent empêché de livrer un troisième assaut; j'allais m'y présenter, et on se préparait à le recevoir, quand nous entendîmes un charivari dans la chambre voisine, que je prenais pour celle de la dame Françoise, notre vénérable gouvernante. Ah! le chien! criait une voix enrouée; Ah! la misérable! ah! la... A ces mots ma mignonne, que j'allais enconner, me dit: ah! mon Dieu, que fait-on à notre fille; est-ce qu'on la tue? Allez donc voir. Je ne répondis rien. Frappé de ce discours, je ne savais où j'en étais: Notre fille, disais-je; Nicole aurait-elle une fille? Le bruit continuait, et l'on me pressait d'aller au secours. Je ne m'en remuais pas davantage. On s'impatiente, on court au fusil, on allume de la chandelle, et à sa faveur je reconnais la dame Françoise, cette vieille... Je demeurai pétrifié à la vue de ce fantôme; je vis bien que je m'étais trompé de porte, et j'étais enragé de me voir la dupe de ce misérable abbé, ou plutôt de mon impatience qui ne m'avait pas permis de faire attention à la disposition des lieux. Je jugeai que M. le curé, s'étant trouvé en humeur de s'ébaudir cette nuit-là avec sa chambrière, l'avait avertie de se tenir prête pour la danse, et que, me prenant pour le pasteur, elle m'avait reproché ma lenteur à me rendre à mon poste; que le saint prêtre pour éviter le scandale, avait attendu que la nuit fût avancée pour tenir parole à sa beauté; qu'ayant trouvé la porte de la chambre de sa nièce ouverte, la tendresse l'avait fait courir à son lit, où il l'avait trouvée en flagrant délit; que, frappé de l'idée d'infamie dont elle couvrait son front, il avait donné aux combattants des témoignages de sa colère plus forts que jeu. Mais le bruit redouble, on s'étrangle: eh! vite, dame Françoise, volez sur le champ de bataille: l'honneur, l'amour, la tendresse, tout vous en fait une loi; allez séparer des ennemis dont la mort vous affligerait; mais, au nom de Dieu, laissez la porte ouverte pour que je me sauve. Oh! la chienne! elle la ferme à double tour. Malheureux Saturnin, comment vas-tu t'échapper? La dame Françoise va s'apercevoir que ce n'est pas avec le curé qu'elle a eu affaire, il va venir, il va te trouver, tu es perdu, tu payeras pour les autres. Telles étaient les pensées qui m'agitaient tandis qu'on se chamaillait dans la chambre voisine. Inutilement j'avais essayé de sortir; réduit à pleurer mon triste malheur, je m'y abandonnais. Insensé que j'étais, comme si je n'eusse pas déjà éprouvé qu'au sein du malheur même on ne doit pas désespérer de sa félicité; qu'au moment où l'on se croit accablé par les coups redoublés du sort nous devons au hasard les jours les plus fortunés. Divine Providence, c'est par tes décrets que ces merveilles s'opèrent.
Au moment où je me livrais au désespoir, la fortune tournait sa roue. Le bruit avait augmenté à la vue de Françoise, à qui le chandelier tomba des mains à l'aspect du curé qu'elle prit pour un spectre. Qu'on se peigne cette scène. Si j'en avais été témoin, j'en épargnerais la peine, mais la connaissance des parties me met en état de fournir des idées pour la perfection du tableau. Qu'on se figure M. le curé, nu, en caleçon, un bonnet gras sur la tête, ses petits yeux étincelants, sa grande bouche écumante, frappant comme un sourd sur l'abbé et sur la nièce. Qu'on se représente ces deux amants, la belle tremblante et s'enfonçant dans son lit, l'abbé se cachant sous la couverture et n'en sortant que pour allonger de temps en temps des coups de poing sur le visage du pasteur. Qu'on se trace la figure d'une mégère en chemise, qui, la chandelle à la main, s'approche, veut crier, demeure interdite, et tombe de frayeur sur une chaise.
L'abbé, autant que j'en fus juge par le silence qui régna tout à coup, craignant d'être découvert, gagna le large. Le curé l'avait suivi. On ouvrit dans le moment ma porte, et on la referma sur-le-champ. Je tremblais, on se coucha; nouvelle frayeur. Je crus que c'était Françoise, et que le curé allait venir. Tout était pourtant calme, et cette Françoise qui était dans le lit, pleurait et soupirait. J'étais confus. Que penser de ces pleurs? Pourquoi soupire-t-elle? pourquoi est-elle revenue? Le curé reviendra-t-il ou non? Ah! que l'incertitude est une peine cruelle! Je voulais sortir, mais je n'osais: enfin, j'allais m'évader quand le diable m'arrêta. Mon coeur me disait: Tu vas te coucher, nigaud, et tu bandes encore! Tu abandonnes Françoise à son chagrin: crains-tu de la consoler? c'est bien la moindre chose que tu lui doives; elle t'a comblé de caresses, refuseras-tu d'essuyer ses larmes? Elle est vieille, d'accord; laide, soit; mais n'a-t-elle pas un con, nigaud? Ma foi? seigneur Diable, vous avez raison.
Un con n'est jamais qu'un con; Quand on bande tout est bon.
Va, va, continua la voix intérieure, l'orage est passé; il n'y a plus rien à craindre, remets-toi dans le lit. Je succombai à la tentation, je m'y remis. Je commençai à me coucher, avec beaucoup de discrétion, sur le bord; mais toute ma politesse ne put arrêter un cri de frayeur qui partit et fut dans l'instant étouffé par la crainte d'être entendu. Je sentis qu'on se retirait dans le coin du lit. Une pareille façon d'agir augmentait ma surprise. Je crus que je la ferais bientôt cesser, en expliquant mes intentions, et cette explication fut de porter la main entre les cuisses de ma vieille: elles étaient redevenues tout ce qu'on pouvait les souhaiter et pour exciter les plus vives émotions, plus douces et plus fermes qu'elles ne m'avaient encore paru. Ma main ne s'y arrêta pas longtemps, quelque plaisir qu'elle y sentît: elle passa au conin. La motte, le ventre, les tétons, tout était aussi doux, aussi uni qu'à une jeune fille. Je maniais, je baisais, je suçais, on me laissait faire, et mon feu ranimant celui de ma belle, elle cessa de soupirer, se rapprocha de moi et moi d'elle. De la tristesse je la fis passer à l'amour; je l'enconnai.--Ah! me dit-elle alors, cher abbé, qui t'a conduit ici? Que ton amour me va coûter de larmes! Quoique attendri par ce discours, mes transports redoublèrent: je serrai tendrement ma nymphe, confondis mes soupirs avec les siens, et scellai, par des élancements de volupté, les délices qui les avaient précédés. L'extase finie, je me rappelai les paroles qu'on venait de m'adresser. Où suis-je? me dis-je alors. Est-ce avec Françoise? Quelle différence de plaisirs! Mais elle me prend pour l'abbé; elle dit que mon amour va lui faire verser des larmes: partagerait-elle avec Nicole les hommages de ce faquin-là? Elle est apparemment jalouse, la bonne dame; elle croyait posséder toute seule le coeur de son mignon. Pourquoi est-elle vieille? Pourquoi est-elle laide? Malgré sa laideur, j'eus encore assez de hardiesse pour m'exposer au désagrément de l'examen dont je m'étais si mal trouvé après les premiers coups. Ma main impatiente brûlait de retourner sur son corps sec et décharné; et quoique je sentisse que le dégoût serait le prix de mon imprudence, et que si je voulais courir encore une poste, le meilleur parti était d'attendre le retour de ma vigueur, sans la précipiter par un badinage qui pourrait bien au contraire l'éloigner, je hasardai de porter la main; mais, ô surprise! partout la même fermeté, le même embonpoint, la même chaleur, la même douceur! Que veut dire ceci? repris-je alors. Est-ce Françoise? ne l'est-ce pas? Non assurément, ce ne peut être que Nicole. O ciel! c'est Nicole! J'en ai pour garants le plaisir qu'elle m'a donné et la continuation de ce plaisir que je ressens encore à la toucher. Elle se sera échappée de son lit, aura profité de la faiblesse de Françoise pour venir se réfugier ici: elle s'imagine que son amant est venu aussi s'y cacher! Je retrouvais dans cette explication toute naturelle des paroles qu'elle m'avait adressées. Rempli de cette pensée, je sentis les désirs qu'elle m'avait autrefois inspirés renaître avec plus de force. Le croirait-on? J'eus regret aux plaisirs que je croyais n'avoir eus qu'avec Françoise, parce que c'était autant de diminué sur ceux que j'allais goûter avec Nicole. Je me mis en état de récompenser le temps perdu.--Ma chère Nicole, lui dis-je en la baisant tendrement et en tâchant de contrefaire la voix de l'abbé, de quoi t'occupes-tu? Peux-tu te laisser aller à la tristesse, quand l'heureux hasard qui nous rassemble veut que nous nous livrions à notre amour? Foutons, ma chère enfant; noyons notre malheur dans le foutre!--Que tu me fais de plaisir, me répliqua-t-elle en répondant à mes caresses! Ta douleur augmentait la mienne. Oui, profitons du seul moyen que nous ayons de nous consoler. Arrive tout ce qui pourra, tant que j'aurai cela dans la main, continua-t-elle en me prenant le vit, je ne craindrai pas la mort même. N'appréhende pas qu'on vienne nous interrompre, j'ai retiré la clef; ils ne peuvent entrer qu'en jetant la porte en dedans. Charmé de cette heureuse précaution inspirée par l'amour, je la caressais avec un nouveau plaisir; mon vit, qu'elle tenait toujours dans sa main, était toujours d'une raideur qui l'enchantait. Vite, lui dis-je, mets-le dans ton cher conin; Nicole, que tu me fais languir! Elle ne se pressait pas, continuait de serrer mon vit, et paraissait surprise de sa grosseur, qu'elle prenait pour l'effet de ses caresses. Je voulus le mettre moi-même.--Attends, mon cher ami, me répondit-elle en me pressant dans ses bras; laisse-le venir encore plus gros et plus long. Ah! je ne l'ai jamais vu plus beau: est-il augmenté cette nuit! l'abbé n'était pas apparemment si bien partagé que moi des dons de la nature. J'aurais ri de cette pensée de Nicole, si je n'avais pas été en humeur de faire autre chose.--Ah! que je vais avoir de plaisir! reprit-elle en se le mettant. Pousse, cher ami, pousse! Il n'était pas besoin de me le dire: j'enfonçai, et, m'appesantissant sur sa gorge, sur son sein, je les couvrais de baisers de feu, je restais immobile, j'y mourais.--Fais donc! me dit Nicole, en se remuant avec des transports qui me tirèrent de mon assoupissement extatique; fais donc! Je me mis aussitôt à lui allonger des coups de cul, des coups de vit, qui lui allaient, disait-elle, jusqu'au coeur. Ah! ceux qu'elle me rendait allaient bien plus loin! Ils portaient le feu, ils me lançaient des torrents de délices jusqu'aux parties les plus reculées de mon corps. O décharge! tu es un rayon de la Divinité, ou plutôt n'es-tu pas la Divinité même? Pourquoi ne meurt-on pas dans les transports? La mère du dieu des buveurs ne mourut-elle pas quand Jupiter, cédant à ses instances, la foutit en dieu? car ne vous y méprenez pas, messieurs les mythologistes, ce n'est pas l'appareil, l'éclat, ni la majesté du souverain des cieux, qui ravirent le jour à Sémélé: c'est le foutre embrasé qui sortait de son vit. Mahomet, j'observe ta loi, je suis ton plus fidèle croyant; mais tiens-moi parole; fais-moi jouir pendant mille ans des embrassements continuels du plaisir toujours renaissant de la décharge délicieuse que tu promets à tes fidèles avec tes houris rouges, blanches, vertes, jaunes: la couleur n'y fait rien, que je décharge, c'est tout ce qu'il me faut.
Nicole était enchantée de moi, j'étais enchanté de Nicole. Quelle différence entre une vieille et une jeune! Une jeune le fait par amour, une vieille par habitude. Vieillards, laissez la fouterie à la jeunesse; c'est un travail pour vous, c'est un plaisir pour elle.
Mon vit, plus dur qu'il ne l'était avant l'action, restait dans son étui sans s'amollir. Nicole me serrait avec plus de feu, et le même feu qui m'animait me la faisait serrer avec plus de roideur encore, elle ne m'aurait pas lâché pour un trône; je ne l'aurais pas quittée pour l'empire de l'univers. Bientôt un mouvement nous fit recourir après ce que nous venions de perdre. L'imprudence est le partage de l'amour; le bonheur éblouit, on est trop occupé pour penser qu'il puisse s'évanouir. Nous nous trahîmes par nos transports; le lit était appuyé contre la cloison de la chambre voisine; nous ne songions pas que Françoise était dans cette chambre, qu'elle pouvait se réveiller au bruit que nous faisions par les secousses indiscrètes que nous donnions au lit, qui, frappant contre cette cloison, l'eût bientôt mise au fait de ce qui se passait dans la chambre. Plus vite que l'éclair, elle accourt à la porte; point de clef: comment faire? Appeler Nicole; elle le fit. A cette voix terrible nous fûmes glacés d'effroi; nous nous arrêtâmes tout court, et la vieille cessa de crier; mais nous cessâmes bientôt d'être sages. Trop animés pour rester longtemps dans notre inaction gênante, nous reprîmes notre ouvrage; mais quoique nous le fissions avec toute la discrétion possible, la vieille, qui avait l'oreille au guet, ne prit pas le change. Elle démêla, dans le bruit sourd de nos soupirs et des mots interrompus qui nous échappaient, le motif de notre silence. Nouveau tapage. Nicole, criait-elle en frappant contre la cloison, misérable Nicole, finiras-tu? Nouvelles alarmes de notre part; mais me mettant bientôt au-dessus de la crainte, je dis à Nicole que, puisque nous étions découvert, il était inutile de nous gêner. Elle approuva par son silence cette résolution courageuse, et, me donnant elle-même le premier coup de cul, en me remettant sa langue dans la bouche, elle me piqua d'honneur; et tels que des généreux guerriers qui, bravant dans les lignes le feu d'une artillerie meurtrière braquée contre eux sur un rempart, continuent tranquillement leur ouvrage et rient du bruit impuissant du canon qui gronde sur leur tête, nous travaillâmes intrépidement au bruit des coups que Françoise donnait contre la cloison. Nous achevâmes; et, soit que l'interruption, soit que le bruit que la vieille faisait encore eût donné une pointe de vivacité à nos plaisirs, nous nous avouâmes réciproquement que nous n'en avions pas encore goûté d'aussi vifs.
Le faire cinq fois en fort peu de temps, ce n'était pas mal s'en tirer pour un convalescent, convalescent encore de quelle maladie! Je sentais cependant que je n'étais pas tout-à-fait hors de combat; il fallait avoir de la sagesse pour ne pas se laisser aller; je l'eus, cette sagesse; je triomphai de mon envie. Il faut pourtant convenir que la réflexion eut bonne part dans ma modération. La dame Françoise pourrait à la fin s'impatienter de ce petit manège, des honnêtes remontrances passer aux cris, des cris, que sais-je? sonner le tocsin sur nous, ou peut-être venir faire sentinelle à notre porte. S'exposer aux risques d'être arrêtés au passage; mauvaise affaire; rester dans la chambre, assiégés jusqu'au jour, au bout du compte il en aurait fallu sortir; Comment? Nus; cela n'aurait pas été honnête, un jeune homme, une jeune fille dans cet équipage. Le parti le plus sûr était de faire une prompte retraite; je la fis; mais avant que de gagner mon lit je jugeai prudemment que je ne serais qu'un sot si je laissais subsister dans l'esprit de Nicole l'opinion trop avantageuse que j'y avais fait naître sur le compte de l'abbé. Il en aurait trop coûté à mon amour-propre de faire à ce maroufle le sacrifice de la gloire que je venais d'acquérir sous son nom. De la vanité, à moi, cela vous fait rire, lecteur, n'est-il pas vrai? J'aurais voulu vous voir à ma place. Je vous suppose rival comme je l'étais et sensible au plaisir de vous venger, je gage que vous auriez été aussi fat que moi, et que vous auriez dit, ainsi que je le fis: ma belle Nicole, vous ne devez pas être mécontente de moi? Là-dessus elle vous aurait assuré que son coeur était charmé. N'est-il pas vrai, auriez-vous repris, que vous n'en attendiez pas tant du petit drôle que vous avez toujours méprisé? Vous aviez tort, et il ne méritait pas le traitement que vous lui avez fait; car vous voyez que les petits valent bien les grands. Adieu, ma chère Nicole; je me nomme Saturnin, pour vous servir. Vous l'auriez embrassée, et puis vous l'auriez laissée là, bien étourdie de votre compliment; vous auriez gagné la porte, vous l'auriez ouverte (on avait laissé la clef dans la serrure), et vous auriez été vous recoucher tranquillement dans votre lit. Dieu veuille que vous eussiez été capable de le faire aussi bien et aussi heureusement que moi.
Frappé de la bizarrerie des aventures qui venaient de m'arriver, j'attendis avec impatience que le jour vînt m'apprendre qu'elles seraient les suites d'une nuit aussi singulière. J'étais charmé du désastre de l'abbé et de ma bonne fortune. Comme personne (excepté Mlle Nicole, sur la discrétion de laquelle je pouvais compter) ne me soupçonnait de rien, je me faisais d'avance une comédie de la figure que je verrais faire à nos acteurs nocturnes, et je me promettais d'autant plus de plaisir, que je serais le seul à qui elle devait être indifférente. M. le curé, disais-je, aura un air sombre, taciturne, sera de mauvaise humeur, fessera; qu'il fesse, ce ne sera pas moi, ou je jouerai de malheur. Françoise examinera tous les écoliers, l'un après l'autre, avec des yeux dont la fureur rendra l'écarlate plus vive et plus brillante. Elle cherchera, parmi les grands, celui sur qui elle doit se venger, non des plaisirs qu'elle a eus, mais de ceux qu'il a donnés à sa fille. Si elle me reconnaît, elle sera bien fine. Nicole n'osera se montrer; si elle se montre, elle rougira, sera honteuse, me fera la mine, peut-être les yeux doux; que sait-on? Elle est friande, ferai-je le cruel? Peut-être l'abbé sera-t-il cassé aux gages; oh! pour lui, il n'en sera que plus impudent.
J'étais si fort occupé de toutes ces pensées, que je ne songeais pas à dormir; et l'Aurore aux doigts de rose avait déjà ouvert les portes de l'Orient, que je n'avais pas encore fermé l'oeil. J'avais pourtant besoin de repos. Le sommeil, qui semblait avoir respecté mes réflexions, vint aussitôt qu'elles furent cessées, et ce ne fut pas sans peine qu'on vint à bout de le faire rompre au milieu du jour. Que devins-je à la vue de Toinette, qui, placée aux pieds de mon lit, paraissait attendre mon réveil? Je pâlis, je rougis, je tremblai. Je crus que mon procès était fait et parfait; qu'on avait découvert que j'avais eu part aux désordres de la nuit et que j'allais le payer. Cette pensée accablante me fit retomber sans force sur mon lit.--Eh bien, Saturnin, me dit Toinette, es-tu encore malade? Pas de réponse. Le révérend père Polycarpe va donc partir sans toi, continua-t-elle; il comptait pourtant t'emmener avec lui. A ce mot de départ, ma tristesse se dissipa.--Il part! dis-je à Toinette avec vivacité. Eh! vraiment, je me porte à merveille. Dans le moment je m'élançai hors du lit, et je fus habillé avant que Toinette songeât à faire attention au passage subit de la tristesse à la joie que je venais d'éprouver en si peu de temps; je la suivis.
J'étais trop agréablement occupé de la nouvelle que Toinette venait de m'apprendre pour quitter avec regret la maison du pasteur. Je ne pensai pas même que je ne reverrais plus Suzon. Je trouvai le père Polycarpe qui m'attendait: il fut charmé de me revoir. Je passe sous silence les caresses d'Ambroise, les baisers, les larmes de Toinette: elle en répandit, j'en jetai moi-même. Me voilà en croupe sur le cheval du valet de sa révérence. Adieu, père Ambroise. Adieu, Mme Toinette, serviteur. Je pars, nous marchons, nous arrivons, nous voilà au couvent.
FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE
SECONDE PARTIE
J'entre dans une nouvelle carrière. Destiné par mon état à grossir le nombre des pourceaux sacrés que la piété des fidèles nourrit dans l'aisance, la nature m'avait donné les plus belles dispositions pour cet état, et l'expérience avait déjà commencé à perfectionner ses présents.
La sincérité n'a plus besoin de faire son éloge pour persuader. Il se trouve pourtant des faits hors de la règle ordinaire: tels sont ceux que je vais rapporter. Si la vraisemblance n'y est pas ménagée, c'est que ce ne sont pas ici de ces jeux de l'imagination que l'on compasse, que l'on manie avec adresse pour ménager la crédulité du lecteur, mais qu'ils sont vrais, et que la vraisemblance ne porte pas toujours le caractère de la vérité. Dois-je craindre, après tout, que l'on trouve étrange de voir des moines scélérats, débauchés, corrompus, qui croient qu'on est assez honnête homme quand on n'est pas reconnu pour fripon; qui, sous le masque de la religion dont ils se jouent, rient de la crédulité du peuple, et font de tout ce qu'elle condamne l'objet de leurs occupations? Non, c'est l'usage. Les cordeliers, les carmes, les minimes, me justifient assez. On en sait mille histoires, sans celles que nous ignorons.
Qu'on me permette de réfléchir un peu sur la vie que nous menions, et de démontrer à quel point les moines sont corrompus. Quelles raisons assez puissantes ont pu rassembler dans le cloître tant de caractères différents? La paresse, la paillardise, le mensonge, la lâcheté, la perte des biens et de l'honneur.
Pauvres gens, qui croyez que c'est la religion qui peuple les cloîtres, que ne pouvez-vous en pénétrer l'intérieur? Indignés de leur iniquité, vous en rougiriez et vous apprendriez à les mépriser; Levons le bandeau qui vous couvrait les yeux. Dites-moi, vous qui avez connu le père Chérubin, cet homme qui ne respire que le plaisir, vous, dis-je, qui l'avez connu avant qu'il fût moine, comment vivait-il? Il ne se couchait pas qu'il n'eût sablé dix bouteilles du meilleur vin, et souvent le jour le trouvait enterré sous la table parmi les débris du souper. Il a quitté le monde, Dieu l'a illuminé de sa grâce; il lui a montré le bon chemin. Je n'examine pas si c'est le ciel ou ses créanciers qui ont fait ce miracle; mais sachez que le père Chérubin tiendrait encore tête aux plus intrépides buveurs; il boirait et mangerait le revenu du couvent.
Voilà le père Chérubin: tel vous l'avez connu, tel il est encore. Et le père Modeste, que vous avez vu parmi vous tout bouffi d'arrogance et d'amour-propre, son caractère est-il refondu depuis qu'il a le corps ceint d'un triple cordon? Vous le croyez! Moi qui le connais, je vous garantis le contraire. S'il parle, Bourdaloue près de lui ne fait que bégayer. Plus subtil que saint Thomas, il perce, raisonne, entend, pénètre. A son avis, le père Modeste est un phénix; au vôtre, c'est un sot; au mien, c'en est un encore. Voyez-vous le père Boniface, ce madré furet, qui penche dévotement la tête, qui tourne vers la terre des yeux mortifiés, qui semble, en marchant, composer avec le ciel? Évitez-le, c'est un serpent qui se glisse; il monte chez vous: veillez votre femme, serrez les filles, éloignez les garçons. Bougre, bardache, fouteur; il est entré, il est sorti; tâtez-vous le front: tout est foutu, tout est enculé. Vous avez fait connaissance avec le père Hilaire, serrez bien les cordons de votre bourse, vous avez affaire à un fripon. Bientôt aux conversations consolantes il fera succéder des peintures énergiques des besoins du couvent. Nous manquons de tout, vous dira-t-il, nous sommes nourris, couchés comme des chiens; notre maison tombe en ruines. Vous vous laissez attendrir, votre bourse s'ouvre; puisez père Hilaire vous avez trouvé votre dupe; pillez, volez, c'est l'esprit de l'Église.
Que de caractères odieux n'aurais-je pas à tracer, si je peignais ceux de tous les moines! Change-t-on d'inclinations pour changer d'habits? Non; le buveur est toujours ivrogne, le voleur est toujours impudent, et le fouteur est toujours un fouteur. Je dis plus: les passions s'irritent sous le froc; on les porte dans le coeur, l'oisiveté, les renouvelle, l'occasion les augmente. J'ose le dire, les moines sont autant d'ennemis de la société: on pourrait les comparer à ces armées de peuples barbares qui sortirent de leurs marais pour inonder l'Europe. Réunis par l'intérêt, ils se détestent en particulier. Rien n'est mieux ordonné que leur armée; rien ne l'est moins que l'intérieur. Faut-il élire un général, que de factions, que de complots! On crie, on court, on s'agite. S'agit-il de faire quelque incursion dans le monde, d'attenter à la bourse des fidèles, d'inventer quelques nouvelles pratiques de superstition, le même esprit les anime, tous concourent au but général. Dociles aux ordres de leurs supérieurs, ils se rangent sous leurs drapeaux, montent en chaire, prient, exhortent. J'ajouterai à cet éloge des vers dictés par le bon sens et justifiés par une longue expérience:
Tolle autem lucrum, superos et sacra negabunt: Ergo sibi, non coelestis, hæc turbat ministrat. Utilitas facit esse deos, qua nempe remota, Templa ruent, nec erunt aræ, nec Jupiter ullus.
Sur tout ce que j'avais vu faire aux révérends, étant chez Ambroise, et en dernier lieu sur les galanteries du père Polycarpe et de Toinette, j'avais conçu les idées les plus riantes de l'état monacal. Je croyais que le froc était l'habit sous lequel on eût le plus libre accès dans le temple du plaisir. Mon imagination s'enivrait des chimères agréables qu'on se forgeait. Elle ne s'arrêtait pas dans les bras de Toinette, elle me représentait les plus aimables femmes des lieux où mon sort me conduisit, se disputant la conquête du père Saturnin, prévenant ses désirs par l'attention la plus tendre, et payant ses bontés par les transports les plus vifs et les plus délicieux. On croira facilement qu'étant dans de pareilles dispositions je reçus avec joie l'habit de l'ordre, dont le père prieur (qui s'attacha d'abord à moi avec une affection vraiment paternelle) m'honora dès le lendemain de mon arrivée.
J'avais appris assez de latin de mon curé, qui pourtant n'en savait guère, pour figurer avec honneur dans le noviciat. On me louait de quelques dispositions assez heureuses; en ai-je profité? Hélas! non. A quoi m'ont-elles servi? A être portier; belle avance!
En écrivain fidèle, je me croirais obligé de mener mon lecteur, année par année, jusqu'en théologie; on me verrait novice, puis profès, enfin un vénérable père. J'aurais mille belles choses à lui dire; mais les belles choses ne nous plaisent qu'autant qu'elles nous intéressent. Eh! quel intérêt prendrait-on à voir un penaillon disputer envers et contre tous, mettre le bon sens et la raison à la gêne dans des arguments en _baroco_, dans des distinctions subtiles que lui-même n'entendrait pas? J'en fais grâce.
Je sens pourtant que je ne saurais passer crûment sur un si long espace de temps sans parler de quelques bagatelles. Mon séjour dans le couvent avait éclairé mes idées: j'y avais appris, malgré moi, que si le plaisir était fait pour les moines, il ne l'était pas pour les moinillons. Me repentant d'avoir fait voeu, et désirant en même temps arriver à la prêtrise, que je regardais comme le terme de mes peines, je me laissais endormir par le prieur, qui me vengeait du mépris que l'on affectait pour moi, parce que j'étais le fils d'un jardinier et que je surpassais les autres par mes études.
L'on m'avait tant de fois reproché ma naissance que j'en étais honteux. Toinette était devenue pour moi un fruit défendu; toujours entourée par les supérieurs, pouvait-elle être accessible à un novice? D'ailleurs, je ne trouvais plus Suzon; elle avait disparu de chez Mme Dinville, après mon entrée chez les célestins. On n'avait appris aucune de ses nouvelles. Sa perte m'avait plongé dans la douleur; je l'aimais, un je ne sais quoi, plus fort que son tempérament, m'attachait à elle. Les lieux où je l'avais vue, où nos coeurs avaient fait le premier essai de l'amour, tout m'attristait. Souvenirs agréables, combien je payais cher votre absence! Devenu sans objet, ces idées ne m'occupaient plus sans douleur.
Mais voilà un garçon bien désoeuvré, dira-t-on; à quoi vous occupiez-vous, pauvre Saturnin? Hélas! je me branlais: c'était ainsi que j'oubliais mes peines.
Écarté un jour dans un lieu solitaire, où je me croyais sans témoin, je me dulcifiais avec une indolence voluptueuse. Un coquin de moine m'observait: il n'était pas de mes amis; il parut si brusquement, que les bras me tombèrent de surprise. Je restai dans cet état exposé à la malignité de ses regards. Je me crus perdu; je crus qu'il allait publier mon aventure, et sa façon de m'aborder me donna lieu de craindre.--Ah! ah! frère Saturnin, me dit-il, je ne vous croyais pas capable de faire de pareilles choses. Vous, le modèle du couvent! vous, l'aigle de la théologie! vous...--Eh! morbleu! interrompis-je brusquement, finissons ces éloges ironiques; vous m'avez vu me branler, faites-en fête à tout le couvent, continuai-je; amenez qui vous voudrez, je vous attends à la dixième décharge!--Frère Saturnin, reprit-il de sang-froid, c'est pour votre bien que je vous parle: pourquoi vous branler? Nous avons tant de novices! c'est un amusement d'honnête homme.--Vous vous rangez sans doute dans cette classe, lui dis-je. Tenez, père André, vos discours m'impatientent ainsi que vos éloges. Décampez, ou je vous... La vivacité avec laquelle je parlai lui fit rompre son sérieux. Il éclata de rire, et, me tendant la main: Va, me dit-il, touche là, frère; je ne te croyais pas si bon vivant; ne te branle plus: tu es digne d'un meilleur sort; laisse cette viande creuse, je veux te faire part de quelque chose de plus solide. Sa franchise excita la mienne, je lui tendis la main à mon tour. Je ne suis pas défiant, lui dis-je, quand on agit ainsi; j'accepte vos offres.--Allons, reprit-il, parole d'honneur, tantôt je vous prends à minuit dans votre chambre. Boutonnez votre culotte, ne tirez plus votre poudre aux moineaux; vous en aurez besoin. Je vous quitte: ne sortez qu'après moi; il ne faut pas qu'on nous voie ensemble: cela pourrait nous nuire; à tantôt.
Je demeurai surpris après le départ du moine. Il n'était plus question de se branler; occupé de sa promesse, j'y rêvais sans la comprendre. Que veut-il dire par cette viande dont il veut me régaler! Si c'est quelque novice, je n'en veux pas. Je raisonnais en sot, je n'en avais pas goûté. Lecteur, êtes-vous plus habile que je ne l'étais alors? Oui, dites-vous; n'est-il pas vrai que ce n'est pas un si mauvais morceau? Le préjugé est un animal qu'il faut envoyer paître. Le goût fait tout. Est-il rien de plus charmant qu'un joli giton, blancheur de peau, épaules bien faites, belle chute de reins, fesses dures, rondes, un cul d'un ovale parfait, étroit, serré, propre, sans poil? Ce n'est pas là de ces conasses, de ces gouffres où on entre tout botté. Je te vois, censeur atrabilaire, tu me reproches mon inconstance, en ce que je loue tantôt le con, tantôt le cul. Apprends, nigaud, que j'ai pour moi l'expérience, que j'enfile une femme, quand elle se présente, et que je prends mes ébats avec un beau garçon. Allez à l'école des sages de la Grèce, allez à celle des honnêtes gens de notre temps, vous apprendrez à vivre. Mais mon moine va venir, minuit sonne; on frappe, c'est lui: Bon, marchons, père, je vous suis. Mais où diable me menez-vous?--A l'église.--Vous vous moquez: pour prier Dieu? Serviteur! je vais dormir.--Suivez-moi, morbleu! ne voyez-vous pas que je monte dans les orgues? Nous y voilà!
Savez-vous bien ce que j'y trouvai? une table bien garnie, de bon vin, trois moines, trois novices et une belle fille de vingt ans, jolie comme un ange. Je suivais mon conducteur. Le père Casimir était le chef de la bande joyeuse. Il me reçut bien.--Père Saturnin, me dit-il, soyez le bienvenu. Le père André m'a fait votre éloge: sa protection le justifie. Foutre, manger, rire et boire, telle est ici notre occupation; êtes-vous disposé à en faire autant?--Parbleu! oui, lui répondis-je; s'il ne faut que soutenir l'honneur du corps, je m'en tirerai aussi bien qu'un autre; soit dit, continuai-je, en me tournant du côté de l'assemblée, sans diminuer le mérite de vos révérences.--Vous êtes de nos gens, reprit le père Casimir: placez-vous ici entre cette charmante enfant et moi; çà! décoiffons une bouteille en l'honneur du père: à vous, tope! Et nous voilà à flûter. Et vous, lecteur, que ferez-vous pendant que nous viderons nos bouteilles? Tenez! amusez-vous à lire ce rogaton.
Le père Casimir était d'une taille médiocre, brun de visage, d'un ventre de prélat. Il avait des yeux qui vous enculaient de cent pas, et qui ne s'attendrissaient qu'à la vue d'un joli garçon. Alors le bougre, en rut, hennissait. Sa passion pour l'antiphysique était si bien établie, que les Savoyards le redoutaient. Aisément l'on tombait dans ses filets; il était auteur et bel esprit à la mode; censeur caustique, écrivain sec, plaisant sans légèreté, ironique sans délicatesse. Il s'était fait un nom par des écrits qui n'avaient d'autre mérite que celui de la méchanceté. Le succès de ses satires le consolait des coups de bâton dont on le régalait quelquefois. Il faut pourtant convenir qu'on avait tort de le maltraiter ainsi; car, quoique les satires parussent sous son nom, le pauvre père n'y avait souvent d'autre part que le soin qu'il s'était donné de rédiger les écrits de ceux qui travaillaient sous ses yeux. Il cultivait les petits talents qu'il leur connaissait, leur distribuait sa matière, revoyait leur ouvrage, le faisait imprimer, et en recueillait souvent des fruits bien amers. Il n'en était pas moins hardi; et tel que l'avare qui se console des huées du peuple en ouvrant son coffre-fort, les ris qu'il excitait dans le public aux dépens des auteurs essuyaient les larmes que ceux-ci lui faisaient verser dans le particulier.
Au sein de la littérature, il goûtait le plaisir de se satisfaire sans sortir de son cabinet. Les culs de ses myrmidons remplissaient ses désirs. Pour prix de leur complaisance, il leur abandonnait sa nièce, et la nièce acquittait les dettes de l'oncle. Le portier du couvent étant à la dévotion du père, tout entrait aisément: vin, viande, fille, rien n'était excepté. On avait préféré les orgues pour de semblables orgies, parce qu'on ne pouvait pas soupçonner qu'on passât la nuit dans l'église. Une autre raison, c'est qu'on était à portée d'assister aux offices, et cette exactitude empêchait de babiller.
Malgré le soin que prenait le père Casimir pour conserver ses élèves, il en perdait toujours quelqu'un; j'en dirai la raison: quelquefois l'ingratitude est le prix de l'obligation. Ces déserteurs se servaient contre le père des traits qu'il leur avait appris à aiguiser contre les autres. Un d'eux fit sur lui le sonnet qui suit:
Un jour dom Happecon, plus arrogant qu'un coq, Las de sentir son vit aussi droit qu'une quille, Sortit de son couvent, enfoncé dans son froc, Et fut chez la Dupré demander une fille.
Le bougre qui jamais ne foutait qu'en escroc, Pour qui cinq ou six coups n'étaient qu'une vétille, Crut qu'il ne s'agissait que d'essayer le choc, Et tira son engin de dessous sa mantille.
--Tout beau, dit la putain, rengaîne l'instrument; On commence d'abord par payer largement: De foutre on vit ici, comme au palais, d'épices.
Le pater étonné de ce foutu cartel, Quitta, faute d'argent, ce pilier de bordel, Et fut, de désespoir, enculer deux novices.
Je ne saurais mieux finir; je quitte le pinceau, de nouveaux coups affaibliraient ma peinture. La nièce du père Casimir était brune, vive et petite. Si elle perdait au premier coup d'oeil, l'examen la vengeait; ménageant avec adresse sa gorge, qui n'était plus absolument belle, elle en tirait le meilleur parti. Ses yeux petits, mais noirs, promenaient sur vous ses regards enjoués conduits par la coquetterie la plus raffinée. Elle enchantait par la vivacité et le sel de ses polissonneries. En un mot, c'était tout ce qu'on pouvait souhaiter de plus charmant pour attraper le jour, sans s'apercevoir qu'on a passé la nuit.
Aussitôt que je me vis placé à côté de cette aimable fille, je sentis renouveler ces mouvements confus que j'avais autrefois éprouvés quand le hasard m'avait fait découvrir Toinette et le père Polycarpe. La longue privation du plaisir m'avait formé pour ainsi dire une seconde nature, susceptible d'impressions aussi vives et aussi piquantes; je recommençai à vivre, parce que je crus que j'allais revivre pour le plaisir. Je regardais ma voisine, dont l'air riant et docile me faisait connaître que mes désirs ne languiraient qu'autant de temps que j'aurais la simplicité de ne pas les expliquer. Je sentis bien que ce n'était pas l'envie de faire la vestale qui la faisait trouver au milieu d'une bande de moines: mais le bonheur qu'elle semblait m'offrir me paraissait si grand, que j'avais peine à le concevoir; j'étais tremblant, et, dans la crainte qu'elle m'échappât, à peine aurais-je pu former le dessein de le demander. J'avais la main sur sa cuisse, que je pressais contre la mienne; je sentis qu'elle me la prenait et la passait par l'ouverture de son jupon; je connus son dessein, je portai bientôt le doigt où elle le désirait. Le toucher d'un endroit qui m'était interdit depuis longtemps me causa un frémissement de joie qui fut aperçu de la bande, qui me cria: Courage, père Saturnin, vous y voilà. Peut-être me serais-je déconcerté de cette exclamation, si Marianne (c'était le nom de notre déesse) ne m'eût sur-le-champ donné un baiser et déboutonné ma culotte d'une main, tandis qu'elle passait l'autre bras autour de mon cou, et, empoignant mon vit: Ah! pères, s'écria-t-elle en le leur montrant, en avez-vous de cette beauté-là? Il se fit un brouhaha d'admiration, et chacun la félicita sur son bonheur prochain. Elle en était enchantée. Alors le père Casimir, imposant silence à la troupe, m'adressa la parole.--Père Saturnin, me dit-il, disposez de Marianne; vous la voyez, dispensez-moi de faire son éloge. Elle est accomplie, elle va vous donner tous les plaisirs imaginables; mais ces plaisirs sont à une condition.--Quelle est-elle, cette condition? lui répondis-je; faut-il vous donner mon sang?--Non.--Quoi donc?--Votre cul.--Mon cul? eh! que diable en feriez-vous?--Oh! c'est mon affaire, répondit-il. L'envie de baiser Marianne fit que je n'insistai pas. Je me mis en devoir de l'enconner, et mon bougre de m'enculer. Un banc nous servit de siège: je m'étendis sur elle, le père sur moi. Quoique Casimir me déchirât le cul, le plaisir que je goûtais avec sa nièce faisait diversion à la douleur. Nous nageâmes bientôt dans les délices. Si quelquefois le plaisir m'arrêtait au milieu du travail, Casimir, réveillant ma valeur, m'animait à faire aussi bien que lui. Ainsi poussé et poussant, les coups de l'oncle allaient retentir dans le con de la nièce, qui, tantôt mourant et ressuscitant, surprenait l'assemblée. Il y avait longtemps déjà que nous avions laissé derrière nous le père Casimir, qui, surpris de l'opiniâtreté du combat, joignit son admiration à celle de la compagnie, qui en attendait l'issue. J'étais surpris que Marianne me tînt tête, à moi qui croyais avoir rassemblé dans ce moment toutes les forces acquises pendant un si long temps. Elle était enragée de ma valeur, elle qui avait désarçonné les plus vigoureux, le foutre et le sang ruisselaient. Déjà nous avions déchargé quatre fois, quand Marianne, fermant l'oeil, baissant la tête, attendait sans mouvement que, par une cinquième décharge, je lui donnasse le coup de grâce; elle le reçut, et, après l'avoir savouré pendant quelques minutes, s'échappa de mes mains et me dit qu'elle se rendait. Fier de ma victoire, je lui versai une rasade, j'en pris autant, et nous scellâmes dans le vin notre réconciliation.
Ce combat fini, chacun se mit à sa place, et Casimir entama l'éloge de la bougrerie. Possédant à fond cette matière, il s'en acquitta bien, il passa en revue tous les bougres célèbres: il y trouva des philosophes, des papes, des empereurs, des cardinaux. Il remonta à l'aventure de Sodome, soutint qu'on avait falsifié, par jalousie, ce mémorable événement, et, cédant tout à coup à son enthousiasme, il finit son éloge par ces vers:
Taisez-vous, censeurs indociles, Etourdissez les sots de vos voix imbéciles, Mais n'allez pas fouiller dans l'histoire des temps. Vous osez, ignorants reptiles, Des écrivains les plus habiles Altérer les beautés et corrompre les sens. Sodome, ce n'est point par un souffle funeste Que furent consumés tes heureux habitants; C'est par un feu divin, c'est par un feu céleste: Sodome, que n'étais-je alors de tes enfants!
Le discours du père reçut les applaudissements qu'il méritait et qu'il était sûr de recevoir des assistants, en traitant un sujet qui leur était si agréable. On foutit encore, tant en cul qu'en con; on but, on rit et on se sépara, avec promesse de se retrouver à huitaine, car ces banquets ne se faisaient pas tous les jours: les revenus du père Casimir, qui régalait ordinairement, n'y auraient pas suffi. Nous nous séparâmes les meilleurs amis du monde, Marianne et moi. La pauvre enfant ne tarda guère à s'apercevoir qu'il était dangereux de jouer avec moi; sa ceinture devint bientôt trop courte: on m'en donna la gloire. Le père Casimir prit soin de conduire les choses secrètement; il était juste qu'il prît sur lui les risques du hasard auquel il exposait sa chère nièce. Elle en sortit à son honneur, et tout aurait été le mieux du monde, si cette grossesse inattendue n'avait pas mis le désordre dans nos assemblées nocturnes. J'essayai le remède de Casimir, et, sur ses traces, je me rendis bientôt redoutable au cul de tous nos novices; mais je retombai peu de temps après dans mes anciennes erreurs, et les plaisirs du con m'enlevèrent à ceux du cul.
Un beau jour, après avoir chanté ma première messe, le prieur me fit avertir d'aller dîner dans sa chambre. J'y fus, et je trouvai avec lui quelques anciens qui me reçurent, ainsi que le prieur, avec de vives accolades que je ne savais à quoi attribuer. Nous nous mîmes à table, et nous fîmes une chère de prieur: c'est tout dire. Quand le vin, que sa révérence avait soin de ne pas choisir dans le plus mauvais cru, eut répandu la gaieté dans la conversation, je fus surpris d'entendre mes doyens, donnant l'essor à leur langue, lâcher les b... et les f... avec une aisance que je n'aurais pas attendue de gens que j'avais toujours vus sous le masque de la réserve. Le prieur, voyant mon étonnement, me dit: Père Saturnin, nous ne nous gênons plus avec vous, parce qu'il est temps que vous ne vous gêniez plus avec nous, oui, mon fils, ce temps est arrivé. Vous avez reçu le saint ordre de prêtrise, cette qualité vous rend aujourd'hui notre égal et me met dans l'obligation de vous révéler des secrets importants qui vous ont été cachés jusqu'à présent et qu'il serait dangereux de confier à des jeunes gens qui pourraient nous échapper et divulguer des mystères qui doivent être ensevelis dans un silence éternel; c'est pour m'acquitter de cette obligation que je vous ai fait venir ici.
Cet exorde imposant me fit écouter avec attention le prieur, qui dit: Vous n'êtes pas de ces esprits faibles que la fouterie effarouche: l'action de foutre est naturelle à l'homme. Nous sommes moines, mais on ne compte ni le vit ni les couilles, quand nous faisons voeu. Pourquoi nous interdire cette fonction toute naturelle? Faut-il, pour exciter la compassion des fidèles, aller nous branler dans les rues? Non, il faut garder un milieu entre l'austérité et la nature. Ce milieu est de donner tout à celle-ci dans nos cloîtres, et le plus que nous pouvons à l'austérité dans le monde. Pour cet effet, dans les couvents bien réglés, on a quelques femmes avec qui l'on jouit; on oublie dans leurs bras les déboires de la pénitence.--Vous me surprenez, lui dis-je, mon révérend; ah! pourquoi faut-il qu'une si belle police n'étende pas sa sagesse sur nous? Nos convives rirent, et le prieur me répondit: Nous ne sommes pas plus dupes que les autres; nous avons ici un endroit où nous ne manquons pas de femmes.--Ici! repris-je, et vous ne craignez pas que l'on vous découvre?--Non, dit-il, cela est impossible; le continent de notre maison est trop vaste pour qu'on s'aperçoive de cet endroit.--Ah! m'écriai-je, quand me sera-t-il permis d'aller consoler ces aimables recluses?--Les consolations ne leur manquent pas, me répondit-il en riant, et votre qualité de prêtre vous donne le droit d'y aller quand vous voudrez.--Quand je voudrai? Ah! mon père, je vous somme dès à présent de tenir votre parole.--Il n'est pas encore temps; on n'entre que sur le soir dans notre piscine, qui est l'appartement de nos soeurs. Personne n'en a la clef; il n'y en a que deux, l'une entre les mains du père dépensier, l'autre entre les miennes.
Ce n'est pas tout, père Saturnin, continua le prieur; lorsque vous saurez que vous n'êtes pas le fils d'Ambroise, vous serez doublement étonné. (Je fus effectivement si interdit, que je n'eus pas la force d'ouvrir la bouche.) Vous n'êtes pas le fils d'Ambroise, poursuivit le prieur, ni celui de Toinette; votre naissance est plus relevée. Notre piscine vous a vu naître: une de nos soeurs vous a donné le jour.--S'il en est ainsi, m'écriai-je, revenu de ma surprise, pourquoi m'avez-vous toujours envié la douce satisfaction d'embrasser ma mère, si elle vit encore?--Père Saturnin, me dit le prieur attendri, vos reproches sont justes; mais croyez que ce n'est pas par défaut de tendresse qu'on vous a interdit notre piscine. L'amour que nous avons pour vous a longtemps combattu contre nos règles; mais il faut de l'ordre, et le temps nous met aujourd'hui en état de faire cesser vos plaintes. Dès tantôt vous aurez le plaisir que vous souhaitez, vous embrasserez votre mère.--Que je suis impatient, m'écriai-je, de me voir dans ses bras!--Modérez-vous, le sacrifice ne sera pas long. Déjà la nuit s'avance, et l'heure viendra sans y penser. Nous souperons à la piscine, on vous y attend. Ne paraissez au réfectoire que pour le décorum; vous viendrez nous retrouver ici.
Le plaisir de voir ma mère y entrait pour quelque chose, mais l'espérance de me livrer à l'amour offrait à mon coeur une immensité de désirs que tous les efforts de mon imagination ne me rendaient que faiblement. Le voilà donc arrivé, me disais-je, ce temps si souhaité! Heureux Saturnin, plains-toi de ton sort! Dans quel état de la vie aurais-tu trouvé ce que l'on vient de t'annoncer aujourd'hui.
L'heure vint; je retournai chez le prieur, où je trouvai cinq ou six moines. Nous partîmes dans un profond silence. Nous marchâmes jusqu'à ces antiques chapelles qui servaient de rempart à la piscine d'un côté; nous descendîmes sans lumière dans un caveau dont l'horreur semblait être ménagée pour préparer un nouveau charme au plaisir qui devait le suivre. Ce caveau, que nous traversâmes à l'aide d'une corde attachée contre le mur, nous conduisit à un escalier éclairé par une lampe. Le prieur ouvrit la porte qui fermait cet escalier. Nous entrâmes, par un petit détour, dans une salle galamment meublée, autour de laquelle étaient quelques lits commodes pour les combats de Vénus. Nous y vîmes les apprêts d'un magnifique repas. Personne n'arrivait encore; mais au bruit d'une sonnette que le prieur tira, une vieille cuisinière parut, suivie de six soeurs qui me semblèrent charmantes. Chacune choisit son chacun; je restai seul témoin de leurs transports, piqué de l'indifférence qu'on semblait me témoigner; mais j'eus bientôt mon tour, et je fus dédommagé avec usure.
Le maigre n'était pas plus observé à la piscine qu'au repas du père Casimir. Les viandes les plus exquises furent servies avec toute la propreté possible: chacun, à côté de sa belle, mangeait, buvait, patinait, parlait foutaise. On me faisait la guerre sur mon peu d'appétit; je me défendais mal, uniquement occupé du désir de retrouver ma mère, ou plutôt celui de m'escrimer avec quelqu'une de nos soeurs. Je cherchais des yeux celle qui m'avait donné l'être: l'air de fraîcheur et de jeunesse qu'elles avaient toutes ne me dénotait pas qu'aucune fût ma mère. Quoique occupées avec les pères, elles me lançaient des regards qui renversaient mes conjectures. Je m'imaginais sottement que je reconnaîtrais ma mère au respect, à la tendresse que j'avais pour elle; mais mon coeur parlait pour toutes, et je bandais en l'honneur de chacune d'elles.
Mon inquiétude divertissait la compagnie. Quand on eut assez mangé, il fut question de foutre. Le feu brillait dans les yeux de nos adorables, et, comme nouveau venu, je commençai la danse.--Allons, père Saturnin, me dit le prieur, il faut faire assaut avec la soeur Gabrielle, ta voisine. J'avais déjà préludé avec elle par des baisers donnés et reçus; sa main avait même été jusqu'à ma culotte, et quoiqu'elle fût la moins jeune de la compagnie, je lui trouvais assez de charmes pour ne pas envier le sort des autres. C'était une grosse blonde qui n'avait d'autre défaut que son embonpoint. Sa peau était d'une blancheur éblouissante, la plus belle tête du monde, des yeux grands et bien fendus. La passion les rendaient tendres et mourants, mais ils étaient vifs et brillants pour le plaisir.
L'exhortation du prieur n'avait pas prévenu mes désirs; Gabrielle les avait excités, elle se prêta galamment à les satisfaire.--Viens, mon roi, me dit-elle, je veux avoir ton pucelage; viens le perdre dans un endroit où tu as reçu la vie! Je tremblai à ce mot. Sans avoir plus de vertu, j'avais acquis chez les moines des connaissances qui ne me permettaient pas d'être avec Gabrielle ce que j'avais été avec Toinette. J'allais l'enfiler, un reste de honte m'arrêta; je reculai.--Ah! ciel, dit Gabrielle, est-il possible que ce soit là mon fils? Ai-je pu mettre au monde un tel lâche? Foutre sa mère lui fait peur.--Ma chère Gabrielle, lui dis-je en l'embrassant, contentez-vous de mon amour; si vous n'étiez pas ma mère, je ferais mon bonheur de vous posséder; respectez une faiblesse que je ne puis vaincre.
L'apparence même de la vertu est respectable aux coeurs les plus corrompus. Mon action fut louée des moines; ils convinrent de leur tort; il n'y en eut qu'un qui voulut entreprendre de me convertir.--Pauvre sot, me dit-il, pourquoi t'effrayer d'une action indifférente? La fouterie n'est-elle pas la conjonction de l'homme et de la femme? Cette conjonction est ou naturelle ou défendue par la nature. Elle est naturelle, puisque leur penchant invincible les entraîne l'un vers l'autre. Si ce penchant est dans leur coeur, l'intention de la nature est donc qu'on le satisfasse indistinctement. Si Dieu a dit à nos premiers pères de croître et de multiplier, comment entendait-il que la multiplication se fît? Adam avait des filles, il les foutait. Ève avait des fils qui faisaient avec elle ce que leur père faisait avec leurs soeurs. Descendons au déluge. Il ne restait dans le monde que la famille de Noé; il fallait nécessairement que le frère couchât avec la soeur, le fils avec sa mère, le père avec sa fille, pour repeupler la terre. Allons plus loin: Loth fuit de Sodome; ses filles qui avaient devant les yeux l'intention du Créateur, et qui venaient de voir leur bonne femme de mère changée en statue pour avoir été trop curieuse, s'écrièrent dans l'amertume de leur coeur: Hélas! le monde va donc finir? Elles auraient été coupables aux yeux de Dieu si elles n'avaient pas rétabli ce qu'il venait de détruire; et Loth, pénétré de cette vérité, y contribua de tout son pouvoir. Voilà la nature dans sa première simplicité. Les hommes, soumis à ses lois, se faisaient un devoir de les suivre; mais bientôt corrompus par les passions, ils oublièrent la volonté de cette tendre mère; ils ne voulurent pas rester dans l'état heureux où elle les avait placés; ils renversèrent tout, se forgèrent des chimères qu'ils qualifièrent de vertus et de vices, inventèrent des lois qui, au lieu de faire naître la vertu, engendrèrent le vice. Ces lois ont fait les préjugés, et ces préjugés, adoptés par les sots et sifflés par les sages, se sont fortifiés d'âge en âge. Il fallut donc que ces impertinents législateurs, en renversant les lois de la nature, refondissent les coeurs qu'elle nous avait donnés; il fallut qu'ils réglassent nos désirs, qu'ils y missent des bornes. La nature, au fond de notre coeur, réclame contre l'injustice de leurs lois; en un mot, la fouterie sans distinction est d'institution divine, et la fouterie distincte est d'institution humaine. L'une est aussi élevée au-dessus de l'autre que le ciel l'est au-dessus de la terre. Peut-on, sans se rendre criminel, écouter l'homme préférablement à Dieu? Non, non, et saint Paul, interprète sacré des volontés du ciel, a dit: Plutôt que de brûler, foutez, mes enfants, foutez! Il est vrai que, pour ne pas choquer la faiblesse des petits génies, il met un correctif à sa pensée et se sert de l'expression: Mariez-vous; mais, au fond, c'est la même chose: on ne se marie que pour foutre. Ah! que j'en dirais bien plus si je ne me sentais pressé de suivre le conseil de saint Paul.
On rit de la saillie du père; déjà le ribaud se levait et, le braquemart à la main, menaçait tous les cons de la salle.--Attendez! dit une soeur nommée Madelon; pour punir Saturnin, il me vient une idée.--Quelle est-elle? lui demanda-t-on,--C'est, répondit-elle, de le faire coucher sur un lit; Gabrielle s'étendra sur son dos, et le père qui vient de parler comme un oracle exploitera Gabrielle! Les ris redoublèrent; j'en ris moi-même, et dis que j'y consentais, à condition que pendant que le père foutrait sur mon dos, je foutrais, moi, avec la donneuse d'avis.--J'y consens, reprit-elle, pour la rareté du fait. Chacun applaudit, nous nous mîmes en posture. Figurez-vous quel spectacle ce devait être! Le père ne poussait aucun coup à ma mère qu'elle ne le lui rendît sur-le-champ au triple, et son cul, en retombant sur le mien, me faisait enfoncer dans le con de Madelon, ce qui faisait un ricochet de fouterie tout à fait divertissant; non pas pour nous, car nous étions trop occupés pour nous amuser à rire. Il n'eût tenu qu'à moi de me venger de Madelon, en laissant tomber le poids de trois corps sur le sien; mais elle était trop amoureuse, travaillait de trop bon coeur pour me laisser concevoir une telle pensée. Je la soulageais de mon mieux; elle en eut pourtant la peine; mais ce fut plutôt un surcroît de volupté pour elle, car ayant senti les délices de la décharge avant nos fouteurs d'en haut, le plaisir me rendit immobile. Gabrielle le sentit, et ses coups de cul, avec vivacité, faisaient pour moi ce que je n'étais plus en état de faire, et, en m'agitant, allaient donner de nouveaux ébranlements de plaisir à Madelon, qui déchargeait aussi. Nos fouteurs finirent et joignirent leur extase à la nôtre. Nos quatre corps n'en firent plus qu'un; nous mourions, nous nous confondions l'un dans l'autre.
Notre éloge sur cette façon de goûter les plaisirs excita les moines et les soeurs. Ils se mirent en devoir de foutre en quatrain,--c'est le nom que nous donnâmes à cette posture,--et nous à leur donner l'exemple. C'est ainsi que les plus belles découvertes qu'on ait faites dans la nature sont dues au hasard.
Gabrielle était si charmée de cette invention, qu'elle avoua qu'elle avait eu autant de plaisir qu'elle en avait goûté en me faisant. Curieux de savoir comment la chose s'était passée, nous la priâmes de la raconter.--J'y consens, nous dit-elle, et d'autant plus volontiers que Saturnin ne connaît encore que sa mère, sans savoir d'où elle vient ni comment elle s'est trouvée ici. Permettez-moi, mes révérends, de l'en instruire, et de remonter un peu plus haut que le jour que vous souhaitez que je vous rappelle. Mon ami, continua-t-elle en m'adressant la parole, tu ne te vanteras pas d'une longue suite d'aïeux illustres: je n'en ai jamais connu. Je suis fille d'une loueuse de chaises de ce couvent, et sans doute de quelqu'un des pères qui vivaient alors, car elle était trop vive et trop amie du couvent pour que je puisse penser que je dois le jour à son bonhomme de mari.
A dix ans je ne démentais pas mon sang; je connaissais l'amour avant de me connaître; les pères cultivaient mes heureuses inclinations. Un jeune profès me donna des leçons si sensibles que j'aurais cru payer les autres d'ingratitude si je ne leur avais fait connaître que j'étais en état de leur en donner moi-même. Je m'étais déjà acquittée de mon devoir envers chacun d'eux, quand ils me firent la proposition de me mettre dans un endroit où je renouvellerais mes payements aussi souvent que je le voudrais. Je n'avais pu le faire jusqu'alors qu'à la sourdine: tantôt derrière l'autel, tantôt devant, tantôt dans un confessionnal, rarement dans les chambres. L'idée de la liberté me flatta; j'acceptai les offres, j'entrai ici.
En y entrant, j'étais parée comme une jeune fille qu'on mène à l'autel. L'idée de mon bonheur répandait un air de sérénité sur mon visage qui charmait tous les pères. Tous brûlaient de me voir, et chacun briguait la gloire de me le mettre. Je vis le moment où le festin de ma noce allait finir comme celui des Lapithes.--Mes révérends, leur dis-je, votre nombre ne m'épouvante pas; mais je présume peut-être trop de mes forces: je succomberais, vous êtes vingt; la partie n'est pas égale; Je vais vous proposer un accommodement. Il faut nous mettre nus! (Et, pour leur en donner l'exemple, je commençai la première. Robe, corset, chemise, tout partit dans la minute. Je les vis tous dans le même état que moi; mes soeurs étaient aussi nues. Mes yeux savourèrent un moment le charmant spectacle de vingt vits roides, gros, longs, durs comme fer, et qui se présentaient fièrement au combat.) Allons, repris-je, il est temps de commencer. Je vais me coucher sur ce lit; j'écarterai assez les cuisses pour qu'en accourant sur moi le vit à la main, vous m'enfiliez l'un après l'autre, car il faut que le sort règle le pas; les maladroits n'auront pas à se plaindre, puisqu'en me manquant ils trouveront des cons tout prêts sur qui ils pourront décharger leur colère. Voilà, messieurs, ce que j'avais à vous proposer. Ils applaudirent tous à cet heureux essor de mon imagination. On tire au sort, je tends la bague, on court: un, deux, trois passent sans m'enfiler, et vont tomber sur mes soeurs, qui leur font oublier leur malheur par toutes sortes de plaisirs. Un quatrième vient, c'était vous, père prieur. Ah! je payai votre adresse par les transports les plus vifs; et si le plaisir qu'on goûte par une décharge mutuelle fait concevoir, vous partagez la gloire d'avoir fait Saturnin avec quatre ou cinq de ceux qui vous suivirent. Oui, mon ami, continua-t-elle eu s'adressant à moi, tu as l'avantage d'être au-dessus des autres hommes, qui peuvent bien dire le jour de leur naissance, mais non pas celui où ils ont été faits.
Telles étaient nos conversations dans la piscine, tels étaient les plaisirs que nous y goûtions. Je ne m'y rendais pas le dernier. Toutes les nuits j'allais chez le prieur ou chez le dépensier: J'étais infatigable; je conduisais toujours la bande joyeuse. Bref, j'étais l'âme et les délices de la piscine; tout, jusqu'aux vieilles, tout tâta de mon vit. La réflexion cependant perçait quelquefois au milieu de mes plaisirs; toutes nos soeurs me paraissaient charmées de leur sort. Je ne pouvais concevoir que des femmes, dont le naturel est vif et dissipé, eussent pu, sans frayeur, concevoir le dessein de passer leur vie dans une pareille retraite, y vivre sans dégoût et être sensibles à des plaisirs achetés par un esclavage éternel. Elles riaient de mon étonnement, et ne pouvaient elles-mêmes concevoir que je pusse avoir de pareilles idées.--Tu connais bien peu notre tempérament, me disait un jour une d'entre elles extrêmement jolie, et que le libertinage, fruit trompeur d'une éducation cultivée, avait fait jeter dans les bras de nos moines; n'est-il pas vrai, me disait-elle, qu'il est plus naturel d'être sensible au bien qu'au mal? J'en convenais. Ferais-tu difficulté, reprenait-elle, de sacrifier une heure du jour à la douleur, si l'on t'assurait que l'heure suivante se passerait dans une extrême joie?--Non, assurément, lui disais-je.--Eh bien, poursuivit-elle, au lieu d'une heure mets un jour; de deux, l'un sera pour le chagrin et l'autre pour le plaisir; je te crois trop sage pour refuser un pareil parti si l'on te l'offrait. Je dis plus: l'homme le plus indifférent ne le refuserait pas, et la raison en est toute naturelle. Le plaisir est le premier mobile de toutes les actions des hommes; il est déguisé sous mille noms différents, suivant les différents caractères. Les femmes ont de commun avec vous tous les caractères possibles; mais elles ont au-dessus l'impression victorieuse du plaisir de l'amour; leurs actions les plus indifférentes, leurs pensées les plus sérieuses naissent toutes dans cette source et portent toujours, quoique déguisées, la marque du fond d'où elles sortent. La nature nous a donnés des désirs bien plus vifs, et par conséquent bien plus difficiles à satisfaire que les vôtres. Quelques coups suffisent pour abattre un homme, et ne font que nous animer, mettons-en six; une femme ne recule pas après douze. Le sentiment du plaisir est donc au moins une fois aussi vif dans une femme qu'il l'est dans un homme, et si tu te croyais heureux de payer un jour de joie par un jour de chagrin, trouverais-tu étrange que j'en donnasse deux? Serais-tu surpris que je passasse les deux tiers de ma vie dans la peine pour passer l'autre tiers dans le plaisir? J'ai mis les choses égales entre nous: quand tu nous vois continuellement occupées de ce qui fait le souverain bonheur des femmes, quand nous sommes continuellement dans vos bras, dis-moi, crois-tu que nous puissions songer à la peine, qu'elle ait quelque empire sur nous? Ne trouveras-tu pas notre condition mille et mille fois plus heureuse que celle de ces filles imprudentes qui, nées avec des inclinations aussi violentes que celles des autres femmes, viennent porter dans la solitude des désirs qui ne seront jamais apaisés par les embrassements d'un homme? Qu'ils seraient plus vifs, ces désirs, s'il était possible de nous refroidir! Nous ne regrettons rien