Le poison

Part 2

Chapter 23,893 wordsPublic domain

Un soir de mai, il buvait chez Anne-Marie, seul à l’heure de la soupe. La vieille tardait à rentrer.

Il pensa: «Peut-être aujourd’hui, je dirai...»

Il but la seconde bolée; quand il demanda la troisième, la marchande lui sourit en posant la tasse.

Accoudé sur la table graisseuse, il regardait la femme en dessous, ne soufflant mot, attendant son courage, et tout en attendant, il supputait que, pour sûr, Anne-Marie lui voulait du bien plus qu’aux autres, puisque toujours elle souriait, en lui versant à boire.

--Une autre bolée!

Le courage approchait.

--Anne-Marie!

--Quoi, Toussaint?

--Tu te rappelles pas, Anne-Marie?

--Quoi donc, Toussaint?

--La haie du cimetière, quand c’était un soir de Pardon?

--Des blagues! Ce qu’on est bête quand on est jeune!

Il ne trouva rien à répondre; le courage n’était pas mûr.

A son aide, il appela un verre de rhum, que l’aubergiste lui servit: «Tiens, soûlaud! Crèves-en, soûlaud!»

Il promena dans la salle un regard déjà terne, pour se bien assurer qu’ils étaient toujours seuls.

--Anne-Marie!

--Quoi donc, Toussaint?

--Tu y recommencerais pas, avec moi?

--Quoi?

--Que je t’embrasse!

--Tu voudrais pas, et moi non plus.

--Si, que je veux! Et je serais ton homme pour la vie!

--Assez d’un soûlaud! J’en prendrai pas deux!

--Je suis pas un soûlaud, Anne-Marie! Je suis un marin! J’ai mon bateau, bon bateau, qui a gagné trois prix aux régates, et tu peux demander, si tu le sais pas. Un marin, pas un soûlaud! Faut pas dire ça. Anne-Marie!

--Reste assis.

--Je veux pas m’asseoir! Je veux que tu dises que je suis un marin!

--Tu es un marin. Assieds-toi.

--Et puis, je veux que tu dises que tu seras ma femme, Anne-Marie! Tu entends? Faut dire ça! Dis ça!

Elle s’était garée derrière la table qui servait de comptoir. Le mâle, debout en face d’elle, les poings appuyés sur le bois, tendait en avant son buste et sa face congestionnée; la femme, adossée à la muraille, en arrêt et sûre de sa force, le contemplait, sans bouger, sans répondre, et leurs yeux fixes se dardaient des regards immobiles.

Soudain, l’ivrogne allongea ses deux bras, avec ses deux mains ouvertes vers la chair.

--... brasse-moi!

Son geste avait renversé des bouteilles, et le poing furieux de la commerçante s’écrasa sur son nez. Il perdit l’équilibre, roula; puis, stupéfait d’être à terre, il passa lentement sur ses moustaches le revers de sa main, qu’il retira toute sanglante.

--Ah ben! fit-il.

--Dehors, charogne!

Avec lenteur, avec effort, il se releva, sans colère, se mit sur pieds; il répétait:

--Ça, Anne... Marie... Ça...

--Dehors, que je te dis!

Elle avait ouvert la porte, et rouge encore de fureur, à cause des bouteilles cassées, elle le toisait, les poings sur les hanches.

Il sortit, et tandis que la porte claquait derrière lui, le pur vent de la mer lui balaya le visage.

Alors, il marcha sur la route, au hasard. Le soleil venait de se coucher. Des moutons rentraient à la crèche, menés par des enfants. Le ciel sans nuage était rouge au-dessus de la mer, mais du côté de l’Est il bleuissait déjà, et les premières étoiles s’allumaient par places, une à une.

Toussaint, hébété, s’arrêta, en essayant de se souvenir ou de comprendre, et en regardant les choses. A trois cents mètres devant lui, sur le sommet d’un tertre, la haute silhouette d’une vieille paysanne, profilée en gris sur le plein ciel, se démenait fantastiquement, secouant ses longs bras et tirant sur la corde d’une vache qui résistait en beuglant. L’ivrogne s’intéressait à la lutte. A mesure que les minutes passaient les deux ombres se faisaient plus noires et les étoiles plus nombreuses. Enfin, la vieille, armée d’un maillet, se mit à planter en terre un piquet, pour attacher sa bête; elle frappait dur: dans la limpidité du soir, chaque coup de maillet retentissait au loin, et vibrait sèchement. Tour à tour, tandis que naissaient les étoiles, le maigre bras se relevait, s’abaissait, remontait, et les coups sonnaient; mais, à cause de la distance, le bruit n’en arrivait que tard, au moment même où le maillet déjà était revenu dans le ciel plus constellé, et l’ivrogne s’étonnait de cette sorcière qui travaillait à clouer des étoiles.

* * *

Le Breton ne gardait pas rancune à la cabaretière: elle l’avait battu et elle en avait le droit, n’étant pas sa femme; aussi bien, il pourrait la battre, s’ils étaient mariés. Les coups ne comptent qu’entre hommes. Elle était mal lunée, ce soir-là; elle serait plus gentille, un autre jour: il faut savoir patienter.

Il patienta. Comme par le passé, il revenait au cabaret, ni plus ni moins souvent, et tout naturel, avec l’honnête mine d’un qui ne saurait pas.

--Puisque j’étais soûl, j’ai rien su; j’ai le droit de pas savoir ce que j’ai dit, et tout de même elle est avertie, à cette heure; quand elle changera d’idée, elle me trouvera.

Anne-Marie ne changeait pas d’idée et n’en avait qu’une seule: garder sa clientèle; elle fut contente de voir que Toussaint restait fidèle aux habitudes prises, et revenait. Assurément, elle avait éprouvé un violent plaisir à taper enfin sur un ivrogne: trop souvent elle en avait eu l’envie, au temps de son défunt! Après des mois et des années de rage contenue, cette minute de vengeance avait été trop bonne, et rétrospectivement la veuve en jouissait encore, rien qu’à regarder ce mufle d’un soûlard ensanglanté par elle, une fois, rien qu’une fois! Puisque Lekor ne profitait pas de la circonstance pour porter son argent ailleurs, tout était bénéfice! Elle souriait comme à l’ordinaire, et puisqu’il feignait d’ignorer, elle feignait d’oublier.

--Bonjour, Anne-Marie.

--Bonjour, Toussaint.

Des mois passèrent ainsi. L’été fut beau, et de bon rapport: les Parisiens défilaient en grand nombre, et Lekor les emmenait en excursion vers les Glenans ou dans l’anse de Benodet; parfois même il disparaissait, loué pour trois jours, quatre jours; après ces absences, il revenait avec des pièces d’argent et même des pièces d’or dans sa bourse de cuir; il les montrait négligemment, pour tenter la cabaretière, et il s’attardait à la payer, afin qu’elle vît bien comme il était riche; la lenteur de ses doigts et leur maladresse voulue expliquaient avec insistance: «Quand tu voudras, ce sera à toi, tout ça, et des autres avec.»

Anne-Marie comprenait et louchait vers le métal; elle pensait: «Pour sûr, ce sera à moi, mais ça me viendra par la boisson, sans que j’aie besoin de t’épouser, mauvaise bête!» Et pour que ces richesses ne prissent aucun autre chemin, elle s’appliquait à faire bonne figure au client.

Il concluait: «Elle y viendra...»

Pourtant, et quoiqu’il ne fût pas grand clerc en l’analyse des âmes, il était bien forcé de reconnaître le mince progrès de ses affaires. Il en concevait du dépit. Au début, ce projet d’un mariage ne lui était apparu que comme une combinaison vaguement avantageuse et qui lui souriait, mais ne l’enthousiasmait pas; devant les résistances, il se cramponna, accroché à son idée comme un crabe à un goémon, et ne voulant plus lâcher prise, uniquement parce qu’il tenait: à force de souhaiter la victoire, il en venait à s’imaginer qu’il souhaitait l’objet de la victoire; sous son crâne breton, le caprice se faisait idée fixe, et cette envie l’obsédait davantage de jour en jour.

--Elle y viendra!

Il commençait cependant à trouver le temps long, et s’agaçait. Il en arriva bientôt à s’irriter du temps perdu, et d’un rôle qui l’humiliait dans sa vanité. Incapable de s’en prendre à lui-même, il s’en prenait à la femme, qui faisait semblant de ne pas le comprendre et qui se moquait de lui, peut-être! Il rageait et pensait à elle, toujours avec colère et certes sans plaisir, et surtout sans amour, mais il y pensait trop, trop souvent, plus que de raison: le souvenir d’elle surgissait brusquement, à tout propos, hors de propos, au milieu d’une manœuvre, et le marin furieux envoyait des coups de sabot à ses agrès ou à son mât, à tout ce qui se trouvait sous la portée de son pied pour recevoir les châtiments destinés à sa compagne future.

--Faudra bien que tu y viennes, rosse!

Le besoin d’avoir raison, de réduire l’adversaire, devenait âpre et lancinait son impuissance.

--Anne-Marie, sale bête! Chameau!

Il l’appelait, la revendiquait; il la voyait domptée, cette faiblesse qui désobéissait à sa force; et, ne sachant déjà plus si son impatience exigeait une épouse soumise à son poing ou une maîtresse couchée sous son caprice, il réclamait avec des grognements les minutes d’un triomphe vengeur, quel qu’il fût!

Épouse ou maîtresse! Mais dans un rôle ou dans l’autre, elle était femme, et son sexe se précisait dans sa défaite, si bien que le désir de la vaincre, se confondant avec un désir de la posséder, mua peu à peu: obscurément, des appétits charnels sourdaient de la hantise; à force de l’exécrer, à force de l’évoquer, là, devant lui, allongée, criant grâce, il la lui fallait là, elle et nulle autre à sa place, elle exclusivement nécessaire! Il aimait.

Il ne s’en doutait pas: il aimait, croyant détester, et cachait son amour comme on cache une haine à tous, surtout à elle. Il venait à l’auberge chaque fois qu’il pouvait, avec son air d’indifférence, en traînant des regards qui rampaient sur le sol, pour se redresser tout à coup quand ils arrivaient sous la proie. S’il était seul dans la boutique et si la femme tournait le dos, vite le regard bondissait sur elle, s’agrippait à ses reins, et, comme à coups de griffes, déchirait les vêtements.

--Tu y passeras, va!

En présence des camarades, ou en face de la veuve, ses yeux restaient sereins, tranquilles et sans idée. Son calme trompait tout le monde: Anne-Marie, n’ayant jamais éprouvé pour cet homme que de l’antipathie, en avait peut-être un peu plus, mais n’y prenait pas garde: elle continuait à sourire en apportant la bolée ou en versant le rhum. On était bons amis.

--Anne-Marie!

--Quoi donc, Toussaint?

--Voilà bientôt le Pardon de Saint-Tudy, où c’est beau, avec tant qui y viennent de partout, et des baraques de foire. Si tu voulais, moi, je t’y enverrais bien, dans mon bateau.

Subitement méfiante elle railla:

--Pas toute seule, hein?

Il fut vexé de voir que son plan était déjoué; il dissimula.

--En bande, bien sûr, avec qui tu voudrais. On rigolera! Je gagne assez d’argent pour mener des amis, une fois.

--Peut-être; on verra.

--Pense à ça; tu as quinze jours pour dire. Au revoir, Anne-Marie.

Il sortit aussitôt; car, après une proposition importante, il convient de ne pas s’attarder, crainte d’en dire trop long, et d’avouer ce qu’on désire. Pour ne pas insister lui-même, il intéressa Katic, cousine d’Anne-Marie, à ce projet de fête, et l’invita, sachant bien qu’elle en parlerait à sa place; il avisa Jean-Louis, son matelot; Scolastique, joyeuse commère, et Jeannine Belz voulaient être de la partie.

--C’est l’Anne-Marie qui fera patronne à bord; arrangez-vous avec.

Tout s’arrangea et le jour vint.

* * *

Les quatre Bretonnes, bellement gréées, en robes noires, coiffes blanches, et châles de couleurs crues, portaient la chaîne d’or au col ou sur le ventre; leurs cheveux, fortement tirés sous le bonnet, tendaient la peau des tempes et des fronts, comme tambours, et les visages bien savonnés luisaient. Les deux marins, rasés dès l’aube, avaient reçu le vinaigre et la poudre d’amidon. Les faces étaient hilares, les yeux grands ouverts et brillants, les consciences légères, et on se promettait de la joie. Dès l’arrivée au cabaret de la veuve, chez qui on devait se réunir, toute la bande s’esclaffait déjà et criait fort.

--Pas de soucis, hein? pour un jour!

--Fiden-doué, non!

Toussaint lui-même oubliait son amour, à force de belle humeur et l’Anne-Marie, en regardant rire son ancien prétendu, confessait avec indulgence que, sauf la boisson, il n’était ni vilain gars ni méchant homme.

--On me croira le pacha de Turquie, avec tout ça de femelles dans mon bateau!

--On reviendra qu’avec le flot, vous savez, mère Guillou.

--Sûr! on veut tout voir et s’en donner, pour une fois.

--Moi, dit Katic, j’irai sur les chevaux de bois!

--Et dans la baraque aux saltimbanques, qui sont si rigolos; on se tord rien qu’à les regarder.

--Fiden-doué, on va rire!

--Oui, mais, fit Scolastique, vous boirez pas, hein? On veut pas se voir avec des hommes soûls.

Pour commencer la fête, la mère Guillou offrit le café. Chacune comme chacun avait apporté sous le bras, en un petit paquet, ses provisions pour la journée, du pain beurré avec du lard ou de l’andouille. Lekor, s’étant chargé de la boisson, achetait à la vieille douze litres de cidre, et craignait que ce fût trop peu; une gourde en peau de vache qui venait d’Espagne, et qu’il portait pendue en bandoulière, fut remplie de rhum: les deux litres n’ayant pu s’y loger, il but ce qui restait au fond de la seconde bouteille. Cependant, le ciel se couvrait.

--En route!

Au moment de partir, un grain tomba. Pour prendre patience, Lekor offrit aux femmes une tournée de cassis arrosé de vermout; la cabaretière n’eut garde de protester. On fut plus gai.

--Faut pas traîner trop, tout de même, devers la marée. Je veux sortir avant le bas de l’eau: sans ça, contre le flot, on aurait du mal.

--Bah! y a bonne brise, Toussaint!

--De trop, peut-être! Mais, avec moi, Colastique, on peut aller. La _Julie_, capitaine Lekor! Jean-Louis, un autre vermout, pour nous mettre de l’huile aux bras! C’est moi qui régale.

Le grain passa; on courut embarquer, et la voile que les deux gaillards hissaient au mât, avant même d’être déployée, claqua de colère. Le capitaine la maîtrisa et s’assit à la barre avec le calme du dompteur.

--Tu vois, Colastique, rien à craindre! Je t’enverrai au Pardon sans que tu attrapes seulement une bolée d’eau.

Néanmoins, dès que la _Julie_ eut dépassé la pointe du petit port et perdu son abri, un coup de vent la coucha: les femmes crièrent; Toussaint serra la barre contre ses côtes, et rit.

--C’est rien que ça, c’est du vent!

Il fallut prendre un ris, et la besogne était malaisée. Toussaint regretta en secret de n’avoir pas emmené un second matelot: il pouvait encore retourner à terre, et les compagnons de renfort ne lui eussent certes pas manqué; mais il avait en tête l’orgueil de garder ce lot de femmes pour lui seul, et quatre libations lui avaient chauffé le courage. Il se rassit en criant: «A Dieu vat!» et sa _Julie_ emporta vers le large la chanson aigrelette des femmes et le rire gras des matelots.

Vers trois milles, une bouffée froide, de mauvais augure, passa, et il la sentit sur sa joue: d’un coup d’œil furtif, il vit l’horizon du Nord-Ouest qui se chargeait et, malgré lui, il fronça les sourcils; puis il éclata de rire, et serra la barre plus fort.

Il connaissait bien les parages; le bateau, penché sur tribord, filait droit, et sous la poigne du maître entrait savamment dans les lames.

--Dis donc, Toussaint? ça se gâte.

--Le ciel est tout noir.

--Tu vas pas trop au large?

--Je prends des bordées, pour attraper le vent.

--Y a pas de danger, Toussaint?

--Avec moi? Tu blagues, Jeannine!

--Nous fais pas boire un coup!

--Fiden si! vous boirez un coup.

Il empoigna sa gourde, pour bien montrer qu’il avait les mains libres et l’esprit tranquille, et la tendit aux femmes; mais elles refusèrent; il but largement, et fit boire Jean-Louis. Il remit son outre en sautoir, et se cala contre la barre: sa face était plus rouge.

--Attention, les filles! on va virer!

La voix molle du matelot protesta à l’avant.

--Y a trop de toile. Le vent a forci.

--Pare à virer, je te dis!

--Si on prenait encore un ris, tout de même?

--Pare à virer, bon dieu!

Tandis que les femmes s’accroupissaient vite, le matelot se mit debout et rendit du filin: Lekor, en colère, tira la barre, d’un geste brusque, et, furieusement, le gui passa de droite à gauche. Jean-Louis n’eut que le temps de pousser un cri fou, et tomba dans la mer avec une cuisse cassée. Les femmes, relevant la tête, hurlèrent. Toussaint, les lèvres serrées, les yeux écarquillés, se cramponnait à sa barre. La grande voile, sous son filin trop lâche, s’emplissait de vent, et le bateau, couché, fuyait vers l’Est, en embarquant des paquets d’eau. Jeannine, avec de stridents appels, tendait les bras vers la place perdue où le matelot était tombé. Toussaint, muet, crispé, assourdi par la clameur des femmes, poussait la barre pour résister au vent, qui rageait plus fort.

Anne-Marie fut la première à reprendre du sang-froid:

--Toussaint! Tempête?

--Oui.

Dans le moment même, il jura: son gouvernail venait de casser sous l’effort. Le bateau se redressa d’un bond, comme une bête fouettée, et la voile frénétique claqua, à droite, à gauche, tirant sur le mât qui grinçait.

--Gare dessous!

Le marin se rua sur les étais, qu’il dégageait, fébrile: il en eut le temps et la voile s’écroula. Les femmes glapirent de nouveau.

--Paix, garces!

Accroupies dans l’eau, accrochées aux bancs, elles pleuraient, et le bateau, sans gouvernail, partit à la dérive, en sautant sous le choc des vagues, dans la tempête déchaînée.

--On va couler!

--Faut bien que ça arrive, un jour ou l’autre.

Du noroît, une fumée d’embruns s’avançait sur la mer, en tourbillon blafard, et tordait la crête des vagues. Pour s’en faire un gouvernail contre l’assaut, Lekor empoigna un aviron, et regarda venir. La lourde masse d’eau arrivait en sifflant: sous le choc, l’aviron cassa net, et le marin tomba sur les genoux, pendant que la coque craquait de toutes parts. Les femmes, inondées, hurlèrent plus fort.

Toussaint se releva.

--N... de D...! Écopez, vous autres!

Anne-Marie, seule, saisit un seau; les autres continuaient à geindre; Katic s’étant mise à réciter une prière, Jeannine et Scolastique l’imitèrent, et, chaque fois qu’une brève accalmie, entre les ressauts, permettait à leurs mains de lâcher le banc ou les membrures, vite, elles commençaient un signe de croix, toujours inachevé.

Au-dessus de leurs têtes, la vergue folle se démenait, ballant et martelant le bordage.

Pour lier sa voile, le matelot marcha sur les femmes, comme sur des agrès: ses durs souliers leur écrasaient le ventre et les côtes; elles interrompaient leurs prières pour l’injurier et lui battre les jambes; il ruait dans le tas.

--Écopez, rosses de femelles! On va couler!

Katic se décida; les deux autres en firent autant. L’embarcation, enlevée par les fortes lames, pivotait à leur crête, sous la poussée du vent, et, tour à tour penchée sur un bord ou sur l’autre, elle fuyait dans le courant qui l’avait prise.

--Où qu’on va, Toussaint?...

Comme si de longs atavismes l’eussent préparée à cette mort, Anne-Marie parlait d’une voix presque calme, en emplissant son seau, pour le vider par-dessus bord, et ses gestes précis étaient ceux d’une ménagère à l’ouvrage. Le Breton ne lui répondit pas; il buvait à sa gourde.

--Bois pas, pour garder ta tête!

--Je fais ce que je veux.

--C’est au large qu’on va, Lekor?

--Non.

--A la côte?

--Devers la pointe des Gaours: le courant passe là.

--On pourrait accoster, peut-être?...

--On s’y crèvera, plutôt!

--Tu es bon marin, Toussaint...

L’ivrogne se rengorgea sous l’éloge et répliqua:

--Pour sûr.

Puis il haussa lentement une épaule en ajoutant avec dédain:

--Écope!

Pour montrer ce qu’il savait faire, il prit son dernier aviron.

--Écopez!... Je vas gouverner ça.

Son assurance et l’exemple d’Anne-Marie rendirent du cœur aux trois femmes, qui travaillèrent avec furie. Nul ne parlait plus. L’homme, avec son arme de bois blanc serrée dans ses deux poings, luttait contre la mer; son œil de duelliste, attentif et dur sous les sourcils crispés, surveillait au loin la venue des coups, suivait chaque lame, la guettait, et sa parade recevait l’attaque.

--Hardi, Toussaint!

Ramant, lofant, et tout rouge, il suait, avec des ahans de sa large poitrine. Le courant emportait la barque. Quand on rencontrait un remous, elle tournait sur sa quille, malgré l’effort du barreur, et la mer jetait des masses d’eau sur les femmes glapissantes.

Anne-Marie ne criait pas.

La lutte dura près d’une heure.

Vingt fois on faillit sombrer.

--V’là les Gaours!...

Tout de suite, il vit que la marée était encore trop basse; des récifs à fleur d’eau barraient la route: on en éviterait un, deux, mais on se ferait broyer sur la ligne, avant d’approcher terre. Il jura. Les autres comprirent.

L’homme regardait le double mur des roches, et les femmes regardaient l’homme, pour chercher un espoir sur sa face immobile; mais ce visage, rouge tantôt, changeait de couleur, à la façon d’une pieuvre blessée; elles ne doutèrent plus et se remirent en prière.

Vers l’avant du bateau, les Pens-Gaour se hérissaient, noires, dans un tumulte de houles blanches. Une lame prit cette coquille et l’enleva; sur sa cime, elle la fit tourner doucement, puis rouler, et l’engloutit.

Mais la barque reparut aussitôt, coincée entre deux roches, et le flot qui passait continua sa route.

* * *

Deux vivants s’accrochaient aux aspérités du massif, et rampaient. Une lame nouvelle arrivait à l’assaut. Toussaint, qui se hissait, tourna la tête: il vit Anne-Marie impuissante à gravir, et la montagne d’eau qui s’avançait contre eux. Il revint, saisit la naufragée par un poignet, par les cheveux, et tira à lui. L’explosion blanche tonna au fond du trou, et les gerbes d’écume s’élancèrent en voûte par-dessus le couple étalé à plat ventre. Dans le ruissellement qui suivit, accrochés des mains, des pieds, des genoux, ils sentirent tout au long de leur peau les forces du torrent qui les tiraient vers le gouffre; puis ils furent libres.

Avant qu’une autre lame vînt se cogner au rempart de granit, ils avaient pu gagner le sommet. Ils s’arrêtèrent. La mer rageait en bas. D’un même mouvement, ils s’assirent et soufflèrent, les bras pendants.

Toussaint cherchait à voir son bateau trépassé, qui émergeait encore par instants. Il dit:

--En voilà un coup d’arrivé!

Anne-Marie ne l’entendit pas; elle contemplait, avec une stupeur terrifiée, l’enfer glauque d’où elle sortait. Mais elle n’en put soutenir la vision et frissonna, en fermant les yeux. Elle dit:

--Elles n’ont pas crié.

Toussaint ne l’entendit pas; il rageait contre la mer et l’insultait, grommelant des mots, tendant le poing. Ils ne parlèrent plus. Assis côte à côte, face au large, toutes leurs forces hébétées, ils restaient immobiles, le regard fixe et sans rien voir. La Bretonne grelottait. De son vêtement, des petits ruisseaux coulaient autour d’elle, et parce qu’ils se dépêchaient de retourner à la mer, comme pour la remporter avec eux, elle sauta en arrière.

--Toussaint!

--Quoi?

--J’ai peur.

Il daigna sourire avec le dédain du mâle, et décrochant sa gourde catalane qui contenait encore un bon litre de rhum, il la tendit sans dire un mot. Machinalement, elle but et rendit l’outre; il but à son tour. Elle attendait qu’il eût fini, mais il buvait longtemps.

--Viens-nous-en, Toussaint.

Il fit un rire sec.

--Viens-nous-en? Où ça, donc?

--Au Bourg...

Cette fois, il rit tout à fait.

--Au Bourg? Tu en as de bonnes, la fille! Tu sais donc pas où qu’on est?

--Aux Gaours.

--Pens-Gaour, oui!

--Quoi, c’est celles-là?

--Deux saloperies de roches qui m’ont pris mon bateau dans leurs sacrées Cornes-de-Chèvre, bon Dieu de bon Dieu!

--C’est donc pas terre?

--Terre, oui! A trois cents brasses de terre, nous sommes, avec un courant qu’il faudrait un marsouin pour le remonter.

Elle resta étourdie, stupide à cette idée qu’on n’était pas sauvé, et qu’il faudrait mourir encore une fois. Elle essayait de douter et n’osait plus ni bouger ni regarder rien, par crainte d’acquérir la certitude; mais elle sentait derrière son dos cette autre mort qui l’appelait.

Enfin, elle parla:

--Trois cents brasses, tu dis?

--Au plein de la marée, mais ça fait bien le double à cause de la dérive.