Part 9
«Vous savez, la Cichina m'appartient! Ce n'est pas parce que vous êtes habillé en monsieur que vous pouvez vous mêler de ce qui ne vous regarde pas... Foutez le camp et _tchaû!_»
Et il répéta plusieurs fois le dur adieu piémontais «_Tchaû!... Tchaû!..._» Mais la Cichina mit les mains sur les hanches:
«À la couche, Costantzing, à la couche! Tu n'es pas jaloux de celui-là?»
Elle montrait la lithographie qui représentait Victor-Emmanuel.
«Ni de celui-là?»
Elle désignait le mort au milieu de la pièce.
«Alors, tu n'as pas besoin d'être jaloux du _mouchu_ qui s'intéresse à moi. Je fais ce que je veux, tu m'entends, _plandrong_, ce que je veux!... J'ai eu un roi quand j'ai voulu et des maçons quand il m'a plu et des messieurs, si ça me faisait plaisir...»
Et Costantzing était un _botcha_, c'est-à-dire un manœuvre, roux et vigoureux, ayant à peine vingt ans et plus orgueilleux de sa Cichina qu'elle n'était fière de sa propre destinée. La jalousie sortit de lui comme l'écume sort d'une vague brisée contre un rocher.
Il se jeta sur sa maîtresse qui, butant contre la civière, la renversa et tomba sur le mort.
Sauvagement, ce rival d'un roi piétinait la favorite par-dessus le cadavre, en fixant d'un air de défi le portrait souverain suspendu à la muraille.
_À Mademoiselle Segré_
LE DÉPART DE L'OMBRE
«C'était il y a plus de dix ans, et tout cela n'est point passé, puisque je revois, quand je le veux, les choses et les gens de ce temps-là. Je sens leur consistance et j'entends les bruits et les voix. Ces souvenirs m'importunent, comme des mouches que l'on chasse et qui, aussitôt, se posent de nouveau sur la face ou sur les mains.
«Quand Louise Ancelette mourut, je ne l'aimais plus. Sa tendresse, depuis un an déjà, glissait sur moi comme l'eau de pluie sur l'imperméable. Mon désamour, que je ne voulais pas montrer, brillait soudain, en éclair labial, devant nos amis, à qui mes inquiétudes mentales donnaient, j'en étais sûr, un sujet de conversation que je devinais sans les entendre, comme, sans le voir, on devine le cadavre d'une jeune fille lorsqu'on passe devant une maison mortuaire à la porte ornée de tentures blanches.
«On me l'a dit depuis. Près d'un mois avant le trépas de Louise, je disais qu'elle allait mourir, qu'elle n'en avait plus que pour trois semaines, pour quinze jours, qu'elle périrait le mercredi prochain, qu'elle mourrait le lendemain. On avait pris cela pour des plaisanteries, car Louise était bien portante, pleine de jeunesse et de gaieté.
«Mais le boucher peut dire le jour où telle génisse sera abattue. Ma haine était savante, je connaissais bien le jour de la mort de Louise et elle mourut à la date que j'avais indiquée.
«Elle mourut brusquement et sa mort ne fut point une énigme pour les médecins. Mais je ne pus empêcher que mes amis me soupçonnassent d'un crime. Leurs questions m'enlaçaient comme des serpents sibilants que je ne savais pas charmer.
«Tourments de jadis, je vous ressens encore...
***
«Un mois avant la mort de Louise, nous étions sortis ensemble; c'était un samedi. Silencieux, nous errions dans le Marais, et je m'en souviens, je regardais nos ombres qui nous précédaient en se mêlant.
«Dans la rue des Francs-Bourgeois, nous nous arrêtâmes devant une boutique sur laquelle on pouvait lire:_ Marchandises provenant du mont-de-piété._ À travers les vitres, on voyait, étalés, des objets disparates. Le monde entier et toutes les époques étaient les fournisseurs de cette boutique où bijoux, robes, tableaux, bronzes, bibelots, livres voisinaient comme les morts voisinent au cimetière. Je lisais mélancoliquement le lamentable précis d'histoire civile que formait toute cette brocante, quand Louise me demanda de lui acheter un bijou qui lui plaisait. Nous entrâmes. En ouvrant la porte vitrée je lus le nom qui s'y dessinait en lettres blanches: David Bakar, et je vis que, brusquement séparées, nos ombres n'entrèrent qu'à notre suite.
***
«David Bakar était assis à son comptoir. Il nous dit de prendre le bijou dans la vitrine et lorsque après avoir marchandé je voulus payer, il me dit qu'il n'avait pas de monnaie à me rendre et d'aller en faire dans le voisinage. Je compris que cet homme ne voulait pas travailler le jour du sabbat, et quand, de retour, j'eus payé ce que je devais, la monnaie resta sur le comptoir.
«--Quelle belle journée, nous dit ensuite Bakar. Il est vrai que c'est aujourd'hui samedi: le soleil brille toujours ce jour-là. Et c'est le jour où l'on peut le mieux examiner une ombre. Chaque samedi me rappelle aussi un des détails les plus émouvants de ma longue vie. Le beau souvenir que d'avoir été le hasard même! Les chrétiens n'ont point de ces souvenirs d'enfance!
«Je naquis à Rome et ne suis à Paris que depuis l'âge de vingt-cinq ans.
«Vous savez qu'à Rome on tire le lotto chaque samedi, sur la piazza Ripetta, et que le soin de prendre les numéros au hasard est dévolu à un enfant juif qu'on choisit, de préférence, gracieux de visage et à cheveux bouclés.
«Une fois c'est moi qui tirai le lotto. Ma mère, qui était très belle, me conduisit. Alors, au centre de la place, je devins le hasard. Et depuis, je n'ai jamais vu tant de regards me considérer anxieusement. À la fin, il y avait de ces yeux qui flamboyaient de colère et d'autres de joie. Des hommes me montraient le poing en m'insultant tandis que quelques-uns jubilaient en m'appelant Jésus, agneau pascal, sauveur, ou me donnaient d'autres noms chrétiennement flatteurs.
«Et je me souviens très nettement d'un homme en redingote et sans chapeau qui se tenait au premier rang de la foule. Il paraissait triste et accablé et tandis qu'elle s'écoulait, je vis, qu'au soleil, cet homme n'avait point d'ombre. Vite et discrètement, il sortit un revolver de sa poche et se tira une balle dans la bouche.
«Épouvanté, je regardai un moment les gens emporter le cadavre; ensuite je cherchai ma mère, mais je ne la retrouvai pas et je retournai seul au logis où elle ne rentra pas cette nuit-là.
«Le lendemain, quand ma mère fut de retour, mon père lui fit des reproches que nous trouvâmes très mérités mes sœurs et moi. Mais il se tut bientôt lorsqu'elle eut prononcé durement quelques paroles que je ne compris pas.
«Mon oncle Penso, le rabbin, vint le soir, il était irrité contre mes parents qui m'avaient laissé tenir le lotto.--J'ai vu David, disait-il, il était pareil au veau d'or que nos maîtres adorèrent en l'absence de Moïse. J'attendais l'instant où les gagnants organiseraient des danses autour de David.--Et ces objurgations étaient mêlées de citations de Maïmonide et du Talmud.»
***
«J'offris à Bakar un cigare qu'il refusa en prétextant le sabbat.
***
«--Oï, dit Bakar, je ne me sens pas très bien. Avant de vous en aller, prêtez-moi vos ombres... Je voudrais savoir si j'ai longtemps à vivre. Je connais un peu la sciomancie ou devination par les ombres. Je tiens les principes de cette science de ce même oncle qui n'aimait pas qu'on adorât le veau d'or, mais qui, fort riche et fort avare, ne voyageait qu'en troisième clssse. Un de ses amis lui demandait un jour la raison de cette lésinerie.--Parce qu'il n'y a pas de quatrième, répondit mon oncle. Dans la suite, il émigra en Allemagne, où les trains ont des wagons de quatrième classe.
«Sortons de la boutique et au soleil du sabbat soyons sciomanciens.
«Avez-vous tous votre ombre, au moins?
«Car ne l'ignorez pas, d'après nos croyances certaines, l'ombre quitte le corps trente jours avant qu'il ne meure.»
***
«Hors de la boutique, nous vîmes avec bonheur que nous possédions encore notre ombre. Bakar nous plaça de façon à ce que les ombres se mêlassent à la sienne, puis il examina cette tache trembleuse. Il disait:
«--Oï, le signe du feu! Oï, le feu, _asch!_ Oï, Adonaï! _Asch_ qui est le feu en hébreu donne _Aschen_ en allemand. Ce sont les cendres, les cendres des morts. Oï, et haschisch est de là vraisemblablement. Ce sera le bon sommeil. Oï! le signe du feu. _Asch, Aschen, haschich_ et assassin que j'oubliais vient de là aussi. Oï, oï! Asch, aschen, haschich, assassin, oï, Adonaï, Adonaï!»
«Et comme il était sorti sans chapeau et peut-être en confirmation d'un présage mortel figuré par _asch_, le signe du feu, Bakar éternua bruyamment:
«--Atchi! Atchi!»
«Fort ému, je lui dis:
«--Dieu vous bénisse!
«Mais Bakar rentra dans sa boutique en disant:
«--J'ai encore longtemps à vivre.»
«Puis, voyant que le soleil allait disparaître, il nous dit:
«--À une autre fois.»
«Car c'était l'heure de la prière, et en nous en allant, nous pûmes le voir, tandis que, couvert d'un vieux chapeau haut de forme, il lisait, debout sur le seuil de sa boutique, un livre hébreu qu'il commença régulièrement par la fin.
***
«Nous marchions sans parler, et lorsque au bout d'un moment je voulus revoir nos ombres, je vis avec un plaisir singulièrement atroce que celle de Louise l'avait quittée.»
_À Louis Chadourne_
LA FIANCÉE POSTHUME
Un jeune Russe qui voyageait sur le continent alla passer l'hiver à Cannes. Il prit pension chez un professeur qui, pendant la saison, donnait des leçons de français aux étrangers.
Ce professeur, d'une cinquantaine d'années, se nommait Muscade. Il avait des mœurs simples et aurait passé partout inaperçu s'il n'eût toujours empesté l'ail.
Mme Muscade était une douce créature qui âgée de trente-huit à quarante ans n'en accusait pas plus de trente à trente-deux. Elle était blonde, de chairs épanouies, la taille mince, mais sa poitrine et ses hanches saillaient. Pourtant rien en elle n'était provocant et elle paraissait triste.
Le jeune Russe la remarqua et il la trouvait jolie.
Les Muscade habitaient une petite villa située du côté de Suquet, et d'où l'on avait vue sur la mer, les îles de Lérins et les longues plages de sable sur lesquelles des troupes d'enfants nus et minces s'ébattent l'été, avant le crépuscule. La villa avait un jardin planté de mimosas, d'iris, de roses et de grands eucalyptus.
Le pensionnaire des Muscade passa tout l'hiver à se promener, à fumer et à lire. Il ne voyait pas les jolies filles dont la ville est pleine, il ne regardait pas les belles étrangères. Ses yeux ne gardaient que l'éblouissement du mica qui scintille partout, sur le sable marin, sur le sol des rues et sur les murs, et sa pensée, tandis qu'il marchait repoussé par le vent qui vient de la mer, était toute à Mme Muscade. Mais cet amour était doux, exquis, sans fièvre, et il n'osait en faire l'aveu.
***
Les eucalyptus tapissèrent le sol de petits cheveux odoriférants. Il y en avait tant, qu'éteignant l'éclat du mica, ils recouvraient entièrement les allées des jardins, et le mimosa enflammait toutes ses fleurs embaumées.
Un soir, dans la pénombre d'une chambre dont la fenêtre était ouverte, le jeune homme vit Mme Muscade allumer une lampe. Elle avait des gestes lents; sa silhouette paraissait une vision gracieuse et nonchalante. Il pensa: «Ne différons plug». Et s'approchant d'elle, il lui dit:
«Quel joli nom, Mme Muscade. C'est presque un petit nom. Il vous sied ce nom à vous dont les cheveux sont un peu de soleil à l'orient. À vous qui êtes aromatique comme ces noix muscades les plus parfumées; celles qu'un pigeon a digérées et rendues intactes. Tout ce qui a bonne odeur a votre odeur. Et vous devez avoir la saveur de tout ce qui est délectable. Je vous aime, Madame Muscade!»
***
Mme Muscade ne manifesta aucune émotion de de courroux ni de gaieté, et après avoir jeté un coup d'œil par la fenêtre, quitta la chambre.
Le jeune homme demeura un instant tout interdit; il eut ensuite envie de rire, puis alluma une cigarette et sortit.
Vers cinq heures, il revint et vit M. et Mme Muscade appuyés à la grille de la villa. Dès que ceux-ci l'aperçurent ils sortirent dans la rue qui était toujours déserte. Mme Muscade ferma la grille de la villa et vint se placer près de son mari qui parla:
--Monsieur, yai quelque chose à vous dire.
--Dans la rue? fit le jeune homme.
Et il regarda Mme Muscade qui, placide, ne bronchait pas.
--Oui, dans la rue, affirma M. Muscade.
Et il commença:
«Monsieur, soyez assez bon pour écouter mon histoire jusqu'au bout, notre histoire, puisque c'est aussi celle de Mme Muscade.
«J'ai cinquante-trois ans, monsieur, et Mme Muscade en a quarante. Il y a vingt-trois ans aujourd'hui que nous nous fiançâmes, ma femme et moi. Elle était la fille d'un maître de danse; moi j'étais orphelin, mais mon état me fournissait l'aisance nécessaire à un ménage. Ce fut un mariage d'amour, monsieur.
«Vous la voyez maintenant jolie et encore désirable. Mais si vous l'aviez vue alors, monsieur, avec ses cheveux en torsades dont on ne trouverait la teinte dans aucun tableau! Tout passe, monsieur, et ses cheveux d'à présent, je vous le jure, ne donnent aucune idée de ce qu'ils étaient lorsqu'elle avait dix-sept ans. Ces cheveux, c'était alors du miel. Ou bien encore on eût hésité à dire s'ils se rapportaient à la lune ou au soleil.
«Je l'adorais, monsieur. Et j'ose affirmer que de son côté elle m'aimait. Nous nous épousâmes. Ce fut une joie sans limites, une allégresse de tous nos sens, un bonheur pareil à un rêve, un rêve sans désillusion. Nos affaires prospéraient et nos amours durèrent.
***
«Au bout de quelques années, monsieur, il plut à Dieu de remplir la coupe de notre bonheur déjà si pleine. Mme Muscade me rendit père d'une fillette adorable que nous appelâmes Théodorine, parce que Dieu nous l'avait donnée. Mme Muscade voulut la nourrir et, le croiriez-vous, monsieur, je devins encore plus heureux d'aimer cette nourrice adorable d'un bébé angélique. Ah! quel charmant tableau lorsque, le soir, sous la lampe, après avoir donné à teter à l'enfantelette, Mme Muscade la déshabillait! Nos bouches se rencontraient souvent sur le corps doux, poli, odoriférant de la petite et des baisers joyeux claquaient sur ses petites fesses, sur ses jambettes, sur ses cuissettes potelées, partout, partout. Et nous trouvions des mots adorables: petite démone, pupille de mon œil, belette, hermine, et tant d'autres!
«Puis ce fut le premier pas, la première parole et puis, hélas, monsieur, elle mourut à l'âge de cinq ans.
«Je la vois encore sur son petit lit, morte et belle comme une petite martyre. Je revois le petit cercueil. Et on nous l'enleva, monsieur, et nous avons perdu toute joie, tout notre bonheur, que nous ne retrouverons qu'au ciel où notre Théodorine continue à vivre.
***
«Du jour de sa mort, nos âmes se sont senties vieilles et nous n'avons plus rien aimé de la vie. Et pourtant nous ne voulons pas la perdre. Notre existence est devenue triste, mais elle est si calme qu'elle en est délicieuse.
«Les années ont passé, atténuant une douleur toujours présente et qui nous fait pleurer quand nous parlons de notre fille.
«Souvent nous parlions d'elle:
«--Elle aurait maintenant douze ans, ce serait l'année de sa première communion.»
«Et cette fois-là nous pleurâmes toute la journée sur sa tombe dans notre cimetière parfumé.
«--Elle aurait aujourd'hui quinze ans et serait déjà peut-être demandée en mariage.»
***
«C'est moi qui ai dit cela, il y a deux ans; ma femme sourit tristement et nous eûmes la même idée. Le lendemain, nous mettions une pancarte: _Chambre à louer pour monsieur seul._ Et nous eûmes plusieurs jeunes gens comme locataires, des Anglais, un Danois, un Roumain. Et nous pensions:
«--Elle aurait seize ans. Qui sait? notre pensionnaire lui plairait peut-être?--»
«Puis vous êtes venu, monsieur, et nous avons souvent pensé:
«--Théodorine aurait dix-sept ans et sûrement si elle n'était pas encore mariée, son cœur élirait ce jeune homme doux, bien élevé et de tout point digne d'elle.»
«Vous êtes ému, monsieur, je vois cela. Vous avez bon cœur...
***
«Hélas! je me trompais. Voyez-vous, monsieur, ce que vous avez voulu faire cet après-midi, c'était presque un crime. Car voilà la vérité, monsieur, Mme Muscade m'a tout dit. Vous avez désolé le cœur de cette femme exquise. Vous désolez mon âme, monsieur, et vous comprenez vous-même qu'après ce qui s'est passé il n'est plus possible que vous entriez dans ma maison. Voyez, la grille est close et c'est fini: jamais plus vous ne passerez dans mon jardin. Vous le pensiez un jardin de délices défendues, monsieur, et cette pensée vous en a chassé. Vous ne voudriez pas rentrer dans cette maison calme où vous avez contristé cette femme qui vous aimait déjà, je le sais, comme une mère aime son fils. Hélas! j'aurais voulu vous voir dans ma maison longtemps encore, mais, vous le sentez, vous en êtes persuadé, c'est impossible, c'est fini. Cette nuit vous trouverez à vous loger dans un hôtel et vous me ferez dire où vous êtes descendu. Je vous enverrai votre bagage. Adieu, monsieur. Venez, Madame Muscade, la nuit tombe. Adieu, Monsieur, soyez heureux, adieu!»
_À Louis Dumur_
L'ŒIL BLEU
J'aime entendre les vieilles dames parler du temps où elles étaient petites filles.
***
«J'avais douze ans et j'étais pensionnaire dans un couvent du Midi de la France, m'a raconté une de ces respectables dames à bonne mémoire. Nous vivions là, séparées du monde, et nos parents seuls pouvaient nous visiter, une fois par mois.
«Nos vacances elles-mêmes se passaient dans ce oouvent qu'entouraient d'immenses jardins, un verger et des vignes.
«Je puis dire que je ne suis sortie de cette enceinte de calme que pour me marier, à l'âge de dix-neuf ans, et j'y étais depuis l'âge de huit ans. Je m'en souviens encore: lorsque j'eus franchi le seuil de la grande porte qui s'ouvrait sur l'univers, le spectacle de la vie, l'air que je respirais et qui me semblait si nouveau, le soleil qui me parut plus lumineux qu'il n'avait jamais été, la liberté enfin me saisit à la gorge. J'étouffais et je serais tombée éblouie, étourdie, si mon père, à qui je donnais le bras, ne m'eût retenue et ne m'eût ensuite menée vers un banc qui se trouvait là et où je m'assis un instant pour reprendre mes esprits.
***
«À douze ans donc, j'étais une petite fille espiègle et innocente et toutes mes compagnes étaient comme moi.
«Les études, les récréations, les exercices de dévotion se partageaient notre temps.
«Cependant c'est vers cette époque que le démon de la coquetterie pénétra dans la classe où j'étais, et je n'ai pas oublié la ruse dont il se servit pour nous apprendre que les petites filles que nous étions deviendraient bientôt des jeunes filles.
«Aucun homme ne pénétrait dans l'enceinte du couvent, sinon le vénérable aumônier qui disait la messe, prêchait, et auquel nous disions nos peccadilles. Il y avait encore trois vieux jardiniers, peu faits pour nous donner une haute idée du sexe fort. Nos pères venaient nous voir aussi, et celles qui avaient des frères en parlaient comme d'êtres surnaturels.
«Un soir, à la tombée de la nuit, nous revenions de la chapelle et nous marchions à la queue leu leu, nous dirigeant vers le dortoir.
«Soudain, au loin, derrière les murs qui entouraient les jardins du couvent, un son de cor se fit entendre. Je m'en souviens comme si cela s'était passé hier: la fanfare héroïque et mélancolique éclata dans le profond silence, au crépuscule, tandis que le cœur de chaque petite fille battait plus fort qu'auparavant. Et cette fanfare qui, répercutée par les échos, mourait dans le lointain, évoquait pour nous je ne sais quel cortège fabuleux...
«C'est d'eux que nous rêvâmes cette nuit-là...
***
«Le lendemain, une petite blonde, qui s'appelait Clémence de Pambré, étant sortie un instant de la classe, revint toute pâle et chuchota à sa voisine, Louise de Presséc, que dans le couloir sombre elle avait rencontré un œil bleu. Et bientôt toute la classe connut l'existence de l'œil bleu.
«On n'écoutait plus la Mère qui nous enseignait l'histoire. Les élèves faisaient à présent des réponses saugrenues, et moi-même, qui n'étais pas très forte en cette branche-là, comme on me demandait à qui avait succédé François Ier, je dis à tout hasard, mais sans conviction, que c'était à Charlemagne, et ma voisine, chargée d'éclairer mon ignorance, fut d'avis qu'il avait succédé à Louis XIV. On avait bien autre chose à faire que de penser à la chronologie des rois de France: on songeait à l'œil bleu.
***
«Et en moins d'une semaine, chacune de nous eut l'occasion de le rencontrer, cet œil bleu.
«Nous avions toutes la berlue, c'est certain, mais nous le vîmes toutes. Il passait vite, tachant l'ombre dans les couloirs de son bel azur. Nous en étions épouvantées et aucune de nous n'osait en parler aux religieuses.
«On se creusait la tête pour savoir à qui cet œil effrayant pouvait appartenir. Je ne sais plus laquelle de nous émit l'opinion que ce devait être l'œil d'un des chasseurs qui avaient passé quelques soirs auparavant au milieu des fanfares de cors, dont les éclats lyriques à faire pleurer persistaient en nos mémoires. Et il en fut ainsi décidé.
«Nous nous persuadâmes toutes qu'un des chasseurs était caché dans le couvent et l'œil bleu était son œil. Nous ne songeâmes point que l'œil unique dénotait un borgne ni que les yeux ne volent point à travers les corridors des vieux couvents et n'errent point détachés de leurs corps.
«Et cependant nous ne pensions qu'à cet œil bleu et au chasseur qu'il évoquait.
«C'était fini d'avoir peur de l'œil bleu. On aurait bien voulu qu'il s'arrêtât pour nous fixer et nous faisions en sorte de sortir souvent seules dans les couloirs pour rencontrer l'œil merveilleux qui nous charmait désormais.
***
«Bientôt la coquetterie s'en mêla. Aucune de nous n'aurait voulu être vue par l'œil bleu tandis qu'elle avait les mains tachées d'encre. Chacune faisait son possible pour paraître à son avantage en traversant les couloirs.
«Il n'y avait ni glace ni miroir au couvent, et notre ingéniosité naturelle y suppléa bientôt. Chaque fois que l'une de nous passait près d'une porte vitrée qui donnait sur un palier, un pan de tablier noir plaqué derrière la vitre formait ainsi un miroir improvisé où l'on se regardait vite, vite, en s'arrangeant la chevelure, en se demandant si l'on était jolie.
***
«L'histoire de l'œil bleu dura bien deux mois; puis on le rencontra de moins en moins, et enfin l'on n'y pensa plus que très rarement, et quand on en parlait encore, de loin en loin, ce n'était jamais sans frissonner.
«Mais dans ce frisson il entrait de la crainte et aussi quelque chose qui ressemblait à du plaisir, le plaisir secret de parler d'une chose défendue.»
***
Vous n'avez jamais vu passer l'œil bleu, ô petites filles d'aujourd'hui!
_Au docteur Palazzoli_
L'INFIRME DIVINISÉ
Par une matinée de printemps, une automobile qui passait sur la route de Paris à Cherbourg fit explosion dans la commune de Chatou, sur la limite du Vésinet. Les deux voyageurs qui occupaient le coupé furent tués. Quant au chauffeur, on le ramassa à moitié mort; il demeura trois mois sans connaissance, et lorsque, dans une petite voiture poussée par sa femme, il put enfin quitter l'hôpital, il lui manquait la jambe gauche, le bras gauche, l'œil gauche et il était devenu sourd de l'oreille gauche.
Dès lors, il vécut dans une maisonnette qu'il possédait au bord de la mer, près de Toulon, et grâce à la petite aisance procurée par le montant de l'assurance qu'il avait touchée. Les cicatrices laissées par la section de ses membres étant toujours douloureuses, il lui avait été impossible de supporter une jambe en bois ni un bras postiche, et il s'était, en peu de semaines, accoutumé à sautiller au lieu de marcher.
***