Le poète assassiné

Part 6

Chapter 63,821 wordsPublic domain

Vers deux heures, on télégraphia qu'un sacristain-poète de Naples avait vu bouillonner le sang de saint Janvier dans l'ampoule. Le sacristain était sorti en proclamant le miracle et s'était empressé d'aller au port jouer à la mourre. Il avait gagné à ce jeu tout ce qu'il avait voulu et un coup de couteau à la poitrine.

Les télégrammes annonçant les arrestations de poètes se succédèrent toute la journée. L'électrocution des poètes américains fut connue vers quatre heures.

À Paris, quelques jeunes poètes de la rive gauche épargnés à cause de leur manque de notoriété organisèrent une manifestation qui partit de la Closerie des Lilas vers la Conciergerie, où était enfermé le prince des poètes.

La troupe arriva pour disperser les manifestants. La cavalerie chargea. Les poètes sortirent des armes et se défendirent, mais le peuple à cette vue se mêla à la bagarre. On étrangla les poètes et quiconque se proclamait leur défenseur.

Ainsi commença la persécution qui s'étendit rapidement dans le monde entier. En Amérique, après l'électrocution des poètes célèbres, on lyncha tous les chansonniers nègres et même beaucoup qui de leur vie n'avaient fait de chansons; ensuite on tomba sur les blancs de la bohème littéraire. On apprit aussi que Tograth, après avoir dirigé lui-même la persécution en Australie, s'était embarqué à Melbourne.

XVII

Assassinat

Comme Orphée, tous les poètes étaient près d'une malemort. Partout les éditeurs avaient été pillés et les recueils de vers brûlés. Dans chaque ville, des massacres avaient eu lieu. L'admiration universelle allait pour le moment à cet Horace Tograth qui d'Adélaïde (Australie) avait déchaîné la tempête et semblait avoir à jamais détruit la poésie. La science de cet homme, racontait-on, tenait du miracle. Il dissipait les nuages ou amenait un orage au lieu qu'il voulait. Les femmes, dès qu'elles le voyaient, étaient prêtes à faire sa volonté. Au demeurant, il ne dédaignait pas les virginités ou féminines ou masculines. Dès que Tograth avait su quel enthousiasme il avait éveillé dans tout l'univers, il avait annoncé qu'il irait dans les principales villes du globe après que l'Australie aurait été débarrassée de ses poètes érotiques ou élégiaques. En effet, on apprit à quelque temps de là le délire des populations de Tokio, de Pékin, de Yakoutsk, de Calcutta, du Caire, de Buenos-Ayres, de San Francisco, de Chicago, à l'occasion de la visite de l'infâme Allemand Tograth. Il laissa partout une impression surnaturelle à cause de ses miracles qu'il disait scientifiques, de ses guérisons extraordinaires qui portèrent au sublime sa réputation de savant et même de thaumaturge.

Le 30 mai, Tograth débarqua à Marseille. La population était massée sur les quais, Tograth arriva du paquebot dans une chaloupe. Dès qu'on qu'on l'aperçut, les cris, les vivats, les braillements poussés par des gosiers innombrables se mêlèrent au bruit du vent, des vagues et des sirènes sur les vaisseaux. Tograth était debout dans la chaloupe, grand et maigre. À mesure que la chaloupe approchait, on distinguait mieux les traits du héros. Son visage était glabre et bleuissait à l'endroit des poils, sa bouche presque sans lèvres blessait d'une large estafilade le visage sans menton, ce qui faisait qu'on eût dit d'un requin. Au-dessus, le nez se retroussait et laissait béantes les narines. Le front montait perpendiculaire, très haut et très large. Le costume de Tograth était blanc, très collant, ses souliers également blancs avaient des talons hauts. Il ne portait pas de chapeau. Lorsqu'il posa le pied sur le sol de Marseille, l'enthousiasme fut tel qu'après que les quais se furent vidés, trois cents personnes furent trouvées mortes étouffées, foulées aux pieds, écrasées. Quelques hommes saisirent le héros et le portèrent ainsi, tandis que l'on chantait, criait et que des femmes lui jetaient des fleurs jusqu'à l'hôtel où des appartements lui avaient été préparés, et à la porte s'étaient placés les directeurs, les interprètes, les pisteurs.

***

Le même matin, Croniamantal, venant de Brünn, était arrivé à Marseille pour y chercher Tristouse qui s'y trouvait depuis la veille au soir avec Paponat. Tous trois s'étaient mêlés à la foule qui acclamait Tograth devant l'hôtel où il devait descendre.

--Heureuse fureur, dit Tristouse. Vous n'êtes pas poète, Paponat, vous avez appris des choses qui valent infiniment mieux que la poésie. N'est-ce pas, Paponat, que vous n'êtes nullement poète?

--En effet, ma chère, répondit Paponat, j'ai versifié pour m'amuser, mais je ne suis pas poète, je suis un homme d'affaires excellent et nul ne s'y entend mieux que moi pour gérer une fortune.

--Ce soir, vous mettrez à la poste une lettre pour _La Voix_ d'Adélaïde, vous direz tout cela et ainsi vous serez à l'abri.

--Je n'y manquerai pas, dit Paponat. À-t-on jamais vu ça, poète! c'est bon pour Croniamantal.

--J'espère bien, dit Tristouse, qu'on va le massacrer à Brünn, où il pensait nous trouver.

--Mais justement le voilà, dit doucement Paponat. Il est dans la foule. Il se cache, il ne nous a pas vus.

--Je voudrais qu'on le massacrât sans tarder, dit Tristouse avec un soupir. J'ai idée que cela ne tardera pas.

--Regardez, dit Paponat, voici venir le héros.

***

Le cortège qui amenait Tograth étant arrivé devant l'hôtel, on déposa l'agronome sur le sol. Tograth se tourna vers la foule et lui parla:

«Marseillais, je pourrais, pour vous remercier, employer des paroles plus grosses que votre célèbre sardine. Je pourrais faire un long discours. Mais ces paroles ne seraient jamais proportionnées à la magnificence de la réception que vous m'aviez réservée. Je sais qu'il y a parmi vous des maux que je puis soulager grâce à la science, non pas seulement la mienne, mais celle que les savants ont accumulée depuis des millénaires. Qu'on amène les malades, je veux les guérir.»

Un homme dont le crâne était chauve comme celui d'un habitant de Mycone cria:

«Tograth! divinité humaine, savantissime tout-puissant, donne-moi une chevelure luxuriante.»

Tograth sourit et dit qu'on laissât cet homme s'approcher, ensuite il toucha le crâne dénudé en disant:

«Ton caillou stérile se recouvrira d'une abondante végétation, mais souviens-toi de ce bienfait en haïssant à jamais le laurier.»

En même temps que le chauve, une fille s'était approchée. Elle implora Tograth:

«Bel homme, bel homme, regarde ma bouche, mon amant, à coups de poing, m'a cassé quelques dents, rends-les-moi.»

Le savant sourit et lui mit un doigt dans la bouche en disant:

«Tu peux mordre maintenant, tu as des dents superbes, Mais, en reconnaissance, montre ce que tu as dans ton sac.»

La fille rit en ouvrant la bouche où brillèrent de nouvelles dents, puis elle ouvrit son sac en s'excusant:

«C'est une drôle d'idée, devant tout le monde. Voilà mes clefs, voici la photographie sur émail de mon amant; il est mieux que ça.»

Mais les yeux de Togralh avaient brillé; il avait avisé, pliées, quelques chansons parisiennes rimées sur des airs viennois, Il prit ces papiers et après les avoir regardés:

--Ce ne sont que des chansons, dit-il, n'as-tu pas de poésies?

--J'en ai une bien jolie, dit la fille, c'est le pisteur de l'hôtel Victoria qui me l'a faite avant de partir pour la Suisse. Mais je ne l'ai pas montrée à Sossi.

Et elle tendit à Tograth un petit papier rose sur lequel se trouvait ce lamentable acrostiche:

Mon aimée adorée avant que je m'en aille, Avant que notre amour, Maria, ne déraille, MARIA Râle et meure, m'amie, une fois, une fois, Il faut nous promener tous deux seuls dans les bois, Alors je m'en irai plein de bonheur je crois.

«Ce n'est pas seulement de la poésie, dit Tograth, elle est, en outre, idiote.»

Il déchira le papier et le jeta dans le ruisseau, tandis que la fille claquait des dents et assurait d'un air effrayé:

«Bel homme, bel homme, je ne savais pas que ce fût mal.»

À ce moment, Croniamantal s'avança auprès de Tograth et apostropha la foule:

«Canailles, assassins!»

Des rires éclatèrent. On cria:

«À l'eau, le couillon!»

Et Tograth, regardant Croniamantal, lui dit:

«Mon ami, que cette affluence ne vous offusque point. Moi, j'aime la populace, bien que je descende dans des hôtels où elle ne fréquente point.»

Le poète laissa parler Tograth, puis il reprit, s'adressant à la foule:

«Canaille, ris de moi, tes joies sont comptées, on te les arrachera une à une. Et sais-tu, populace, quel est ton héros?»

Tograth souriait et la foule était devenue attentive. Le poète poursuivit:

«Ton héros, populace, c'est l'Ennui apportant le Malheur.»

Un cri d'étonnement sortit de toutes les poitrines. Des femmes firent le signe de la croix. Tograth voulut parler, mais Croniamantal le saisit brusquement par le cou, le jeta sur le sol et l'y maintint en posant un pied sur sa poitrine. En même temps il parla:

«C'est l'Ennui et le Malheur, le monstre ennemi de l'homme, le Léviathan gluant et immonde, le Béhémoth souillé de stupres, de viols et par le sang des merveilleux poètes. Il est le vomissement des Antipodes, ses miracles ne trompent pas plus les clairvoyants que les miracles de Simon le magicien n'en imposaient aux Apôtres. Marseillais, Marseillais, pourquoi vous dont les ancêtres s'en sont venus du pays le plus purement lyrique, vous êtes-vous solidarisés avec les ennemis des poètes, avec les barbares de toutes les nations? Le plus étrange miracle de l'Allemand revenu d'Australie, le connaissez-vous? C'est d'en avoir imposé au monde et d'avoir été un instant plus fort que la création même, que la poésie éternelle.»

Mais Tograth, qui avait pu se dégager, se dressa, sali de poussière et ivre de rage, il demanda:

«Qui es-tu?»

Et la foule cria:

«Qui es-tu, qui es-tu?»

Le poète se tourna vers l'orient et parla d'une voix exaltée:

«Je suis Croniamantal, le plus grand des poètes vivants. J'ai souvent vu Dieu face à face. J'ai supporté l'éclat divin que mes yeux humains tempéraient. J'ai vécu l'éternité. Mais les temps étant venus, je suis venu me dresser devant toi.»

Tograth accueillit d'un éclat de rire terrible ces dernières paroles. Les premiers rangs de la foule ayant vu rire Tograth rirent aussi, et le rire en éclats, en roulades, en trilles se communiqua bientôt à la populace tout entière, à Paponat et à Tristouse Ballerinette. Toutes les bouches ouvertes faisaient face à Croniamantal qui perdait contenance. On cria parmi les rires:

«À l'eau, le poète!... Au feu, Croniamantal!... Aux chiens, l'amant du laurier!»

Un homme qui était au premier rang et avait un gros gourdin en appliqua un coup à Croniamantal, dont la grimace douloureuse fit redoubler les rires de la foule. Une pierre habilement lancée vint frapper le nez du poète, dont le sang jaillit. Une marchande de poisson fendit la foule, puis, se plaçant devant Croniamantal, lui dit:

«Hou! le corbeau. Je te reconnais, Peuchaire! tu es un policier qui s'est fait poète; tiens, vache, tiens, conteur de bourdes.»

Et elle lui asséna une gifle formidable en lui crachant au visage. L'homme que Tograth avait guéri de la calvitie s'approcha en disant:

«Regarde mes cheveux, est-ce un faux miracle, ça?»

Et levant sa canne, il la poussa si adroitement qu'elle creva l'œil droit. Croniamantal tomba à la renverse, des femmes se précipitèrent sur lui et le frappèrent. Tristouse trépignait de joie, tandis que Paponat essayait de la calmer. Mais du bout de son parapluie, elle alla crever l'autre œil de Croniamantal, qui la vit en cet instant et s'écria:

«Je confesse mon amour pour Tristouse Ballerinette, la poésie divine qui console mon âme.»

Alors de la foule des hommes crièrent:

«Tais-toi, charogne! attention les madames.»

Les femmes s'écartèrent vite, et un homme qui balançait un grand couteau posé sur sa main ouverte le lança de telle façon qu'il vint se planter dans la bouche ouverte de Croniamantal. D'autres hommes firent de même. Les couteaux se fichèrent dans le ventre, la poitrine, et bientôt il n'y eut plus sur le sol qu'un cadavre hérissé comme une bogue de châtaigne marine.

XVIII

Apothéose

Croniamantal mort, Paponat avait ramené à l'hôtel Tristouse Ballerinette qui, aussitôt qu'elle y fut, se livra à une crise de nerfs dans les règles. On était dans un vieil immeuble et, par hasard, dans un placard, Paponat découvrit une bouteille d'eau de la reine de Hongrie qui remontait au XVIIe siècle. Ce remède agit rapidement. Tristouse reprit ses sens et alla sans plus tarder à l'hôpital réclamer le corps de Croniamantal, qu'on lui remit sans difficulté.

Elle lui fit des funérailles décentes et plaça sur sa tombe une pierre sur laquelle on grava, comme épitaphe:

Marchez sur la pointe des pieds Pour ne pas troubler le bon sommeil

Ensuite elle revint à Paris avec Paponat qui l'abandonna quelques jours après pour un mannequin des Champs-Élysées.

Tristouse ne le regretta pas longtemps. Elle prit le deuil de Croniamantal et monta à Montmartre, chez l'oiseau du Bénin, qui commença par lui faire la cour, et après qu'il en eût eu ce qu'il voulait, ils se mirent à parler de Croniamantal.

--Il faut que je lui fasse une statue, dit l'oiseau du Bénin. Car je ne suis pas seulement peintre, mais aussi sculpteur.

--C'est ça, dit Tristouse, il faut lui élever une statue.

--Où ça? demanda l'oiseau du Bénin; le gouvernement ne nous accordera pas d'emplacement. Les temps sont mauvais pour les poètes.

--On le dit, répliqua Tristouse, mais ce n'est peut-être pas vrai. Que pensez-vous du bois de Meudon, monsieur l'oiseau du Bénin?

--J'y avais bien pensé, mais je n'osais le dire. Va pour le bois de Meudon.

--Une statue en quoi? demanda Tristouse. En marbre? En bronze?

--Non, c'est trop vieux, répondit l'oiseau du Bénin, il faut que je lui sculpte une profonde statue en rien, comme la poésie et comme la gloire.

--Bravo! Bravo! dit Tristouse en battant des mains, une statue en rien, en vide, c'est magnifique, et quand la sculpterez-vous?

--Demain, si vous voulez; nous allons dîner, nous passerons la nuit ensemble, et dès le matin nous irons au bois de Meudon, où je sculpterai cette profonde statue.

***

Aussitôt dit, aussitôt fait. Ils allèrent dîner avec l'élite montmartroise, rentrèrent se coucher vers minuit et le lendemain matin, à neuf heures, après s'être munis d'une pioche, d'une bêche, d'une pelle et d'ébauchoirs, ils prirent le chemin du joli bois de Meudon, où ils rencontrèrent, en compagnie de sa mie, le prince des poètes, tout heureux des bonnes journées qu'il avait passées à la Conciergerie.

Dans la clairière, l'oiseau du Bénin se mit à l'ouvrage. En quelques heures, il creusa un trou ayant environ un demi-mètre de largeur et deux mètres de profondeur.

Ensuite, on déjeuna sur l'herbe.

L'après-midi fut consacré par l'oiseau du Bénin à sculpter l'intérieur du monument à la semblance de Croniamantal.

Le lendemain, le sculpteur revint avec des ouvriers qui habillèrent le puits d'un mur en ciment armé large de huit centimètres, sauf le fond qui eut trente-huit centimètres, si bien que le vide avait la forme de Croniamantal, que le trou était plein de son fantôme.

***

Le surlendemain, l'oiseau du Bénin, Tristouse, le prince des poètes et sa mie revinrent au monument qui fut comblé avec la terre qu'on en avait tirée et là, la nuit tombée, on planta un beau laurier des poètes, tandis que Tristouse Ballerinette dansait en chantant:

Toutes ne t'aiment pas tu mens Palantila mila miman Quand il fut l'amant de la reine Il est le roi puisqu'elle est reine C'est vrai c'est vrai je l'aime Croniamantal au fond du puits Est-ce lui

Cueillons la marjolaine La nuit

_À René Berthier_

Le Roi-Lune

I

Le 23 février 1912, je parcourais à pied cette partie du Tyrol qui commence presque aux portes de Munich. Il gelait, le soleil avait brillé durant tout le jour et j'avais laissé loin derrière moi une région où des châteaux fabuleux se reflétaient dans des lacs roses au crépuscule. La nuit était tombée, la pleine lune l'illuminait, bloc flottant dans le firmament où scintillaient de froides étoiles. Il pouvait être cinq heures. Je me hâtais, voulant arriver pour le dîner au grand hôtel de Werp, village bien connu des alpinistes et qui, d'après la carte que j'avais en poche, ne devait plus être éloigné que de trois ou quatre kilomètres. Le chemin était devenu mauvais. J'arrivai à un carrefour où aboutissaient quatre sentiers; je voulus consulter ma carte, mais je m'aperçus que je l'avais perdue en route. D'autre part le lieu où je me trouvais ne répondait à aucun point de l'itinéraire que je m'étais tracé avant le départ et dont je me souvenais nettement: j'étais égaré. Le temps me pressait et je ne tenais pas à coucher à la belle étoile. Je pris par le sentier qui me parut orienté dans la direction de Werp. Au bout d'une demi-heure de marche je m'arrêtai en un endroit où le sentier finissait devant une muraille de rochers haute de cinquante mètres environ et derrière laquelle des montagnes s'élevaient en masses chaotiques, blanches de neige. Autour de moi de grands sapins agitaient leurs formes sombres et retombantes, car le vent s'était levé et leurs cimes s'entrechoquant, ce bruit lugubre ajoutait encore à l'horreur du désert où le hasard m'avait entraîné. Je compris qu'il serait impossible de trouver Werp avant le jour et je cherchai quelque grotte, quelque anfractuosité de rocher où m'abriter du vent jusqu'à l'aube. Comme j'examinais fort soigneusement cette sorte de falaise qui se dressait devant moi, il me sembla apercevoir une ouverture vers laquelle je me dirigeai. Je reconnus une caverne très spacieuse et m'y aventurai. Au dehors, le vent faisait rage et la plainte des sapins avait quelque chose de poignant, comme si des milliers de voyageurs égarés avaient crié leur désespoir. Au bout de quelques minutes, m'étant habitué à la caverne, je perçus un bruit lointain de musique. Je crus d'abord m'être trompé, mais bientôt, je ne doutai plus, des ondes sonores et harmonieuses parvenaient jusqu'à mes oreilles et provenaient des entrailles de la montagne. Quel étonnement et quelle terreur! je voulus fuir. Puis la curiosité l'emporta et, tâtonnant le long de la paroi, je m'acheminai dans le but d'explorer la caverne de sorcellerie. J'avançai ainsi pendant plus d'un quart d'heure et les harmonies de l'orchestre souterrain se précisaient; puis la paroi fit un angle brusque. Je tournai changeant de direction et j'aperçus, à une distance que je ne pouvais évaluer, un peu de lumière filtrant, paraissait-il, autour d'un vantail. Je hâtai le pas et arrivai bientôt devant une porte.

La musique avait cessé. J'entendais une rumeur de voix éloignées. Me disant alors que les mélomanes souterrains ne devaient pas être, après tout, des gens dangereux et, d'autre part, comme malgré les apparences je ne pouvais me résoudre à admettre que mon aventure eût une origine surnaturelle, je frappai deux fois à la porte, mais personne ne vint. Enfin, ma main ayant rencontré un loquet, je le tou ruai et n'éprouvant aucune résistance, je pénétrai dans une vaste salle dont les parois étaient revêtues de marbres de couleur, de coquillages et où régnait une demi-lumière, tandis que de l'eau ruisselait dans des vasques ou nageaient des poissons multicolores.

II

Ce n'est qu'après avoir longtemps regardé autour de moi que je vis au fond de la grotte une porte entr'ouverte par laquelle je me hasardai à jeter un coup d'œil dans la salle suivante qui était très spacieuse et très haute de plafond. C'était une sorte de salle à manger meublée au centre d'une table ronde, assez vaste, pour donner place à plus de cent convives. Pour l'instant, il s'en trouvait là une cinquantaine environ qui tous, jeunes gens de quinze à vingt-cinq ans, bavardaient avec animation.

De la porte où je me tenais, et où on ne me voyait point, je remarquai que la table n'avait point de pieds. Elle était suspendue au plafond par quatre crochets portant des poulies sur lesquelles s'enroulaient des câbles métalliques; de ces poulies les câbles filaient en sens différents le long du plafond et après avoir passé dans des anneaux fixés à la corniche descendaient le long des murailles, où l'on pouvait les baisser, les remonter et les arrêter à volonté. Il en était de même des sièges de cette singulière salle à manger: ils avaient tous l'air d'escarpolettes. Des lampes électriques brillaient dans des ampoules de teintes différentes. Je remarquai qu'il y avait toutes les couleurs du prisme et ces ampoules suspendues du bout de leur fil étaient disposées comme à plaisir et au hasard dans toute la salle et à des hauteurs différentes, il y en avait même qui semblaient sortir de la plinthe près du plancher. Ces lumières aux teintes versicolores étaient si bien distribuées qu'on eût dit qu'il régnait dans la salle la lumière même du soleil.

Je ne vis point de domestiques, mais au bout d'un instant, les convives ayant assez mangé des mets qui leur avaient été servis, les valets entrèrent par les portes du fond pour emporter le premier service et d'autres serviteurs arrivèrent poussant devant eux un petit chariot où était étendu, sur un lit de bois sec, un bœuf tout vivant qu'on y avait solidement attaché. Lorsque le chariot, dont le fond pouvait dégager une chaleur électrique suffisante à cuire un rôti, fut auprès de la table, tout s'alluma et il y eut bientôt, sous le bœuf que l'on retournait vivant, un brasier instantané et aromatique. À ce moment quatre écuyers tranchants s'avancèrent de cet air satisfait et fatigué de mon ami René Berthier lorsque avant de quitter le domaine de la science pour celui de la poésie ou inversement, au moyen d'une lime à ongles il tente l'ouverture de sa boîte d'ananas quotidienne. Les convives, qui devisaient fort agréablement, s'interrompirent aussitôt pour choisir le morceau de leur goût, comme font les journalistes d'affaires après une nouvelle conquête coloniale. Le bœuf vivant était découpé à l'endroit désigné, et telle était l'habileté du boucher que le morceau était détaché et rôti sans qu'aucun des organes essentiels ne fût touché. Bientôt il ne resta que la peau et le squelette que l'on emporta comme un contribuable dévoré par les collecteurs d'impôts.

Alors, entrèrent vingt oiseleurs, l'appeau en bouche et qui portaient chacun deux grandes cages pleines de canards plumés vivants que l'on étouffa devant chaque convive. Les sommeliers, qui se présentèrent spontanément, versèrent des rasades de vin de Hongrie et vingt trompettes, qui entrèrent par quatre portes à la fois, se mirent à sonner dans leurs instruments pavoisés.

***

Ce repas d'aliments vivants m'avait paru si singulier que je fus un peu inquiet sur le sort qui m'attendait en compagnie de gens aussi avides de sang, mais ils se levèrent alors, et tandis qu ils allumaient qui des cigarettes, qui des cigares, les valets débarrassèrent la table et la hissèrent en un clin d'œil jusqu'au plafond, ainsi que les sièges. La salle demeura vide de meubles, et les trompettes s'en étant allés furent remplacés par quatre violonistes aveugles qui jouaient des airs à la mode, ce qui engagea aussitôt ces jeunes gens à danser. Mais cet exercice ne dura pas plus d'un quart d'heure, après quoi ils s'en allèrent dans une autre salle.

***

La porte étant restée ouverte, je m'avançai à pas de loup: je les vis qui devisaient entre eux, tandis qu'autour d'eux de singuliers meubles semblaient danser de la façon la plus bizarre et sans musique. Ces meubles se haussaient petit à petit comme un poète de salon et se dandinaient en se haussant et grandissaient par saccades; bientôt ils prirent l'apparence de meubles confortables, fauteuils et divans de cuir; une table avait l'apparence d'un champignon, elle était recouverte de cuir comme le reste du mobilier.