Part 5
Quand il connut le départ de Tristouse il ne protesta pas, mais demanda à la concierge si elle connaissait le but de ce voyage.
--Je l'ignore, dit cette femme; tout ce que je sais, c'est qu'elle est allée dans l'Europe centrale.
--C'est bien, dit Croniamantal.
Et revenu chez lui, il réunit les quelques milliers de francs dont il disposait et prit à la gare du Nord le train pour l'Allemagne.
***
Et le lendemain, veille de la Noël, à l'heure de l'horaire, le train s'engouffra dans l'énorme gare de Cologne. Croniamantal, une petite valise à la main, descendit le dernier de son wagon de troisième. Sur le quai de la voie parallèle à celle qu'occupait son train, une casquette rouge de chef de gare, des casques à boules d'agents de police et des hauts de forme de notables, démontraient qu'on attendait par le train suivant un personnage d'importance. Et de fait, Croniamantal entendit d'un petit vieillard aux gestes secs dont la femme grasse et étonnée bayait à la casquette rouge, les casques à boule et les hauts de forme;
«Krupp... Essen... Pas de commandes... Italie.»
Croniamantal suivit la foule des voyageurs amenés par son train. Il marchait derrière deux filles qui devaient être pédauques, tant leur démarche ressemblait à celle des oies. Elles cachaient leurs mains sous des pèlerines courtes; la tête de la première s'ornait d'un chapeau minuscule et noir sur lequel étaient piqués des bouquets de roses bleues, tandis que des plumes noires, droites, à tige mince épluchée sauf à la pointe, tremblaient au-dessus comme de froid. Le chapeau de la seconde était de feutre lisse, presque brillant, un nœud énorme de satinette violette l'ombrageait de ridicule. C'étaient probablement deux bonnes sans place, car elles furent happées au passage, pour ainsi dire, par un groupe de dames chamarrées et laides qui portaient des rubans de la Société catholique pour la protection des jeunes filles. Les dames de la Société protestante ayant le même but se tenaient plus loin. Croniamantal, placé maintenant derrière un gros homme à la barbe dure, courte et roussâtre, habillé de vert, descendit l'escalier qui mène au vestibule de la gare.
Dehors il salua le Dôme solitaire au milieu de la place irrégulière qu'il emplit de sa masse. La gare tassait sa masse moderne près de la cathédrale énorme. Des hôtels étalaient des enseignes en langue hybride et proches du colosse gothique, semblaient cependant se tenir à une distance respectueuse. Croniamantal renifla longtemps l'odeur de la ville devant la cathédrale. Il semblait désappointé.
«Elle n'est point ici, se dit-il, mon nez la sentirait, mes nerfs vibreraient, mes yeux la verraient.»
Il traversa la ville, passa les fortifications à pied comme poussé par une force inconnue le long de la grand'route, en aval, sur la rive droite du Rhin. Et de fait, Tristouse et Paponat, arrivés l'avant-veille à Cologne, avaient acheté une automobile et continuaient leur voyage; ils avaient pris la rive droite du Rhin dans la direction de Coblence, et Croniamantal les suivait à la piste.
***
La nuit de Noël arriva. Un vieux rabbin prophétique de Dollendorf, au moment où il s'engageait sur le pont qui relie Ronn à Beul, fut repoussé par un violent coup de vent. La rafale de neige faisait rage. Le bruit de l'ouragan couvrait les chants de Noël, mais les mille lumières des arbres étincelaient dans chaque maison.
Le vieux juif sacra:
«_Kreuzdonnerwetter..._ je n'arriverai jamais au _Haenchen..._ Hiver, mon vieil ami, tu ne peux rien sur ma vieille et joyeuse carcasse, laisse-moi traverser sans encombre ce vieux Rhin qui est ivre comme trente-six ivrognes. Moi-même je ne me dirige vers la noble taverne fréquentée par les Borusses qu'afin de m'y soûler en compagnie de ces bonnets blancs et à leurs dépens comme un bon chrétien, bien que je sois juif.»
Le bruit de l'ouragan redoubla, des voix étranges se firent entendre. Le vieux rabbin tressaillit et leva la tête en s'écriant:
«Donnerkeil! Ui jeh! ch, ch, ch. Eh! dites donc, là-haut, vous feriez bien de retourner à vos affaires au lieu d'embêter les joyeux bougres que leur sort force à marcher par de pareilles nuits... Eh! les mères, n'êtes-vous plus sous la domination de Salomon?... Ohé! ohé! Tseilom Kop! Meicabl! Farwaschen Ponim! Beheime! Vous voulez m'empêcher de boire d'excellents vins de Moselle avec MM. les étudiants de la Borussia qui sont trop heureux de trinquer avec moi à cause de ma science bien connue et de mon lyrisme inimitable, sans compter tous mes dons de sorcellerie et de prophétie.
«Esprits maudits! sachez que j'aurais bu aussi des vins du Rhin, sans compter les vins de France. Je n'aurais pas négligé de sabler le champagne en votre honneur, mes vieilles amies!... À minuit, à l'heure où l'on fait Christkindchen, j'aurais roulé sous la table et aurais dormi du moins pendant la soûlerie... Mais vous déchaînez les vents, vous faites un vacarme infernal pendant cette nuit angélique qui devrait être paisible. Vous ne l'ignorez pas, nous sommes dans la période des jours alcyoniens... et, en fait de calme, vous semblez vous crêper le chignon là-haut, belles dames... Pour amuser Salomon, sans doute... Herrgottsocra,... qu'entends-je?... Lilith! Naama! Aguereth! Mahala!... Ah! Salomon, pour ton plaisir, elles vont tuer tous les poètes sur cette terre.
«Ah! Salomon! Salomon! roi jovial dont les amuseuses sont ces quatre spectres nocturnes qui se dirigent de l'Orient vers le Nord, tu veux ma mort, car je suis aussi poète comme tous les prophètes juifs et prophète comme tous les poètes.
«Adieu la soûlerie de ce soir... Vieux Rhin, il faut que je te tourne le dos. Je m'en vais me préparer à mourir en dictant mes plus lyriques et dernières prophéties...»
Un fracas inouï, pareil à un coup de tonnerre éclata. Le vieux prophète serra les lèvres en hochant la tête et regarda par terre, puis il se courba et tendit l'oreille, assez près du sol. Lorsqu'il se redressa, il murmura:
«La Terre même ne veut plus du contact insupportable des poètes.»
Alors, à travers les rues de Beuel, il se mit en route, tournant le dos au Rhin.
Lorsque le rabbin eut traversé la voie du chemin de fer, il se trouva devant deux chemins et tandis qu'il hésitait, ne sachant quel était le bon, leva de nouveau la tête par hasard. Il vit devant lui un jeune homme tenant une valise à la main et qui venait de Bonn; le vieux rabbin ne reconnut pas ce personnage et il lui cria:
--Êtes-vous fou de voyager par un temps pareil, monsieur?
--J'ai hâte de rejoindre quelqu'un que j'ai perdu et dont je suis la trace, répondit l'inconnu.
--Quelle est votre profession? cria le juif.
--Je suis un poète.
Le prophète tapa du pied et tandis que le jeune homme s'éloignait il l'injuria ignoblement à cause de la pitié qui lui venait, puis il baissa la tête et sans plus s'occuper du poète alla regarder les poteaux pour se renseigner au sujet des routes. Il prit tout droit devant lui en bougonnant.
«Heureusement que le vent est tombé... au moins on peut marcher... J'avais cru d'abord qu'il arrivait pour me tuer. Mais non, il mourra peut-être avant moi ce poète qui n'est même pas juif. Enfin, marchons vite et joyeusement pour nous préparer une mort glorieuse.»
Le vieux rabbin marcha plus vite; avec sa longue houppelande, il faisait l'effet d'un revenant, et des enfants qui, après l'arbre de Noël, revenaient de Pützchen, passèrent près de lui en criant d'épouvante, et longtemps ils jetèrent des pierres dans la direction où il avait disparu.
***
Croniamantal parcourut ainsi une partie de l'Allemagne et de l'empire autrichien; la force qui le poussait l'entraîna à travers la Thuringe, la Saxe, la Bohême, la Moravie, jusqu'à Brünn, où il dut s'arrêter.
***
Le soir même de son arrivée, il parcourut la ville. Dans les rues bordées de vieux palais, des Suisses énormes, en culotte et bicorne, se tenaient debout devant les portes. Ils s'appuyaient sur de longues cannes à pommeau de cristal. Leurs boutons d'or luisaient comme des yeux de chat.
Croniamantal ne trouvait plus son chemin; il erra pendant quelque temps et longeait des maisons pauvres où des ombres passaient vivement derrière les fenêtres éclairées. Des officiers en long manteau bleu passèrent. Croniamantal se tourna pour les suivre du regard, puis il sortit de la ville et alla, dans la nuit, contempler la masse sombre du Spielberg. Tandis qu'il examinait la vieille prison d'État, il y eut près de Croniamantal un bruit de pas, puis il vit trois moines le dépasser en gesticulant et parlant haut. Croniamantal courut après eux et leur demanda son chemin.
«Vous êtes Français, lui dirent-ils; venez avec nous.»
Croniamantal les examina et vit qu'ils portaient sur leurs frocs de petits manteaux beige fort élégants. Chacun d'eux tenait une badine et était coiffé d'un chapeau melon. En route, un des moines dit à Croniamantal:
«Vous vous êtes fort éloigné de votre hôtel, nous vous indiquerons le chemin si vous voulez. Mais, si cela vous convient, vous pouvez fort bien venir au couvent: on vous recevra convenablement, puisque vous êtes étranger, et vous pourrez y passer la nuit.»
Croniamantal accepta joyeusement en disant:
«Je le veux bien, car n'êtes-vous pas mes frères, à moi qui suis poète?»
Ils se mirent à rire. Le plus vieux, qui avait des lorgnons cerclés d'or et dont le ventre saillait hors du pet-en-l'air à la mode, leva les bras en s'écriant:
«Poète! Est-ce possible?»
Et les deux autres, plus maigres, s'esclaffèrent en se baissant et en se tenant le ventre comme s'ils avaient eu la colique.
«Soyons sérieux, dit le moine à lorgnon, nous allons traverser une rue habitée par des juifs.»
Dans les rues, à chaque pas de porte, de vieilles femmes, debout comme des sapins dans une forêt, appelaient, faisaient des signes.
--Fuyons cette puterie, dit le gros moine, qui était tchèque de nation, que ses compagnons appelaient le père Karel.
Croniamantal et les moines finirent par s'arrêter devant un grand couvent. Au son de la cloche, le portier vint ouvrir. Les deux moines maigres dirent au revoir à Croniamantal, qui resta seul avec le père Karel dans un parloir richement meublé.
«Mon enfant, dit le père Karel, vous vous trouvez dans un couvent unique. Les moines qui l'habitent sont tous des gens comme il faut. Nous avons d'anciens archiducs et même d'anciens architectes, des soldats, des savants, des poètes, des inventeurs, quelques moines venus de France après l'expulsion des congrégations et quelques hôtes laïcs de bonnes manières. Tous sont des saints. Moi-même, tel que vous me voyez, avec mes lorgnons et mon gros ventre, je suis un saint. Je vais vous indiquer votre chambre, vous y resterez jusqu'à neuf heures; alors vous entendrez la cloche du repas sonner et je viendrai vous chercher.»
Le père Karel guida Croniamantal à travers de longs corridors. Puis ils montèrent un escalier de marbre blanc et, au deuxième étage, le père Karel ouvrit une porte en disant:
«Votre chambre.»
Il lui montra le bouton de l'électricité et sortit.
La chambre était ronde, le lit et les meubles étaient ronds; sur la cheminée, une tête de mort ressemblait à un vieux fromage.
Croniamantal se mit à la fenêtre, sous laquelle s'étendait l'obscurité touffue d'un grand jardin monacal d'où semblaient monter des rires, des soupirs, des cris de joie, comme si mille couples s'y étreignaient. Alors une voix de femme, dans le jardin, chanta une chanson que Croniamantal avait entendue autrefois:
Croquemitaine Porte la rose et le lilas Le roi s'en vient --Bonjour Germaine --Croquemitaine Tu reviendras une autre fois
Et Croniamantal se mit à chanter la suite:
--Bonjour Germaine Je viens aimer entre tes bras
Puis il attendit que la voix de Tristouse continuât le couplet.
Et des voix d'hommes de-ci de-là chantaient sur des airs graves des chansons inconnues, tandis qu'une voix cassée de vieillard chevrotait:
Vexilla régis prodeunt...
À ce moment, le père Karel entra dans la chambre, tandis qu'une cloche sonnait à toute volée.
«Eh bien! mon garçon, on écoutait les rumeurs de notre beau jardin? Il est plein de souvenirs, ce paradis terrestre. Tychobrahé y fit l'amour autrefois avec une jolie juive qui lui disait tout le temps:--Chazer,--ce qui signifie cochon en jargon. Moi, j'y ai vu l'archiduc un tel s'y amuser avec un joli garçon qui avait le derrière fait en forme de cœur. Allons dîner, allons dîner.
***
Ils arrivèrent dans un vaste réfectoire encore vide, et le poète put examiner à son aise les fresques qui couvraient les murailles.
C'était Noé ivre-mort et couché. Son fils Cham découvrait la nudité de son père, c'est-à-dire un cep de vigne joliment et naïvement peint dont les branches servaient d'arbre généalogique ou à peu près, car c'étaient les noms des abbés du couvent que l'on avait peints en lettres rouges dans les folioles.
Les noces de Cana montraient un Mannekenpis pissant du vin dans les barriques, tandis que la mariée, enceinte d'au moins huit mois, présentait son ventre pareil à un baril à quelqu'un qui écrivait dessus, au charbon: Tokaï.
C'étaient encore les soldats de Gédéon se soulageant de l'affreuse colique causée par l'eau qu'ils avaient bue.
La longue table qui tenait le milieu de la salle, en longueur, était mise avec une rare somptuosité. Les verres et les carafes étaient de cristal taillé de Bohème, du cristal rouge le plus fin, dans lequel n'entrent que de la fougère, de l'or et des grenats. Des pièces d'argenterie superbes brillaient sur la blancheur de la nappe semée de violettes.
Les moines arrivèrent deux par deux, capuchon sur la tête, bras croisés sur la poitrine. En entrant, ils saluèrent Croniamantal et se placèrent selon leur habitude. À mesure qu'ils arrivaient, le père Karel disait à Croniamantal leur nom et leur pays d'origine. La tablée fut bientôt complète et les convives étaient au nombre de cinquante-six, Croniamantal compris. L'abbé, un Italien aux yeux bridés, dit le bénédicité, et le repas commença, mais Croniamantal attendait avec anxiété l'arrivée de Tristouse.
On servit d'abord un potage au bouillon dans lequel nageaient de petites cervelles d'oiseaux et des petits pois...
***
«Nos deux hôtes français viennent de partir, dit un moine français qui avait été le prieur du Crépontois. Je n'ai pu les retenir: le compagnon de mon neveu chantait tout à l'heure au jardin, de sa jolie voix de soprano. Il a manqué s'évanouir en entendant quelqu'un chanter, dans ce couvent, la suite de la chanson. C'est en vain que mon neveu supplia son gracieux camarade de rester ici; ils sont partis à cette heure et ont pris le train, car leur automobile n'était pas prête. Nous la leur enverrons par chemin de fer. Ils ne m'ont pas confié le but de leur voyage, mais je pense que ces pieux enfants ont affaire à Marseille. Je crois, au demeurant, les avoir entendus parler de cette ville.»
Croniamantal, pâle comme un linge, se leva alors:
«Excusez-moi, mes pères, leur dit-il, mais j'ai eu tort d'accepter votre hospitalité. Il faut que je m'en aille, ne m'en demandez pas la raison. Mais je garderai toujours un bon souvenir de la simplicité, de la gaîté, de la liberté qui régnent ici. Tout cela m'est cher au plus haut degré, pourquoi, pourquoi, hélas, n'en puis-je profiter?»
XVI
Persécution
En ce temps-là, on distribuait chaque jour des prix de poésie. Des milliers de sociétés s'étaient fondées dans ce but et leurs membres vivaient grassement en faisant, à date fixe, des largesses aux poètes. Mais le 26 janvier était le jour où les plus grandes sociétés, compagnies, conseils d'administration, académies, comités, jurys, etc., etc., du monde entier décernaient celui qu'elles avaient fondé. On attribuait ce jour-là 8,019 Prix de poésie dont le montant faisait une somme de 50 millions 3,225 fr. 75. D'autre part, le goût de la poésie ne s'étant répandu dans aucune classe de la population d'aucun pays, l'opinion publique était très montée contre les poètes que l'on appelait paresseux, inutiles, etc. Le 26 janvier de cette année-là se passa sans incidents, mais le lendemain, le grand journal _La Voix_, publié à Adélaïde (Australie), en langue française, contenait un article du savant chimiste-agronome Horace Tograth (un Allemand, né à Leipzig), dont les découvertes et les inventions avaient paru souvent tenir du miracle. L'article intitulé _Le Laurier_ contenait une sorte d'historique de la culture du laurier en Judée, en Grèce, en Italie, en Afrique et en Provence. L'auteur donnait des conseils à ceux qui avaient des lauriers dans leurs jardins, il indiquait les usages multiples du laurier, dans l'alimentation, dans l'art, dans la poésie et son rôle comme symbole de la gloire poétique. Il en venait à parler mythologie, faisant des allusions à Apollon et à la fable de Daphné. À la fin, Horace Tograth changeait brusquement de ton et terminait ainsi son article: «Et puis, je le dis en vérité, cet arbre inutile est encore trop commun, et nous avons des symboles moins glorieux auxquels les peuples attribuent la saveur fameuse du laurier. Les lauriers tiennent trop de place sur notre terre trop habitée, les lauriers sont indignes de vivre. Chacun d'eux prend la place de deux hommes au soleil. Qu'on abatte les lauriers et qu'on craigne leurs feuilles comme un poison. Naguère encore symbole de poésie et de science littéraire, elles ne sont aujourd'hui que le symbole de cette morte-gloire qui est à la gloire ce que la mort est à la vie, ce que la main de gloire est à la clef.
«La vraie gloire a abandonné la poésie pour la science, la philosophie, l'acrobatie, la philanthropie, la sociologie, etc... Les poètes ne sont plus bons aujourd'hui qu'à toucher de l'argent qu'ils ne gagnent point puisqu'ils ne travaillent guère et que la plupart d'entre eux (sauf les chansonniers et quelques autres) n'ont aucun talent et par conséquent aucune excuse. Pour ceux qui ont quelque don, ils sont encore plus nuisibles, car s'ils ne touchent rien, ni à rien, ils font chacun plus de bruit qu'un régiment et nous rabattent les oreilles de ce qu'ils sont maudits. Tous ces gens-là n'ont plus de raison d'être. Les prix qu'on leur décerne sont volés aux travailleurs, aux inventeurs, aux savants, aux philosophes, aux acrobates, aux philanthropes, aux sociologues, etc. Il faut que les poètes disparaissent. Lycurgue les avait bannis de la République, il faut les bannir de la terre. Sans quoi les poètes, paresseux fieffés, seront nos princes et, sans rien faire, vivront de notre travail, nous opprimeront, se moqueront de nous. En un mot, il faut se débarrasser au plus vite de la tyrannie poétique.
«Si les républiques et les rois, si les nations n'y prennent garde, la race des poètes, trop privilégiée, croîtra dans de telles proportions et si rapidement qu'avant peu de temps personne ne voudra plus travailler, inventer, apprendre, raisonner, faire des choses dangereuses, remédier aux malheurs des hommes et améliorer leur sort.
«Sans tarder, donc, il faut aviser et nous guérir de cette plaie poétique qui ronge l'humanité.»
Un bruit énorme accueillit cet article. Il fut télégraphié ou téléphoné partout, tous les journaux le reproduisirent. Quelques journaux littéraires firent suivre la citation de l'article de Tograth de réflexions moqueuses à l'égard du savant, on avait des doutes sur l'état de sa mentalité. On riait de cette terreur qu'il manifestait à l'égard du laurier lyrique. Les journaux d'informations et d'affaires, au contraire, faisaient grand cas de l'avertissement. On y disait que l'article de _La Voix_ était génial.
L'article du savant Horace Tograth avait été un prétexte unique, admirable pour affirmer la haine de la poésie. Et le prétexte était poétique. L'article du savant d'Adélaïde faisait appel au merveilleux de l'antiquité dont le souvenir gît dans tout homme bien né et à l'instinct de conservation que connaissent tous les êtres. C'est pourquoi presque tous les lecteurs de Tograth furent émerveillés, effrayés et ne voulurent pas manquer l'occasion de faire du tort aux poètes qui, à cause du grand nombre de prix dont ils bénéficiaient, étaient jalousés par toutes les classes de la population. La plupart des journaux concluaient en demandant que les gouvernements prissent des mesures pour qu'au moins les prix de poésie fussent supprimés.
Le soir, dans une autre édition de _La Voix_, le chimiste-agronome Horace Tograth, publiait un nouvel article qui, de même que le premier, télégraphié ou téléphoné partout, porta l'émotion à son comble dans la presse, parmi le public et chez les gouvernants. Le savant terminait ainsi:
«Monde, choisis entre ta vie et la poésie; si l'on ne prend pas de mesures sérieuses contre elle, c'est fait de la civilisation. Tu n'hésiteras point. Dès demain commencera l'ère nouvelle. La poésie n'existera plus, on brisera les lyres trop lourdes pour les vieilles inspirations. On massacrera les poètes.»
***
Pendant la nuit la vie fut pareille dans toutes les villes du globe. L'article télégraphié partout avait été reproduit dans des éditions spéciales des journaux locaux qu'on s'arrachait. Le peuple était partout de l'avis de Tograth. Les tribuns descendirent dans la rue et se mêlant à la foule l'excitèrent. La plupart des gouvernements prirent d'ailleurs cette nuit même des décisions dont le texte affiché au fur et à mesure provoquait dans les rues un enthousiasme indescriptible. La France, l'Italie, l'Espagne et le Portugal décrétèrent les premières que les poètes établis sur leur territoire seraient emprisonnés au plus tôt, en attendant qu'on décidât de leur sort. Les poètes étrangers ou absents qui tenteraient de pénétrer dans ces pays risqueraient d'être condamnés à mort. On télégraphia que les États-Unis d'Amérique avaient décidé d'électrocuter tout homme dont la profession de poète serait notoire. On télégraphia aussi qu'en Allemagne il avait été décrété que les poètes en vers ou en prose établis sur le territoire de l'empire resteraient enfermés jusqu'à nouvel ordre dans leurs demeures. À la vérité, durant cette nuit et la journée qui suivit tous les États du globe, même ceux qui ne possédaient que de mauvais petits bardes sans lyrisme, prirent des mesures contre le nom même de poète. Seuls, deux pays firent exception, c'étaient l'Angleterre et la Russie. Ces lois improvisées furent mises aussitôt à exécution. Tous les poètes qui se trouvaient sur les territoires français, italien, espagnol et portugais furent emprisonnés le lendemain, tandis que quelques journaux littéraires paraissaient encadrés de noir et se lamentaient sur la nouvelle terreur. Des dépêches arrivées à midi annoncèrent qu'Aristénète Sud-Ouest, le grand poète nègre d'Haïti, avait été coupé en morceaux le matin même et dévoré par une populace de noirs et de mulâtres ivres de soleil et de carnage. À Cologne, la Rayserglocke avait tonné toute la nuit, et le matin, le professeur docteur Stimmung, auteur d'une épopée médiévale en quarante-huit chants, étant sorti pour prendre le train, car il se rendait à Hanovre, avait été poursuivi par une troupe de fanatiques qui lui donnait des coups de bâton et criait: «À mort le poète!»
Il s'était réfugié dans la cathédrale et y demeura enfermé avec quelques bedeaux par la population déchaînée des Drikkes, des Hannes et des Marizibill. Ces dernières surtout se montraient acharnées, invoquaient la Vierge, sainte Ursule et les trois rois Mages en plat allemand, sans négliger de donner des coups de poing, afin de se frayer un passage dans la foule. Leurs patenôtres et adjurations pieuses étaient entrelardées d'insultes admirablement ignobles à l'égard du professeur-poète, qui devait surtout sa réputation à l'unisexualité de ses mœurs. Le front contre terre, il se mourait de peur sous le grand saint Christophe de bois. Il entendit les bruits des maçons qui muraient toutes les issues de la cathédrale et se prépara à mourir de faim.