Le poète assassiné

Part 4

Chapter 43,812 wordsPublic domain

LA VOIX

Croquemitaine Porte la rose et le lilas Le roi s'en vient--Bonjour Germaine --Croquemitaine Tu reviendras une autre fois

CRONIAMANTAL

Les voix de femmes sont toujours ironiques. Est-ce que le temps est toujours aussi beau? Quelqu'un est déjà damné à ma place. Il fait beau dans le bois profond. N'écoute pas la voix de femme. Demande! Demande!

LA VOIX

--Bonjour Germaine Je viens aimer entre tes bras --Ah! Sire notre vache est pleine --Vraiment Germaine --Votre servante aussi je crois

CRONIAMANTAL

Celle qui chante pour m'attirer sera ignorante comme moi-même et dansante avec des lassitudes.

LA VOIX

La vache est pleine Quand vint l'automne elle vêla Adieu mon roi Dondidondaine La vache est pleine Et mon cœur est vide sans toi

Croniamantal se dressa sur la pointe des pieds pour voir s'il n'apercevrait pas entre les branches la tant désirée qui venait.

LA VOIX

Dondidondaine À la fontaine il fait bien froid Mais quand viendra Croquemitaine Dondidondaine Après l'hiver j'aurai moins froid.

Dans la clairière parut une jeune fille, svelte et brune. Son visage était sombre et s'étoilait d'yeux remueurs comme des oiseaux au plumage brillant. Les cheveux épars, mais courts, lui laissaient le cou nu, ils étaient touffus et noirs comme une forêt nocturne et à la corde à jouer qu'elle tenait, Croniamantal reconnut Tristouse Ballerinette.

CRONIAMANTAL

Pas plus loin, fillette aux bras nus! J'irai moi-même vers vous. Quelqu'un se tait sous l'aubépine et pourrait nous entendre.

TRISTOUSE

Celui qui est issu de l'œuf comme un Tyndaride. Je me souviens, ma mère, qui est simple, m'en parle quelquefois par les longues soirées. Le chercheur d'œufs de serpentes, fils de serpent lui-même. J'ai peur de ces vieux souvenirs.

CRONIAMANTAL

N'aie aucune crainte, fillette aux bras nus.

Reste avec moi. J'ai des baisers plein les lèvres. Les voici, les voici. J'en dépose sur ton front, sur tes cheveux. Je mords tes cheveux au parfum antique. Je mords tes cheveux qui se lovent comme les vers sur le corps de la mort. Ô mort, ô mort poilue de vers. J'ai des baisers sur les lèvres. Les voici, les voici, sur tes mains, sur ton cou, sur tes yeux, sur tes yeux, sur tes yeux. J'ai des baisers plein les lèvres, les voici, les voici, brûlants comme la fièvre, appuyés pour t'ensorceler, des baisers, des baisers affolés, sur l'oreille, sur la tempe, sur la joue. Sens mes étreintes, plie sous l'effort de mon bras, sois lasse, sois lasse, sois lasse. J'ai des baisers sur les lèvres, les voici, les voici, affolés, sur ton cou, sur tes cheveux, sur ton front, sur tes yeux, sur ta bouche. Je voudrais tant t'aimer, ce jour de printemps où il n'y a plus de fleurs aux feuillards qui se préparent à fructifier.

TRISTOUSE

Laissez-moi, allez-vous-en, ceux qui s'entr'aiment sont heureux, mais je ne vous aime pas. Vous m'effrayez. Pourtant ne désespère pas, ô poète. Écoute, c'est mon meilleur proverbe: Va-t'en!

CRONIAMANTAL

Hélas! hélas! Encore partir, aller jusqu'à l'arrêt océanique à travers les bruyères, les sapinières, dans les tourbes, les boues, les poussières, à travers les forêts, les prairies, les vergers, les jardins bienheureux.

TRISTOUSE

Va-t'en. Va-t'en, loin de l'odeur antique de mes cheveux, ô toi qui m'appartiens.

Et Croniamantal s'en alla sans détourner la tête; on l'aperçut encore longtemps entre les branches, puis, lorsqu'il eut disparu, on entendit longtemps encore sa voix qui allait s'affaiblissant.

CRONIAMANTAL

Voyageur sans bâton, pèlerin sans bourdon et poète sans écritoire, je suis moins puissant que tout autre homme, je n'ai plus rien et je ne sais rien...

Et sa voix n'arriva plus jusqu'à Tristouse Ballerinette, qui se mirait dans la source.

Dans d'autres temps, des moines défrichaient la forêt de Malverne.

MOINES

Le soleil décline lentement, et en te bénissant, Seigneur, nous allons dormir au monastère, afin que l'aube nous retrouve dans la forêt.

LA FORÊT DE MALVERNE

Chaque jour, chaque jour, des envols éperdus d'oiseaux angoissés voient leurs nids s'écraser et leurs œufs se briser quand les arbres s'abattent en secouant leurs branches.

LES OISEAUX

C'est l'instant joyeux du crépuscule où viennent baller sur l'herbe filles et garçons. Et tous ont des baisers qui veulent tomber comme des fruits trop mûrs ou comme l'œuf quand il va être pondu. Les voyez-vous, les voyez-vous danser, muser, hanter, chanter de la brune à l'aube, sa sœur blanche.

UN MOINE ROUX, _au milieu du Cortège._

J'ai peur de vivre et je voudrais mourir. Déchirements de la terre! Travail, ô temps perdu...

LES OISEAUX

Gai! Gai! les œufs brisés. L'omelette toute faite a cuit sur un feu follet. Ici, ici! Prends à droite. Tourne à gauche. Devant toi. Derrière ce chêne abattu. Là et là.

CRONIAMANTAL, _en d'autres temps et près de la forêt de Malverne, peu avant le passage des Moines._

Les vents s'écartent devant moi, les forêts s'abattent pour devenir une voie large, avec des charognes de-ci de-là. Les voyageurs rencontrent trop de charognes depuis quelque temps, des charognes bavardes.

LE MOINE ROUX

Je ne veux plus travailler, je veux rêver et prier.

Il se coucha, la face tournée vers le ciel, dans le chemin bordé de saules couleur de brume.

La nuit était venue avec le clair de lune. Croniamantal vit les moines penchés sur le corps non-chalant de leur frère. Il entendit alors un petit gémissement, un faible cri qui mourut en un dernier soupir. Et lentement ils passèrent à la queue leu leu devant Croniamantal, caché derrière un bouquet de saules.

LA FORÊT GLORIDE

J'aimerais égarer cet homme parmi les spectres qui flottent entre les bouleaux. Mais il fuit vers le temps qui vient et où le voilà revenu.

Un fracas de portes lointaines se changea en un bruit de train en marche. Une voie large, herbue, barrée de troncs, bordée d'énormes pierres fittes. La Vie se suicide. Un sentier que des gens parcourent. Ils ne se sont jamais lassés. Des souterrains où l'air est empuanti. Des cadavres. Des voix appellent Croniamantal, Il court, il court, il descend.

***

Dans le joli bois, Tristouse se promenait en méditant.

TRISTOUSE

Mon cœur est triste sans toi, Croniamantal. Je t'aimais sans le savoir. Tout est vert. Tout est vert au-dessus de ma tête et sous mes pieds. J'ai perdu celui que j'aimais. Il me faudra chercher de-ci de-là, ici et là-bas. Et parmi tous et tous il se trouvera bien quelqu'un qui me plaira.

Revenu des autres temps, Croniamantal s'écria avant d'apercevoir Tristouse et en revoyant la source:

CRONIAMANTAL

Divinité! quelle es-tu? Où est ta forme éternelle?

TRISTOUSE

Le voilà plus beau qu'auparavant et que tous... Écoute, ô poète, je t'appartiens désormais.

Sans regarder Tristouse, Croniamantal se pencha vers la source.

CRONIAMANTAL

J'aime les sources, elles sont un beau symbole d'immortalité quand elles ne tarissent point. Celle-ci n'a jamais tari. Et je cherche une divinité, mais je veux quelle me paraisse éternelle. Et ma source n'a jamais tari.

Il se mit à genoux et pria devant la source, tandis que Tristouse, éplorée, se lamentait.

TRISTOUSE

Ô poète, adores-tu la source? Ô mon Dieu, rendez-moi mon amant! Viens! je sais de si belles chansons.

CRONIAMANTAL

La source a son murmure.

TRISTOUSE

Eh bien! couche avec ton amante froide, qu'elle te noie! Mais si tu vis, tu m'appartiens et tu m'obéiras.

Elle s'en alla, et à travers la forêt aux oiseaux gazouilleurs, la source coulait et murmurait, tandis que s'élevait la voix de Croniamantal qui pleurait et dont les larmes se mêlaient à l'onde adorée.

CRONIAMANTAL

Ô source! Toi qui jaillis comme un sang intarissable. Toi qui es froide comme le marbre, mais vivante, transparente et fluide. Toi, toujours nouvelle et toujours pareille. Toi qui vivifies tes rives qui verdoient, je t'adore. Tu es ma divinité non-pareille. Tu me désaltéreras. Tu me purifieras. Tu me murmureras ton éternelle chanson et tu m'endormiras le soir.

LA SOURCE

Au fond de mon petit lit plein d'un orient de gemmes, je t'entends avec agrément, ô poète! que j'ai enchanté. Je me souviens d'un Avallon où nous aurions pu vivre, toi comme le roi Pêcheur et moi t'attendant sous les pommiers. Ô îles aux pommiers! Mais je suis heureuse dans mon petit lit précieux. Ces améthystes sont douces à mon regard. Ce lapis-lazuli est plus bleu qu'un beau ciel. Cette malachite me figure une prairie. Sardoine, onyx, agate, cristal de roche, vous scintillerez ce soir. Car je veux donner une fête en l'honneur de mon amant. J'y viendrai seule, comme il convient à une vierge. De mon amant le poète la puissance s'est déjà manifestée et ses présents sont doux à mon cœur. Il m'a donné ses yeux tout en larmes, deux sources adorables et tributaires de mon ruisseau.

CRONIAMANTAL

Ô source fécondante, tes eaux semblent ta chevelure. Les fleurs naissent autour de toi et nous nous aimerons toujours.

On n'entendait que le chant des oiseaux et le bruissement des feuilles, et parfois les clapotements d'un oiseau jouant dans l'eau.

Un fopoîte parut dans le petit bois: c'était Paponat l'Algérien. Il s'approcha de la source en dansant.

CRONIAMANTAL

Je te connais. Tu es Paponat, qui étudias en Orient.

PAPONAT

Lui-même. Ô poète d'Occident, je viens te visiter. J'ai appris ta conversion, mais j'entends qu'il y a encore moyen de converser avec toi. Quelle humidité! Rien d'étonnant si ta voix est rauque, et tu aurais besoin d'une calcophane pour la clarifier. Je me suis approché de toi en dansant. N'y aurait-il pas moyen de te tirer de la situation où tu t'es mis?

CRONIAMANTAL

Pouah! Mais dis-moi qui t'a appris à danser.

PAPONAT

Les anges eux-mêmes furent mes maîtres de danse.

CRONIAMANTAL

Les bons anges ou les mauvais? Mais n'importe, n'insiste pas. J'en ai assez de toutes les danses, sauf d'une que je voudrais pouvoir danser encore, celle que les Grecs appelaient kordax.

PAPONAT

Tu es gai, Croniamantal, nous allons donc pouvoir nous amuser. Je suis heureux d'être venu ici. J'aime la gaîté. Je suis heureux!

Et Paponat, aux yeux brillants, profonds et tournoyants, se frotta les mains en riant.

CRONIAMANTAL

Tu me ressembles!

PAPONAT

Pas beaucoup. Je suis heureux de vivre, et toi tu te meurs auprès de la source.

CRONIAMANTAL

Mais le bonheur que tu proclames, l'oublies-tu? et oublies-tu le mien? Tu me ressembles! L'homme heureux se frotte les mains, tu l'as fait. Sens-les. Quelle odeur ont-elles?

PAPONAT

Une odeur de mort.

CRONIAMANTAL

Ha! ha! ha! L'homme heureux a la même odeur que le mort. Frotte tes mains. Quelle différence de l'homme heureux au cadavre! Je suis heureux aussi, quoique je ne veuille pas frotter mes mains. Sois heureux, frotte tes mains! Sois heureux! plus encore. La connais-tu maintenant, l'odeur du bonheur?

PAPONAT

Adieu; si tu ne fais plus cas des vivants, il n'y a plus moyen de parler avec toi.

Et tandis que Paponat s'éloignait dans la nuit où brillent les innombrables yeux des bêtes célestes à la chair impalpable, Croniamantal se leva tout à coup en pensant:

«En voilà assez de la nature et des souvenirs qu'elle évoque. J'en sais assez maintenant sur la vie, retournons à Paris et tâchons d'y retrouver cette exquise Tristouse Ballerinette qui m'aime à la folie.»

XIII

Mode

Le fopoîte Paponat, qui revenait, la nuit, du bois de Meudon, où il avait été chercher aventure, arriva juste à temps pour prendre le dernier bateau. Il eut la bonne fortune d'y rencontrer Tristouse Ballerinette.

--Comment allez-vous, mademoiselle? lui dit-il. J'ai rencontré dans le bois de Meudon votre amant, M. Croniamantal, qui est en train de devenir fou.

--Mon amant? dit Tristouse. Il n'est pas mon amant.

--On le dit cependant depuis hier dans nos milieux littéraires et artistiques.

--On peut dire ce qu'on veut, dit fermement Tristouse. D'ailleurs je n'aurais point à rougir d'un tel amant. N'est-il pas beau et n'a-t-il pas un grand talent?

--Vous avez raison. Mais que vous avez donc un joli chapeau, une jolie robe! Je m'intéresse beaucoup à la mode.

--Vous êtes toujours très élégant, monsieur Paponat. Donnez-moi donc l'adresse de votre tailleur, je l'indiquerai à Croniamantal.

--Inutile, il ne s'en servirait point, dit en riant Paponat. Mais dites-moi donc: que portent les femmes cette année? J'arrive d'Italie et je ne suis pas au courant. Renseignez-moi, je vous prie.

--Cette année, dit Tristouse, la mode est bizarre et familière, elle est simple et pleine de fantaisie. Toutes les matières des différents règnes de la nature peuvent maintenant entrer dans la composition d'un costume de femme. J'ai vu une robe charmante, faite de bouchons de liège. Elle valait certainement les charmantes toilettes de soirée en toile à laver qui font fureur aux premières. Un grand couturier médite de lancer les costumes tailleur en dos de vieux livres, reliés en veau. C'est charmant. Toutes les femmes de lettres voudront en porter, et l'on pourra s'approcher d'elles et leur parler à l'oreille sous prétexte de lire les titres. Les arêtes de poisson se portent beaucoup sur les chapeaux. On voit souvent de délicieuses jeunes filles habillées en pèlerines de Saint-Jacques de Compostelle; leur costume, comme il sied, est constellé de coquilles Saint-Jacques. La porcelaine, le grès et la faïence ont brusquement apparu dans l'art vestimentaire. Ces matières se portent en ceintures, sur les épingles à chapeaux, etc.; et il m'a été donné de voir un réticule adorable composé entièrement de ces œils de verre tels qu'on en voit chez les oculistes. Les plumes décorent maintenant non seulement les chapeaux, mais les souliers, les gants, et l'an prochain on en mettra sur les ombrelles. On fait des souliers en verre de Venise et des chapeaux en cristal de Baccarat. Je ne parle pas des robes peintes à l'huile, des lainages hauts en couleur, des robes bizarrement tachées d'encre. Pour le printemps, on portera beaucoup de vêtements en baudruche gonflée, formes agréables, légèreté et distinction. Nos aviatrices ne porteront pas autre chose. Pour les courses, il y aura le chapeau _ballon d'enfant_, composé d'une vingtaine de ballons, effet très luxueux et parfois détonations bien divertissantes. La coque de moule ne se porte que sur les bottines. Notez que l'on commence à se vêtir d'animaux vivants. J'ai rencontré une dame sur le chapeau de laquelle vingt oiseaux: serins, chardonnerets, rouges-gorges, retenus par un fil à la patte, chantaient à tue-tête en battant des ailes. La coiffure d'une ambassadrice était, lors de la dernière fête de Neuilly, composée d'une trentaine de couleuvres. «Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur ta tête?» disait avec l'accent dace à la dame un petit attaché roumain qui passe pour avoir du succès auprès des femmes. J'oubliais de vous dire que, mercredi dernier, j'ai vu sur les boulevards une rombière vêtue de petits miroirs appliqués et collés sur un tissu. Au soleil, l'effet était somptueux. On eût dit une mine d'or en promenade. Plus tard, il se mit à pleuvoir, et la dame ressembla à une mine d'argent. Les coquilles de noix font de jolies pampilles, surtout si on les entremêle de noisettes. La robe brodée de grains de café, de clous de girofles, de gousses d'ail, d'oignons et de grappes de raisins secs sera encore bien portée en visite. La mode devient pratique et ne méprise plus rien, elle ennoblit tout. Elle fait pour les matières ce que les romantiques firent pour les mots.

--Merci, dit Paponat, vous m'avez renseigné d'une façon charmante.

--Vous êtes trop aimable, répondit Tristouse.

XIV

Rencontres

Six mois passèrent. Depuis cinq mois, Tristouse Ballerinette était devenue la maîtresse de Croniamantal, qu'elle aima passionnément durant huit jours. En échange de cet amour, le lyrique garçon l'avait rendue glorieuse et immortelle à jamais en la célébrant dans des poèmes merveilleux.

«J'étais inconnue, pensait-elle, et voilà qu'il m'a faite illustre entre toutes les vivantes.

«On me tenait pour laide en général avec ma maigreur, ma bouche trop grande, mes vilaines dents, mon visage asymétrique, mon nez de travers. Me voilà belle à cette heure, et tous les hommes me le disent. On se moquait de ma démarche virile et saccadée, de mes coudes pointus qui remuaient dans la marche comme des pattes de poule. On me trouve maintenant si gracieuse que les autres femmes m'imitent.

«Quels miracles n'enfante pas l'amour d'un poète! Mais qu'il pèse lourd l'amour des poètes! Quelles tristesses l'accompagnent, quels silences à subir! Tandis que maintenant le miracle est fait, je suis belle et glorieuse. Croniamantal est laid, en peu de temps il a mangé son avoir, il est pauvre et sans élégance, il est sans gaîté, le moindre de ses gestes lui vaut cent ennemis.

«Je ne l'aime plus, je ne l'aime plus.

«Je n'ai plus besoin de lui, mes adorateurs me suffisent. Je vais me séparer de lui lentement. Mais ces lenteurs vont m'ennuyer. Il faut que je m'en aille ou qu'il disparaisse, afin qu'il ne me gêne point, qu'il ne me reproche rien.»

Et, au bout de huit jours, Tristouse devint la maîtresse de Paponat, tout en continuant à aller voir Croniamantal, avec lequel elle était de plus en plus froide. Elle l'allait voir de moins en moins et il se désespérait de plus en plus, mais de plus en plus il s'attachait à Tristouse, n'ayant de gaîté que lorsqu'elle était là, et, les jours où elle ne venait pas, passant des heures devant la maison quelle habitait dans l'espoir de la voir sortir, et si par hasard elle paraissait, se sauvant comme un voleur de peur qu'elle ne l'accusât de l'épier.

***

C'est en courant ainsi après Tristouse Ballerinette que Croniamantal continua son éducation littéraire.

Un jour qu'il cheminait à travers Paris, il se trouva soudain au bord de la Seine. Il passa un pont et marcha quelque temps encore quand tout à coup, apercevant devant lui M. François Coppée, Croniamantal regretta que ce passant fût mort. Mais rien ne s'oppose à ce qu'on parle avec un mort, et la rencontre était agréable.

«Allons, se dit Croniamantal, pour un passant c'est un passant, et l'auteur même du _Passant._ C'est un rimeur habile et spirituel, ayant le sentiment de la réalité. Parlons avec lui de la rime.»

Le poète du _Passant_ fumait une cigarette noire. Il était vêtu de noir, son visage était noir; il se tenait bizarrement sur une pierre de taille, et Croniamantal vit bien, à son air pensif, qu'il faisait des vers. Il l'aborda, et après l'avoir salué lui dit à brûle-pourpoint:

«Cher maître, comme vous voilà sombre.»

Il répondit courtoisement:

--C'est que ma statue est de bronze. Elle m'expose constamment à des méprises. Ainsi, l'autre jour,

Passant auprès de moi le nègre Sam Mac Vea Voyant que j'ai plus noir que lui s'affligea

Voyez comme ces vers sont adroits. Je suis en train de perfectionner la rime. Avez-vous remarqué comme le distique que je vous ai déclamé rime bien pour l'œil.

--En effet, dit Croniamantal, car on prononce _Sam Mac Vi_, comme on dit _Shekspire._

--Voici quelque chose qui fera mieux votre affaire, continua la statue:

Passant auprès de moi le nègre Sam Mac Vea Sur le socle aussitôt ces trois noms écrivit

Il y a là un raffinement qui doit vous séduire, c'est la rime riche pour l'oreille.

--Vous m'éclairez sur la rime, dit Croniamantal. Et je suis bien heureux, cher maître, de vous avoir rencontré en passant.

--C'est mon premier succès, répondit le poète métallique. Toutefois je viens de composer un petit poème portant le même titre: c'est un monsieur qui passe, _le Passant_, à travers un couloir de wagon de chemin de fer; il distingue une charmante personne avec laquelle, au lieu d'aller simplement jusqu'à Bruxelles, il s'arrête à la frontière hollandaise.

Ils passèrent au moins huit jours à Rosendael Il goûtait l'idéal elle aimait le réel En toutes choses d'elle il était différent Par conséquent ce fut bien l'amour qu'ils connurent

Je vous signale ces deux derniers vers, bien que rimant richement, ils contiennent une dissonance qui fait contraster délicatement le son plein des rimes masculines avec la morbidesse des féminines.

--Cher maître, repris-je plus haut, parlez-moi du vers libre.

--Vive la liberté! cria la statue de bronze.

Et après l'avoir saluée, Croniamantal s'en alla plus loin dans l'espoir de rencontrer Tristouse.

***

Un autre jour, Croniamantal passait sur les boulevards, Tristouse n'était pas venue à un rendez-vous, et il espérait la rencontrer dans un thé à la mode où elle allait parfois avec des amis. Il tournait au coin de la rue Le Péletier, lorsqu'un monsieur, coiffé d'une cape gris perle, l'aborda eu disant:

«Monsieur, je vais réformer les lettres. J'ai trouvé un sujet sublime: il s'agit des sensations éprouvées par un jeune bachelier bien élevé qui a laissé échapper un bruit inqualifiable dans une assemblée de dames et de jeunes personnes de qualité.»

Croniamantal, se récriant sur la nouveauté du sujet, comprit aussitôt combien il prêtait à mettre en valeur la sensibilité de l'auteur.

Croniamantal s'en fut... Une dame lui marcha sur les pieds. Elle était auteur et ne manqua point d'affirmer que cette rencontre ou collision lui fournirait un sujet de nouvelle délicate.

Croniamantal prit ses jambes à son cou et arriva auprès du pont des Saints-Pères où trois personnes qui discutaient un sujet de roman le prièrent de juger leur cas; il s'agissait d'écrire l'histoire d'un officier.

--Beau sujet, s'écria Croniamantal.

--Attendez, dit le voisin, un homme barbu, je prétends que le sujet est encore trop neuf et trop rare pour le public actuel.

Et le troisième expliqua qu'il s'agissait d'un officier de restaurant, l'homme de l'office, celui qui essuie la vaisselle...

Mais Croniamantal ne leur répondit pas et s'en fut visiter une ancienne cuisinière qui faisait des vers, chez laquelle il espérait rencontrer Tristouse, à l'heure du thé. Tristouse n'était pas là, mais Croniamantal s'entretint avec la maîtresse de maison qui lui déclama quelques poèmes.

C'était une poésie pleine de profondeur où tous les mots avaient un sens nouveau. C'est ainsi qu'_archipel_ n'était employé par elle que dans le sens de _papier buvard._

***

À peu de temps de là, le riche Paponat, fier de pouvoir se dire l'amant de la célèbre Tristouse, et qui était désireux de ne point la perdre car elle lui faisait honneur, décida d'emmener sa maîtresse en voyage à travers l'Europe centrale.

--C'est entendu, dit Tristouse, mais nous ne voyagerons pas comme des amants, car si vous m'êtes agréable, je ne vous aime point encore ou du moins je m'efforce de ne point vous aimer. Nous voyagerons donc en camarades et je m'habillerai en garçon, mes cheveux ne sont pas longs et l'on m'a souvent dit que j'avais l'air d'un beau jeune homme.

--C'est ça, dit Paponat, et comme vous avez besoin de repos et que de mon côté je suis assez fatigué, nous irons faire une retraite en Moravie dans un couvent de Brünn où mon oncle, le prieur du Crépontois, s'est retiré après l'expulsion des congrégations. C'est un des couvents les plus riches et les plus agréables du monde. Je vous présenterai comme un de mes amis et, n'ayez crainte, nous passerons pour amants tout de même.

--J'en serai contente, dit Tristouse, car j'adore passer pour ce que je ne suis pas. Nous partirons demain.

XV

Voyage

Croniamantal devint comme fou d'avoir perdu Tristouse. Mais il commença dès cette heure à devenir célèbre, et tandis que sa réputation de poète grandissait, se déclarait aussi sa vogue de dramaturge.

Les Théâtres jouaient ses pièces et la foule applaudissait son nom, mais en même temps les ennemis des poètes et de la poésie grandissaient en nombre et croissaient en haine audacieuse.

Lui, s'attristait de plus en plus, son âme se raréfiait en son corps sans forces.