Part 3
C'était aussi l'avis de Croniamantal. Il y songeait quand, tout à coup, son cheval qu'il tenait par la bride, connaissant l'heure acoutumée de sa provende, se prit à hennir pour la réclamer. Aussitôt la jeune fille se retourna et parut surprise de voir un étranger la contempler par-dessus la haie. Elle rougit et n'en parut que plus charmante. Sa peau brune attestait le sang sarrazin qui coulait dans ses veines. Croniamantal lui demanda à boire et à manger. Avec beaucoup de bonne grâce, cette belle fille le fit entrer dans la métairie et lui servit un agreste repas. Du laitage, des œufs, du pain noir eurent bientôt contenté sa soif et sa faim. Pendant ce temps, il questionnait sa jeune hôtesse, dans l'espoir de trouver une occasion pour lui dire des galanteries. Il apprit ainsi qu'elle s'appelait Mariette et que ses parents s'étaient rendus à la ville voisine pour vendre des légumes; son frère travaillait sur la route. Cette famille vivait heureuse des produits du verger et de l'étable.
À ce moment, les parents, de beaux paysans, arrivèrent, et voilà Croniamantal, déjà amoureux de Mariette, tout désappointé. Il profita de leur retour pour demander à la mère de fixer son écot; puis il sortit après avoir adressé à Mariette un long regard qu'elle ne lui rendit point, mais il eut le plaisir de voir qu'elle rougissait en se détournant.
Il remonta sur son cheval et reprit la route de sa demeure. Étant pour la première fois triste d'amour, il trouva une mélancolie extrême aux paysages parcourus auparavant. Le soleil était descendu sur l'horizon. Les feuilles grises des oliviers lui paraissaient d'une tristesse pareille à la sienne. Des ombres s'étendaient comme une onde. La rivière où il avait vu les baigneuses était abandonnée. Le bruit des petits flots lui fut insupportable comme une moquerie. Il lança son cheval au galop. Alors ce fut le crépuscule, des lumières s'allumaient au loin. Puis, la nuit étant venue, il ralentit son cheval et s'abandonna à une rêverie déréglée. La route en pente était bordée de cyprès, et c'est ainsi qu'assombri par la nuit et par l'amour, Croniamantal suivait le chemin mélancolique.
***
Son maître remarqua sans peine, les jours suivants, qu'il n'apportait plus aucune attention à des études auxquelles il s'appliquait auparavant. Il devina que ce dégoût venait de l'amour.
Ce qui se mêlait de mépris à son respect avait pour cause que Mariette n'était qu'une simple paysanne.
On était arrivé à la fin de septembre et l'ayant amené avec lui le lendemain sous les oliviers pleins de fruits, M. Janssen blâma la passion de son disciple qui, tout rouge, écoutait ces reproches. Les premiers vents d'automne se plaignaient et Croniamantal, très triste et très honteux, perdit à jamais l'envie de revoir sa jolie Mariette pour ne garder d'elle que le souvenir.
***
C'est ainsi que Croniamantal atteignit sa majorité.
Une maladie de cœur qu'on lui découvrit le fit réformer par l'autorité militaire. Bientôt après, son maître mourut subitement, lui laissant par testament le peu qu'il possédait. Et après avoir vendu la maison appelée le Château, Croniamantal vint à Paris pour s'y livrer paisiblement à son goût pour la littérature, car depuis quelque temps déjà, et en cachette, il composait des poèmes qu'il accumulait dans une vieille boîte à cigares.
X
Poésie
Dans les premiers jours de l'année 1911, un jeune homme mal habillé montait la rue Houdon en courant. Son visage extrêmement mobile paraissait tour à tour plein de joie ou d'inquiétude. Ses yeux dévoraient tout ce qu'ils regardaient et quand ses paupières se rapprochaient rapidement comme des mâchoires, elles engloutissaient l'univers qui se renouvelait sans cesse par l'opération de celui qui courait en imaginant les moindres détails des mondes énormes dont il se repaissait. Les clameurs et les tonnerres de Paris éclataient au loin et autour du jeune homme qui s'arrêta tout essoufflé, tel un cambrioleur trop longtemps poursuivi et prêt à se rendre. Ces clameurs, ce bruit, indiquaient bien que des ennemis étaient sur le point de le traquer, comme un voleur. Sa bouche et son regard exprimèrent la ruse et marchant maintenant avec lenteur, il se réfugia dans sa mémoire, et allait de l'avant, tandis que toutes les forces de sa destinée et de sa conscience écartaient le temps pour qu'apparût la vérité de ce qui est, de ce qui fut et de ce qui sera.
Le jeune homme entra dans une maison sans étage. Sur la porte ouverte, une pancarte portait:
_Entrée des Ateliers_
Il suivit un couloir où il faisait si sombre et si froid qu'il eut l'impression de mourir et de toute sa volonté, serrant les dents et les poings, il mit l'éternité en miettes. Puis soudain il eut de nouveau la notion du temps dont les secondes martelées par une horloge qu'il entendit alors tombaient comme des morceaux de verre et la vie le reprit tandis que de nouveau le temps passait. Mais au moment où il se disposait à toquer contre une porte, son cœur battit plus fort, crainte de ne trouver personne.
Il toquait à la porte et criait:
«C'est moi, Croniamantal.»
Et derrière la porte les pas lourds d'un homme fatigué, ou qui porte un faix très pesant, vinrent avec lenteur et quand la porte s'ouvrit ce fut dans la brusque lumière la création de deux êtres et leur mariage immédiat.
Dans l'atelier, semblable à une étable, un innombrable troupeau gisait éparpillé, c'étaient les tableaux endormis et le pâtre qui les gardait souriait à son ami.
Sur une étagère, des livres jaunes empilés simulaient des mottes de beurre. Et repoussant la porte mal jointe, le vent amenait là des êtres inconnus qui se plaignaient à tout petits cris, au nom de toutes les douleurs. Toutes les louves de la détresse hurlaient alors derrière la porte, prêtes à dévorer le troupeau, le pâtre et son ami, pour préparer à la même place la fondation de la Ville nouvelle. Mais dans l'atelier il y avait des joies de toutes les couleurs. Une grande fenêtre tenait tout le côté du nord et l'on ne voyait que le bleu du ciel pareil à un chant de femme. Croniamantal ôta son pardessus qui tomba par terre comme le cadavre d'un noyé et s'asseyant sur un divan, il regarda longtemps sans rien dire la nouvelle toile posée sur le chevalet. Vêtu de toile bleue et les pieds nus, le peintre regardait aussi le tableau où dans la brume glaciale deux femmes se souvenaient.
Il y avait encore dans l'atelier une chose fatale, ce grand morceau de miroir brisé, retenu au mur par des clous à crochet. C'était une insondable mer morte, verticale et au fond de laquelle une fausse vie animait ce qui n'existe pas. Ainsi, en face de l'Art, il y a son apparence, dont les hommes ne se défient point et qui les abaisse lorsque l'Art les avait élevés. Croniamantal se courba en restant assis et appuyant les avant-bras sur les genoux, il détourna les yeux de la peinture pour les porter sur une pancarte jetée à terre et sur laquelle était tracé au pinceau l'avertissement suivant:
JE SUIS CHEZ LE BISTROT
_L'oiseau du Bénin_
Il lut et relut cette phrase tandis que l'oiseau du Bénin regardait son tableau en remuant la tête, en se reculant, en se rapprochant. Ensuite il se tourna vers Croniamantal et lui dit:
--J'ai vu ta femme hier soir.
--Qui est-ce? demanda Croniamantal.
--Je ne sais pas, je l'ai vue mais je ne la connais pas, c'est une vraie jeune fille, comme tu les aimes. Elle a le visage sombre et enfantin de celles qui sont destinées à faire souffrir. Et parmi sa grâce aux mains qui se redressent pour repousser, elle manque de cette noblesse que les poètes ne pourraient pas aimer car elle les empêcherait de pâtir. J'ai vu ta femme, te dis-je. Elle est la laideur et la beauté; elle est comme tout ce que nous aimons aujourd'hui. Et elle doit avoir la saveur de la feuille du laurier.
Mais Croniamantal qui ne l'écoutait point, l'interrompit pour dire:
«J'ai fait hier mon dernier poème en vers réguliers:
Luth Zut!
et mon dernier poème en vers irréguliers.
(Prends garde que dans la deuxième strophe le mot fille est pris en mauvaise part:)
PROSPECTUS POUR UN NOUVEAU MÉDICAMENT
Pourquoi revint-il Hjalmar Les hanaps d'argent coupelle restèrent vides Les étoiles du soir Devinrent les étoiles du matin Et réciproquement La sorcière de la forêt de Hrûlœ Prépara son repas Elle était hippophage Mais lui ne l'était pas Maï Maï ramaho nia nia
Puis les étoiles du matin Redevinrent les étoiles du soir Et réciproquement Il s'écria--Au nom de Marœ Et de son gypaète préféré Fille d'Arnammœr Prépare la boisson des héros --Parfaitement noble guerrier Maï Maï ramaho nia nia
Elle prit le soleil Et le plonga dans la mer Ainsi les ménagères Font tremper un jambon dans la saumure Mais malheur! les saumons voraces Ont dévoré le soleil noyé Et se sont fait des perruques Avec les rayons Maï Maï ramaho nia nia
Elle prit la lune et l'entoura de bandelettes Comme on fait aux mortes illustres Et aux petits enfants Et puis à la clarté des seules étoiles Les éternelles Elle fit une décoction de selage D'euphorbe de goudron de Norvège Et de morve des Alfes Pour donner à boire au héros Maï Maï ramaho nia nia
Il mourut comme le soleil Et la sorcière grimpée au haut d'un sapin Écouta jusqu'au soir La rumeur des grands vents engouffrés dans la fiole Et les scaldes menteurs en donnent leur parole Maï Maï ramaho nia nia
***
Croniamantal se tut un instant puis il ajouta:
--Je n'écrirai plus qu'une poésie libre de toute entrave serait-ce celle du langage:
Écoute, mon vieux!
MAHÉVIDANOMI RENANOCALIPNODITOC EXTARTINAP + v. s. A. Z. Tel.: 33-122 Pan : Pan _OeaoiiiioKTin_ iiiiiiiiiiii
--Ton dernier vers, mon pauvre Croniamantal, dit l'oiseau du Bénin, est un simple plagiat de Fr.nc.s J.mm.s.
--Ce n'est pas vrai, dit Croniamantal. Mais je ne composerai plus de poésie pure. Voilà où j'en suis par ta faute. Je veux faire du théâtre.
--Tu ferais mieux d'aller voir la jeune fille dont je t'ai parlé. Elle te connaît et semble folle de toi. Tu la trouveras au bois de Meudon jeudi prochain à l'endroit que je te dirai. Tu la reconnaîtras à la corde à jouer qu'elle tiendra à la main, elle se nomme Tristouse Ballerinette.
--Bien, dit Croniamantal, j'irai voir Ballerinette et coucherai avec elle, mais avant tout je veux aller chez les Théâtres pour y porter ma pièce _Iéximal Jélimite_ que j'ai écrite dans ton atelier l'an dernier en mangeant des citrons.
--Fais ce que tu veux, mon ami, dit l'oiseau du Bénin, mais n'oublie pas Tristouse Ballerinette, ta femme à venir.
--Bien parlé, dit Croniamanlal, mais je veux rugir une fois encore le sujet d'_léximal Jélimite._ Écoute:
Un homme achète un journal au bord de la mer. D'une maison située côté jardin sort un soldat dont les mains sont des ampoules électriques. D'un arbre descend un géant ayant trois mètres de haut. Il secoue la marchande de journaux qui est de plâtre et qui en tombant se brise. À ce moment survient un juge. À coups de rasoir il tue tout le monde, tandis qu'une jambe qui passe en sautillant assomme le juge d'un coup de pied sous le nez, et chante une jolie chansonnette.
--Quelle merveille! dît l'oiseau du Bénin, je brosserai les décors, tu me l'as promis.
--Cela va sans dire, répondit Croniamantal.
XI
Dramaturgie
Le lendemain Croniamantal alla chez les Théâtres, ils étaient réunis chez M. Pingu, le financier. Croniamantal parvint à se faire introduire en graissant la patte au padalobre et au pompier de service. Il entra sans timidité dans la salle où les Théâtres, leurs acolytes, leurs sicaires et leurs suppôts s'étaient réunis.
CRONIAMANTAL
Messieurs les Théâtres, je suis venu pour vous lire ma pièce _Iéximal Jélimite._
LES THÉÂTRES
De grâce, attendez un peu, monsieur, que l'on vous ait mis au courant de nos usages. Vous voici parmi nous, parmi nos acteurs, nos auteurs, nos critiques et nos spectateurs. Écoutez attentivement et ne parlez presque pas.
CRONIAMANTAL
Messieurs, je vous remercie de l'accueil cordial que vous me faites et je profiterai, j'en suis certain, de tout ce que j'entendrai.
L'ACTEUR
Mes rôles ont duré ce que durent les roses Mais ma mère j'aime mes métempsychoses Ô phoques de Protée et ses métamorphoses
UN VIEUX RÉGISSEUR
Vous en souvenez-vous, madame! Un soir de neige en 1832, un inconnu égaré frappa à la porte d'une villa située sur la route qui mène de Chanteboun à Sorrente...
LE CRITIQUE
Aujourd'hui, pour qu'une pièce réussisse, il est important qu'elle ne soit pas signée par son auteur.
LE MENEUR À SON OURS
Roule-toi dans les petits pois Fais le mort... Donne à téter... Danse la polka... la masourke maintenant...
CHOEUR DES BUVEURS
Jus de la treille Liqueur vermeille Buvons buvons Si nous pouvons
CHOEUR DES MANGEURS
Tas de goulus Il n'y a plus Une miette Dans l'assiette
BUVEURS
Trognes vermeilles Buvons buvons Le jus des treilles
R.D..RD K.PL. NG, L'ACTEUR, L'ACTRICE, LES AUTEURS _Aux spectateurs_ Paye! Paye! Paye! Paye! Paye! Paye! Paye!
LE PRÉDICATEUR
Le Théâtre, mes chers frères, est une école de scandale, c'est un lieu de perdition pour les âmes et pour les corps. Au témoignage des machinistes tout est truqué dans un théâtre. Des sorcières plus vieilles que Morgane y arrivent à se faire passer pour des fillettes de quinze ans.
Que de sang versé dans un mélodrame! Je le dis en vérité, bien qu'il soit postiche, ce sang retombera par tiers sur la tête des enfants des auteurs, des acteurs, des directeurs, des spectateurs, jusqu'à la septième génération. _Ne mater suam_, disaient autrefois les jeunes filles à leurs mères. Aujourd'hui elles demandent: «Irons-nous au théâtre ce soir?»
Je vous le dis en vérité, mes frères. Peu de spectacles ne mettent pas les âmes en danger. Outre le spectacle de la nature, je ne sache que la baraque du pétomane où l'on puisse aller sans crainte. Ce dernier spectacle, mes chers frères, est gaulois et sain. Le bruit dilate la rate, il chasse Satan des lombes où il gîte et c'est ainsi que les Pères du désert arrivaient à s'exorciser en eux-mêmes.
UNE MÈRE D'ACTRICE
Tu p..., Charlotte?
L'ACTRICE
Non, maman, je rote
M. MAURICE BOISSARD
Les voilà bien aujourd'hui les entrailles d'une mère!
UN AUTEUR QUI A UNE PIÈCE REÇUE À LA COMÉDIE-FRANÇAISE
Mon ami, vous n'avez pas l'air très dégourdi. Je vais vous enseigner le sens de quelques mots du vocabulaire théâtral. Écoutez-les attentivement et retenez-les si vous pouvez.
_Achéron_ (ch dur ou chuintant _ad libitum_).--Fleuve des Enfers et non de l'enfer.
_Artistes_ (deux genres).--Ne s'emploie qu'en parlant d'un comédien ou d'une comédienne.
_Frère._--Éviter de joindre à ce substantif le qualificatif «petit». L'adjectif «jeune» convient mieux.
NOTA BENE.--Cette remarque ne s'applique pas à l'opérette.
_High-life._--Cette expression bien française se traduit en anglais par _fashionable people._
_Liaisons._--Elles sont toujours dangereuses au théâtre.
_Papa._--Deux négations valent une affirmation.
_Pommes cuites_ (ne s'emploie pas au singulier).--Crudité préjudiciable à l'estomac.
_Zut._--Ce mot déjà vieilli remplaçait avantageusement, il y a vingt ans, le mot de Cambronne.
Voulez-vous aussi quelques titres? Ils sont importants quand on veut réussir. En voici d'infaillibles:
LE CONTOUR; _Le Pourtour_; LA TOUR; _Autour avec Alentour_; LES VAUTOURS; _Louison, ta chemise n'est pas propre_; HÂTE-MOI LENTEMENT; _Le Bar tentaculaire_; CINTIÈME À GAUCHE; _La Magicienne_; LA GUELFE; _J'te vas tuer_; MON PRINCE; _L'Artichaut_; L'ÉCOLE DES NOTAIRES; _La Torchère._
Au revoir, monsieur, ne me remerciez pas.
UN GRAND CRITIQUE
Messieurs, je viens vous soumettre le compte rendu du triomphe d'hier soir. Y êtes-vous? Je commence:
_LA POIGNE ET LE POIGNON_
_Pièce en trois actes, par MM. Julien Tandis, Jean de la Fente, Prosper Mordus et Mmes Nathalie de l'Angoumois, Jane Fontaine et la comtesse M. des Étangs. Décors de MM. Alfred Mone, Léon Minie, Al. de Lemère. Costumes de chez Jeannette, chapeaux de chez Wilhelmine, mobilier de la maison Mac Tead, phonographes de la maison Hernstein, serviettes hygiéniques de la maison Van Feuler et Cie._
On se souvient du captif qui osa p... devant Sésostris. Je ne connaissais pas de situation plus poignante avant d'avoir vu la pièce de MM. etc. et Mmes etc. Je veux parler de la scène qui fît tant d'effet à la première représentation et dans laquelle le financier Prominoff rouspète devant le juge d'instruction.
La pièce, qui est bonne, n'a pas, d'ailleurs, donné tout ce qu'on attendait. L'épouse courtisane qui fait ses choux gras de la verte vieillesse d'un bouilleur de cru, reste pourtant une figure inoubliable qui laisse loin derrière elle Cléopâtre et Mme de Pompadour. M. Layol est un bon comique, il s'est affirmé père de famille dans toute l'acception de l'expression. Mlle Jeannine Letrou, une jeune étoile de demain, a de bien jolies jambes. Mais la révélation fut Mme Perdreau dont nous savions le cœur sensible. Elle a mimé avec le naturel le plus émouvant la scène de la réconciliation. Une belle soirée en somme et un dîner de centième en perspective.
LES THÉÂTRES
Jeune homme, nous allons vous dire quelques sujets de pièces. S'ils étaient signés de noms connus, nous les jouerions, mais ce sont là des chefs-d'œuvre d'inconnus qui nous ont été confiés et dont, sur votre bonne mine, nous vous faisons largesse.
PIÈCE À THÈSE.--Le prince de San Meco trouve un pou sur la tête de sa femme, il lui fait une scène. La princesse n'a couché depuis six mois qu'avec le vicomte de Dendelope. Les époux font une scène au vicomte qui, n'ayant couché qu'avec la princesse et Mme Lafoulue, femme d'un secrétaire d'État, fait tomber le ministère et accable Mme Lafoulue de son mépris.
Mme Lafoulue fait une scène à son mari. Tout s'explique lorsque arrive M. Bibier, député. Il se gratte la tête. On le dépouille. Il accuse ses électeurs d'être des pouilleux. Finalement tout rentre dans l'ordre. Titre: _Le Parlementarisme._
COMÉDIE DE CARACTÈRE.--Isabelle Lefaucheux promet à son mari de lui être fidèle. Elle se souvient alors d'avoir promis la même chose à Jules, garçon de la boutique. Elle souffre de ne pouvoir accorder sa foi et son amour.
Cependant, Lefaucheux met Jules à la porte. Cet événement détermine le triomphe de l'amour et nous retrouvons Isabelle caissière dans un grand magasin où Jules est commis. Titre: _Isabelle Lefaucheux._
PIÈCE HISTORIQUE.--Le fameux romancier Stendhal est l'âme d'un complot bonapartiste qui se termine par la mort héroïque d'une jeune cantatrice pendant une représentation de Don Juan à la Scala de Milan. Comme Stendhal s'est dissimulé sous un pseudonyme, il s'en tire admirablement. Grands défilés, personnages historiques.
OPÉRA.--L'âne de Buridan hésite à satisfaire sa soif et sa faim. L'ânesse de Balaam prophétise que l'âne mourra. L'âne d'or vient, mange et boit. Peau-d'Ane montre sa nudité à ce troupeau asinin. En passant par là, l'âne de Sancho pensa qu'il prouverait sa robustesse en enlevant l'infante, mais le traître Mélo avertit le génie de la Fontaine. Il proclame sa jalousie et bâte l'âne d'or. Métamorphoses. Le Prince et l'Infante font leur entrée à cheval. Le roi abdique en leur faveur.
PIÈCE PATRIOTIQUE.--Le gouvernement suédois intente à la France un procès en contrefaçon des allumettes suédoises. Au dernier acte, on exhume les restes d'un alchimiste du XIVe siècle qui inventa ces allumettes à La Ferté-Gaucher.
COMÉDIE-VAUDEVILLE.--
Le bel automédon Criait à sa voisine: Si tu me fais voir ton salon. Je te ferai voir ma cuisine.
Voilà de quoi alimenter toute une vie de dramaturge, monsieur.
M. LACOUFF, ÉRUDIT
Jeune homme, il importe aussi de connaître des anecdotes théâtrales, elles alimentent agréablement la conversation d'un jeune auteur dramatique; en voici quelques-unes:
Le grand Frédéric avait l'habitude de faire fouetter les actrices. Il pensait que la flagellation communique à leur peau une teinte rose qui n'est pas sans agrément.
À la cour du grand Turc, on représente le _Bourgeois gentilhomme_, mais accommodé au goût de l'endroit et le mamamouchi y devient un chevalier de l'ordre de la Jarretière.
Cécile Vestris, un jour qu'elle se rendait à Mayence, vit sa voiture arrêtée par le fameux brigand rhénan Schinderhannes. Elle fit contre mauvaise fortune bon cœur et dansa pour Schinderhannes dans une salle d'auberge.
Ibsen couchait une fois avec une jeune Espagnole qui s'écriait au bon moment:
«Tiens!... tiens!... Auteur dramatique!»
Un acteur érudit m'a affirmé qu'il ne goûtait qu'une seule statue: _le scribe accroupi_, sculpté par un Égyptien, bien avant Jésus-Christ et qui se trouve au Louvre... Mais on commence à parler un peu moins de M. Scribe. Et cependant il règne encore sur le théâtre.
LES THÉÂTRES
N'oubliez pas la scène à faire, ni le mot de la fin, ni que plus on a de fours plus on brille, ni qu'un nombre cité doit se terminer par un 7 ou un 3 pour être vraisemblable, ni de ne pas prêter d'argent à qui dit: «J'ai cinq actes à l'Odéon», ou «J'ai trois actes à la Comédie-Française», ni de dire négligemment: «Si vous voulez des billets de faveur. J'en ai tellement que je suis obligé d'en donner à ma concierge», cela n'engage à rien.
Un jeune homme ne manqua point à ce moment de venir chanter avec des gestes équivoques des chansons singulières sur des airs lascifs, bébêtes et entraînants.
M. PINGU
Quel jus, monsieur, quel jus!
M. LACOUFF
Du jus de chapeau?
M. PINGU
Nenni! je me trompe, quel fluide!
Il se trémousse comme la panse d'un archevêque.
M. LACOUFF
Employez le mot propre, il ne s'agit pas de la panse.
M. PINGU
Quel jeu, monsieur, quel jeu! il attendrirait un crocodile et a de quoi plaire à un érudit aussi bien qu'à un financier.
CRONIAMANTAL
Au revoir, messieurs, je suis votre serviteur. Et si vous le permettez, je reviendrai dans quelques jours. J'ai idée que ma pièce n'est pas encore au point.
XII
Amour
Ce matin de printemps, Croniamantal, suivant les instructions de l'oiseau du Bénin, arriva dans le bois de Meudon et s'étendit à l'ombre d'un arbre aux branches très basses.
CRONIAMANTAL
Dieu! je suis las, non de marcher, mais d'être seul. J'ai soif non de vin, d'hydromel ou de cervoise, mais d'eau, d'eau fraîche dans ce joli bois où l'herbe et les arbres ont la rosée à chaque aube, mais où mille source n'arrête le voyageur altéré. La promenade m'a creusé, j'ai faim non de chair, ni de fruits, mais de pain, de bon pain pétri et gonflé comme les mamelles, le pain rond comme la lune et doré comme elle.
Il se leva alors. Puis il s'enfonça dans le bois et arriva dans la clairière, où il devait rencontrer Tristouse Ballerinette. La donzelle n'était pas encore arrivée et Croniamantal ayant souhaité une source, sa volonté ou plutôt un talent de sourcier qu'il ne se connaissait point, fit jaillir une eau limpide qui s'écoula parmi les herbes.
Croniamantal se jeta à genoux et but avidement tandis qu'une voix de femme chantait au loin:
Dondidondaine C'est la bergère aimée du roi Qui est allée à la fontaine Dondidondaine Par les près mouillés qui verdoient
À la fontaine Viendra-t-il ne viendra-t-il pas Voici venir Croquemitaine À la fontaine Et tioupdistouc n'avancez pas
CRONIAMANTAL
Penses-tu déjà à celle qui chante? Tu ris médiocrement de cette clairière. Crois-tu qu'elle ait été arrondie comme une table ronde pour l'égalité des hommes et des semaines? Non! Croniamantal. Tu le sais, les jours ne se ressemblent pas.
Autour de la table ronde, les braves ne sont pas égaux, l'un a le soleil en face qui l'éblouit et qui le quitte bientôt pour éblouir son voisin, un autre a son ombre devant soi. Tous sont braves et brave tu l'es toi-même, ils ne sont pas plus égaux que le jour et la nuit.