Part 2
Ô mes belles nuits! Je suis heureuse d'une corneille sinistre qui m'enchanta hier soir, c'est de bon augure. Mes cheveux sont parfumés à l'abelmosch.
Ô! les beaux et raides priapes que sont ces canons. Si les femmes avaient dû faire le service militaire, elles auraient servi dans l'artillerie. La vue des canons doit être étrange pendant la bataille.
Les lumières naissent sur la mer au loin.
Réponds, ô Zélotide, réponds de ta voix douce.
TROISIÈME SAGE-FEMME
J'aime ses yeux dans la nuit, il connaît bien mes cheveux et leur odeur. Dans les rues de Marseille un officier m'a longtemps suivie. Il était bien vêtu et de belles couleurs, il y avait de l'or sur ses habits et sa bouche me tentait, mais j'ai fui ses baisers en me réfugiant dans mon ou ma bed-room du ou de la family-house où j'étais descendue.
PREMIÈRE SAGE-FEMME
Ô Zélotide, épargne les tristes hommes comme tu épargnas ce mirliflor. Zélotide, que penses-tu des canons?
DEUXIÈME SAGE-FEMME
Hélas! Hélas! je voudrais être aimée.
TROISIÈME SAGE-FEMME
Ils sont les instruments de l'ignoble amour des peuples. Ô Sodome! Sodome! Ô le stérile amour!
PREMIÈRE SAGE-FEMME
Mais nous sommes femmes, et que dis-tu de Sodome?
TROISIÈME SAGE-FEMME
Le feu du ciel l'a dévorée.
L'ACCOUCHÉE
Quand vous aurez fini vos simagrées, si cela vous agrée, n'oubliez pas de vous occuper de la baronne des Ygrées.
***
Le baron dormait dans un coin de la chambre, sur quelques couvertures de voyage. Il fit un pet qui fit rire aux larmes sa moitié. Macarée pleurait, criait, riait, et quelques instants après mettait au monde un enfant bien constitué du sexe masculin. Alors, épuisée par tous ces efforts, elle rendit l'âme, en poussant un hurlement semblable à cet ululement que pousse l'éternelle première femme d'Adam, lorsqu'elle traverse la mer Rouge.
En rapportant ce qui précède, je crois avoir élucidé l'importante question du lieu natal de Croniamantal. Laissons les 123 villes[1] dans 7 pays sur 4 continents se disputer l'honneur de lui avoir donné naissance.
Nous savons maintenant, et les registres de l'état civil sont là pour un coup, qu'il est né du pet paternel, à _La Napoale aux cieux d'or_, le 25 août 1889, mais fut déclaré à la mairie seulement le lendemain matin.
C'était l'année de l'Exposition Universelle, et la tour Eiffel, qui venait de naître, saluait d'une belle érection la naissance héroïque de Croniamantal.
Le baron des Ygrées refit un pet qui le réveilla auprès du lit macabre où se carrait le machabée de Macarée. L'enfant criait, les sages-femmes gloussaient, le père sanglotait, en criant:
«Ah! la Napoule aux cieux d'or, j'ai tué ma poule aux yeux d'or!»
Puis il ondoya le nouveau-né l'appelant d'un nom qu'il inventa aussitôt et qui n'appartient à aucun saint du Paradis: CRONIAMANTAL. Il partit le jour suivant, après avoir réglé les funérailles de son épouse, écrit les lettres nécessaires pour recueillir sa succession et déclaré l'enfant sous les noms de Gaëtan-Francis-Étienne-Jack-Amélie-Alonso Des Ygrées. Avec ce nourrisson dont il était le père putatif, il prit le train pour la Principauté de Monaco.
[1]Parmi ces villes, citons Naples, Andrinople, Constantinople, Néauphle-le-Château, Grenoble, Pultava, Pouilly-en-Auxois, Pouilly-les-Feurs, Nauplie, Séoul, Melbourne, Oran, Nazareth, Ermenonville, Nogent-sur-Marne, etc.
VIII
Mammon
Veuf, François des Ygrées s'établit près de la Principauté; sur le territoire de Roquebrune, il prit pension dans une famille, dont faisait partie une jolie brune qu'on appelait Mia. Là, il nourrissait lui-même au biberon l'héritier de son nom.
Souvent, il allait dès l'aurore se promener au bord de la mer. La route était bordée d'agaves qu'involontairement, chaque fois qu'il les voyait, il comparait à des paquets de morue sèche. Parfois, à cause du vent contraire, il se tournait pour allumer une cigarette égyptienne dont la fumée s'élevait en spirales semblables aux montagnes bleuâtres qui s'estompaient au loin en Italie.
***
La famille au sein de laquelle il s'était installé se composait du père, de la mère et de Mia. M. Cecchi, un Corse, était croupier au casino. Il avait été autrefois croupier à Baden-Baden et y avait épousé une Allemande. De cette union était née Mia, dont la carnation et les cheveux noirs attestaient surtout le sang corse. Elle était toujours vêtue de couleurs voyantes. Sa démarche était balancée, sa taille était cambrée; elle avait moins de poitrine que de croupe, et un peu de strabisme donnait à ses yeux noirs un regard un peu égaré qui ne la rendait que plus désirable.
Son parler était lâche, mou, grasseyant, mais agréable cependant. C'est l'accent des Monégasques, dont Mia suivait la syntaxe. Après avoir quelquefois vu la jeune fille cueillir des roses, François des Ygrées commença à s'occuper d'elle et s'amusa de cette syntaxe dont il lui plut de rechercher quelques règles. Il en remarqua d'abord les italianismes et surtout celui qui consiste à conjuguer le verbe être avec lui-même pour auxiliaire, au lieu d'employer le verbe avoir. Ainsi, Mia disait: «Je suis été_e_», au lieu de: «J'ai été». Il nota cette règle bizarre qui consiste à répéter le verbe de la proposition principale après cette proposition: «Je suis été aux Moulins, pendant que vous alliez à Menton, je suis été», ou bien: «Cette année je veux aller à Nice, à la foire aux _cogourdes_, je veux».
***
Une fois, avant le lever du soleil, François des Ygrées descendit au jardin. Il s'y abandonna à une douce rêverie pendant laquelle il s'enrhuma. Tout à coup il se mit à éternuer sans répit une vingtaine de fois, atchi, atchou, atchi.
Ces éternuements le dégourdirent. Il vit que le ciel blanchissait et l'horizon marin s'éclairait le premier à cette aube. Puis un commencement d'aurore enflamma le ciel du côté de l'Italie. En face s'étendait la mer encore triste, et à l'horizon, comme un petit nuage au ras de la mer, se courbaient les sommets de la Corse, qui disparaissent après le lever du soleil. Le baron des Ygrées frissonna, puis il bâilla en s'étirant. Alors il regarda encore la mer à l'orient, où l'on eût dit que flambait une flotte royale en vue d'une ville marine aux maisons blanches, Bordighère, qui fournit les palmes pour les fêtes du Vatican. Il se tourna vers le gardien immobile du jardin: ce grand cyprès enguirlandé d'un rosier fleuri qui lui grimpait jusqu'à la cime. François des Ygrées respira les roses somptueuses aux fragrances nonpareilles et dont les pétales encore serrés étaient de chair.
C'est alors que Mia l'appela pour qu'il prît son déjeuner.
Sa natte dans le dos, elle venait de cueillir des figues et en laissait couler des gouttes laiteuses dans une jatte de lait. Elle sourit à Croniamantal en disant: «Voulez-vous goûter le lait caillé?» Il dit que non, car il ne l'aimait pas.
--Avez-vous bien reposé? demanda-t-elle.
--Non, il y a trop de moustiques.
--Vous savez, quand on a été piqué, on n'a qu'à se frotter avec du citron et pour ne pas l'être on se met de la vaseline sur le visage avant de se coucher. Moi, elles ne me piquent pas.
--Ça serait dommage. Car vous êtes très jolie et on a dû vous le dire souvent.
--Il y en a qui le disent et d'autres qui le pensent sans le dire, il y en a. Pour ceux qui me le disent, ça ne me fait ni froid, ni chaud, pour les autres c'est tant pis pour eux, c'est...
Et François des Ygrées imagina aussitôt une fable pour les timides:
_Fable de l'huître et du hareng_
Une huître vivait belle et sage, sur une roche. Elle ne rêvait pas d'amour, mais pendant les beaux jours bayait au soleil béatement. Un hareng la vit et ce fut le coup de foudre. Il s'en amouracha éperdument sans oser le lui avouer.
Un jour d'été, heureuse et coite, l'huître bâillait. Tapi derrière un rocher, le hareng la contemplait, mais tout à coup le désir de donner un baiser à sa bien aimée devint si fort qu'il ne put le réfréner.
Il se jette alors entre les écailles ouvertes de l'huître et, surprise, elle les referme soudain, décapitant le misérable dont le corps flotte sans tête, à l'aventure, sur l'océan.
--C'était tant pis pour le hareng, dit Mia en riant, il était par trop bête. Moi, je veux bien qu'on me dise que je suis jolie, mais pas pour rire, pour que nous se fiancions...
Et François des Ygrées remarqua pour la noter cette curieuse particularité de syntaxe qui fait conjuguer le pluriel des verbes pronominaux avec le concours unique, à chaque personne, du pronom réfléchi de la troisième personne: nous se fiançons, vous se fiançez... Et il pensait encore:
«Elle ne m'aime pas. Macarée morte. Mia indifférente. Allons, je suis malheureux en amour.»
***
Un jour, il se trouvait dans le vallon des Gaumates, sur un monticule planté de petits pins maigres. La côte bordée par le blanc-bleu des flots s'allongeait au loin, devant lui. Le Casino émergeait de la forêt des arbres rares de ses jardins. François des Ygrées le regardait. Ce palais ressemblait à un homme accroupi et levant ses bras au ciel. Près de lui François des Ygrées entendit un Mammon invisible:
«Regarde ce palais, François, il est fait à l'image de l'homme. Il est sociable comme lui. Il aime ceux qui le visitent et surtout ceux qui sont malheureux en amour. Vas-y et tu gagneras, car on ne peut pas perdre au jeu lorsqu'ainsi que toi, l'on est malheureux en amour.»
Comme il était six heures, l'angélus tinta aux différentes églises des alentours. La voix des cloches prévalut contre la voix du Mammon invisible qui se tut, tandis que François des Ygrées le cherchait.
***
Le lendemain, François prit le chemin du temple de Mammon. C'était le dimanche des Rameaux. Les rues étaient encombrées d'enfants, de jeunes filles, de femmes portant des palmes et des rameaux d'oliviers. Les palmes étaient soit simples, soit tressées selon un art spécial. À chaque coin de rue, des tresseurs de palmes travaillaient assis contre une muraille. Sous leurs doigts experts les fibres des palmes se courbaient, s'enroulaient bizarrement et gracieusement. Des enfants jouaient déjà aux œufs durs. Sur une place, une troupe de gamins rossait un gosse roux que l'on avait surpris se servant d'un œuf de marbre. C'est de cette façon qu'il cassait les œufs et les gagnait. De toutes petites filles allaient à la messe, bien vêtues et portant, comme des cierges, les palmes tressées auxquelles leurs mères avaient suspendu des friandises.
François des Ygrées pensa:
«La vue des palmes porte bonheur et aujourd'hui Pâques fleuries, je veux faire sauter la banque.»
***
Dans la salle des jeux, il regarda d'abord la foule disparate qui se pressait autour des tables...
François des Ygrées s'approcha d'une table et joua. Il perdit. Le Mammon invisible était revenu et parlait durement chaque fois qu'on ratissait les mises:
«Tu as perdu!»
Et François ne voyait plus la foule, la tête lui tournait, il plaçait des louis, des liasses de billets en plein, à cheval, en transversale, sur la couleur. Il joua longtemps, perdant tout ce qu'il voulait.
Il se tourna enfin et vit la salle illuminée où les joueurs se pressaient comme auparavant. Avisant un jeune homme dont la figure maussade indiquait assez qu'il n'avait pas eu de veine, François lui sourit et demanda s'il avait perdu.
Le jeune homme dit, l'air furieux:
«Vous aussi? Un Russe a gagné plus de deux cent mille francs près de moi. Ah! si j'avais encore cent francs, j'irais me refaire au trente et quarante. Et puis non, au fait, j'ai la guigne, la déveine noire, je suis foutu. Figurez-vous...»
Et, prenant François par le bras, il l'entraînait vers un divan sur lequel ils s'assirent.
«Figurez-vous, reprit-il, que j'ai tout perdu. Je suis presque un voleur. L'argent que j'ai perdu ne m'appartenait pas. Je ne suis pas riche, j'ai une bonne position dans le commerce. Mon patron m'a envoyé recouvrer des traites à Marseille. J'ai touché. J'ai pris le train pour venir tenter la chance. J'ai perdu. Que voulez-vous? On m'arrêtera. On dira que je suis un malhonnête homme et pourtant je n'ai pas profité de cet argent. J'ai tout perdu. Eussé-je gagné? personne ne m'aurait rien reproché. Ah! j'ai la guigne! Il ne me reste plus qu'à me tuer.»
Et soudain, se dressant, le jeune homme porta un revolver à sa bouche et fit feu. On emporta le cadavre. Quelques joueurs tournèrent un peu la tête, mais aucun ne se dérangea et la plupart ne s'aperçurent même pas de l'incident qui causa une profonde impression sur l'esprit du baron des Ygrées. Il avait perdu tout ce qu'avait laissé Macarée et qui était destiné à son enfant. En s'en allant François sentit l'univers se resserrer autour de lui comme une cellule, puis comme un cercueil. Il regagna la villa où il demeurait. À la porte, il s'arrêta devant Mia qui causait avec un voyageur portant une valise.
«Je suis Hollandais, disait cet homme, mais j'habite la Provence et je voudrais louer une chambre pour quelques jours; je viens faire ici des observations mathématiques.»
À ce moment le baron des Ygrées envoya de la main gauche un baiser à Mia, tandis que, tenant un revolver de la droite, il se faisait sauter la cervelle et s'abattait dans la poussière.
«Nous ne louons qu'une seule chambre, dit Mia. Mais la voilà libre.»
Et vite elle alla fermer les yeux du baron des Ygrées, poussa des cris de pie, ameuta le quartier. On alla chercher la police qui enleva le corps et nul n'en entendit plus jamais parler.
***
Quant au jeune enfant, que son père, dans un élan de ce lyrisme qui lui était particulier avait nommé une fois pour toutes Croniamantal, il fut recueilli par le voyageur hollandais qui l'emporta bientôt pour l'élever comme son propre fils.
Le jour où ils partirent, Mia vendit sa virginité à un champion millionnaire du tir aux pigeons, et c'était la trente-cinquième fois qu'elle se livrait à cette petite opération commerciale.
IX
Pédagogie
Le Hollandais qui se nommait Janssen emmena Croniamantal aux environs d'Aix, dans une maison que les gens du voisinage appelaient le Château. Le Château n'avait de seigneurial que le nom et n'était qu'une vaste demeure à laquelle tenaient une laiterie et une écurie.
M. Janssen possédait une modeste aisance et vivait seul dans cette demeure qu'il avait achetée pour y vivre à l'écart, des fiançailles brusquement rompues l'ayant rendu un peu hypocondre. Il la consacrait maintenant à y tenter l'éducation du fils de Macarée et de Viersélin Tigoboth: Croniamantal, héritier du vieux nom des Ygrées.
***
Le Hollandais Janssen avait beaucoup voyagé. Il parlait toutes les langues d'Europe, l'Arabe, le Turc sans compter l'Hébreu et les autres langues mortes. Son langage était clair comme ses yeux bleus. Il avait vite eu pour amis quelques humanistes d'Aix qu'il allait visiter parfois et il correspondait avec beaucoup de savants étrangers.
Dès que Croniamantal eut six ans, M. Janssen l'emmena souvent dans la campagne le matin. Croniamantal aimait ces leçons dans les sentiers des collines boisées. M. Janssen s'arrêtait parfois et montrant à Croniamantal des oiseaux voletant l'un près de l'autre ou des papillons se poursuivant et s'ébattant ensemble sur un églantier, il disait que l'amour guide toute la nature. Ils sortaient aussi le soir par le clair de lune et le maître expliquait à l'élève les destins secrets des astres, leur cours régulier et leurs effets sur les hommes.
Croniamantal n'oublia jamais qu'un soir lunaire de mai, son maître l'avait mené dans un champ à la lisière d'une forêt; l'herbe ruisselait de lumière laiteuse. Autour d'eux les lucioles palpitaient; leurs lueurs phosphorescentes et vagabondes donnaient au site un aspect étrange. Le maître attira l'attention du disciple sur la douceur de cette nuit de mai:
«Apprenez», disait-il, car il ne le tutoyait plus, parce que l'enfant avait grandi; «apprenez tout de la nature et aimez-la. Qu'elle soit votre nourrice véritable dont les mamelles insignes sont la lune et la colline.»
Croniamantal avait à cette époque treize ans et son esprit était fort éveillé. Il écoutait attentivement les paroles de M. Janssen.
--J'ai toujours vécu en elle, mais mal vécu en somme, car on ne doit pas vivre sans amour humain, sans compagne. N'oubliez pas que tout est preuve d'amour dans la nature. Moi-même hélas! je suis maudit pour n'avoir pas suivi cette loi avant laquelle n'existe que sa nécessité qui est le destin.
--Comment, dit Croniamantal, vous mon maître, qui connaissez tant de sciences, n'avez-vous pas distingué cette loi puisque les rustres la connaissent et même les animaux, les végétaux, les matières inertes?
--Heureux enfant qui peut à treize ans faire de telles questions! dit M. Janssen. J'ai toujours connu cette loi, à laquelle nul être ne saurait être rebelle. Mais quelques hommes disgraciés ne doivent pas connaître l'amour. Cela arrive surtout parmi les poètes et les savants. Les âmes sont vagabondes, j'ai la conscience des vies précédentes de mon âme. Elle n'a jamais animé que des corps stériles de savants. Il n'y a rien qui doive vous étonner dans mon affirmation. Des peuples entiers respectent les animaux et proclament la métempsychose, croyance honorable, évidente, mais outrée, puisqu'elle ne tient aucun compte des formes perdues et de l'éparpillement inévitable. Leur respect eût dû s'étendre aux végétaux et même aux minéraux. Car la poussière des chemins, qu'est-ce autre chose que la cendre des morts? Il est vrai que les Anciens ne prêtaient point de vie aux choses inertes. Des rabbins ont cru que la même âme habita les corps d'Adam, de Moïse et de David. En effet, le nom d'Adam se compose en Hébreu d'Aleph, Daleth et Mem, premières lettres des trois noms. La vôtre habita comme la mienne dans d'autres corps humains, dans d'autres animaux ou fut éparpillée et continuera ainsi après votre mort puisque tout doit resservir. Car peut-être il n'y a plus rien de nouveau et la création a cessé peut-être... J'ajoute que je n'ai pas voulu de l'amour, mais je le jure, je ne recommencerais pas une vie semblable. J'ai mortifié ma chair et pratiqué de dures pénitences. Je voudrais que votre vie fût heureuse.
Le maître de Croniamantal lui fit consacrer la majeure partie de son temps aux sciences, il le tenait au courant des inventions nouvelles. Il lui enseignait aussi le latin et le grec. Souvent, ils lisaient les églogues de Virgile ou traduisaient Théocrite dans un site d'oliviers pareil aux sites antiques. Croniamantal avait appris un français très pur, mais c'est en latin que le maître enseignait, il montrait aussi l'italien et de bonne heure il mit entre les mains de Croniamantal les rimes de Pétrarque qui devint un de ses poètes favoris. M. Janssen enseigna encore à Croniamantal l'anglais et le rendit familier avec Shakespeare. Il lui donna surtout le goût des anciens auteurs français. Parmi les poètes français il estimait avant tout Villon, Ronsard et sa pléiade. Racine et La Fontaine. Il lui fit encore lire les traductions de Cervantes et de Goethe. Sur son conseil, Croniamantal lut des romans de chevalerie dont plusieurs auraient pu faire partie de la bibliothèque de Don Quichotte. Ils développèrent en Croniamantal un goût insurmontable pour les aventures et les amours périlleuses; il s'appliquait à l'escrime, à l'équitation; dès l'âge de quinze ans il déclarait à quiconque venait les visiter qu'il était bien décidé à devenir un chevalier fameux sans maître, et déjà il rêvait d'une maîtresse.
Croniamantal était, à cette époque, un bel adolescent mince et droit. Les filles, lorsqu'il les frôlait dans les fêtes villageoises, étouffaient de petits rires et rougissaient en baissant les yeux sous son regard. Son esprit habitué aux formes poétiques, concevait l'amour comme une conquête. Des réminiscences de Boccace, son naturel hardi, son éducation, tout le disposait à oser.
Un jour de mai, il était allé, à cheval, faire une longue promenade. C'était le matin, la nature était encore fraîche. La rosée pendait aux fleurs des buissons et de chaque côté du chemin s'étendaient des champs d'oliviers dont les feuilles grises s'agitaient doucement aux brises maritimes et se mariaient agréablement au bleu céleste. Il arriva à un endroit où l'on travaillait à la route. Les cantonniers, de beaux garçons en bonnet de belles couleurs, travaillaient paresseusement en chantant et s'interrompaient parfois pour boire à leur gourde. Croniamantal pensa que ces beaux gars avaient des calignaires. C'est ainsi qu'en ce pays on nomme les amants. Les garçons disent «ma calignaire», les filles «mon calignaire», et de fait ils sont câlins et elles sont câlines dans cette belle contrée. Le cœur de Croniamantal se serra et tout son être exalté par le printemps et la chevauchée, cria vers l'amour.
À un tournant de route, une apparition augmenta sa peine. Il arriva près d'un petit pont jeté sur une rivière qui coupait le chemin. L'endroit était solitaire et, à travers les buissons et les troncs de peupliers, il vit deux belles filles se baigner toutes nues. L'une était dans l'eau et se retenait à une branche. Il admira ses bras bruns et des appas potelés que l'onde voilait à peine. L'autre, debout sur la rive, s'essuyait après le bain et laissait voir des contours ravissants, des grâces qui enflammèrent Croniamantal; il résolut d'intervenir auprès de ces filles et de se mêler à leurs ébats. Par malheur, il aperçut dans les branches d'un arbre voisin deux jouvenceaux guettant cette proie. Retenant leur haleine et attentifs aux moindres mouvements des baigneuses, ils ne voyaient pas le cavalier qui, riant de toutes ses forces, lança son cheval au galop et se mit à pousser des cris en traversant le petit pont.
***
Le soleil était monté et presque au zénith dardait d'insupportables rayons. Aux inquiétudes amoureuses de Croniamantal vint s'ajouter une soif ardente. La vue d'une ferme au bord du chemin lui causa une joie indicible. Il arriva bientôt devant la métairie derrière laquelle était un petit verger que des arbres fleuris rendaient délicieux. C'était un petit bois rose et blanc de cerisiers et de pêchers. Sur la haie, des linges séchaient et il eut le plaisir de voir une ravissante paysanne de près de seize ans, en train de laver des hardes dans une cuve à l'ombre d'un figuier à peine feuillu qui, poussant dans le terrain voisin, se penchait sur le verger. N'ayant pas pris garde à son arrivée, elle continuait d'accomplir sa fonction domestique, qu'il trouva noble; car plein de souvenirs antiques, il la comparait à Nausicaa. Étant descendu de cheval, il s'approcha de la haie et, ravi, contempla la jolie fille. Il la voyait de dos. Ses cottes troussées découvraient un mollet bien fait dans un bas très blanc. Son corps s'agitait de façon agréablement agaçante à cause de mouvements occasionnés par la lessive. Ses manches étaient relevées et il apercevait de beaux bras bruns et potelés qui l'enchantèrent.
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J'ai toujours aimé particulièrement les beaux bras. Il est des gens qui attachent une grande importance à la perfection du pied. J'avoue qu'elle me touche, mais le bras est à mon avis ce que la femme doit avoir de plus parfait. Il agit toujours, on l'a constamment sous les yeux. On pourrait dire qu'il est l'organe des grâces et que, par ses mouvements adroits, il est l'arme véritable de l'Amour, alors que, recourbé, ce bras délicat imite un arc dont, étendu, il figure la flèche.
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