Le poète assassiné

Part 11

Chapter 113,825 wordsPublic domain

L'industrie du magicien qui de nos jours s'élève aux proportions de l'un des arts les plus agréables, je dirais presque les plus utiles au monde élégant, la magie, a dû subir de nombreuses transformations pour sortir de l'ornière que le charlatanisme et la routine lui avaient tracée. L'abus que dans le dernier siècle on avait vu faire des tables tournantes, des médiums de toutes sortes, de l'hypnotisme, des cartes, de la chiromancie impromptue, du marc de café souvent nuisible à la santé comme en Turquie par exemple, avait fait naître des préventions fâcheuses et souvent exagérées. Le magicien avait été remplacé par la tireuse de cartes, quand ce n'était pas par la voyante.

Mais depuis que le magicien, dédaignant de rivaliser avec ces concurrents ridicules, demande à la science et aux beaux-arts des combinaisons surprenantes, se préoccupe avant tout de l'hygiène, étudie les matières premières, les coordonne d'une manière rationnelle, depuis enfin que la magie a revêtu des formes nouvelles en parfaite harmonie avec le bon goût et la raison, ces préventions ont beaucoup diminué. Elles disparaîtront complètement quand on voudra distinguer les créations à l'usage des théâtres et des fêtes travesties de celles destinées à la bonne compagnie. À ceux-là, les recettes à résultat immédiat, mais trop violent pour être durable. Aux salons, les combinaisons simples et suaves, les méthodes sérieuses qui, sans qu'il y paraisse, domptent le destin, qui, en un mot, confèrent la puissance et le talent.

L'art du magicien considéré à ce double point de vue, mérite l'estime et l'intérêt des gens sensés. J'espère en apporter une preuve dans ces recettes choisies à l'usage des gens du monde.

POMMADE POUR ÉVITER LES PANNES EN AUTOMOBILE

Elle est très facile à faire. On prend plusieurs écorces de melon, il n'est pas besoin d'acheter de chapeaux neufs, les vieux étant excellents pour cet usage; ces melons doivent être très mûrs en effet. Évitez le plus possible que les écorces ne s'imprègnent de votre odeur en les épluchant et pour cela trempez au préalable vos mains dans de la farine. Coupez les écorces par morceaux et mettez-les dans une corbeille au four. Quand elles auront perdu toute leur humidité, pilez-les dans un mortier et passez la poussière dans un tamis très fin. Mélangez enfin à une solution de graisse de cheval. Vous m'en direz des nouvelles.

SANTONINE DES POÈTES

Il arrive parfois que tel ou tel jeune homme--presque un enfant--obtient un grand succès dans les salons avec ses vers ou ceux des autres, et l'on voudrait en faire autant.

Prenez un peu de santonine et vous ferez des vers; si la recette ne vous réussit point, allez à l'Institut Pasteur où l'on a étudié très sérieusement les helminthes et, en général, tout ce qui se rapporte à la versification.

AUTRE RECETTE POUR LA POÉSIE

On doit toujours porter avec soi un parapluie que l'on n'ouvrira point. Cette recette dévoilée par M. André B. lui aurait été confiée par notre cher M. P. F., prince des poètes.

N. B.--Cette recette des plus efficaces ne s'utilise pas facilement.

VINAIGRE POUR TROUVER LES PIÈCES DE CENT SOUS

Vous prendrez trois livres de glace en branches fraîchement cueillies. Vous les éplucherez et les étalerez pour les faire un peu sécher, ayant soin de les remuer de temps à autre de crainte qu'elles ne s'échauffent. Vous les mettrez ensuite infuser dans douze litres de bon vinaigre d'Orléans. Puis vous distillerez au bain-marie, feu modéré en commençant. Vous tirerez aisément huit litres de cette opération et les pièces de cent sous afflueront à merveille.

POUDRE ANTIHYGIÉNIQUE POUR AVOIR BEAUCOUP D'ENFANTS

Haricots de l'année en poudre 3 kg. Sucre tamisé 1 kg Magnésie 11 cg.

Parfumez le tout avec des pétales de roses sèches. Saupoudrez les draps de votre lit et ne vous levez point avant d'avoir réussi.

EAU-DE-VIE POUR BIEN PARLER Cresson de Para (spilanthus oleiacenus) fleuri et émondé de sa tige 125 gr. Alcool à 33 degrés 500 gr. Macaroni 10 gr.

Agiter avant de s'en servir, puis s'en bien laver les pieds.

CONJURATION POUR GAGNER À LA BOURSE

Mangerez chaque matin un hareng saur en prononçant quarante fois avant et après l'opération: «Pèse et chique, trinque et bois.» Et au bout du dixième jour le diable sortira de la Bourse.

RECETTE POUR LA GLOIRE

Portez sur vous quatre stylographes, buvez eau claire, ayez le miroir d'un grand homme et regardez-vous souvent dedans sans sourire.

REMÈDE POUR LES ARTHRITIQUES

Buvez gin à l'eau et en verrez l'effet avant deux mois.

FIN DE LA PETITE MÉTHODE

***

Il est juste d'ajouter que des personnes dignes de foi, parmi lesquelles M. René Dalize, ont fait usage de quelques-unes de ces recettes et en ont reconnu la parfaite efficacité.

_À Paul Lombard_

LA CHASSE À L'AIGLE

Je me trouvais à Vienne, en Autriche, depuis huit jours. La pluie ne cessait de tomber, mais le temps était tiède, bien que l'on fût au cœur de l'hiver.

Je tins à visiter Schœnbrunn, et, plein d'émotion, parcourus le parc mouillé et mélancolique où erra ce tragique roi de Home tombé au rang de duc de Reichstadt.

Du haut de la Gloriette, dont le nom--diminutif ironique--devait le faire songer à la gloire de son père et de la France, je contemplai longtemps la capitale des Habsbourg et, la nuit venue, lorsque les lumières s'allumèrent, je me mis en route pour revenir à mon hôtel, situé au centre de la ville.

***

Je m'égarai dans les faubourgs, et, après bien des détours, j'arrivai dans une rue déserte, large et mal éclairée. J'avisai une boutique et, quoiqu'elle fût très sombre et parût abandonnée, je me préparais à y entrer afin de demander mon chemin, quand mon attention fut attirée par un passant qui me dépassa en me bousculant légèrement. Il était petit de taille et une pèlerine d'officier flottait sur ses épaules. Je marchai plus vite et je le rattrapai. Il m'apparut de profil et dès qu'il me fut donné de distinguer ses traits, je reculai. Au lieu de face humaine, l'être qui se tenait à côté de moi avait un bec d'aigle recourbé, solide, épouvantable et infiniment majestueux.

***

Surmontant mon effroi, je repris ma marche en avant, en examinant attentivement l'étrange personnage à corps humain supportant une tête d'oiseau rapace. Il se tourna aussi de mon côté et, tandis que ses yeux me fixaient, une voix chevrotante de vieillard prononça, en allemand, des paroles dont voici le sens:

«Ne craignez rien, monsieur. Je ne suis pas méchant. Je suis très malheureux.»

Hélas! la réponse me manqua, aucun son ne sortit de mon gosier, desséché par l'angoisse. La voix reprit, mais impérieuse et avec une nuance de mépris:

«Mon masque vous fait peur? Ma véritable face vous effrayerait davantage. Aucun Autrichien ne saurait la contempler sans terreur, car, je le sais, je ressemble parfaitement à mon grand-père...»

***

À ce moment, une troupe envahit la rue, courant et criant; d'autres gens sortirent des boutiques et des têtes se penchèrent aux fenêtres. Je m'arrêtai et regardai derrière moi. Je vis que ceux qui venaient étaient des soldats, des officiers vêtus de blanc, des laquais en livrée et un Suisse gigantesque qui brandissait une longue canne à pommeau argenté. Quelques valets d'écurie couraient autour d'eux et portaient des torches enflammées. J'étais curieux de savoir quel pouvait être l'objet de leur poursuite et je portai mon regard du côté vers lequel ils se dirigeaient. Mais je ne vis devant moi que la silhouette fantastique de l'homme au masque en bec d'aigle qui fuyait, les bras écartés et la tête tournée comme s'il avait voulu se rendre compte du danger qui le menaçait.

Et, à cet instant, j'eus une vision précise et particulièrement émouvante.

Le fuyard, vu ainsi de dos, les coudes écartant la pèlerine et le bec profilé au-dessus de l'épaule droite, figurait parfaitement l'aigle héraldique qui meuble les armoiries de l'Empire Français. Ce prodige glorieux apparut une seconde à peine; néanmoins je connus que je n'avais pas été seul la dupe d'une illusion d'optique. Les chasseurs qui poursuivaient l'Aigle s'arrêtèrent, interdits, à son aspect, mais leur hésitation ne dura que le temps de l'apparition.

***

Cependant, le pauvre oiseau humain détourna son bec et nous n'eûmes plus devant nous qu'un malheureux faisant des efforts désespérés pour échapper à des ennemis implacables. Ils l'eurent bientôt rejoint. À la lueur des torches, je vis leurs mains sacrilèges s'abattre sur l'Aigle traqué. Il cria des paroles qui m'affolèrent et me paralysèrent au point que je n'eus même pas la pensée de me porter à son secours.

Voici ce que signifiait son cri suprême:

--Au secours! Je suis l'héritier des Buonaparte...

***

Mais des coups de poing s'abattirent sur son bec, sur sa tête et interrompirent sa plainte. Il tomba inanimé, et ceux qui l'avaient ainsi assommé le ramassèrent promptement et l'emportèrent en courant. Leur troupe disparut à un tournant. Je tentai de les rattraper, mais ce fut en vain et longtemps, à l'angle de la rue où ils s'étaient engagés, je demeurai immobile, regardant les lueurs vacillantes des torches qui s'éloignaient...

***

Peu de temps après cette rencontre extraordinaire, j'allai en soirée chez un grand seigneur autrichien que j'avais connu à Paris. Il y avait là des femmes admirablement belles, beaucoup de diplomates et d'officiers. Je me trouvai un moment avec le maître de la maison qui me dit:

«Il court en ce moment à Vienne, avec persistance, une légende bizarre. Les journaux n'en parlent pas, car elle a un caractère trop manifestement absurde pour trouver créance auprès de quelqu'un de sensé. Toutefois, elle est de nature à intéresser les Français, et c'est pourquoi je veux vous la faire connaître. On prétend qu'un mariage secret aurait uni le duc de Reichstadt à une demoiselle de notre grande noblesse et qu'un fils issu de cette union aurait été élevé à l'insu même des familiers de la cour. Cet illustre personnage, héritier authentique de Napoléon Bonaparte, aurait ainsi vécu jusque dans un âge avancé et à en croire les bruits qui circulent, il serait mort, il y a deux ou trois jours à peine, dans des circonstances particulièrement tragiques, mais sur lesquelles manquent tous les détails...»

Je restai muet, ne sachant pas que répondre. Et, dans cette fête mondaine, j'évoquai la douloureuse apparition du vieil Aigle qui m'avait parlé et qui, portant sur sa face masquée par raison d'État le signe superbe d'une race auguste, était peut-être le fils de l'Aiglon.

_À Blaise Cendrars_

ARTHUR ROI PASSÉ ROI FUTUR

Le 4 janvier 2105, on vit dans les rues de Londres un Merveilleux Chevalier d'Airain Étincelant et Magnifique. Les passants pensèrent: «Quelle est cette mascarade?» et les femmes de toutes classes qui le virent frissonnèrent jusqu'à la racine des cheveux en chuchotant: «Le beau Baladin!» car elles le prenaient pour quelque montreur de tours.

Le bel inconnu se dirigea vers Buckingham Palace. À la grille, les gardes à cheval voulurent lui interdire le passage, mais le preux, d'un seul regard qu'il leur jeta, leur en imposa, et ils le laissèrent.

À la porte du palais, on demanda:

«Qui êtes-vous?»

Il répondit:

--Le Chevalier du Papegaut.

--Que demandez-vous?

--L'Aventure de ce Château.

***

À ce moment, la fille du roi, avertie par une suivante de la venue du Chevalier Merveilleux, vint à la fenêtre et pensa défaillir à la vue du paladin. La suivante dut soutenir sa maîtresse et lui taper dans les mains, et en se remettant, la princesse regarda encore le Chevalier d'Airain, sans pouvoir en croire ses yeux. Tout à coup elle s'échappa, mince et légère comme une abeille, et fut trouver le roi. Georges IX, dit en Angleterre le _Sonneux_, parce que son visage était couvert de taches de rousseur comme si on l'avait trempé dans un sac de son, et appelé dans les pays de langue française le _Breneux_, par suite d'un détestable jeu de mots sur _bran_, qui signifie _son_ en anglais, fut mis par sa fille au courant de l'arrivée du Merveilleux Chevalier d'Airain Étincelant et Magnifique. Le roi sourit, en disant que c'était sans doute quelque prestidigitateur qui demandait à faire des tours au château et qu'il n'avait pas à s'en occuper personnellement. Mais la princesse insista pour que son père fît monter le Chevalier.

Pour contenter sa fille, Georges IX céda. Il sonna et ordonna qu'on amenât le bouffon.

***

Le Chevalier du Papegaut fut introduit auprès du roi, qui était assis dans un bon vieux fauteuil, les jambes croisées. À sa vue, Georges IX, ébloui, se leva et demanda:

«N'êtes-vous pas le bouffon?»

Le Chevalier du Papegaut, l'air froissé, répondit:

«Je suis votre roi.»

Georges IX se prépara à boxer, mais la princesse sa fille s'avança, cambrée, un poing sur la hanche, vers le Chevalier en disant:

«Et moi je serai la reine.»

Georges cria:

«À l'anarchiste!»

Et de toutes parts, à cet appel, les offciers, les chambellans, les pages et la valetaille accoururent. Parmi ceux qui vinrent, il y eut aussi un vieux valet de chambre qui était fort savant et qui avait lu autant de romans de chevalerie que Don Quichotte; ce vieillard, en apercevant le Chevalier, ne put s'empêcher de s'écrier:

«Est-ce Arthur?

«Roi passé.

«Roi futur.»

Et celui-ci dit gravement, tandis qu'il pressait chastement la princesse sur sa poitrine:

«Je suis Arthur, votre roi, fils d'Igerne, frère d'Uter Pandragon, et je tins cour jadis à Camalot. Je suis ressuscité, et depuis quelques jours je suis venu à pied jusqu'ici, ne me montrant qu'à des paysans, qui me prirent pour une apparition et desquels, en ce peu de temps, grâce à mes dons naturels, j'ai appris à m'exprimer en votre langage.»

Si Arthur ne dit pas un mot de son épouse Genièvre, c'est d'abord parce qu'il en était veuf et se trouvait avoir une nouvelle fiancée dans les bras. Et puis aussi parce que cette reine l'avait fait cocu.

***

Georges appela un page qui, après avoir écouté son maître, fit diligence. Quelques moments après, un médecin et un orfèvre furent introduits dans la salle. Georges IX les prit à part et leur parla fort bas. Le médecin, qui ressemblait à M. J.cqu.s C.p... dans le rôle de Thomas Pollock Nageoire, et l'orfèvre, dont la figure rappelait celle de M. F.l.x F.n..n, s'approchèrent ensuite du Chevalier d'Airain et le saluèrent. Le paladin sourit, il ôta son armure et laissa le médecin étudier curieusement différentes parties de son corps vigoureux, tandis que l'orfèvre examinait le travail des métaux qui le vêtaient. Le premier, le médecin se tourna vers Georges IX et lui dit, après avoir épuisé les formules d'usage:

«Sire, ce gentilhomme est certainement d'une origine plus ancienne qu'il n'est possible d'imaginer. Je ne serais même pas étonné s'il m'assurait avoir vu le jour avant Sésostris. Sa chair est plus antique que la plus vieille carne d'éléphant plusieurs fois centenaire; c'est à peine si un bifteck de mammouth congelé dans les glaces éternelles du nord de la Sibérie peut se comparer, pour sa saine vieillesse, à ces fesses miraculeuses.»

Et, disant cela, il tapotait le derrière du Chevalier.

L'orfèvre fut moins explicite:

«Évidemment, disait-il, ces armes paraissent de l'époque, mais je dois ajouter que j'en ai déjà fabriqué dans ce goût qui sont honorablement exposées dans plusieurs musées réputés. Pourtant, si ce gentilhomme est aussi vieux que le prétend le médecin, il n'y a point de raison pour que les armes ne soient point antiques elles-mêmes.»

Mais à ce moment arriva une réponse à un télégramme que le page avait lancé, selon l'ordre de Georges IX. Celui-ci, après avoir lu le télégramme à voix basse, prononça ces paroles:

«Ce télégramme lève tous mes doutes. En voici la teneur:--_Tombeau Arthur vide._»

Il mit un genou à terre et dit:

--Sire, je vous rends votre royaume et ne veux être que le plus loyal de vos sujets. Vous me comblez d'honneur en faisant de ma fille la reine.

--À ce propos, dit Arthur en relevant le roi détrôné, je vais commencer par me marier.

Et tandis que les assistants criaient: «Hourah! longue vie au roi Arthur! longue vie à la reine!» des hérauts couraient dans Londres annoncer la nouvelle au peuple.

L'abdication de Georges IX fut bientôt connue dans le monde entier. Pendant ce temps, Arthur se mariait, il passa une nuit de noces délicieuse.

Au réveil, après de nouveaux ébats innombrables et indescriptibles, Arthur fît venir un tailleur qui lui prit mesure pour des vêtements modernes. Comme on pense, il n'y eut pas de couronnement à Westminster, Arthur étant roi depuis des siècles. On célébra seulement dans les églises catholiques du royaume des services funèbres comme il convenait pour l'âme de la défunte reine Genièvre et pour celle de Lohok, le fils du roi Arthur qui l'engendra de la belle demoiselle Lisanoz, avant qu'il n'épousât la reine. Ce Lohok eut une vie assez malheureuse. Il avait tenté l'aventure du château de la Douloureuse-Garde et échoua comme firent beaucoup d'autres chevaliers. Il fut délivré par Lancelot et mourut d'une maladie prise dans les prisons du château.

Les jours suivants furent employés par le roi Arthur à écouter les historiens du royaume, qui firent un récit succinct de ce qui s'était passé depuis sa mort, et la vie reprit son cours ordinaire cette année même 1914, à la date du 1er avril, où j'écris cette chronique, Georges V régnant en Angleterre, et M. Raymond Poincaré, présidant à la troisième République Française, cependant que Paul Fort, prince des poètes, visite ses peuples des régions les plus reculées de la Scythie, et qu'étendu sur un divan du salon où je me tiens, mon ami André Billy ronfle avec art.

_À José Théry_

L'AMI MÉRITARTE

L'ami Méritarte, qui voyait dans l'homme un animal artistique, s'efforçait de créer un art culinaire qui satisfit non seulement l'appétit et la gourmandise, mais s'adressât encore à l'intelligence comme font les autres arts.

Il y a près de deux ans que, dans sa petite salle à manger donnant sur la cour, au cinquième, rue Nollet, nous savourâmes à quatre le spectacle émouvant du premier drame comestible.

***

Les hors-d'œuvre, composés d'andouille de Vire et de filets de harengs saurs, avaient une apparence sinistre qui nous serrait le cœur tout en éveillant notre appétit, et la funèbre soupe aux lentilles qui parut ensuite ne laissait point de nous inquiéter touchant la façon dont se terminerait cette singulière fête. On craignait un coup de théâtre. Il eut lieu sous forme d'un canard à la rouennaise dont les sanglants lambeaux, que les convives _dévorants se disputaient entre eux_, eurent l'effet dramatique qu'on en attendait. Et lorsque après une lugubre salade Rachel, composée des pommes de terre les plus jaunes et des truffes les plus noires, l'ami Méritarte eut, d'un air déterminé, troublé notre âme par les détonations d'un grand nombre de bouteilles de champagne, l'émotion fut à son comble, et comme il n'y eut ni fromage ni dessert d'aucune sorte, mais seulement un peu de café tiède sans sucre, nous partîmes dans un état de malaise difficile à décrire, et l'impression que nous causa ce premier drame culinaire ne disparaîtra jamais de nos mémoires.

***

Quelque temps après cette sombre tragédie, l'ami Méritarte nous convia à un régal de comédie. Il y eut d'abord une soupe madrilène à la glace qui provoqua des sourires. Mais tout le monde éclata de rire quand notre hôte nous eut renseignés sur l'origine taurine des _criadillas_ qui suivirent. Les plaisanteries reprirent de plus belle autour d'une tête de veau dont la bouffonnerie nous plut au point que nous ne laissâmes que le persil dont on l'avait parée. Un gigot bien saignant ne fut pas moins goûté, l'ail qui le parfumait et les haricots de Soissons sur lesquels il reposait mollement nous ayant paru des ressorts éminemment comiques. Bref, nous rîmes comme des bossus, et le petit vin blanc que nous versait Méritarte favorisait notre gaîté.

***

Mais l'ami Méritarte voulait élever son art jusqu'au lyrisme. Il nous servit, un soir, un potage aux vermicelles, des œufs à la coque, une salade de laitue aux fleurs de capucines et du fromage à la crème. Nous déclarâmes que c'était là de la poésie sentimentale et, dépité, l'ami Méritarte affirma qu'il s'élèverait jusqu'au ton de l'ode. Il est vrai qu'un mois plus tard il nous servait un cassoulet par lequel son art atteignait enfin au sublime. Il s'essaya même à l'épopée, avec une bouillabaisse dont la saveur méditerranéenne nous rappela sur-le-champ les poèmes d'Homère.

***

Mais que devînmes-nous lorsque l'ami Méritarte nous annonça qu'il se livrait désormais à la philosophie et qu'il nous invitait à devenir ses disciples le jeudi suivant. Nous fûmes exacts au rendez-vous, mais à voir nos mines inquiètes, on eût deviné que la métaphysique des fourneaux nous inspirait peu de confiance. Nous avions raison, car on servit un plat d'os de bœuf dont nous eûmes bien de la peine à retirer la moelle; il y eut encore des têtes de lapin que nous dûmes briser pour en sucer la cervelle; en fait de dessert, on eut des amandes, des noix, et, comme c'était le jour des Rois, un gâteau dont la fève ne servit point à désigner un monarque, mais évoquait simplement la sagesse pythagoricienne, à la fin de ce banquet philosophique.

On craignait que, désabusé, l'ami Méritarte ne se réfugiât dans une sorte de dévotion, à la faveur de quoi il nous eût servi des repas mystiques. Nous nous trompions: Méritarte, qui s'était élevé jusqu'à l'épopée, descendit jusqu'au roman et finit par épouser sa cuisinière, qui était une belle fille. Ayant abandonné ses fourneaux, la nouvelle Mme Méritarte, qui s'accommodait mal de n'avoir plus rien à faire, se mit à tromper son mari outre mesure. Pendant quelque temps, celui-ci sembla avoir renoncé à son art. Mais, un jour, il décida de donner un grand dîner satirique auquel il n'invita que les amants de sa femme.

***

Nous étions là une dizaine de personnes outre Méritarte et sa femme, Le repas fut aussi dramatique que possible: potage funèbre, viandes saignantes, etc. On servit des champignons, dont, je ne sais par quel hasard, je m'abstins de manger. Le plat était copieux et tout le monde s'en régala, sauf moi qui les laissai sur mon assiette. Et bien m'en prit, car, dès la fin du repas, les convives, y compris l'ami Méritarte, pâlirent, se plaignirent de douleurs épouvantables et moururent dans la nuit, empoisonnés par les champignons vénéneux.

***

Ainsi, la satire de l'ami Méritarte atteignit véritablement son but et tua ceux qui en étaient l'objet, y compris lui-même qui était las de la vie et qui croyait avoir épuisé toutes les ressources de son art.

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Pour ma part, j'ai souvent tenté d'initier des cuisiniers à ce sublime culinaire qu'avait découvert l'ami Méritarte, mais ils ne m'ont point compris. De longtemps encore, pensé-je, les tentatives artistiques de cet homme de génie ne seront pas reprises. Cependant, tous les domaines de cet art nouveau n'ont pas été explorés et, pour ma part, j'ai toujours été étonné en pensant que l'ami Méritarte n'eût rien tenté dans le genre historique. Il est vrai que ce n'était nullement un érudit ni un savant, mais avant tout un homme d'imagination, un poète tout particulièrement doué pour le genre satirique.

_À la mémoire d'André Dupont_

CAS DU BRIGADIER MASQUÉ c'est-à-dire LE POÈTE RESSUSCITÉ

Le nouveau Lazare se secoua comme un chien mouillé et quitta le cimetière. C'était trois heures de l'après-midi et partout on collait les affiches relatives à la mobilisation.

VOICI LE CE RCUEI L DAN S LEQ UEL I L GIS AIT P O UR R I S SA NT E T P ALE

Il réclama un duplicata de son livret militaire à la gendarmerie et étant dans l'auxiliaire se fit verser dans le service armé.