Part 10
Les voisins et les passants regardaient curieusement cet infirme qui, en se promenant, paraissait sauter à la corde, et cette sorte de danse communiqua à son intelligence une telle vivacité que le renom de son esprit, de l'à-propos de ses réparties, de la finesse de ses plaisanteries se répandit très vite. On venait le voir, l'interroger non seulement de Toulon, mais encore de tous les villages environnants, et l'on comprit bientôt que cet homme, nommé Justin Couchot et qu'on ne tarda pas à surnommer l'Éternel, avait, avec ses membres de gauche, entièrement perdu la notion du temps.
***
Les deux mois qu'il avait passés sans connaissance avaient aboli en lui tout souvenir de sa vie antérieur à l'accident dont il était sorti estropié, et s'il avait retrouvé en partie l'usage du langage qu'il entendait autour de lui, il lui était maintenant impossible de relier entre eux les divers événements qui remplissaient désormais son existence. De ses actions saccadées il n'apercevait plus la succession.
À vrai dire, il semble impossible de croire qu'elles lui parussent simultanées et le seul mot qui, dans la pensée des hommes accoutumés à l'idée du temps, puisse rendre ce qui se passait dans le cerveau de Justin Couchot est celui d'éternité. Ses actions, ses gestes, les impressions qui frappaient son œil, son oreille uniques lui semblaient éternelles et ses membres solitaires étaient impuissants à créer pour lui, entre les divers actes de la vie, cette liaison que deux jambes, deux bras, deux yeux, deux oreilles suscitent dans l'esprit des hommes normaux et de quoi résulte la notion du temps.
Bizarre infirmité, qui méritait qu'on l'appelât divine!
***
Sa popularité augmentait chaque jour et il prit l'habitude d'exciter la curiosité publique. Quand le temps était beau, il s'en allait par bonds, s'élançant vers le firmament, où l'on place Dieu, auquel il ressemblait mentalement, et retombait sur la terre aussitôt, divinité sans puissance qu'emprisonnait un corps infirme et faible à faire pitié.
Et si on l'interpellait pour l'interroger, il s'arrêtait et demeurait des heures entières perché sur sa jambe comme un échassier.
***
On lui demandait:
«Eh! l'Éternel, qu'as-tu fait hier?»
Il répondait:
«Enfants, je crée la vie. Je veux que la lumière soit et l'obscurité se tient auprès, mais hier n'est pas pour moi, non plus que demain, et rien n'existe qu'aujourd'hui.»
Et il s'accordait si bien avec la nature qu'elle lui était un effet de sa volonté, à quoi l'événement répondait sans cesse avant qu'il pût connaître le regret ou le désir.
Une belle jeune femme minauda un jour:
«L'Éternel, que pensez-vous de moi?»
Il lui dit:
«Million d'êtres que tu es, de toute taille et de tant de visages: d'enfant, de jeune fille, de femme et de vieille, vous vivez et tu es morte, vous riez et vous pleurez, vous aimez et vous haïssez et tu n'es rien et vous êtes tout.»
Un homme politique voulut savoir à quel parti allaient ses sympathies.
«À tous, répondit l'Éternel, et à aucun, car ils sont comme l'ombre et la lumière et doivent vivre ensemble sans que rien puisse changer.»
Il arriva qu'on lui raconta l'histoire de Napoléon:
«Sacré Bonaparte! s'écria Justin Couchot. Il ne cesse de gagner des batailles, d'être vaincu et de mourir à Sainte-Hélène.»
Et comme quelqu'un, étonné, le questionnait sur la mort, il s'en alla à petits sauts, disant:
«Des mots, des mots! Comment voulez-vous mourir? On est, cela suffit; on est comme le vent, la pluie, la neige, Napoléon, Alexandre, la mer, les arbres, les villes, les fleuves, les montagnes.»
Le monde entier et toutes les époques étaient ainsi pour lui un instrument bien accordé que son unique main touchait avec justesse.
***
Justin Couchot disparut il y a un an et l'on n'a jamais pu savoir ce qu'il est devenu. Les autorités. non sans raison, supposèrent qu'il s'était noyé, mais son corps bizarre à membres uniques n'a pas été retrouvé. Ses parents, voisins et ceux qui l'avaient rencontré ne croient pas à la mort de l'_Éternel_ et n'y croiront jamais.
_À Ferdinand Molina_
SAINTE ADORATA
Je visitai, un jour, la petite église de Szepeny, en Hongrie, et l'on m'y montra une châsse très vénérée.
«Elle contient, me dit le guide, le corps de sainte Adorata. Voilà près de soixante ans qu'on découvrit son tombeau tout près d'ici. Sans doute fut-elle martyrisée aux premiers temps du christianisme, à l'époque de l'occupation romaine, où la région de Szepeny fut évangélisée par le diacre Marcellin, qui avait assisté à la crucifixion de saint Pierre.
«Selon toute vraisemblance, sainte Adorata se convertit à la voix du diacre, et après le martyre des prêtres romains enterrèrent le corps de la bienheureuse. On suppose qu'Adorata n'est que la traduction latine d'un nom païen qui était le sien, car on ne pense pas qu'elle ait reçu d'autre baptême que celui du sang. Un tel nom n'éveille point d'idées chrétiennes; cependant la bonne conservation du corps, qui fut retrouvé intact après tant de siècles où il avait été sous terre, montrait assez qu'il s'agissait d'une des élues qui, mêlées à la troupe des vierges, chantent, dans le paradis, la gloire divine. Et voici dix ans que sainte Adorata a été canonisée à Rome.»
J'écoutai distraitement ces explications. Sainte Adorata ne m'intéressait pas outre mesure et j'allais sortir de l'église quand mon attention fut attirée par un profond soupir qui se mourait auprès de moi. Celui qui l'avait exhalé était un petit vieillard coquettement habillé qui s'appuyait sur une canne à pommeau de corail en regardant fixement la châsse.
***
Je quittai l'église et le petit vieillard sortit derrière moi. Je me retournai pour apercevoir encore une fois sa silhouette élégante et surannée. Il me sourit. Je le saluai.
--Croyez-vous, monsieur, aux explications que vous a fournies le sacristain? me demanda-t-il enfin en un français où les R roulaient à la hongroise.
«Mon Dieu! lui répondis-je, je n'ai aucune opinion sur ces questions dévotes.»
Il reprit:
«Vous n'êtes que de passage parmi nous, monsieur, et je désire depuis si longtemps révéler la vérité de tout cela à quelqu'un que je veux vous la dire, sous condition que vous n'en parlerez à personne dans ce pays.»
Ma curiosité s'était éveillée et je promis tout ce qu'il voulut.
«Eh bien! monsieur, me dit le petit vieillard, sainte Adorata a été ma maîtresse.»
***
Je me reculai, pensant avoir affaire à un insensé. Mon étonnement le fit sourire, tandis qu'il me disait d'une voix un peu tremblante:
«Je ne suis pas fou, monsieur, et je vous ai dit la vérité. Sainte Adorata a été ma maîtresse!
«Que dis-je? Si elle l'avait voulu, je l'aurais épousée!...
«J'avais dix-neuf ans quand je la connus. J'en ai aujourd'hui plus de quatre-vingts et je n'ai jamais aimé d'autre femme qu'elle.
«J'étais le fils d'un riche châtelain des environs de Szepeny. J'étudiais la médecine. Et un labeur acharné m'avait épuisé à un tel point que les médecins m'engagèrent à me reposer et à voyager pour changer d'air.
«J'allai en Italie. C'est à Pise que je rencontrai celle à qui aussitôt je donnai ma vie. Elle me suivit à Rome, à Naples. Ce fut un voyage où l'amour embellissait les sites... Nous remontâmes jusqu'à Gênes et je pensais à l'emmener ici, en Hongrie, pour la présenter à mes parents et l'épouser, lorsqu'un matin je la trouvai morte auprès de moi...»
***
Le vieillard interrompit un instant son récit. Lorsqu'il le reprit, sa voix chevrotait plus qu'auparavant et on l'entendait à peine.
***
«...Je parvins à cacher le décès de ma maîtresse aux gens de l'hôtel, mais je n'y parvins qu'en employant des ruses d'assassin. Et quand je pense à tout cela, je frissonne encore. On ne me soupçonnait d'aucun crime et l'on crut que ma compagne était partie le matin de très bonne heure.
«Je ne vous donne point le détail des heures affreuses passées auprès du corps, que j'avais enfermé dans une malle. Bref, je fus si habile que l'opération de l'embaumement passa inaperçue. Le va-et-vient, le nombre important des voyageurs dans un grand hôtel leur laisse une liberté relative, une impersonnalité qui me furent très utiles dans la circonstance.
«Ensuite ce fut le voyage et les difficultés suscitées par la douane, que je pus, grâce au Ciel, franchir sans encombre. C'est une histoire miraculeuse, monsieur!... Et quand je fus de retour chez moi, j'étais devenu maigre, pâle, méconnaissable.
«En passant à Vienne, j'avais acheté, chez un antiquaire, un sarcophage de pierre qui provenait de je ne sais plus quelle collection célèbre. Chez moi, on me laissait faire ce que je voulais, sans s'inquiéter de mes desseins, et personne ne s'étonna ni du poids, ni de la quantité des bagages que j'avais rapportés d'Italie.
«Je gravai moi-même l'inscription ADORATA et une croix sur le sarcophage où j'enfermai, entouré de bandelettes, le corps de l'adorée...
«Une nuit, par un effort insensé, je transportai mon amour dans un champ voisin, de façon à retrouver l'emplacement que j'étais seul à connaître. Et, seul, je venais chaque jour prier à cet endroit.
***
«Un an s'écoula... Un jour, je dus partir pour Budapest... Et quel ne fut point mon désespoir quand je revins, au bout de deux ans, de voir qu'une usine s'était élevée à la place même où j'avais enterré le trésor que j'aimais plus que ma vie!...
«Je devins à peu près fou et je songeais à me tuer lorsque, le soir, le curé, étant venu nous visiter, me raconta comment, pendant qu'on creusait le champ voisin pour y établir les fondations de l'usine, on avait trouvé le sarcophage d'une martyre chrétienne de l'époque romaine, nommée Adorata, et que l'on avait transporté cette châsse précieuse dans la modeste église du village.
«D'abord je fus sur le point de révéler au curé sa méprise. Mais je me ravisai, pensant que, dans l'église, j'aurais mon trésor sous les yeux quand je voudrais.
«Mon amour me disait que l'adorée n'était pas indigne des honneurs dévots qu'on lui rendait. Et, encore aujourd'hui, je l'en crois digne, à cause de sa grande beauté, de sa grâce unique et de l'amour profond qui l'a peut-être fait mourir. Au demeurant, elle était bonne, douce et pieuse, et si elle n'était pas morte je l'aurais épousée.
«Je laissai les événements suivre leur cours et mon amour se changea en dévotion.
«Celle que j'avais tant aimée fut déclarée vénérable. Ensuite on la béatifia et, cinquante ans après la découverte de son corps, elle fut canonisée. Je me rendis moi-même à Rome pour assister à la cérémonie, qui est le plus beau spectacle qu'il m'ait été donné de contempler.
«Par cette canonisation, mon amour entrait au ciel. J'étais heureux comme un ange du paradis et vite je m'en revins ici, plein du bonheur le plus sublime et le plus étrange qui soit au monde, prier devant l'autel de sainte Adorata...»
...Les larmes aux yeux, le petit vieillard coquettement vêtu s'éloigna, frappant le sol de sa canne à pommeau de corail et répétant encore: «sainte Adorata!... sainte Adorata!»
_À Maurice Raynal_
LES SOUVENIRS BAVARDS
Lorsque je fus à Londres, je pris pension dans un _boarding-house_ qui m'avait été recommandé et l'on me donna une chambre confortable où je dormis très bien.
***
Le lendemain, je fus réveillé de bonne heure par le bruit d'une conversation qui avait lieu dans la chambre voisine.
Je comprenais bien ce qui s'y disait, en anglais d'Amérique prononcé avec le mol accent de l'Ouest. Le dialogue avait lieu entre un homme et une femme qui parlaient passionnément.
--Olly, pourquoi être partie sans me prévenir: pourquoi, pourquoi?
--Pourquoi, Chislam? Parce que mon amour pour vous eût entravé ma liberté et qu'elle m'est plus chère que l'amour.
--Ainsi, blonde Olly, vous m'aimiez et cet amour est cause que je vous ai perdue?
--Oui, Chislam, j'eusse fini par céder à vos instances et je vous eusse épousé. Mais en le faisant, c'est à mon art que j'aurais renoncé.
--Sauvage Olly, je vous attendrai toujours.
Et le dialogue continuait sur ce ton: l'indépendante Olly se refusant à accepter les propositions matrimoniales de l'amoureux Chislam.
Ce que je savais de la pruderie anglo-saxonne me força d'abord à m'étonner que dans la pension l'on tolérât des visites de femme chez mon voisin; puis je n'y pensai plus.
***
Mon étonnement augmenta lorsque le matin suivant je fus réveillé par une nouvelle conversation qui s'échangeait cette fois en français, mais avec l'accent particulier des Américains de l'Ouest.
Chislam parlait encore avec une femme.
--Vous ne m'aimez plus, monsieur Chislam! Vous êtes toujours autour d'Olly, la petite dresseuse de chiens, qui est maigre comme un manche à balai. Il y a un mois encore, vous tombiez en extase pendant que je chantais ma romance et c'est bien l'amour qui vous poussait à cela, car je n'ai pas la voix très juste.
--J'ai fini par m'en apercevoir, mademoiselle Criquette. En outre, vous ne m'aimez pas. Vous vous jouez de moi par coquetterie.
--Ainsi, vous avez oublié la promesse de mariage que vous me fîtes et cette maison de campagne dans un village au bord de la Loire où nous devions passer notre lune de miel?
--Mademoiselle Criquette, j'ai décidé que si je me mariais, je me retirerais dans le Maine, mais le Maine des États-Unis d'Amérique.
--Et puis vous avez raison, allez, monsieur Chislam, car je ne vous aurais pas épousé avec votre bobine, votre bobine, votre bobine!...
Suivaient d'autres répliques, et en m'habillant je pensais: «Cette Française a un drôle d'accent. Elle a dû séjourner longtemps en Californie... Dieu! quelle prédilection elle marque pour le mot de bobine et que ce Chislam est inconstant! Mais ce _boarding house_, en somme, est une pension peu recommandable.»
***
Le jour qui suivit, je fus brusquement éveillé comme je l'avais été la veille. Cette fois, la conversation s'échangeait en Italien et toujours avec le déplorable accent des Yankees de l'Ouest.
--Belle Locatelli, cédez à mon amour. Marions-nous! Nous renoncerons aux voyages et irons cacher notre bonheur dans une villa que j'achèterai en Californie, à San-Diégo. Je veux une vue sur la baie qui est admirable et nous cultiverons des orangers.
--C'est impossible, signor Chislam, je suis fiancée à un de mes compatriotes qui est officier à Bologne. Il n'a que sa solde et nous attendons, pour nous marier, que j'aie réuni la dot réglementaire.
--Ainsi, adieu, signorina Locatelli; un pauvre pitre comme moi n'espère point l'emporter dans votre cœur sur un brillant officier. Adieu, signorina. Et pour que vous soyez heureuse le plus tôt possible, permettez-moi de compléter la dot dont vous me parlez.
Je pensai:
«Ce singulier Lovelace est un brave homme; toutefois, sa manie du mariage quotidien est fort incommode: elle m'éveille en sursaut et bien avant l'heure où j'ai coutume de me lever.»
***
Mais la nuit suivante je ne pus fermer l'œil. M. Ghislam s'entretenait avec un homme, en nouvel anglais des États-Unis et avec l'accent de l'Ouest.
--Oui, Chislam, vous n'êtes qu'un malheureux qui mourrez seul, sans famille, sans amour.
--Vous avez raison, Chislam, et il faut bien que je me résigne. J'ai amusé dans ma vie des millions d'êtres dans les cinq parties du monde et je n'ai pas trouvé une épouse.
--Chislam, vous avez été la joie universelle, le rire même du monde tout entier. C'était trop pour une femme. Ce qui est pour tous peut bien, par l'énormité, effrayer un seul.
--Ainsi, Chislam, moi qui me croyais le plus comique des hommes, j'en suis le plus navré!
--Hélas! Chislam, je pense comme vous! Votre fantaisie qui déchaînait une allégresse inouïe jusqu'alors chez tous les peuples n'a pas suffi pour qu'une simple fille vous trouvât aimable. Perdue dans le public, elle pouvait rire avec lui; mais si, en tête à tête, vous parliez d'amour, vous n'inspiriez plus qu'une infinie tristesse.
--C'est donc ainsi que va le monde, Chislam?
--Chislam, ainsi va le monde!
--Et je n'ai plus personne pour me consoler, Chislam, sinon moi-même.
--Personne, sinon vous-même, Chislam.
Ce dialogue mélancolique entre les mystérieux Chislam aurait vraisemblablement duré longtemps encore, si, impatienté, je n'avais frappé très fort contre la cloison qui me séparait de mon voisin, en criant:
--Gentlemen, il se fait tôt! il est temps de dormir.
Les deux Chislam se turent aussitôt et je tombai bientôt dans un profond sommeil.
***
Mais, vers huit heures, quelle ne fut pas ma stupéfaction lorsque, réveillé en sursaut, j'entendis que mon voisin avait repris son marivaudage matrimonial avec l'indépendante Olly, celle qui avait été la première dont j'eusse entendu la voix.
Je m'habillai le plus vite qu'il me fut possible et allai trouver la respectable hôtesse du _boarding house_:
--Il m'est impossible de dormir dans la chambre que vous m'avez donnée. Dès l'aube, mon voisin parle avec des visiteuses et la nuit il s'entretient avec des visiteurs.
--Vous avez le sommeil léger, monsieur. On vous donnera une autre chambre à un autre étage que celui où vous êtes logé.
«Votre voisin est un homme estimable.
«C'est le fameux comique Chislam Borrow. Il est né en Californie et ses tours, ses grimaces, les scènes que sa ventriloquie et sa hâte à changer de déguisement lui permettaient de jouer seul l'avaient rendu célèbre sur toute la terre. Il est très instruit et il connaît plusieurs langues.
«Puis, l'âge est venu avec la fortune. Chislam Borrow est maintenant un vieux célibataire. Il n'a ni parents ni amis. Il a pris pension ici, voici déjà trois ans, et ne parle à personne sinon avec lui-même. Sa ventriloquie lui fournit le moyen d'avoir de la compagnie quand il lui plaît.
«Il lui arrive souvent de converser avec une de celles qu'il aurait voulu épouser; parfois encore, il parle avec lui-même et ce sont ses dialogues les plus tristes.
«Chislam Borrow est bien à plaindre, monsieur, car vous le pensez comme moi, ces souvenirs bavards ne valent point, malgré leur variété, le simple langage d'une épouse dont les cheveux auraient blanchi en même temps que ceux de l'ancien comique, si désolé--et qui consolerait maintenant sa vieille vie...»
Quelque temps après je quittai Londres, sans avoir vu Chislam Borrow.
_Au docteur Chapeyron_
LA RENCONTRE AU CERCLE MIXTE
Après avoir gagné dans les mines de la Colombie une assez grosse fortune, l'ingénieur hollandais Van der Vissen s'embarqua pour Paris qu'il avait visité dans sa jeunesse. Il voulait s'y amuser à quarante-cinq ans, dont plus de vingt s'étaient écoulés en Amérique.
Van der Vissen était un homme de grande taille, blond, fort, querelleur, joueur et dépourvu de scrupules. Son établissement à Paris avait été le but de sa vie. Il pensait que les plaisirs que l'on y trouve sont supérieurs à ceux qui s'offrent aux voluptueux sur les autres points du globe.
***
Le lendemain de son arrivée, l'ingénieur hollandais rencontra sur le boulevard un ancien ouvrier de Panama qui, vêtu en gentleman, paraissait fort cossu. Et, s'il n'avait pas fait fortune, il fréquentait où elle se défait, car il était devenu rabatteur d'un grand tripot, un cercle mixte qui fonctionnait toutes les nuits, non loin du Trocadéro. Décider Van der Vissen à s'y faire présenter fut une chose aisée. Attiré par la passion du jeu et celle des femmes, le Hollandais, qui avait dans son portefeuille, en billets de banque, tout ce qu'il possédait, vint, un soir, au cercle.
Les formalités ayant été facilitées par l'administration du tripot, Van der Vissen pénétra dans la salle de jeu où la partie battait son plein. Il se mit à jouer et, le hasard secondant son audace, il gagna d'abord avec une veine insolente. Ensuite, il prit la banque et, la chance tournant soudain, il connut la déveine la plus noire. Quand il céda la place, la malchance le poursuivit, et plus il perdait plus il s'entêtait à jouer gros jeu. Les billets de banque lui fondaient dans les doigts comme s'ils avaient été de neige. Puis, lorsqu'il fut décavé, il s'efforçait de ne point le montrer, et c'est en souriant qu'il essuyait la sueur de son visage.
***
Près de lui, grande et souple, se tenait une jeune femme brune, aus yeux cernés, minaudière à souhait, élégante et couverte de bijoux. Van der Vissen l'observa. Elle jouait furieusement et gagnait tout ce qu'elle voulait.
La beauté de la femme et sa veine extraordinaire firent une vive impression sur l'esprit du Hollandais. Comme il s'était montré joueur et qu'il la fixait avec obstination, la belle joueuse lui sourit.
Van der Vissen la désira de toutes ses forces, elle, ses bijoux et le gain qu'elle emporterait. Ses instincts d'aventurier se réveillèrent. Il ressentait maintenant pour cette femme, son or et ses joyaux une passion folle qu'il fallait assouvir.
La vie d'aventures prolonge la jeunesse et Van der Vissen n'avait rien d'un vieillard. Avec une galanterie de sauvage, pleine de gaucherie, avec des phrases emphatiques, il attira la jeune femme et proposa de l'accompagner là où elle demeurait.
Elle répondait d'une voix langoureuse dont les inflexions enflammèrent davantage la passion du Hollandais.
Et mêlant les louanges aux promesses, il fit tant qu'à la fin ils partirent ensemble.
***
Elle habitait, rue de la Pompe, un appartement élégant où, dès qu'ils y furent entrés et que la pièce dans laquelle ils pénétrèrent fut éclairée, Van der Vissen se renseigna sur la domesticité; mais la bonne était couchée dans son sixième.
***
Ils se trouvaient maintenant dans un boudoir meublé de divans larges et bas, de poufs où l'on avait posé, pêle-mêle, des gants, des lettres, des boîtes de cigarettes égyptiennes, des livres de vers modernes.
Comme un joueur affolé qui, pour la première fois, se décide à tricher, Van der Vissen hésita un moment sur ce qu'il allait faire.
Puis, tandis que les bras levés devant la glace, la jeune femme enlevait son chapeau, il se jeta sur elle et tenta de la saisir au cou. Mais elle se retourna vivement et il reçut en pleine figure un coup de poing vraiment viril. En même temps, d'une voix mâle, n'ayant plus rien de commun avec celle qu'on avait affectée jusqu'alors, on injuria crûment l'ingénieur dans les termes les plus grossiers, les plus ignobles.
Il avait affaire à un jeune homme solidement musclé, qui pouvait, en faisant le chichi convenable à son infâme condition, singer la délicatesse d'une femmelette, mais qui, au moment de la lutte, était un peu là.
Et Van der Vissen désira encore cet être, quel qu'il fût.
Désespérément, puisqu'il n'avait plus rien à perdre, et qu'il avait dévoilé ses desseins, désespérément, il voulait au moins avoir le dernier mot dans cette aventure. Et une volupté épouvantable s'empara de lui tandis qu'ils se battaient sauvagement...
***
Il y eut des cris, on entendit des coups de revolver. Et, le lendemain, on trouva ces étranges ennemis morts l'un près de l'autre, comme si le trépas seul pouvait être l'enfant criminel d'une passion si brutale, d'un aussi stérile amour.
_À Jean Mollet_
PETITES RECETTES DE MAGIE MODERNE
_Le manuscrit suivant a été trouvé devant le bureau d'omnibus de la place Pereire, le 10 juillet de celle année._
_Je le tiens à la disposition de son propriétaire s'il peut m'en faire la description exacte._
_Je n'ai pas idée de la valeur réelle des recettes que l'on va lire. Mais elles m'ont paru suffisamment singulières pour exciter la curiosité._