Le pilote du Danube

Chapter 9

Chapter 93,836 wordsPublic domain

Tous tendirent l'oreille. Le bruit d'une troupe en marche se faisait entendre sur la route. A ce bruit, bientot quelques voix assourdies se joignirent. La distance ne devait pas etre superieure a une centaine de toises.

--Restons dans la clairiere, commanda le chef. Ces gens-la passeront sans nous voir."

Assurement, etant donnee l'obscurite profonde, ils ne seraient pas apercus, mais il y avait ceci de grave: si, par mauvaise chance, c'etait une escouade de police qui suivait cette route, c'est qu'elle se dirigeait vers le fleuve. Certes, il pouvait se faire qu'elle ne decouvrit pas le bateau, et, d'ailleurs, les precautions etaient prises. Ces agents auraient beau le visiter de fond en comble, ils n'y trouveraient rien de suspect. Mais, meme en admettant que cette escouade ne soupconnat pas l'existence du chaland, peut-etre resterait-elle en embuscade dans les environs, et, dans ce cas, il eut ete tres imprudent de faire sortir la charrette.

Enfin, on tiendrait compte des circonstances, et on agirait selon les evenements. Apres avoir attendu dans cette clairiere toute la journee suivante, s'il le fallait, quelques-uns des hommes descendraient, a la nuit, jusqu'au Danube, et s'assureraient de l'absence de toute force de police.

Pour l'instant, l'essentiel etait de ne pas etre depistes, et que rien ne donnat l'eveil a cette troupe qui s'approchait.

Celle-ci ne tarda pas a atteindre le point ou la route longeait la clairiere. Malgre la nuit noire, on reconnut qu'elle se composait d'une dizaine d'hommes, et de significatifs cliquetis d'acier indiquaient des hommes armes.

Deja, elle avait depasse la clairiere, lorsqu'un incident vint modifier les choses du tout au tout.

Un des deux chevaux, effraye par ce passage d'hommes sur la route, s'ebroua et poussa un long hennissement qui fut repete par son congenere.

La troupe en marche s'arreta sur place.

C'etait bien une escouade de police qui descendait vers le fleuve, sous le commandement de Karl Dragoch completement remis des suites de son accident de la matinee.

Si les gens de la clairiere avaient connu ce detail, peut-etre leur inquietude en eut-elle ete augmentee. Mais, ainsi qu'on l'a vu, leur chef croyait hors de combat le policier redoute. Pourquoi il commettait cette erreur, pourquoi il estimait ne plus avoir a compter avec un adversaire qu'il avait precisement en face de lui, c'est ce que la suite du recit ne tardera pas a faire comprendre au lecteur.

Lorsque, dans la matinee de ce meme jour, Karl Dragoch eut saute sur la berge, ou l'attendait son subordonne, celui-ci l'avait entraine vers l'amont. Apres deux ou trois cents metres de marche, les deux policiers etaient arrives a un canot, dissimule dans les herbes de la rive, a bord duquel ils s'embarquerent. Aussitot, les avirons, vigoureusement manies par Friedrick Ulhmann, emporterent rapidement la legere embarcation de l'autre cote du fleuve.

"C'est donc sur la rive droite que le crime a ete commis? demanda a ce moment Karl Dragoch.

--Oui, repondit Friedrick Ulhmann.

--Dans quelle direction?

--En amont. Dans les environs de Gran.

--Comment! Dans les environs de Gran, se recria Dragoch. Ne me disais-tu pas tout a l'heure que nous n'avions que peu de chemin a faire?

--Ce n'est pas loin, dit Ulhmann. Il y a peut-etre bien trois kilometres, tout de meme."

Il y en avait quatre, en realite, et cette longue etape ne put etre franchie sans difficulte par un homme qui venait a peine d'echapper a la mort Plus d'une fois, Karl Dragoch dut s'etendre, afin de reprendre le souffle qui lui manquait. Il etait pres de trois heures de l'apres-midi, quand il atteignit enfin la villa du comte Hagueneau, ou l'appelait sa fonction.

Des qu'il se sentit, grace a un cordial qu'il s'empressa de reclamer, en possession de tous ses moyens, le premier soin de Karl Dragoch fut de se faire conduire au chevet du gardien Christian Hoel. Panse quelques heures plus tot par un chirurgien des environs, celui-ci, la face blanche, les yeux clos, haletait peniblement. Bien que sa blessure fut des plus graves et interessat le poumon, il subsistait toutefois un serieux espoir de le sauver, a la condition que la plus legere fatigue lui fut epargnee.

Karl Dragoch put neanmoins obtenir quelques renseignements, que le gardien lui donna d'une voix etouffee, par monosyllabes largement espaces. Au prix de beaucoup de patience, il apprit qu'une bande de malfaiteurs, composee de cinq ou six hommes, au bas mot, avait, au milieu de la nuit derniere, fait irruption dans la villa, apres en avoir enfonce la porte. Le gardien Christian Hoel, reveille par le bruit, avait eu a peine le temps de se lever, qu'il retombait frappe d'un coup de poignard entre les deux epaules. Il ignorait par consequent ce qui s'etait passe ensuite, et il etait incapable de donner aucune indication sur ses agresseurs. Cependant, il savait quel etait leur chef, un certain Ladko, dont ses compagnons avaient, a plusieurs reprises, prononce le nom avec une sorte d'inexplicable forfanterie. Quant a ce Ladko, dont un masque recouvrait le visage, c'etait un grand gaillard aux yeux bleus et porteur d'une abondante barbe blonde.

Ce dernier detail, de nature a infirmer les soupcons qu'il avait concus touchant Ilia Brusch, ne laissa pas de troubler Karl Dragoch. Qu'Ilia Brusch fut blond, lui aussi, il n'en doutait pas, mais ce blond etait deguise en brun, et on ne retire pas une teinture le soir pour la remettre le lendemain, comme on ferait d'une perruque. Il y avait la une serieuse difficulte que Dragoch se reserva d'elucider a loisir.

Le gardien Christian ne put, d'ailleurs, lui fournir de plus amples details. Il n'avait rien remarque concernant ses autres agresseurs, ceux-ci ayant pris, comme leur chef, la precaution de se masquer.

Muni de ces renseignements, le detective posa ensuite quelques questions touchant la villa meme du comte Hagueneau. C'etait, ainsi qu'il l'apprit, une tres riche habitation meublee avec un luxe princier. Les bijoux, l'argenterie et les objets precieux abondaient dans les tiroirs, les objets d'art sur les cheminees et les meubles, les tapisseries anciennes et les tableaux de maitre sur les murs. Des titres avaient meme ete laisses en depot dans un coffre-fort, au premier etage. Nul doute par consequent que les envahisseurs n'aient eu l'occasion de faire un merveilleux butin.

C'est ce que Karl Dragoch put, en effet, constater aisement en parcourant les diverses pieces de l'habitation. C'etait un pillage en regle, accompli avec une parfaite methode. Les voleurs, en gens de gout, ne s'etaient pas encombres des non-valeurs. La plupart des objets de prix avaient disparu; a la place des tapisseries arrachees, de grands carres de muraille apparaissaient a nu, et, veufs des plus belles toiles decoupees avec art, des cadres vides pendaient lamentablement. Les pillards s'etaient approprie jusqu'a des tentures choisies evidemment parmi les plus somptueuses et jusqu'a des tapis selectionnes parmi les plus beaux. Quant au coffre-fort, il avait ete force, et son contenu avait disparu.

"On n'a pas emporte tout cela a dos d'hommes, se dit Karl Dragoch en constatant cette devastation. Il y avait la de quoi charger une voiture. Reste a denicher la voiture."

Cet interrogatoire et ces premieres recherches avaient necessite un temps fort long. La nuit etait prochaine. Il importait, avant qu'elle fut complete, de retrouver trace, si faire se pouvait, du vehicule dont les voleurs, d'apres le policier, avaient du necessairement faire usage. Celui-ci se hata donc de sortir.

Il n'eut pas loin a aller pour decouvrir la preuve qu il recherchait. Sur le sol de la vaste cour menagee devant la villa, de larges roues avaient laisse de profondes empreintes juste en face de la porte brisee, et, a quelque distance, la terre etait pietinee, comme elle aurait pu l'etre par des chevaux qui eussent longtemps attendu.

Ces constatations faites d'un coup d'oeil, Karl Dragoch s'approcha de l'endroit ou des chevaux paraissaient avoir stationne et examina le sol avec attention. Puis, traversant la cour, il proceda, aux abords immediats de la grille donnant sur la route, a un nouvel et minutieux examen, a l'issue duquel il suivit le chemin public pendant une centaine de metres, pour revenir ensuite sur ses pas.

"Ulhmann! appela-t-il en rentrant dans la cour.

--Monsieur? repondit l'agent, qui sortit de la maison et s'approcha de son chef.

--Combien avons-nous d'hommes? demanda celui-ci.

--Onze.

--C'est peu, fit Dragoch.

--Cependant, objecta Ulhmann, le gardien Christian n'estime qu'a cinq ou six le nombre de ses agresseurs.

--Le gardien Christian a son opinion, et moi j'ai la mienne, repliqua Dragoch. N'importe, il faut nous contenter de ce que nous avons. Tu vas laisser un homme ici, et prendre les dix autres. Avec nous deux, ca fera douze. C'est quelque chose.

--Vous avez donc un indice? interrogea Friedrick Ulhmann.

--Je sais, ou sont nos voleurs ... de quel cote ils sont du moins.

--Oserai-je vous demander?.. commenca Ulhmann.

--D'ou me vient cette assurance? acheva Karl Dragoch. Rien n'est plus simple. C'est meme veritablement enfantin. Je me suis d'abord dit qu'on avait pris trop de choses ici pour ne pas avoir besoin d'un vehicule quelconque. J'ai donc cherche ce vehicule et je l'ai trouve. C'est une charrette a quatre roues, attelee de deux chevaux, dont l'un, celui de fleche, offre cette particularite qu'il manque un clou au fer de son pied anterieur droit.

--Comment avez-vous pu savoir cela? interrogea Ulhmann ebahi.

--Parce qu'il a plu la nuit derniere et que la terre encore mal sechee a garde fidelement les empreintes. J'ai appris de la meme maniere que la charrette, on quittant la villa, avait tourne a gauche, c'est-a-dire dans une direction opposee a celle de Gran. Nous allons nous diriger du meme cote et suivre au besoin a la piste le cheval dont le fer est incomplet. Il n'y a pas apparence que nos gaillards aient voyage pendant le jour. Ils se sont sans doute terres quelque part jusqu'au soir. Or, la region est peu habitee et les maisons ne sont pas bien nombreuses. Nous fouillerons au besoin toutes celles que nous trouverons sur la route. Reunis tes hommes, car voici venir la nuit, et le gibier doit commencer a se donner de l'air."

Karl Dragoch et son escouade durent marcher longtemps avant de decouvrir un indice nouveau. Il etait pres de dix heures et demie quand, apres avoir visite inutilement deux ou trois fermes, ils arriverent, au croisement des trois routes, a l'auberge ou les deux rouliers avaient passe la journee et d'ou ils venaient de partir trois quarts d'heure plus tot. Karl Dragoch heurta rudement la porte.

"Au nom de la loi! prononca Dragoch lorsqu'il vit apparaitre a sa fenetre l'aubergiste, dont il etait ecrit que le sommeil serait trouble ce jour-la.

--Au nom de la loi!.. repeta l'aubergiste, epouvante en voyant sa demeure cernee par cette troupe nombreuse. Qu'ai-je donc fait?

--Descends, et l'on te le dira... Mais surtout ne tarde pas trop," repliqua Dragoch d'une voix impatiente.

Quand l'aubergiste, a demi vetu, eut ouvert sa porte, le policier proceda a un rapide interrogatoire. Une charrette etait-elle venue ici dans la matinee? Combien d'hommes la conduisaient? S'etait-elle arretee? Etait-elle repartie? De quel cote s'etait-elle dirigee?

Les reponses ne se firent pas attendre. Oui, une charrette conduite par deux hommes etait venue a l'auberge de bon matin. Elle y avait sejourne jusqu'au soir, et n'etait repartie qu'apres la venue d'un troisieme personnage attendu par les deux charretiers. La demie de neuf heures avait deja sonne, quand elle s'etait eloignee dans la direction de Saint-Andre.

"De Saint-Andre? insista Karl Dragoch. Tu en es sur?

--Sur, affirma l'aubergiste.

--On te l'a dit, ou tu l'as vu?

--Je l'ai vu.

--Hum!.. murmura Karl Dragoch, qui ajouta: C'est bon. Remonte te coucher maintenant, mon brave, et tiens ta langue."

L'aubergiste ne se le fit pas dire deux fois. La porte se referma, et l'escouade de police demeura seule sur la route.

"Un instant!" commanda Karl Dragoch a ses hommes qui resterent immobiles, tandis que lui-meme, muni d'un fanal, examinait minutieusement le sol.

D'abord, il ne remarqua rien de suspect, mais il n'en fut pas ainsi quand, ayant traverse la route, il en eut atteint le bas cote. En cet endroit, la terre moins foulee par le passage des vehicules, et, d'ailleurs, moins solidement empierree, avait conserve plus de plasticite. Du premier regard, Karl Dragoch decouvrit l'empreinte d'un sabot auquel un clou manquait, et constata que le cheval, proprietaire de cette ferrure incomplete, se dirigeait non pas vers Saint-Andre, ni vers Gran, mais directement vers le fleuve, par le chemin du Nord. C'est donc par ce chemin que Dragoch s'avanca a son tour a la tete de ses hommes.

Trois kilometres environ avaient ete franchis sans incident a travers un pays completement desert, quand, sur la gauche de la route, le hennissement d'un cheval retentit. Retenant ses hommes du geste, Karl Dragoch s'avanca jusqu'a la lisiere d'un petit bois qu'on distinguait confusement dans l'ombre.

"Qui est la?.." hela-t-il d'une voix forte.

Nulle reponse n'etant faite a sa question, un des agents, sur son ordre, alluma une torche de resine. Sa flamme fuligineuse brilla d'un vif eclat dans cette nuit sans lune, mais sa lumiere mourait a quelques pas, impuissante a percer l'obscurite rendue plus epaisse encore par le feuillage des arbres.

"En avant!" commanda Dragoch, en penetrant dans le fourre a la tete de l'escouade.

Mais le fourre avait des defenseurs. A peine en avait-on depasse la lisiere, qu'une voix imperieuse prononca:

"Un pas de plus, et nous faisons feu!"

Cette menace n'etait pas pour arreter Karl Dragoch, d'autant plus qu'a la vague lueur de la torche, il lui avait semble apercevoir une masse immobile, celle d'une charrette sans doute, autour de laquelle se groupaient une troupe d'hommes, dont il n'avait pu reconnaitre le nombre.

"En avant!" commanda-t-il de nouveau.

Obeissant a cet ordre, l'escouade de police continua sa marche fort incertaine dans ce bois inconnu. La difficulte ne tarda pas a s'aggraver. Tout a coup, la torche fut arrachee des mains de l'agent qui la portait. L'obscurite redevint profonde.

"Maladroit!.. gronda Dragoch. De la lumiere, Frantz!.. De la lumiere!.."

Son depit etait d'autant plus vif qu'au dernier eclat jete par la torche en s'eteignant, il avait cru voir la charrette commencer un mouvement de retraite et s'eloigner sous les arbres. Malheureusement, il ne pouvait etre question de lui donner la chasse. C'est une vivante muraille que l'escouade de police rencontrait devant elle. A chaque agent s'opposaient deux ou trois adversaires, et Dragoch comprenait un peu tard qu'il ne disposait pas de forces suffisantes pour s'assurer la victoire. Jusqu'ici, aucun coup de feu n'avait ete tire, ni d'un cote, ni de l'autre.

"Titcha!.. appela a ce moment une voix dans la nuit.

--Present! repondit une autre voix.

--La voiture?

--Partie.

--Alors, il faut en finir."

Ces voix, Dragoch les enregistra dans sa memoire. Il ne devait jamais les oublier.

Ce court dialogue echange, les revolvers se mirent aussitot de la partie, ebranlant l'atmosphere de leurs seches detonations. Quelques agents furent atteints par les balles, et Karl Dragoch, se rendant compte qu'il y aurait eu folie a s'obstiner, dut se resoudre a ordonner la retraite.

L'escouade de police regagna donc la route, ou les vainqueurs ne se risqueront pas a la poursuivre, et la nuit reprit son calme un instant trouble.

Il fallut d'abord s'occuper des blesses. Ils etaient au nombre de trois, tres legerement frappes, d'ailleurs. Apres un sommaire pansement, ils furent renvoyes en arriere sous la garde de quatre de leurs camarades. Quant a Dragoch, accompagne de Friedrick Ulhmann et des trois derniers agents, il s'elanca a travers champs, vers le Danube, en obliquant legerement dans la direction de Gran.

Il retrouva sans difficulte l'endroit ou il avait aborde quelques heures plus tot, et l'embarcation dans laquelle Ulhmann et lui avaient passe le fleuve. Les cinq hommes s'y embarquerent, et, le Danube traverse en sens inverse, ils en descendirent le cours sur la rive gauche.

Si Karl Dragoch venait de subir un echec, il entendait avoir sa revanche. Qu'Ilia Brusch et le trop fameux Ladko fussent le meme homme, cela ne faisait plus pour lui l'ombre d'un doute, et c'est a son compagnon de voyage, il en etait convaincu, que le crime de la nuit precedente devait etre impute. Selon toute vraisemblance, celui-ci, apres avoir mis son butin a l'abri, se haterait de reprendre la personnalite d'emprunt qu'il ne savait pas percee a jour et qui lui avait permis de dejouer jusqu'ici les recherches de la police. Avant l'aube, il aurait surement regagne la barge, et il y attendrait son passager absent, ainsi que l'aurait fait l'inoffensif et honnete pecheur qu'il pretendait etre.

Cinq hommes resolus seraient alors aux aguets. Ces cinq hommes, vaincus par Ladko et sa bande, triompheraient plus aisement de la resistance que pourrait leur opposer ce meme Ladko, oblige a la solitude pour jouer son role d'Ilia Brusch.

Ce plan tres bien concu fut malheureusement irrealisable. Karl Dragoch et ses hommes eurent beau explorer la rive, il leur fut impossible de decouvrir la barge du pecheur. Dragoch et Ulhmann n'eurent aucune peine, il est vrai, a reconnaitre la place precise ou le premier avait debarque, mais, de la barge, pas la moindre trace. La barge avait disparu, et Ilia Brusch avec elle.

Karl Dragoch etait joue, decidement, et cela l'emplissait de fureur.

"Friedrick, dit-il a son subordonne, je suis a bout. Il me serait impossible de faire un pas de plus. Nous allons dormir dans l'herbe pour retrouver un peu de force. Mais un de nos hommes va prendre le canot et remonter a Gran sur-le-champ. A l'ouverture du bureau, il fera jouer le telegraphe. Allume un fanal. Je vais dicter. Ecris.

Friedrick Ulhmann obeit en silence:

"Crime commis cette nuit environs de Gran. Butin charge sur chaland. Exercer rigoureusement visites prescrites."

--Voila pour une, dit Dragoch en s'interrompant. A l'autre maintenant.

Il dicta de nouveau:

"Mandat d'amener contre le nomme Ladko, se disant faussement Ilia Brusch et se pretendant laureat de la Ligue Danubienne au dernier concours de Sigmaringen, ledit Ladko, _alias_ Ilia Brusch, inculpe des crimes de vols et de meurtres."

--Que ceci soit telegraphie a la premiere heure a toutes les communes riveraines sans exception," commanda Karl Dragoch, en s'etendant epuise sur le sol.

X

PRISONNIER

Les soupcons concus par Karl Dragoch et que la decouverte du portrait etait venue confirmer, ces soupcons n'etaient point entierement errones, il est temps de le dire au lecteur pour l'intelligence de ce recit. Sur un point, tout au moins, Karl Dragoch avait justement raisonne. Oui, Ilia Brusch et Serge Ladko n'etaient qu'un seul et meme homme.

Mais Dragoch se trompait gravement au contraire quand il attribuait a son compagnon de voyage la serie de vols et de meurtres qui, depuis tant de mois, desolaient la region du Danube, et en particulier le dernier attentat, le pillage de la villa du comte Hagueneau et l'assassinat du gardien Christian. Ladko, d'ailleurs, ne se doutait guere que son passager eut de pareilles pensees. Tout ce qu'il savait, c'est que son nom servait a designer un criminel fameux, et il etait incapable de comprendre comment une telle confusion avait pu se produire.

Atterre tout d'abord en se decouvrant un si redoutable homonyme, qui, pour comble de malheur, se trouvait etre en meme temps son compatriote, il s'etait ressaisi apres ce moment d'effroi instinctif. Que lui importait en somme un malfaiteur avec lequel il n'avait de commun que le nom? Un innocent n'a rien a craindre. Et, innocent de tous ces crimes, il l'etait assurement.

C'est donc sans inquietude que Serge Ladko--on lui conservera desormais son veritable nom--s'etait absente la nuit precedente, afin de se rendre a Szalka ainsi qu'il l'avait annonce. C'est dans cette petite ville, en effet, que, dissimule sous le nom d'Ilia Brusch, il avait fixe sa residence, apres son depart de Roustchouk, et c'est la que, pendant de trop longues semaines, il avait attendu des nouvelles de sa chere Natcha.

L'attente, ainsi qu'on le sait deja, avait fini par lui devenir intolerable, et il se torturait l'esprit a rechercher un moyen de penetrer incognito en Bulgarie, quand le hasard lui fit tomber sous les yeux un numero du _Pester Lloyd_ dans lequel etait annonce a grand fracas le concours de peche de Sigmaringen. C'est on lisant l'article consacre a ce concours que l'exile, aussi habile pecheur, on ne l'a peut-etre pas oublie, que pilote repute, concut l'idee d'un plan d'action dont la bizarrerie assurerait peut-etre le succes.

Sous le nom d'Ilia Brusch, le seul qu'il eut jamais porte a Szalka, il s'enrolerait dans la Ligue Danubienne, il participerait au concours de Sigmaringen et, grace a, sa virtuosite de pecheur, il y remporterait le premier prix. Apres avoir ainsi donne a son nom d'emprunt un commencement de notoriete, il annoncerait avec le plus de bruit possible, et en engageant meme des paris, si faire se pouvait, son intention de descendre le Danube, la ligne a la main, depuis la source jusqu'a l'embouchure. Nul doute que ce projet ne mit en revolution le monde special des pecheurs a la ligne et ne valut a son auteur quelque reputation dans le reste du public.

Nanti des lors d'un etat civil hors de discussion, car on accorde, d'ordinaire, une confiance aveugle aux gens en vedette, Serge Ladko descendrait en effet le Danube. Bien entendu, il activerait de son mieux la marche de son bateau et ne perdrait a pecher que le minimum de temps necessaire a la vraisemblance. Toutefois, il ferait assez parler de lui le long du parcours pour ne pas se laisser oublier et pour etre en etat de debarquer ouvertement a Roustchouk sous la protection d'une notoriete bien etablie.

Pour que cet unique but de son entreprise fut heureusement atteint, il fallait que nul ne soupconnat son veritable nom, et que personne ne put reconnaitre, dans les traits du pecheur Ilia Brusch, ceux du pilote Serge Ladko.

La premiere condition etait facile a realiser. Il suffirait, une fois transforme en laureat de la Ligue Danubienne, de jouer ce role sans defaillance. Serge Ladko se jura donc a lui-meme d'etre Ilia Brusch envers et contre tous, quels que fussent les incidents du voyage. Il etait a supposer, d'ailleurs, que ce voyage s'accomplirait lentement, mais surement, et qu'aucun incident ne viendrait rendre le serment difficile a tenir.

Satisfaire a la deuxieme condition etait plus simple encore. Un coup de rasoir qui supprimerait la barbe, une application de teinture qui changerait la couleur des cheveux, de larges lunettes noires qui cacheraient celle des yeux, il n'en fallait pas davantage. Serge Ladko proceda a ce deguisement sommaire dans la nuit qui preceda son depart, puis se mit en route avant l'aube, assure d'etre meconnaissable pour tout regard non prevenu.

A Sigmaringen, les evenements s'etaient realises conformement, a ses previsions. Laureat en vue du concours, l'annonce de son projet avait ete favorablement commentee par la Presse des regions riveraines. Devenu ainsi un personnage assez notoire pour que son identite ne put etre raisonnablement suspectee, assure, d'autre part, de trouver du secours, le cas echeant, pres de ses collegues de la Ligue Danubienne dissemines le long du fleuve, Serge Ladko s'etait abandonne au courant.