Le pilote du Danube

Chapter 8

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Il y parvint. La barge, deviee de sa route, passa comme une fleche, en raclant les racines, puis la tete de l'arbre encore couverte de ses feuilles. Un instant de plus, et elle allait laisser derriere elle l'epave verdoyante mollement entrainee par le courant, lorsque Karl Dragoch fut atteint en pleine poitrine par une des dernieres ramures. En vain, il voulut resister au choc. Perdant l'equilibre, il culbuta par-dessus bord et disparut sous les eaux.

A sa chute en succeda immediatement une autre, volontaire celle-ci. Ilia Brusch, en voyant tomber son passager, s'etait sans hesiter elance a son secours.

Mais ce n'etait pas chose facile d'apercevoir quoi que ce fut dans ces eaux limoneuses tout agitees par le passage d'un furieux meteore. Pendant une minute, Ilia Brusch s'y epuisa en vain, et il commencait a desesperer de decouvrir M. Jaeger, quand il saisit enfin le malheureux, flottant; evanoui, entre deux eaux.

A tout prendre, cela valait mieux. Un homme qui se noie se debat d'ordinaire et augmente ainsi sans le savoir la difficulte du sauvetage. Un homme evanoui n'est plus qu'une masse inerte dont le salut depend uniquement de l'habilete du sauveteur.

Ilia Brusch eut tot fait d'elever hors de l'eau la tete de M. Jaeger, puis, d'un bras vigoureux, il nagea vers la barge, qui, pendant ce temps, s'etait eloignee d'une trentaine de metres. Il s'en rapprocha en quelques brasses, qui semblaient etre un jeu pour le robuste nageur, et, d'une main, il en saisit le bord, tandis que son autre main soutenait le passager toujours prive de sentiment.

Restait maintenant a hisser M. Jaeger a bord de l'embarcation, et ce n'etait pas besogne aisee. Ilia Brusch, au prix de mille efforts, reussit toutefois a la mener a bonne fin.

Des qu'il eut depose le noye sur une des couchettes du tot, il le depouilla de ses vetements, et, ayant retire de l'un des coffres quelques morceaux de laine, se mit en devoir de le frictionner, energiquement. M. Jaeger ne tarda pas a ouvrir les yeux et a revenir au sentiment du reel. L'immersion n'avait pas ete longue, en somme, et il etait a esperer qu'elle n'aurait pas de suites facheuses.

"Eh! Eh! monsieur Jaeger, s'ecria Ilia Brusch, des qu'il vit son malade reprendre connaissance, vous vous y entendez pour les plongeons!

M. Jaeger sourit faiblement sans repondre.

--Ca ne sera rien, poursuivait Ilia Brusch, en continuant ses energiques frictions. Rien de meilleur pour la sante qu'un bain au mois d'aout!

--Merci, monsieur Brusch, balbutia Karl Dragoch.

--Il n'y a vraiment pas de quoi, repliqua gaiement le pecheur. C'est a moi de vous remercier, monsieur Jaeger, puisque vous m'avez donne l'occasion d'un excellent bain.

Les forces de Karl Dragoch revenaient a vue d'oeil. Un bon coup d'eau-de-vie, et il n'y paraitrait plus. Malheureusement, Ilia Brusch, plus emu qu'il ne voulait le paraitre, bouleversa en vain tous ses coffres. La provision d'alcool etait epuisee, et il n'en restait pas une goutte a bord de la barge.

--Voila qui est vexant! s'ecria Ilia Brusch. Pas une goutte de schnaps dans notre cambuse!

--Peu importe, monsieur Brusch, affirma Karl Dragoch, d'une voix faible. Je m'en passerai fort bien, je vous assure.

Karl Dragoch grelottait, cependant, en depit de ses assurances, et un cordial ne lui eut certes pas ete inutile.

--C'est ce qui vous trompe, repondit Ilia Brusch, qui ne s'illusionnait pas sur l'etat de son passager, vous ne vous en passerez pas, monsieur Jaeger. Laissez moi faire. Ce ne sera pas long.

En un tour de mains, le pecheur eut echange ses vetements trempes contre des vetements secs, puis quelques coups de godille amenerent la barge a la rive gauche ou elle fut amarree solidement.

--Un peu de patience, monsieur Jaeger, dit Ilia Brusch en sautant a terre. Ici, je connais le pays, puisque voila le confluent de l'Ipoly. A moins de quinze cents metres, il y a un village, ou je trouverai tout ce qu'il faut. Dans une demi-heure, je serai de retour."

Cela dit, Ilia Brusch s'eloigna, sans attendre la reponse.

Quand il fut seul, Karl Dragoch se laissa retomber sur sa couchette. Il etait plus brise qu'il ne lui plaisait de le dire, et, pendant un instant, il ferma les yeux avec lassitude.

Mais la vie reprenait rapidement son cours; le sang battait dans ses arteres. Bientot il rouvrit les yeux et laissa errer autour de lui un regard plus ferme de minute eh minute.

La premiere chose qui sollicita ce regard encore vague, ce fut l'un des coffres, qu'Ilia Brusch, dans la precipitation de son depart, avait oublie de refermer. Bouleverse par la recherche infructueuse du pecheur, l'interieur de ce coffre n'offrait a la vue qu'un amas d'objets heteroclites. Linge rude, grossiers vetements, fortes chaussures y etaient entasses dans le plus grand desordre.

Pourquoi les yeux de Karl Dragoch se mirent-ils a briller tout a coup? Ce spectacle, pourtant peu passionnant, l'interessait-il donc a ce point qu'il se soulevat sur le coude, apres quelques secondes d'attention, de maniere a voir plus commodement dans le coffre beant?

Certes, ce n'etaient ni les vetements, ni le linge qui pouvaient exciter ainsi la curiosite de l'indiscret passager, mais, entre ces divers objets d'habillement, l'oeil fureteur du detective venait de decouvrir un objet plus digne de retenir son attention.

Ce n'etait pas autre chose qu'un portefeuille a demi entr'ouvert, et laissant fuir les nombreux papiers dont il etait bourre. Un portefeuille! Des papiers! C'est-a-dire une reponse, sans doute, aux questions que Karl Dragoch se posait depuis quelques jours.

Le detective n'y put tenir. Apres une courte hesitation, au risque de trahir, ce faisant, les lois de l'hospitalite, sa main s'allongea et plongea dans le coffre, d'ou elle ressortit avec le portefeuille tentateur et son contenu, dont l'inventaire fut aussitot commence.

Des lettres, d'abord, que Karl Dragoch ne s'attarda pas a lire, mais que leur suscription montrait adressees a M. Ilia Brusch a Szalka; puis des recus, parmi lesquels des quittances de loyer libellees au meme nom. Rien d'interessant dans tout cela.

Karl Dragoch allait peut-etre y renoncer, quand un dernier document le fit tressaillir. Rien ne pouvait etre plus innocent cependant, et il fallait etre un policier pour eprouver, devant un tel "document", un autre sentiment qu'une sympathique emotion.

C'etait un portrait, le portrait d'une jeune femme dont la parfaite beaute eut enthousiasme un peintre. Mais un policier n'est pas un artiste, et ce n'est pas d'admiration pour ce ravissant visage que battait le coeur de Karl Dragoch. A peine meme s'il en avait regarde les traits. A vrai dire, il n'avait rien vu de ce portrait, rien qu'une simple ligne d'ecriture en langue bulgare tracee au bas de la photographie. " A mon cher mari, Natcha Ladko ", tels etaient les mots que pouvait lire Karl Dragoch eperdu.

Ainsi, ses soupcons etaient justifies, et logiques ses deductions basees sur les singularites observees. Ladko! C'etait bien avec Ladko, qu'il descendait le Danube depuis tant de jours. C'etait bien ce dangereux malfaiteur, vainement pourchasse jusqu'alors, qui se cachait sous l'inoffensive personnalite du laureat de la Ligue Danubienne.

Quelle allait etre la conduite de Karl Dragoch apres une pareille constatation? Il n'avait pas encore pris de decision, quand un bruit de pas sur la berge lui fit rejeter vivement le portefeuille au fond du coffre dont il rabattit le couvercle. Le nouvel arrivant ne pouvait etre Ilia Brusch parti depuis dix minutes a peine.

" Monsieur Dragoch! appela une voix au dehors.

--Friedrick Ulhmann! murmura Karl Dragoch qui parvint peniblement a se mettre debout et sortit en chancelant de la cabine.

--Excusez-moi de vous avoir appele, dit Friedrick Ulhmann des qu'il apercut son chef. J'ai vu votre compagnon s'eloigner tout a l'heure et je vous savais seul.

--Qu'y a-t-il? demanda Karl Dragoch.

--Du nouveau, Monsieur. Un crime a ete commis cette nuit.

--Cette nuit! s'ecria Karl Dragoch en pensant aussitot a l'absence d'Ilia Brusch au cours de la nuit precedente.

--Une villa a ete pillee a proximite d'ici. Le gardien a ete frappe.

--Mort?

--Non, mais grievement blesse.

--C'est bon, dit Karl Dragoch en imposant de la main silence a son subordonne.

Il reflechissait profondement. Que convenait-il de faire? Agir certes, et pour cela la force ne lui manquerait pas. La nouvelle qu'il venait d'apprendre etait le meilleur des remedes. Il ne lui restait plus de traces de l'accident dont il venait d'etre victime. Il n'avait plus besoin maintenant de chercher un appui sur la cloison de la cabine. Sous le coup de fouet des nerfs, le sang revenait a flots a son visage.

Oui, il fallait agir, mais comment? Devait-il attendre le retour d'Ilia Brusch, ou plutot de Ladko, puisque tel etait le veritable nom de son compagnon de route, et lui mettre a l'improviste la main sur l'epaule au nom de la loi? Cela paraissait le plus sage, puisque desormais il ne pouvait subsister aucun doute sur la culpabilite du soi-disant pecheur. Le soin avec lequel il dissimulait sa veritable personnalite, le mystere dont il s'entourait, ce nom qui etait le sien et, en meme temps, celui par lequel la rumeur publique designait le chef des bandits, son absence de la nuit derniere concordant avec la decouverte d'un nouveau crime, tout disait a Karl Dragoch qu'Ilia Brusch etait bien le bandit recherche.

Mais ce bandit lui avait sauve la vie!.. Voila qui compliquait etrangement la situation!

Quelle apparence qu'un voleur, plus qu'un voleur, un assassin se fut jete a l'eau pour l'en retirer? Et, quand bien meme cette chose invraisemblable serait vraie, etait-il possible, a qui venait d'etre arrache a la mort, de reconnaitre ainsi le devouement de son sauveur? Quel risque, d'ailleurs, a surseoir a une arrestation? Maintenant que le faux Ilia Brusch etait demasque, que sa personnalite etait connue, il lui serait impossible d'echapper aux forces de police disseminees le long du fleuve, et, dans le cas ou l'enquete aboutirait en effet au soi-disant pecheur, on disposerait alors d'un plus nombreux personnel, et l'arrestation serait operee plus surement pour avoir ete differee.

Karl Dragoch, pendant cinq minutes, retourna sous toutes ses faces le cas de conscience qui s'imposait a lui. Partir sans avoir revu Ilia Brusch?.. Ou bien rester, placer Friedrick Ulhmann en embuscade dans la cabine, et, quand le pecheur apparaitrait, sauter sur lui sans crier gare, quitte a s'expliquer apres?... Non, decidement. Repondre par cette trahison a un tel acte de devouement, cela lui soulevait le coeur. Mieux valait, au risque de laisser a un coupable une chance de salut, commencer l'enquete en oubliant provisoirement ce qu'il croyait savoir. Si cette enquete le ramenait finalement a Ilia Brusch, si son devoir l'obligeait alors a traiter son sauveur en ennemi, ce serait du moins face a face qu'il le combattrait, et apres lui avoir donne le temps de se mettre en defense.

Acceptant du geste toutes les consequences de sa decision, Karl Dragoch, son parti pris, rentra dans la cabine. Par un mot depose en evidence il avertit Ilia Brusch de la necessite ou il etait de s'absenter, en priant son hote de l'attendre au moins pendant vingt-quatre heures. Puis il se disposa a partir.

--Combien d'hommes avons-nous? demanda-t-il en sortant de la cabine.

--Il y en a deux sur place, mais on est en train de battre le rappel. Nous en aurons une dizaine avant ce soir.

--Bien, approuva Karl Dragoch. Ne m'as-tu pas dit que le theatre du crime n'etait pas eloigne?

--Deux kilometres a peu pres, repondit Ulhmann.

--Conduis-moi, " dit Karl Dragoch en sautant sur la rive.

IX

LES DEUX ECHECS DE DRAGOCH

Les Karpathes decrivent, dans la partie septentrionale de la Hongrie, un immense arc de cercle, dont l'extremite occidentale se divise en deux branches secondaires. L'une va mourir au Danube a la hauteur de Presbourg; l'autre atteint le fleuve dans les environs de Gran, ou elle se continue, sur la rive droite, par les sept cent soixante-six metres du mont Pilis.

C'est au pied de cette mediocre montagne qu'un crime venait d'etre commis, et c'est la que Karl Dragoch allait pour la premiere fois se trouver aux prises avec les redoutables malfaiteurs qu'il avait mission de poursuivre.

Quelques heures avant le moment ou, faussant compagnie a son hote, il se faisait violence pour obeir, malgre sa faiblesse, a l'invitation de Friedrich Ulhmann, une charrette lourdement chargee s'etait arretee devant une miserable auberge construite a la base de l'une des collines par lesquelles le mont Pilis se raccorde a la vallee du Danube.

La position de cette auberge avait ete judicieusement choisie au point de vue commercial. Elle commandait le croisement de trois routes se dirigeant, l'une vers le Nord, une autre vers le Sud-Est, et la troisieme vers le Nord-Ouest. Ces trois routes aboutissant au Danube, celle du Nord a la courbe qu'il decrit en face du mont Pilis, celle du Sud-Est au bourg de Saint-Andre, celle du Nord-Ouest a la ville de Gran, l'auberge etait situee, en quelque sorte, entre les branches d'un vaste compas liquide et ne pouvait manquer de profiter du roulage alimentant la batellerie.

Le Danube qui, au sortir de Gran, coule sensiblement de l'Ouest a l'Est, s'inflechit, en effet, vers le Sud, a quelque distance du confluent de l'Ipoly, puis remonte au Nord, apres avoir dessine une demi-circonference de faible rayon. Mais, presque aussitot, il se replie sur lui-meme, pour adopter une direction Nord-Sud, qu'il n'abandonnera plus, en aval, pendant un tres grand nombre de kilometres.

Au moment ou le vehicule faisait halte, le soleil se levait a peine. Tout dormait encore dans la maison, dont les epais volets etaient hermetiquement fermes.

"Hola, oh! de l'auberge!.. appela, en heurtant la porte du manche de son fouet, l'un des deux hommes qui conduisaient la charrette.

--On y va! repondit de l'interieur l'aubergiste reveille en sursaut.

Un instant plus tard, une tete embroussaillee se montrait a une fenetre du premier.

--Que voulez-vous? interrogea sans amenite l'aubergiste.

--Manger, d'abord; dormir, ensuite, dit le charretier.

--On y va, repeta l'hote qui disparut dans l'interieur.

Lorsque, par le portail grand ouvert, la charrette eut penetre dans la cour, ses conducteurs s'empresserent de deteler leurs deux chevaux et de les conduire a l'ecurie, ou une large provende leur fut distribuee. Pendant ce temps, l'hote ne cessait de tourner autour de ces clients matinaux. Evidemment, il n'eut pas demande mieux que d'engager la conversation, mais les rouliers, par contre, semblaient peu desireux de lui donner la replique.

--Vous arrivez de bon matin, camarades, insinua l'aubergiste. Vous avez donc voyage pendant la nuit?

--Il parait, fit l'un des charretiers.

--Et vous allez loin comme ca?

--Loin ou pres, c'est notre affaire, lui fut-il replique.

L'aubergiste se le tint pour dit.

--Pourquoi molester ce brave homme, Vogel? intervint l'autre charretier qui n'avait pas encore ouvert la bouche. Nous n'avons aucune raison de cacher que nous allons a Saint-Andre.

--Possible que nous n'ayons pas a le cacher, repliqua Vogel d'un ton bourru, mais ca ne regarde personne, j'imagine.

--Evidemment, approuva l'aubergiste, flagorneur comme tout bon commercant.

Ce que j'en disais, c'etait histoire de parler, simplement.... Ces messieurs desirent manger?

--Oui, repondit celui des deux rouliers qui semblait le moins brutal. Du pain, du lard, du jambon, des saucisses, ce que tu auras."

La charrette avait du parcourir une longue route, car ses conducteurs affames firent largement honneur au repas. Ils etaient fatigues aussi, et c'est pourquoi ils ne s'oublierent pas a table. La derniere bouchee prise, ils s'empresserent d'aller chercher le sommeil, l'un sur la paille de l'ecurie, pres des chevaux, l'autre sous la bache de la charrette.

Midi sonnait quand ils reparurent. Ce fut pour reclamer aussitot un second repas qui leur fut servi comme le precedent dans la grande salle de l'auberge. Reposes maintenant, ils s'attarderent. Au dessert succederent les verres d'eau-de-vie qui disparaissaient comme de l'eau dans ces rudes gosiers.

Au cours de l'apres-midi, plusieurs voitures s'arreterent a l'auberge et de nombreux pietons entrerent boire un coup. Des paysans, pour la plupart, qui, la besace au dos, le baton a la main, se rendaient a Gran ou en revenaient. Presque tous etaient des habitues et l'hotelier ne pouvait que s'applaudir d'avoir la tete solide reclamee, par sa profession, car il trinquait avec tous ses clients les uns apres les autres. Cela faisait marcher le commerce. On cause, en effet, en trinquant, et parler asseche le gosier, ce qui excite a de nouvelles libations.

Ce jour-la precisement la conversation ne manquait pas d'aliment. Le crime commis pendant la nuit mettait les cervelles a l'envers. La nouvelle en avait ete apportee par les premiers passants, et chacun racontait un detail inedit ou emettait son avis personnel.

L'aubergiste apprit ainsi successivement que la magnifique villa possedee par le comte Hagueneau a cinq cents metres de la rive du Danube avait ete completement devalisee et que le gardien Christian etait grievement blesse; que ce crime etait sans doute l'oeuvre de l'insaisissable bande de malfaiteurs auxquels on attribuait tant d'autres crimes impunis; que la police enfin sillonnait la campagne et que les criminels etaient recherches par la brigade recemment creee pour la surveillance du fleuve.

Les deux rouliers ne se melaient pas aux conversations que suscitait l'evenement, conversations qui se developpaient a grand accompagnement d'exclamations et de cris. Silencieusement, ils restaient a l'ecart, mais sans doute ils ne perdaient rien des propos echanges autour d'eux, car ils ne pouvaient manquer de s'interesser a ce qui passionnait tout le monde.

Cependant, le bruit s'apaisa peu a peu, et, vers six heures et demie du soir, ils furent de nouveau seuls dans la grande salle, d'ou le dernier consommateur venait de s'eloigner. L'un d'eux interpella aussitot l'aubergiste fort active a rincer des verres sur son comptoir. Celui-ci s'empressa d'accourir.

"Que desirent ces messieurs? demanda-t-il.

--Diner, repondit un charretier.

--Et coucher ensuite, sans doute? interrogea l'aubergiste.

--Non, mon maitre, repliqua celui des deux rouliers qui paraissait le plus sociable. Nous comptons repartir a la nuit...

--A la nuit!... s'etonna l'aubergiste.

--Afin, continua son client, d'etre des l'aube sur la place du marche.

--De Saint-Andre?

--Ou de Gran. Cela dependra des circonstances. Nous attendons ici un ami qui est alle aux informations. Il nous dira ou nous avons le plus de chances de nous defaire avantageusement de nos marchandises."

L'aubergiste quitta la salle pour s'occuper des apprets du repas.

"Tu as entendu, Kaiserlick? dit a voix basse le plus jeune des deux rouliers en se penchant vers son compagnon.

--Oui.

--Le coup est decouvert.

--Tu n'esperais pas, je suppose, qu'il demeurerait cache?

--Et la police bat la campagne.

--Qu'elle la batte.

--Sous la conduite de Dragoch, a ce qu'on pretend.

--Ca, c'est autre chose, Vogel. A mon idee, ceux qui n'ont que Dragoch a craindre peuvent dormir sur les deux oreilles.

--Que veux-tu dire?

--Ce que je dis, Vogel.

--Dragoch serait donc?...

--Quoi?

--Supprime?

--Tu le sauras demain. D'ici la, motus," conclut le roulier, en voyant revenir l'aubergiste.

Le personnage attendu par les deux charretiers n'arriva qu'a la nuit close. Un rapide colloque s'engagea entre les trois compagnons.

"On affirmait ici que la police est sur la piste, dit a voix basse Kaiserlick.

--Elle cherche, mais elle ne trouvera pas.

--Et Dragoch?

--Boucle.

--Qui s'est charge de l'operation?

--Titcha.

--Alors, il y a du bon ... Et nous, que devons-nous faire?

--Atteler sans tarder.

--Pour?...

--Pour Saint-Andre, mais a cinq cents metres d'ici vous rebrousserez chemin. L'auberge aura ete fermee pendant ce temps-la. Vous passerez inapercus, et vous prendrez la route du Nord. Tandis que on vous croira d'un cote, vous serez de l'autre.

--Ou est donc, le chaland?

--A l'anse de Pilis.

--C'est la qu'est le rendez-vous?

--Non, un peu plus pres, a la clairiere, sur la gauche de la route. Tu la connais?

--Oui.

--Une quinzaine des notres y sont deja. Vous irez les rejoindre.

--Et toi?

--Je retourne en arriere rassembler le surplus de nos hommes que j'ai laisses en surveillance. Je les ramenerai avec moi.

--En route donc," approuverent les charretiers.

Cinq minutes plus tard, la voiture s'ebranlait. L'hote, tout en maintenant ouvert l'un des battants de la porte cochere, salua poliment ses clients.

" Alors, decidement, c'est-il a Gran que vous allez? interrogea-t-il.

--Non, repondirent les rouliers, c'est a Saint-Andre, l'ami.

--Bon voyage, les gars! formula l'hote.

--Merci, camarade. "

La charrette tourna a droite et prit, vers l'Est, le chemin de Saint-Andre. Quand elle eut disparu dans la nuit, le personnage que Kaiserlick et Vogel avaient attendu toute la journee, s'eloigna a son tour, dans la direction opposee, sur la route de Gran.

L'aubergiste ne s'en apercut meme pas. Sans plus s'occuper de ces passants que vraisemblablement il ne reverrait jamais, il se hata de fermer la maison et de gagner son lit.

La charrette qui, pendant ce temps, s'eloignait au pas tranquille de ses chevaux, fit volte-face au bout de cinq cents metres, conformement aux instructions recues, et suivit en sens inverse le chemin qu'elle venait de parcourir.

Lorsqu'elle fut de nouveau a la hauteur de l'auberge, tout y etait clos, en effet, et elle aurait depasse ce point sans incident, si un chien, qui dormait au beau milieu de la chaussee, ne s'etait enfui tout a coup en aboyant si violemment, que le cheval de fleche effraye se deroba par un brusque ecart jusque sur le bas cote de la route. Les charretiers eurent vite fait de ramener l'animal en bonne direction, et, pour la seconde fois, la voiture disparut dans la nuit.

Il etait environ dix heures et demie quand, abandonnant le chemin trace, elle penetra sous le couvert d'un petit bois, dont les masses sombres s'elevaient sur la gauche. Elle fut arretee au troisieme tour de roue.

"Qui va la? questionna une voix dans les tenebres.

--Kaiserlick et Vogel, repondirent les rouliers.

--Passez," dit la voix.

En arriere des premiers rangs d'arbres la charrette deboucha dans une clairiere, ou une quinzaine d'hommes dormaient, etendus sur la mousse. "Le chef est la? s'enquit Kaiserlick.

--Pas encore.

--Il nous a dit de l'attendre ici."

L'attente ne fut pas longue. Une demi-heure a peine apres la voiture, le chef, ce meme personnage qui etait venu sur le tard a l'auberge, arriva a son tour, accompagne d'une dizaine de compagnons, ce qui portait a plus de vingt-cinq le nombre des membres de la troupe.

"Tout le monde est la? demanda-t-il.

--Oui, repondit Kaiserlick qui paraissait detenir quelque autorite dans la bande.

--Et Titcha?

--Me voici, prononca une voix sonore.

--Eh bien?.. interrogea anxieusement le chef.

--Reussite sur toute la ligne. L'oiseau est en cage a bord du chaland.

--Partons, dans ce cas, et hatons-nous, commanda le chef. Six hommes en eclaireurs, le reste a l'arriere-garde, la voiture au milieu. Le Danube n'est pas a cinq cents metres d'ici, et le dechargement sera fait en un tour de main. Vogel emmenera alors la charrette, et ceux qui sont du pays rentreront tranquillement chez eux. Les autres embarqueront sur le chaland.

On allait executer ces ordres, quand un des hommes laisses en surveillance au bord de la route accourut en toute hate.

--Alerte! dit-il en etouffant sa voix.

--Qu'y a-t-il? demanda le chef de la bande.

--Ecoute.