Le pilote du Danube

Chapter 7

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Une demi-heure plus tard il ressortait. Toujours file, sans le savoir, par Karl Dragoch, qui ne manqua pas en passant de lire l'enseigne de la boutique ou son compagnon de voyage venait de s'arreter, il prit la Rembrandtgasse, puis, remontant la rive gauche du canal, atteignit la Praterstrasse, qu'il suivit jusqu'au rond-point. La, il tourna deliberement a droite et s'eloigna par la Haupt-Allee, sous les arbres du Prater. Il rentrait evidemment a bord de la barge, et Karl Dragoch jugea inutile de continuer plus longtemps sa filature.

Celui-ci revint donc au petit cafe, devant lequel Friedrich Ulhmann l'avait fidelement attendu.

"Connais-tu un juif du nom de Simon Klein? demanda-t-il en l'abordant.

--Certainement, repondit Ulhmann.

--Qu'est-ce que c'est que ce juif?

--Pas grand'chose de bon. Brocanteur, usurier, au besoin receleur, je crois que ces trois mots le peignent du haut en bas.

--C'est bien ce que je pensais, murmura Dragoch, qui paraissait plonge en de profondes reflexions.

Apres un instant, il reprit:

--Combien d'hommes avons-nous ici?

--Une quarantaine, repondit Ulhmann.

--C'est suffisant. Ecoute-moi bien. Il faut faire table rase de ce que nous avons dit ce matin. Je change mon plan, car, plus je vais, plus j'ai le pressentiment que l'affaire arrivera pres de l'endroit, quel qu'il soit, ou je serai moi-meme.

--Ou vous serez?... Je ne comprends pas.

--C'est inutile. Tu echelonneras tes hommes, deux par deux, sur la rive gauche du Danube de cinq en cinq kilometres, en commencant a vingt kilometres au dela de Presbourg. Leur mission unique sera de me surveiller. Aussitot que le dernier echelon m'aura apercu, les deux hommes qui le composent se hateront d'aller cinq kilometres en avant du premier, et ainsi de suite. C'est compris?... Qu'ils ne me manquent pas surtout!

--Et moi? interrogea Ulhmann.

--Toi, tu t'arrangeras pour ne pas me perdre de vue. Comme je suis dans une barque, au beau milieu du fleuve, ce n'est pas tres difficile... Pour tes hommes, qu'ils prennent, bien entendu, en montant leur faction, tous les renseignements possibles. En cas de besoin, le poste informe d'un evenement grave avisera les autres, dont il sera le point de concentration.

--Compris.

--Qu'on se mette en route des ce soir, et que demain je trouve tes hommes a leur poste.

--Ils y seront," dit Ulhmann.

Par deux et trois fois Karl Dragoch exposa son plan, sans se lasser, jusqu'au moment ou, certain d'avoir ete parfaitement saisi par son subordonne, il se decida, l'heure avancant, a regagner la barge.

Dans le petit cafe, de l'autre cote de la place, les deux promeneurs du Prater n'avaient pas interrompu leur espionnage. Ils avaient vu Dragoch sortir, sans en soupconner la raison, Ilia Brusch n'ayant pas plus attire leur attention que ne l'aurait fait tout autre passant. Leur premier mouvement avait ete de se lancer a sa poursuite, mais la presence de Friedrich Ulhmann les en avait empeches. Rassures, d'ailleurs, par l'attente de celui-ci, ils avaient eux-memes attendu, convaincus qu'ils ne tarderaient pas a voir revenir Karl Dragoch.

Le retour du detective prouva qu'ils avaient justement raisonne, et, quand le detective disparut avec Ulhmann dans l'interieur du cafe, ils resterent aux aguets, jusqu'au moment ou se separerent le chef de police et son subordonne.

Laissant ce dernier remonter vers le centre, les deux acolytes s'attacherent de nouveau a Karl Dragoch, et redescendirent a sa suite la Haupt-Allee, qu'ils avaient suivie le matin meme en sens contraire. Apres trois quarts d'heure de marche, ils s'arreterent. La ligne d'arbres bordant la berge du Danube apparaissait alors. Il ne pouvait etre douteux que Dragoch regagnat son embarcation.

"Inutile d'aller plus loin, dit le plus jeune. Nous sommes fixes, maintenant. Ilia Brusch et Karl Dragoch sont bien le meme homme. La demonstration est faite, et, en le suivant plus longtemps, nous risquerions d'etre remarques a notre tour.

--Qu'allons-nous faire? demanda son compagnon a carrure de lutteur.

--Nous en causerons, repondit l'autre. J'ai une idee."

Pendant que les deux inconnus s'occupaient si fort de sa personne, et elaboraient, en s'eloignant vers le Prater Stern, des plans dont l'execution ne devait pas etre beaucoup differee, Karl Dragoch reintegrait la barge, sans se douter de l'espionnage dont il avait ete l'objet au cours de cette journee. Il y trouva Ilia Brusch, fort affaire a preparer le diner, que les deux compagnons, une heure plus tard, partagerent comme de coutume, a cheval sur l'un des bancs.

"Eh bien, monsieur Jaeger, etes-vous content de votre promenade? demanda Ilia Brusch, quand les pipes commencerent a repandre leurs nuages de fumee.

--Enchante, repondit Karl Dragoch. Et vous, monsieur Brusch, n'avez-vous pas change d'avis, et ne vous etes-vous pas decide a parcourir un peu la ville de Vienne?.. A y faire quelque visite, peut-etre?

--Que non pas, monsieur Jaeger, affirma Ilia Brusch. Je ne connais personne ici, moi. Depuis que vous etes parti, je n'ai pas mis le pied a terre.

--Vraiment!

--C'est ainsi. Je n'ai pas quitte le bord, ou j'avais d'ailleurs assez de travail pour m'occuper jusqu'au soir."

Karl Dragoch ne repliqua pas. Les pensees que le flagrant mensonge de son hote pouvait lui suggerer, il les garda pour lui, et l'on parla de choses et d'autres jusqu'au moment ou sonna l'heure du sommeil.

VIII

UN PORTRAIT DE FEMME

Ilia Brusch s'etait-il rendu coupable d'un mensonge premedite, ou bien changea-t-il d'avis par simple caprice? Quoi qu'il en soit, les renseignements fournis par lui sur son itineraire se trouverent etre de la plus notoire inexactitude..

Parti deux heures avant l'aube, le matin du 26 aout, il ne s'arreta pas a Presbourg, comme il l'avait annonce. Vingt heures de godille acharnee le menerent d'une seule traite a plus de quinze kilometres au dela de cette ville, et il recommenca cet effort surhumain apres quelques brefs instants de repos.

Pourquoi il s'efforcait avec une hate si febrile d'ecourter son voyage, Ilia Brusch ne se crut pas oblige d'en faire confidence a M. Jaeger, dont les interets etaient ainsi gravement compromis cependant, et, de son cote, celui-ci, respectueux de la foi juree, ne manifesta par aucun signe le desappointement que tant de precipitation devait lui faire eprouver.

Les preoccupations de Karl Dragoch detournaient, d'ailleurs, l'attention de M. Jaeger. Le petit dommage que le second risquait de subir n'avait qu'une importance bien mince en regard des soucis du premier.

Dans cette matinee du 26 aout, Karl Dragoch venait, en effet, de faire une remarque du caractere le plus insolite, qui, s'ajoutant a celles des jours precedents, achevait de le troubler profondement. C'est vers dix heures du matin que la chose etait arrivee. A ce moment, Dragoch, plonge dans ses pensees, regardait machinalement Ilia Brusch godiller, debout a l'arriere de la barge, avec un entetement de boeuf au labour. A cause d'une sinuosite du chenal qui l'obligeait a se diriger, pour quelques instants, vers le Nord-Ouest, le pecheur avait alors le soleil en plein derriere lui. Il etait tete nue, car, ruisselant litteralement de sueur, il avait rejete a ses pieds la casquette de loutre dont il se couvrait d'ordinaire, et la lumiere eclairait vivement par transparence son abondante et noire chevelure.

Tout a coup, Karl Dragoch fut frappe par une particularite des plus singulieres. Si Ilia Brusch etait brun, et cela n'etait pas contestable, il ne l'etait du moins que partiellement. Noirs a leur extremite, ses cheveux, a leur base, s'accusaient, sur une longueur de quelques millimetres, du plus indeniable blond.

Phenomene naturel que cette diversite de teintes? Peut-etre. Mais, plus vraisemblablement, simple resultat d'une vulgaire teinture dont on aurait neglige de renouveler l'application.

Quand bien meme un doute aurait pu, d'ailleurs, subsister a ce sujet dans l'esprit de Karl Dragoch, celui-ci n'eut pas tarde a etre exactement renseigne, puisque, des le lendemain matin, les cheveux d'Ilia Brusch avaient perdu leur double coloration. Le pecheur, evidemment, s'etait apercu de sa negligence et y avait remedie pendant la nuit.

Ces yeux que leur proprietaire dissimulait avec tant de soin derriere d'impenetrables verres, ce mensonge certain au moment de l'escale a Vienne, cette hate incomprehensible si peu compatible avec le but avoue du voyage, ces cheveux blonds transformes en cheveux noirs, tout cela formait un faisceau de presomptions dont on devait necessairement conclure... Au fait, que devait-on en conclure? Karl Dragoch, apres tout, n'en savait rien. Que la conduite d'Ilia Brusch fut louche, ce n'etait que trop certain, mais quelle conclusion convenait-il d'en tirer?

Pourtant, une hypothese, cent fois repoussee d'abord, finit par s'imposer a Karl Dragoch qui ne cessait de reflechir au probleme pose a sa sagacite. Et cette hypothese, c'etait celle-la meme que, par deux fois, lui avait suggeree le hasard. Le joyeux Serbe, Michael Michaelovitch, d'abord, les voyageurs de l'hotel de Ratisbonne, ensuite, n'avaient-ils pas, moitie serieusement, moitie sous forme de plaisanterie, emis l'idee que, sous le vetement d'emprunt du laureat, se cachait le chef des malfaiteurs qui terrorisaient la region? Fallait-il donc en arriver a examiner serieusement une supposition a laquelle ceux-memes qui l'avaient formulee n'accordaient surement pas la moindre creance?

Pourquoi pas, apres tout? Certes, les faits observes jusqu'ici n'autorisaient pas une certitude. Ils autorisaient du moins tous les soupcons. Et, en verite, si des observations subsequentes etablissaient le bien-fonde de ces soupcons, ce serait une plaisante aventure que le meme bateau eut transporte pendant un si grand nombre de kilometres ce chef de bandits et le policier charge de l'arreter.

Par ce cote, le drame avait tendance a tourner au vaudeville, et Karl Dragoch repugnait fort a admettre la possibilite d'une si merveilleuse coincidence. Mais les procedes techniques du vaudeville ne consistent-ils pas uniquement dans la concentration en un meme lieu et en un court espace de temps de quiproquos et de surprises, qu'on ne remarque pas, ou qui semblent moins hilarants dans la vie reelle, a cause de leur eparpillement et, pour ainsi parler, de leur etat de dilution? Il ne serait donc pas d'une saine logique de rejeter _de plano_ un fait, sous pretexte qu'il parait anormal ou invraisemblable. Il convient d'etre plus modeste, et d'admettre l'infinie richesse des combinaisons du hasard.

C'est sous l'empire de ces preoccupations que Karl Dragoch, le matin du 28, apres une nuit passee en pleine campagne a quelques kilometres en aval de Komorn, mit la conversation sur un sujet qui n'avait jamais ete effleure jusqu'alors.

"Bonjour, monsieur Brusch, dit-il, en sortant, ce matin-la, de la cabine, ou il venait de dresser a loisir son plan d'attaque.

--Bonjour, monsieur Jaeger repondit le pecheur qui godillait avec son energie coutumiere.

--Vous avez bien dormi, monsieur Brusch?

--Parfaitement. Et vous, monsieur Jaeger?

--Euh!.. euh!.. Comme ci, comme ca.

--Vraiment! fit Ilia Brusch. Pourquoi, si vous avez ete souffrant, ne pas m'avoir appele?

--Ma sante est parfaite, monsieur Brusch, repondit M. Jaeger. Cela n'empeche pas que la nuit m'ait paru un peu longue. Je ne suis pas fache, je l'avoue, d'en avoir vu la fin.

--Parce que?..

--Parce que j'etais un peu inquiet, je peux le reconnaitre maintenant.

--Inquiet!.. repeta Ilia Brusch d'un ton de sincere etonnement.

--Ce n'est meme pas la premiere fois que je suis inquiet, expliqua M. Jaeger. Je n'ai jamais ete tres a mon aise, quand la fantaisie vous a pris de passer la nuit loin de toute ville et de tout village.

--Bah!.. fit Ilia Brusch qui semblait tomber des nues. Il fallait me le dire, et je me serais arrange autrement.

--Vous oubliez que je me suis engage a vous laisser toute liberte d'agir a votre guise. Chose promise, chose due, monsieur Brusch! Cela n'empeche pas que je n'aie pas toujours ete tres rassure. Que voulez-vous? Je suis un citadin, moi, et je trouve impressionnants ce silence et cette solitude de la campagne.

--Affaire d'habitude, monsieur Jaeger, repliqua gaiement Ilia Brusch. Vous vous y feriez, si notre voyage devait etre plus long. En realite, il y a moins de dangers en rase campagne qu'au coeur d'une grande ville ou pullulent les assassins et les rodeurs.

--Vous avez probablement raison, monsieur Brusch, approuva M. Jauger, mais les impressions ne se commandent pas. Au surplus, mes craintes ne sont pas tout a fait deraisonnables dans le cas present, puisque nous traversons une region particulierement mal famee.

--Mal famee!.. se recria Ilia Brusch. Ou prenez-vous ca, monsieur Jaeger?.. J'habite par ici, moi qui vous parle, et je n'ai jamais entendu dire que le pays fut mal fame!

Ce fut au tour de M. Jaeger de manifester une vive surprise.

--Parlez-vous serieusement, monsieur Brusch? s'ecria-t-il. Vous seriez le seul, alors, a ignorer ce que tout le monde sait de la Baviere a la Roumanie.

--Quoi donc? demanda Ilia Brusch.

--Parbleu! qu'une bande d'insaisissables malfaiteurs met en coupe reglee les deux rives du Danube, de Presbourg a son embouchure.

--C'est la premiere fois que j'entends parler de ca, declara Ilia Brusch avec l'accent de la sincerite.

--Pas possible!.. s'etonna M. Jaeger. Mais on ne s'occupe pas d'autre chose d'un bout a l'autre du fleuve.

--On apprend du nouveau tous les jours, fit observer placidement Ilia Brusch. Et il y a longtemps que ces vols auraient commence?

--Dix-huit mois environ, repondit M. Jaeger. Si encore il ne s'agissait que de vols!..

Mais les malfaiteurs en question ne se contentent pas de voler. Ils assassinent au besoin. Pendant ces dix-huit mois, on leur attribue au moins dix meurtres dont les auteurs sont demeures inconnus. Le dernier de ces meurtres, precisement, a ete accompli a moins de cinquante kilometres d'ici.

--Je comprends maintenant vos inquietudes, dit Ilia Brusch. Peut-etre meme les aurais-je partagees, si j'avais ete mieux renseigne. A l'avenir, nous nous arreterons, le soir, autant que possible a proximite d'un village ou d'une ville, a commencer par notre halte d'aujourd'hui, que nous ferons a Gran.

--Oh! approuva M. Jaeger, la nous serons tranquilles. Gran est une ville importante.

--Je suis d'autant plus satisfait, continua Ilia Brusch, que vous vous y trouviez en surete, que je compte vous laisser seul la nuit prochaine.

--Vous avez l'intention de vous absenter?

--Oui, monsieur Jaeger, mais quelques heures seulement. De Gran, ou j'espere bien arriver de bonne heure, je voudrais pousser une pointe jusqu'a Szalka, qui n'en est pas fort eloigne. C'est la que j'habite, comme vous le savez. Je serai, d'ailleurs, de retour avant l'aube, et notre depart, demain matin, n'en sera nullement retarde.

--A votre aise, monsieur Brusch, conclut M. Jaeger. Je concois que vous ayez le desir de faire un tour chez vous, et a Gran, je le repete, il n'y a rien a redouter.

Pendant une demi-heure, la conversation fut interrompue. Apres cet entr'acte, Karl Dragoch reprit sur nouveaux frais.

--C'est vraiment curieux, dit-il, que vous n'ayez jamais entendu parler de ces malfaiteurs du Danube. C'est d'autant plus curieux, qu'on s'est particulierement occupe de cette affaire quelques jours apres le concours de peche de Sigmaringen.

--A quel propos? demanda Ilia Brusch.

--A propos de la constitution d'une brigade de police speciale sous les ordres d'un chef que l'on dit fort habile, un nomme Karl Dragoch, detective de Budapest.

--Il aura fort a faire, observa Ilia Brusch, que ce nom ne parut pas autrement frapper. C'est long, le Danube, et il est peu commode de surveiller des gens sur lesquels on ne sait rien.

--C'est ce qui vous trompe, repliqua M. Jaeger. La police ne serait pas sans renseignements. De l'ensemble des temoignages recueillis resulterait, d'abord, un signalement presque certain du chef de la bande.

--Comment est-il fait, ce particulier-la? demanda Ilia Brusch.

--Comme aspect general, c'est un homme dans votre genre...

--Merci bien! interrompit en riant Ilia Brusch.

--Oui, poursuivit M. Jaeger, il serait a peu pres de votre taille et de votre corpulence, mais pour le reste, par exemple, aucun rapport.

--Heureusement! soupira Ilia Brusch avec un air de soulagement qui voulait etre comique.

--Il aurait, dit-on, de tres beaux yeux bleus, et ne serait pas oblige comme vous de porter lunettes. En outre, tandis que vous etes tres brun et soigneusement rase, il porterait toute sa barbe, que l'on dit blonde. Sur ce dernier point, notamment, les temoignages recueillis sont formels, a ce qu'on pretend.

--C'est une indication, evidemment, reconnut Ilia Brusch, mais encore bien vague. Il y a beaucoup de blonds, et s'il faut les passer tous au crible!..

--On sait encore autre chose. D'apres les on dit, ce chef serait de nationalite bulgare... comme vous-meme, monsieur Brusch!

--Que voulez-vous dire? demanda Ilia Brusch d'une, voix troublee.

--D'apres votre accent, s'excusa Karl Dragoch d'un air innocent, je vous ai cru d'origine bulgare... Mais je me suis trompe, peut-etre?.

--Vous ne vous etes pas trompe, reconnut Ilia Brusch apres une courte hesitation.

--Ce chef serait donc votre compatriote. Dans le public, son nom court meme de bouche en bouche.

--Oh alors!.. Si l'on sait son nom!..

--Bien entendu, cela n'a rien d'officiel.

--Officiel ou officieux, quel serait le nom du paroissien.

--A tort ou a raison, les riverains du fleuve mettent les mefaits dont ils ont a souffrir au compte d'un certain Ladko.

--Ladko!.. repeta Ilia Brusch qui, en proie a une evidente emotion, arreta brusquement le va-et-vient de sa godille.

--Ladko, affirma Karl Dragoch, en surveillant du coin de l'oeil son interlocuteur.

Mais deja celui-ci s'etait ressaisi.

--C'est drole, dit-il simplement, tandis que l'aviron reprenait entre ses mains son eternel travail.

--Qu'est-ce qui est drole? insista Karl Dragoch. Connaitriez-vous ce Ladko?

---Moi? protesta le pecheur. Pas le moins du monde. Mais ce n'est pas un nom bulgare que Ladko. Voila tout ce que je vois de drole la-dedans."

Karl Dragoch ne poussa pas plus avant un interrogatoire, qui, plus clair, risquait de devenir dangereux, et dont les resultats pouvaient d'ores et deja etre consideres comme satisfaisants. La surprise du pecheur en entendant le signalement du malfaiteur, son trouble en connaissant la nationalite probable de celui-ci, son emotion en en apprenant le nom, tout cela etait indeniable et donnait une force nouvelle aux presomptions anterieures, sans apporter toutefois aucune preuve decisive.

Comme l'avait prevu Ilia Brusch, il n'etait pas encore deux heures de l'apres-midi lorsque la barge arriva a Gran. Cinq cents metres avant les premieres maisons, le pecheur prit terre sur la rive gauche, afin d'eviter, dit-il, d'etre retarde par la curiosite populaire, et pria M. Jaeger de bien vouloir conduire seul la barge sur la rive droite, ou il s'arreterait au coeur de la ville, ce a quoi le passager consentit avec obligeance.

Son travail termine, celui-ci se transforma en detective. La barge amarree, il sauta sur le quai, en quete de l'un de ses hommes.

Il n'avait pas fait vingt pas qu'il se heurtait a Friedrick Ulhmann. Un dialogue rapide s'engagea entre les deux policiers.

"Tout va bien?

--Tout.

--Il faut resserrer le cercle, Ulhmann. Tes postes de deux hommes a un kilometre l'un de l'autre desormais.

--Ca chauffe, alors?

--Oui.

--Tant mieux.

--Demain, tache de ne pas me perdre des yeux. J'ai idee que nous brulons.

---Compris.

--Et qu'on ne s'endorme pas! Du nerf! Qu'on se grouille!

--Comptez sur moi.

--Si tu apprends quelque chose, un signe de la berge, n'est-ce pas?

--Entendu."

Les deux interlocuteurs se separerent, et Karl Dragoch reintegra l'embarcation.

Si son repos ne fut pas trouble par l'inquietude qu'il pretendait eprouver d'ordinaire, il le fut, au cours de cette nuit, par le vacarme des elements dechaines. A minuit, une tempete de l'Est se leva, en effet, et augmenta d'heure en heure, tandis que la pluie faisait rage.

Au moment ou, vers cinq heures du matin, Ilia Brusch regagna la barge, la pluie tombait toujours a torrents et le vent soufflait avec fureur dans une direction nettement opposee a celle du courant. Le pecheur n'hesita pas, cependant, a partir. Son amarre larguee, il poussa aussitot au milieu du fleuve et reprit son eternelle godille. Il lui fallait un veritable courage pour se mettre au travail dans de telles conditions, apres une nuit qui n'avait pu manquer d'etre fatigante.

La tempete ne montra, pendant les premieres heures de la matinee, aucune tendance a decroitre, au contraire. La barge, malgre l'aide du courant, ne gagnait que peniblement contre ce terrible vent debout, et c'est a peine si, apres quatre heures d'efforts, elle etait parvenue a une dizaine de kilometres de la ville de Gran. Le confluent de l'Ipoly, sur la rive droite duquel est situe Szalka, ou Ilia Brusch disait s'etre rendu la nuit precedente, ne pouvait plus alors etre bien eloigne.

A ce moment, la tempete redoubla de fureur, au point de rendre la situation reellement critique. Si le Danube n'est pas comparable a la mer, il est toutefois assez vaste pour que de veritables lames reussissent a s'y former lorsque le vent acquiert une grande violence. Il en etait ainsi, ce jour-la, et, malgre la hate dont Ilia Brusch faisait preuve, force lui fut de se refugier pres de la rive gauche.

Il ne devait pas l'atteindre..

Plus de cinquante metres l'en separaient encore, quand surgit un effrayant phenomene. A quelque distance en amont, les arbres qui garnissaient la berge furent tout a coup precipites dans le fleuve, casses net au ras du sol, comme s'ils eussent ete rases par une faux gigantesque. En meme temps, l'eau, soulevee par une incommensurable puissance, monta a l'assaut de la rive, puis se dressa en une lame enorme qui roula en deferlant a la poursuite de la barge.

Evidemment, une trombe venait de se former dans les couches atmospheriques et promenait a la surface du fleuve son irresistible ventouse.

Ilia Brusch comprit le danger. Faisant pivoter la barge d'un energique coup d'aviron, il s'efforca de se rapprocher de la rive droite. Si cette manoeuvre n'eut pas tout le resultat qu'il en attendait, c'est pourtant a elle que le pecheur et son passager durent finalement leur salut.

Rattrapee par le meteore continuant sa course furieuse, la barge evita du moins la montagne d'eau qu'il soulevait sur son passage. C'est pourquoi elle ne fut pas submergee, ce qui eut ete fatal sans la manoeuvre d'Ilia Brusch. Saisie par les spires les plus exterieures du tourbillon, elle fut simplement lancee avec violence selon une courbe de grand rayon.

A peine effleuree par la pieuvre aerienne, dont la tentacule avait, cette fois, manque le but, l'embarcation fut presque aussitot lachee qu'aspiree. En quelques secondes, la trombe etait passee et la vague s'enfuyait en rugissant vers l'aval, tandis que la resistance de l'eau neutralisait peu a peu la vitesse acquise de la barge.

Malheureusement, avant que ce resultat fut completement atteint, un nouveau danger se revela a l'improviste. Droit devant l'etrave, qui fendait l'eau avec la vitesse d'un express, le pecheur apercut tout a coup un des arbres arraches, qui, les racines en l'air, suivait lentement le courant. L'embarcation, lancee dans l'enchevetrement de ces racines, ne pouvait manquer de chavirer, d'etre gravement endommagee tout au moins. Ilia Brusch poussa un cri d'effroi, en decouvrant cet obstacle imprevu.

Mais Karl Dragoch avait aussi vu le danger, il en avait compris l'imminence. Sans hesiter, il s'elanca a l'avant de la barge, ses mains saisirent les racines qui s'echevelaient hors de l'eau, et, s'arc-boutant pour mieux lutter contre l'impulsion du bateau, il s'efforca de l'ecarter de la direction dangereuse.