Chapter 6
Il s'oubliait dans cette contemplation, quand une main se posa sur son epaule, en meme temps que l'interpellait une voix familiere.
"Il faut croire, monsieur Jaeger, que tout cela vous interesse.
Karl Dragoch se retourna et vit, en face de lui, Ilia Brusch, qui le regardait en souriant.
--Oui, repondit-il, tout ce mouvement du fleuve est curieux. Je ne me lasse pas de l'observer.
--Eh! monsieur Jaeger, dit Ilia Brusch. cela vous interessera davantage, lorsque nous arriverons sur le bas fleuve, ou les bateaux sont plus nombreux. Vous verrez, quand nous serons aux Portes de Fer!.. Les connaissez-vous?
--Non, repondit Dragoch.
--Il faut avoir vu cela! declara Ilia Brusch. S'il n'y a pas au monde un plus beau fleuve que le Danube, il n'y a pas, sur tout le cours du Danube, un plus bel endroit que les Portes de Fer!..
Cependant la nuit etait devenue complete. La grosse montre d'Ilia Brusch marquait plus de neuf heures.
--J'etais en bas, dans la barge, lorsque je vous ai apercu sur le pont, monsieur Jaeger, dit-il. Si je suis venu vous trouver, c'est pour vous rappeler que nous partons demain de tres bonne heure, et que nous ferions bien, par consequent, d'aller nous coucher.
--Je vous suis, monsieur Brusch, approuva Karl Dragoch.
Tous deux descendirent vers la rive. Comme ils tournaient l'extremite du pont, le passager de dire:
--Et la vente de notre poisson, monsieur Brusch?.. Etes-vous satisfait?
--Dites enchante, monsieur Jaeger! Je n'ai pas a vous remettre moins de quarante et un florins!.
--Ce qui fera soixante-huit, avec les vingt-sept precedemment encaisses. Et nous ne sommes, qu'a Ratisbonne!.. Eh! eh! monsieur Brusch, l'affaire ne me parait pas si mauvaise!
--J'en arrive a le croire," reconnut le pecheur.
Un quart d'heure plus tard, tous deux dormaient l'un pres de l'autre, et, au soleil levant, l'embarcation etait deja a cinq kilometres de Ratisbonne.
En aval de cette ville, les rives du Danube presentent des aspects tres differents. Sur la droite se succedent a perte de vue de fertiles plaines, une riche et productive campagne, ou ne manquent ni les fermes, ni les villages, tandis que, sur la gauche, se massent des forets profondes et s'etagent des collines qui vont se souder au Bohmerwald.
En passant, M. Jaeger et Ilia Brusch purent apercevoir, au-dessus de la bourgade de Donaustauf, le Palais d'ete des Princes de Tour et Taxis, et le vieux chateau episcopal de Ratisbonne, puis, au dela, sur le Savaltorberg, le Walhalla, ou "Sejour des elus", sorte de Parthenon egare sous le ciel bavarois, qui n'est point celui de l'Attique, et dont la construction est due au roi Louis. A l'interieur, c'est un musee, ou figurent les bustes des heros de la Germanie, musee moins admirable que les belles dispositions architecturales de l'exterieur. Si le Walhalla ne vaut pas, en effet, le Parthenon d'Athenes, il l'emporte sur celui dont les Ecossais ont decore une des collines d'Edimbourg, la "vieille enfumee".
Longue est la distance separant Ratisbonne de Vienne, lorsqu'on suit les meandres du Danube. Cependant, sur cette route liquide de pres de quatre cent soixante-quinze kilometres, les cites de quelque importance sont rares. On ne trouve guere a signaler que Straubing, entrepot agricole de la Baviere, ou la barge s'arreta le soir du 18 aout; Passau, ou elle arriva le 20, et Lintz qu'elle depassa dans la journee du 21. En dehors de ces villes, dont les deux dernieres ont une certaine valeur strategique, mais dont aucune n'atteint vingt mille ames il n'existe que d'insignifiantes agglomerations.
A defaut des oeuvres de l'homme, le touriste a, du moins, pour se defendre contre l'ennui, le spectacle toujours varie des rives du grand fleuve. Au-dessous de Straubing, ou il s'etale deja sur une largeur de quatre cents metres, le Danube ne cesse de se resserrer, tandis que les premieres ramifications des Alpes Rhetiques surelevent peu a peu la rive droite.
A Passau, batie au confluent de trois cours d'eau, le Danube, l'Inn et l'Ils, dont les deux premiers comptent parmi les plus importants de l'Europe, on quitte l'Allemagne, et cette meme rive droite devient autrichienne dans l'aval immediat de la ville, tandis que c'est seulement quelques kilometres plus bas, au confluent de la Dadelsbach, que la rive gauche commence a faire partie de l'empire des Habsbourg. En ce point, le lit du fleuve est reduit a une etroite vallee de deux cents metres environ qui va le conduire jusqu'a Vienne, tantot s'elargissant au point de permettre la formation de veritables lacs parsemes d'iles et d'ilots, tantot rapprochant plus encore ses parois entre lesquelles grondent les eaux furieuses.
Ilia Brusch paraissait n'accorder aucun interet a cette succession de spectacles changeants et toujours sublimes, et semblait uniquement preoccupe d'activer de toute la vigueur de ses bras l'allure de son embarcation. L'attention qu'il lui fallait apporter a la conduite de la barge eut, d'ailleurs, suffi a excuser son indifference. Outre les difficultes resultant des bancs de sable, difficultes qui sont monnaie courante de la navigation danubienne, il en avait a vaincre de plus serieuses. Quelques kilometres avant Passau, il avait du affronter les rapides de Wilshofen, puis, cent cinquante kilometres plus bas, un peu au-dessous de Grein, l'une des villes les plus miserables de la Haute-Autriche, ce furent ceux autrement redoutables du Strudel et du Wirbel.
En cet endroit, la vallee devient un etroit couloir limite par des parois sauvages, entre lesquelles se precipitent les eaux bouillonnantes. Autrefois, de nombreux recifs rendaient ce passage des plus dangereux, et il n'etait pas rare que la batellerie y eprouvat de graves dommages. Maintenant, le danger a notablement diminue. On a fait sauter a la mine les plus genantes des roches qui s'echelonnaient d'une rive a l'autre. Les rapides ont perdu de leur fureur, les remous n'attirent plus les bateaux dans leurs tourbillons avec la meme violence, et les catastrophes sont devenues moins frequentes. Beaucoup de precautions, cependant, sont encore a prendre, autant pour les grands chalands que pour les petites embarcations.
Tout cela n'etait pas pour embarrasser Ilia Brusch. Il suivait les passes, evitait les bancs de sable, dominait les remous et les rapides, avec une etonnante habilete. Cette habilete, Karl Dragoch l'admirait, mais il ne laissait pas aussi d'etre surpris qu'un simple pecheur eut une science si parfaite du Danube et de ses traitresses surprises.
Si Ilia Brusch etonnait Karl Dragoch, la reciproque n'etait pas moins vraie. Le pecheur admirait, sans y rien comprendre, l'etendue des relations de son passager. Si infime que fut le lieu choisi pour la halte du soir, il etait rare que M. Jaeger n'y trouvat pas quelqu'un de connaissance. A peine la barge etait-elle amarree, il sautait a terre et presque aussitot il etait aborde par une ou deux personnes. Jamais, du reste, il ne s'oubliait en de longues conversations. Apres un echange de quelques mots, les interlocuteurs se separaient, et M. Jaeger reintegrait la barge, tandis que les etrangers s'eloignaient. A la fin Ilia Brusch n'y put tenir.
"Vous ayez donc des amis un peu partout, monsieur Jaeger? demanda-t-il un jour.
--En effet, monsieur Brusch, repondit Karl Dragoch. Cela tient a ce que j'ai souvent parcouru ces contrees.
--En touriste, monsieur Jaeger?
--Non, monsieur Brusch, pas en touriste. Je voyageais a cette epoque pour une maison de commerce de Budapest, et, dans ce metier-la, non seulement on voit du pays, mais on se cree de nombreuses relations, vous le savez."
Tels furent les seuls incidents--si l'on peut appeler cela des incidents--qui marquerent le voyage du 18 au 24 aout. Ce jour-la, apres une nuit passee le long de la rive, loin de tout village, en dessous de la petite ville de Tulln, Ilia Brusch se remit en route avant l'aube, ainsi qu'il en avait coutume. Cette journee ne devait pas etre pareille aux precedentes. Le soir meme, en effet, on serait a Vienne, et, pour la premiere fois, depuis huit jours, Ilia Brusch allait pecher, afin de ne pas decevoir les admirateurs qu'il ne pouvait manquer d'avoir dans la capitale, ou il avait eu soin de faire annoncer son arrivee par les cent voix de la Presse.
D'ailleurs, ne fallait-il pas penser aux interets de M. Jaeger, trop negliges pendant cette semaine de navigation acharnee? Bien qu'il ne se plaignit pas, ainsi qu'il s'y etait engage, celui-ci ne devait pas etre content, Ilia Brusch le comprenait de reste, et c'est pour etre en mesure de lui donner au moins une apparence de satisfaction, qu'il s'etait arrange de maniere a n'avoir qu'une trentaine de kilometres a franchir durant cette derniere journee. Ainsi, malgre la diminution de sa vitesse, il lui serait quand meme possible d'atteindre Vienne d'assez bonne heure pour tirer parti du produit de sa peche.
Au moment ou Karl Dragoch sortit de la cabine, le butin etait deja abondant, mais le pecheur devait faire mieux encore. Vers onze heures, sa ligne ramena un brochet de vingt livres. C'etait une piece royale qui obtiendrait surement un haut prix des amateurs viennois.
Enhardi par ce succes, Ilia Brusch voulut tenter la chance une derniere fois, ce en quoi il eut grand tort, ainsi que l'evenement le prouva.
Comment s'y prit-il? Il eut ete bien incapable de le dire. Le fait est que, lui, toujours si adroit, eut a ce moment un coup malheureux. Que ce soit le resultat d'un instant de distraction ou pour toute autre cause, sa ligne, fut mal lancee, et l'hamecon, violemment ramene, vint frapper son visage ou il traca un sillon sanglant. Ilia Brusch poussa un cri de douleur.
Apres avoir laboure les chairs, l'hamecon, continuant sa route, agrippa au passage les lunettes aux grands verres noirs que le pecheur portait jour et nuit, et cet instrument, enleve comme une plume, se mit a decrire des courbes eperdues a quelques centimetres au-dessus de la surface de l'eau.
Etouffant une exclamation de depit, Ilia Brusch, apres un coup d'oeil plein d'inquietude a l'adresse de M. Jaeger, eut tot fait de ramener a lui les lunettes vagabondes, qu'il s'empressa de remettre a leur place primitive. Alors seulement il parut soulage.
Cet incident n'avait dure que quelques secondes, mais ces quelques secondes avaient suffi a Karl Dragoch pour constater que son hote possedait de magnifiques yeux bleus, dont le regard tres vif semblait peu compatible avec une vue maladive.
Le detective ne put faire autrement que de reflechir a cette singularite, son temperament le portant a reflechir sur tous les sujets qui sollicitaient son attention, et ses reflexions ne furent pas terminees apres que les yeux bleus eurent disparu de nouveau derriere l'ecran noir qui les dissimulait habituellement. Il est inutile de dire qu'Ilia Brusch ne pecha pas davantage ce jour-la. Son estafilade, plus douloureuse que grave, sommairement pansee, il rangea avec soin ses engins, tandis que le bateau suivait tout seul le fil du courant, puis ce fut l'heure du dejeuner.
Peu d'instants auparavant, on etait passe au pied du Kalhemberg, mont de trois cent cinquante metres, dont le sommet domine la ville de Vienne. Maintenant, plus on avancait, plus l'animation des rives annoncait l'approche d'une importante cite. Les villas, tout d'abord, s'etaient succede, de plus en plus rapprochees. Puis, des usines avaient souille le ciel des fumees de leurs hautes cheminees. Bientot Ilia Brusch et son compagnon apercurent quelques fiacres mettant dans cette banlieue une note franchement urbaine.
Des les premieres heures de l'apres-midi, la barge depassa Nussdorf, point ou s'arretent les bateaux a vapeur, en raison de leur tirant d'eau. La modeste embarcation du pecheur avait a cet egard de moindres exigences. D'ailleurs, elle ne contenait pas, comme les dampsschiffs, des voyageurs, qui eussent exige d'etre transportes par le canal jusqu'au coeur meme de la ville.
Libre de ses mouvements, Ilia Brusch suivit le grand bras du Danube. Avant quatre heures, il s'arretait pres de la rive et frappait son amarre a l'un des arbres du Prater, promenade fameuse, qui est a Vienne ce que le Bois de Boulogne est a Paris.
"Qu'avez-vous donc aux yeux, monsieur Brusch? demanda a ce moment Karl Dragoch qui, depuis l'incident des lunettes, n'avait prononce que de rares paroles.
Ilia Brusch interrompit son travail et se tourna vers son passager.
--Aux yeux? repeta-t-il d'un ton interrogatif.
--Oui, aux yeux, dit M. Jaeger. Ce n'est pas pour votre plaisir, je suppose, que vous portez ces lunettes noires?
--Ah! fit Ilia Brusch, mes lunettes!.. J'ai la vue faible, et la lumiere me fait mal, voila tout."
La vue faible?.. Avec des yeux pareils!..
Son explication donnee, Ilia Brusch acheva d'amarrer sa barge. Son passager le regardait faire d'un air songeur.
VII
CHASSEURS ET GIBIERS
Quelques promeneurs animaient, en cette apres-midi d'aout, la rive du Danube, qui forme, au Nord-Est, l'extreme limite de la promenade du Prater. Ces promeneurs guettaient-ils Ilia Brusch? Probablement, celui-ci ayant eu soin de faire preciser a l'avance par les journaux le lieu et presque l'heure de son arrivee. Mais comment les curieux, dissemines sur un aussi vaste espace, decouvriraient-ils la barge que rien ne signalait a leur attention?
Ilia Brusch avait prevu cette difficulte. Des que son embarcation fut amarree, il s'empressa de dresser un mat portant une longue banderolle sur laquelle on pouvait lire: _Ilia Brusch, Laureat du concours de Sigmaringen_; puis, sur le toit du rouf, il fit, des poissons captures pendant la matinee, une sorte d'etalage, en donnant au brochet la place d'honneur.
Cette reclame a l'americaine eut un resultat immediat. Quelques badauds s'arreterent en face de la barge et la contemplerent d'un air desoeuvre. Ces premiers badauds en attirant d'autres, le rassemblement prit en quelques instants des proportions telles que les veritables curieux ne purent faire autrement que de le remarquer. Ils accoururent, et, en voyant tous ces gens se hater dans la meme direction, d'autres se mirent a courir a leur exemple sans savoir pourquoi. En moins d'un quart d'heure, cinq cents personnes etaient groupees en face de la barge. Ilia Brusch n'avait jamais reve pareil succes:
Entre ce public et le pecheur, le dialogue ne tarda pas a s'engager.
"Monsieur Brusch? demanda un des assistants.
--Present, repondit l'interpelle.
--Permettez-moi de me presenter. M. Claudius Roth, un de vos collegues de la Ligue Danubienne.
--Enchante, monsieur Roth!
--Plusieurs autres de nos collegues sont ici, d'ailleurs. Voici M. Hanisch, M. Tietze, M. Hugo Zwiedinek, sans compter ceux que je ne connais pas.
--Moi, par exemple, Mathias Kasselick, de Budapest, dit un spectateur.
--Et moi, ajouta un autre, Wilhelm Bickel, de Vienne.
--Ravi, Messieurs, d'etre en pays de connaissance, s'ecria Ilia Brusch.
Les demandes et les reponses se croiserent. La conversation devint generale.
--Vous avez fait bon voyage, monsieur Brusch?
--Excellent.
--Voyage rapide, en tous cas. On ne vous attendait pas si tot.
--Il y a pourtant quinze jours que je suis en route.
--Oui, mais il y a loin de Donaueschingen a Vienne!
--Neuf cents kilometres, a peu pres, ce qui fait une soixantaine de kilometres par jour en moyenne.
--Le courant les fait a peine en vingt-quatre heures.
--Ca depend des endroits.
--C'est vrai. Et votre poisson? Le vendez-vous facilement?
--A merveille.
--Alors, vous etes content?
--Tres content.
--Aujourd'hui, votre peche est fort belle. Il y a surtout un brochet superbe.
--Il n'est pas mal, en effet.
--Combien le brochet?
--Ce qu'il vous plaira de le payer. Je vais, si vous le voulez bien, mettre mon poisson aux encheres, en gardant le brochet pour la fin.
--Pour la bonne bouche, traduisit un plaisant.
--Excellente idee! s'ecria M. Roth. L'acquereur du brochet, au lieu d'en manger la chair, pourra, s'il le prefere, le faire empailler, en souvenir d'Ilia Brusch!"
Ce petit discours obtint un grand succes et les encheres commencerent avec animation. Un quart d'heure plus tard, le pecheur avait encaisse une somme rondelette, a laquelle le fameux brochet n'avait pas contribue pour moins de trente-cinq florins.
La vente terminee, la conversation continua entre le laureat et le groupe d'admirateurs qui se pressait sur la berge. Renseigne sur le passe, on s'enquerait de ses intentions pour l'avenir. Ilia Brusch repondait, d'ailleurs, avec complaisance, et annoncait, sans en faire mystere, qu'apres avoir consacre a Vienne la journee du lendemain, il irait, le soir du jour suivant, coucher a Presbourg.
Peu a peu, l'heure s'avancant, les curieux diminuerent de nombre, chacun regagnant son diner. Oblige de penser au sien, Ilia Brusch disparut dans le tot, laissant son passager en pature a l'admiration publique.
C'est pourquoi deux promeneurs, attires par le rassemblement qui comptait encore une centaine de personnes, n'apercurent que Karl Dragoch, solitairement assis au-dessous de la banderolle qui annoncait _urbi et orbi_ le nom et la qualite du laureat de la Ligue Danubienne. L'un de ces nouveaux venus etait un grand gaillard de trente ans environ, large d'epaules, chevelure et barbe blondes, de ce blond slave qui semble l'apanage de la race; l'autre, d'aspect robuste aussi, et remarquable par l'insolite carrure de ses epaules, etait plus age, et ses cheveux grisonnants montraient qu'il avait depasse la quarantaine.
Au premier regard que le plus jeune de ces personnages jeta vers la barge, il tressaillit et fit un rapide mouvement de recul, en entrainant son compagnon en arriere.
" C'est lui, dit-il, d'une voix etouffee, des qu'ils furent sortis de la foule.
--Tu crois?
--Sur! Tu ne l'as donc pas reconnu?
--Comment l'aurais-je reconnu? Je ne l'ai jamais vu.
Un instant de silence suivit. Les deux interlocuteurs reflechissaient.
--Il est seul dans la barque? demanda le plus age.
--Tout seul.
--Et c'est bien la barque d'Ilia Brusch?
--Pas d'erreur possible. Le nom est inscrit sur la banderolle.
--C'est a n'y rien comprendre.
Apres un nouveau silence, ce fut le plus jeune qui reprit:
--Ce serait donc lui qui fait ce voyage a grand orchestre sous le nom d'Ilia Brusch?
--Dans quel but?
Le personnage a la barbe blonde haussa les epaules.
--Dans le but de parcourir le Danube incognito, c'est clair.
--Diable! fit son compagnon grisonnant.
--Ca ne m'etonnerait pas, dit l'autre. C'est un malin, Dragoch, et son coup aurait parfaitement reussi, sans le hasard qui nous a fait passer par ici.
Le plus age des deux interlocuteurs paraissait mal convaincu.
--C'est du roman, murmura-t-il entre ses dents.
--Tout a fait, Titcha, tout a fait, approuva son compagnon, mais Dragoch aime assez les moyens romanesques. Nous tirerons, d'ailleurs, la chose au clair. On disait autour de nous que la barge resterait a Vienne demain toute la journee. Nous n'aurons qu'a revenir. Si Dragoch est toujours la, c'est que c'est bien lui qui est entre dans la peau d'Ilia Brusch.
--Dans ce cas, demanda Titcha, que ferons-nous?
Son interlocuteur ne repondit pas tout de suite.
--Nous aviserons, " dit-il.
Tous deux s'eloignerent du cote de la ville, laissant la barge entouree d'un public de plus en plus clairseme. La nuit s'ecoula paisiblement pour Ilia Brusch et son passager. Quand celui-ci sortit de la cabine, il trouva le premier en train de faire subir a ses engins de peche une revision generale.
" Beau temps, monsieur Brusch, dit Karl Dragoch en maniere de bonjour.
--Beau temps, monsieur Jaeger, approuva Ilia Brusch.
--Ne comptez-vous pas en profiter, monsieur Brusch, pour visiter la ville?
--Ma foi non, monsieur Jaeger. Je ne suis pas curieux de mon naturel, et j'ai ici de quoi m'occuper toute la journee. Apres deux semaines de navigation, ce n'est pas du luxe de remettre un peu d'ordre.
--A votre aise, monsieur Brusch. Pour moi, je n'imiterai pas votre indifference et je compte rester a terre jusqu'au soir.
--Et bien vous ferez, monsieur Jaeger, approuva Ilia Brusch, puisque c'est a Vienne que vous demeurez. Peut-etre avez-vous de la famille qui ne sera pas fachee de vous voir.
--C'est une erreur, monsieur Brusch, je suis garcon.
--Tant pis, monsieur Jaeger, tant pis. On n'est pas trop de deux pour porter le fardeau de la vie.
Karl Dragoch se mit a rire.
--Fichtre! monsieur Brusch, vous n'etes pas gai, ce matin.
--On a ses jours, monsieur Jaeger, repondit le pecheur. Mais que cela ne vous empeche pas de vous amuser le mieux possible.
--Je tacherai, monsieur Brusch, " repondit Karl Dragoch en s'eloignant.
A travers le Prater, il alla rejoindre la Haupt-Allee, rendez-vous des elegances viennoises pendant la saison. Mais, a cette epoque de l'annee, et a cette heure, la Haupt-Allee etait presque deserte et il put hater le pas sans etre gene par la foule.
Il y avait, toutefois, assez de monde pour que son attention ne fut pas attiree par deux promeneurs qu'il croisa, en meme temps que plusieurs autres, comme il arrivait a la hauteur du Constantins Hugel, colline artificielle dont on a juge bon de varier la perspective du Prater. Sans s'occuper de ces deux promeneurs, Karl Dragoch continua tranquillement sa route, et, dix minutes plus tard, il entrait dans un petit cafe du rond-point du Prater, le Prater Stern en allemand. Il y etait attendu. Un consommateur deja attable se leva, en l'apercevant, et vint a sa rencontre.
"Bonjour, Ulhmann, dit Karl Dragoch.
--Bonjour, Monsieur, repondit Friedrich Ulhmann.
--Toujours rien de neuf?
--Toujours rien.
--C'est bon. Cette fois, nous pouvons disposer de la journee et convenir murement de ce que nous devons faire."
Si Karl Dragoch n'avait pas remarque les deux promeneurs de la Haupt-Allee, ceux-ci--les memes individus que le hasard avait conduits, la veille, pres de la barge d'Ilia Brusch--l'avaient parfaitement vu, au contraire. D'un meme mouvement ils avaient fait volte-face, apres le passage du chef de la police danubienne, et l'avaient suivi, en gardant une distance suffisante pour eviter toute surprise. Quand Dragoch eut disparu dans le petit cafe, ils entrerent dans un etablissement semblable situe vis-a-vis du premier, de l'autre cote du rond-point, resolus a rester, s'il le fallait, toute la journee en embuscade.
Leur patience fut mise a l'epreuve. Apres avoir consacre plusieurs heures a convenir dans le detail de leurs faits et gestes, Dragoch et Ulhmann dejeunerent sans se presser. Leur dejeuner termine, desireux d'echapper a l'atmosphere etouffante de la salle, ils se firent servir a l'air libre la tasse de cafe devenue le complement indispensable de tout repas. Ils etaient en train de la savourer, quand Dragoch fit soudain un geste d'etonnement et, comme desireux de n'etre pas reconnu, rentra rapidement dans l'interieur du restaurant, d'ou, a travers les rideaux du vitrage, il surveilla un homme qui traversait la place en ce moment.
"C'est lui, Dieu me pardonne!" murmura Dragoch, en suivant des yeux Ilia Brusch.
C'etait Ilia Brusch, en effet, bien reconnaissable a sa figure rasee, a ses lunettes et a ses cheveux noirs comme ceux d'un Italien du Sud.
Quand celui-ci se fut engage dans la Kaiser-Josephstrasse, Dragoch vint rejoindre Ulhmann demeure sur la terrasse, lui intima l'ordre de l'attendre autant qu'il serait necessaire, et s'elanca sur les traces du pecheur.
Ilia Brusch marchait, sans songer a se retourner, avec le calme d'une conscience paisible. D'un pas tranquille, il marcha jusqu'au bout de la Kaiser-Josephstrasse, puis, en droite ligne, a travers le parc de l'Augarten, il arriva a la Brigittenau. Quelques instants, il parut alors hesiter, et penetra finalement dans une echoppe de sordide apparence ouvrant sa pauvre devanture dans l'une des plus miserables rues de ce quartier ouvrier.