Chapter 5
Des qu'il fut au milieu du courant, Ilia Brusch manoeuvra sa godille et activa la marche de l'embarcation. M. Jaeger, quelques heures plus tard, le trouva livre a cette occupation, et jusqu'au soir il en fut ainsi, sauf un court repos au moment du dejeuner, pendant lequel la derive ne fut meme pas interrompue. Le passager ne formula aucune observation, et, s'il fut etonne de tant de hate, il garda son etonnement pour lui.
Peu de paroles furent echangees au cours de cette journee. Ilia Brusch godillait energiquement. Quant a M. Jaeger, il observait avec une attention, qui aurait certainement frappe son hote, si celui-ci eut ete moins absorbe, les bateaux qui sillonnaient le Danube, a moins que son regard n'en parcourut les deux rives. Ces rives etaient notablement abaissees. Le fleuve montrait meme une tendance a s'elargir aux depens des alentours. La berge de gauche, a demi submergee, ne se distinguait plus avec precision, tandis que, sur la berge droite, elevee artificiellement pour l'etablissement de la voie ferree, les trains couraient, les locomotives haletaient, melant leurs fumees a celles des dampsboots, dont les roues battaient l'eau a grand bruit.
A Offingen, devant lequel on passa dans l'apres-midi, la voie ferree obliqua vers le Sud, definitivement repoussee par le fleuve et la rive droite fut transformee a son tour en un vaste marais, dont rien n'indiquait la fin, lorsqu'on s'arreta, le soir, a Dillingen, pour la nuit.
Le lendemain, apres une etape aussi rude que celle de la veille, le grappin fut jete en un point desert, a quelques kilometres au-dessus de Neubourg, et, de nouveau, l'aube du 15 aout se leva quand la barge etait deja au milieu du courant.
C'est pour le soir de ce jour qu'Ilia Brusch avait annonce son arrivee a Neustadt. Il eut ete honteux de s'y presenter les mains vides. Les conditions atmospheriques etant favorables et l'etape devant etre sensiblement plus courte que les precedentes, Ilia Brusch se resolut donc a pecher.
Des les premieres heures du jour, il verifia ses engins, avec un soin minutieux. Son compagnon, assis a l'arriere de la barque, semblait d'ailleurs s'interesser a ses preparatifs, ainsi qu'il sied a un veritable amateur. Tout en travaillant, Ilia Brusch ne dedaignait pas de causer.
"Aujourd'hui, comme vous le voyez, monsieur Jaeger, je me dispose a pecher, et les apprets de la peche sont un peu longs. C'est que le poisson est defiant de sa nature, et on ne saurait prendre trop de precautions pour l'attirer. Certains ont une intelligence rare, entre autres la tanche. Il faut lutter de ruse avec elle, et sa bouche est tellement dure, qu'elle risque de casser la ligne.
--Pas fameux, la tanche, je crois, fit observer M. Jaeger.
--Non, car elle affectionne les eaux bourbeuses, ce qui communique souvent a sa chair un gout desagreable.
--Et le brochet?
--Excellent, le brochet, declara Ilia Brusch, a la condition de peser au moins cinq ou six livres; quant aux petits, ils ne sont qu'aretes. Mais, dans tous les cas, le brochet ne saurait etre range parmi les poissons intelligents et ruses.
--Vraiment, monsieur Brusch! Ainsi donc, les requins d'eau douce, comme on les appelle...
--Sont aussi betes que les requins d'eau salee, monsieur Jaeger. De veritables brutes, au meme niveau que la perche ou l'anguille! Leur peche peut donner du profit, de l'honneur jamais... Ce sont, comme l'a ecrit un fin connaisseur, des poissons "qui se prennent" et "qu'on ne prend pas".
M. Jaeger ne pouvait qu'admirer la conviction si persuasive d'Ilia Brusch, non moins que la minutieuse attention avec laquelle il preparait ses engins.
Tout d'abord, il avait saisi sa canne a la fois flexible et legere, qui, apres avoir ete ployee a son extremite jusqu'a son point de rupture, s'etait redressee aussi droite qu'auparavant. Cette canne se composait de deux parties, l'une forte a sa base de quatre centimetres et diminuant jusqu'a n'avoir plus qu'un centimetre a l'endroit ou commencait la seconde, le scion, cette derniere en bois fin et resistant. Faite d'une gaule de noisetier, elle mesurait pres de quatre metres de longueur, ce qui permettait au pecheur de s'attaquer, sans s'eloigner de la rive, aux poissons de fond, tels que la breme et le gardon rouge.
Ilia Brusch, montrant a M. Jaeger les hamecons qu'il venait de fixer avec l'empile a l'extremite du crin de Florence:
--Vous voyez, monsieur Jaeger, dit-il, ce sont des hamecons numero onze, tres fins de corps. Comme amorce, ce qu'il y a de meilleur, pour le gardon, c'est du ble cuit, creve d'un cote seulement et bien amolli... Allons! voila qui est fini et je n'ai plus qu'a tenter la fortune."
Tandis que M. Jaeger s'accotait contre le tot, il s'assit sur le banc, son epuisette a sa portee, puis la ligne fut lancee apres un balancement methodique, qui n'etait pas depourvu d'une certaine grace. Les hamecons s'enfoncerent sous les eaux jaunatres, et la plombee leur donna une position verticale, ce qui est preferable, de l'avis de tous les professionnels. Au-dessus d'eux, surnageait la flotte, faite d'une plume de cygne, qui, n'absorbant pas l'eau, est, par cela meme, excellente.
Il va de soi qu'un profond silence regna dans l'embarcation a partir de ce moment. Le bruit des voix effarouche trop facilement le poisson, et d'ailleurs un pecheur serieux a autre chose a faire qu'a s'oublier en bavardages. Il doit etre attentif a tous les mouvements de sa flotte, et ne pas laisser echapper l'instant precis ou il convient de ferrer la proie.
Pendant cette matinee, Ilia Brusch eut lieu d'etre satisfait. Non seulement il prit une vingtaine de gardons, mais encore douze chevesnes et quelques dards. Si M. Jaeger avait en realite les gouts du passionne amateur qu'il s'etait vante d'etre, il ne pouvait qu'admirer la precision rapide avec laquelle son hote ferrait, ainsi que cela est necessaire pour les poissons de cette espece. Des qu'il sentait que "cela mordait", il se gardait bien de ramener aussitot ses captures a la surface de l'eau, il les laissait se debattre dans les fonds, se fatiguer en vains efforts pour se decrocher, montrant ce sang-froid imperturbable qui est l'une des qualites de tout pecheur digne de ce nom.
La peche fut terminee vers onze heures. Pendant la belle saison, le poisson ne mord pas, en effet, aux heures ou le soleil, parvenu a son point culminant, fait scintiller la surface des eaux. Le butin, d'ailleurs, etait suffisamment abondant. Ilia Brusch craignait meme qu'il ne le fut trop, en raison du peu d'importance de la ville de Neustadt ou la barge s'arreta vers cinq heures.
Il se trompait. Vingt-cinq ou trente personnes guettaient son apparition et le saluerent de leurs applaudissements, des que l'embarcation fut amarree. Bientot il ne sut auquel entendre, et, en quelques instants, les poissons furent echanges contre vingt-sept florins, qu'Ilia Brusch versa, seance tenante, a M. Jaeger a titre de premier dividende.
Celui-ci, conscient de n'avoir aucun droit a l'admiration publique, s'etait modestement abrite sous le tot, ou Ilia Brusch vint le rejoindre, aussitot qu'il put se debarrasser de ses enthousiastes admirateurs. Il convenait, en effet, de ne pas perdre de temps pour chercher le sommeil, la nuit devant etre fort ecourtee. Desireux d'etre de bonne heure a Ratisbonne, dont pres de soixante-dix kilometres le separaient, Ilia Brusch avait decide qu'il se remettrait en route des une heure du matin, ce qui lui donnerait le loisir de pecher encore au cours de la journee suivante, malgre la longueur de l'etape.
Une trentaine de livres de poissons furent prises par Ilia Brusch avant midi, si bien que les curieux qui se pressaient sur le quai de Ratisbonne n'eurent pas le regret de s'etre deranges en vain. L'enthousiasme public augmentait visiblement. Il s'etablit, en plein air, de veritables encheres entre les amateurs, et les trente livres de poissons ne rapporterent pas moins de quarante et un florins au laureat de la Ligue Danubienne.
Celui-ci n'avait jamais reve pareil succes, et il en arrivait a penser que M. Jaeger pourrait bien, en fin de compte, avoir fait une excellente affaire. En attendant que ce point fut elucide, il importait de remettre les quarante et un florins a leur legitime proprietaire, mais Ilia Brusch fut dans l'impossibilite de s'acquitter de ce devoir. M. Jaeger avait, en effet, quitte discretement la barge, en prevenant son compagnon, par un mot laisse en evidence, que celui-ci n'eut pas a l'attendre pour le souper et qu'il reviendrait seulement assez tard dans la soiree.
Ilia Brusch trouva fort naturel que M. Jaeger voulut profiter de cette occasion de visiter une ville qui fut pendant cinquante ans le siege de la diete imperiale. Peut-etre, aurait-il eprouve moins de satisfaction et plus de surprise, s'il avait su a quelles occupations se livrait alors son passager, et s'il en avait connu la veritable personnalite.
"M. Jaeger, 45, Leipzigerstrasse, Vienne", avait docilement ecrit Ilia Brusch sous la dictee du nouveau venu. Mais celui-ci eut ete fort embarrasse si le pecheur s'etait montre plus curieux, et si, reprenant pour son compte une requete dont il venait d'apprecier le desagrement, il avait, a l'exemple de l'indiscret pandore, demande a M. Jaeger de lui montrer ses papiers.
Ilia Brusch negligea cette precaution, dont la legitimite lui avait cependant ete demontree, et cette negligence devait avoir pour lui de terribles resultats.
Quel nom le gendarme allemand avait lu sur le passeport que lui presentait M. Jaeger, nul ne le sait; mais, si ce nom etait bien exactement celui du veritable proprietaire du passeport, le gendarme n'avait pu en lire un autre que celui de Karl Dragoch.
Le passionne amateur de peche et le chef de la police danubienne ne faisaient, en effet, qu'une seule et unique personne. Resolu a s'introduire, coute que coute, dans l'embarcation d'Ilia Brusch, Karl Dragoch, prevoyant la possibilite d'une invincible resistance, avait dresse ses batteries en consequence. L'intervention du gendarme etait preparee, et la scene truquee comme une scene de theatre. L'evenement demontrait que Karl Dragoch avait frappe juste, puisque Ilia Brusch considerait maintenant comme une heureuse chance d'avoir, au milieu des dangers qui lui etaient reveles, ce protecteur dont il ne pouvait contester la puissance.
Le succes etait meme si complet que Dragoch en etait trouble. Pourquoi, apres tout, Ilia Brusch avait-il montre tant d'emotion devant l'injonction du gendarme? Pourquoi avait-il une telle crainte de voir se reediter une aventure de ce genre, qu'il sacrifiait a cette crainte l'amour--dont la violence avait bien aussi, d'ailleurs, quelque chose d'excessif--qu'il proclamait avoir pour la solitude? Un honnete homme, que diable! n'a pas a redouter si fort une comparution devant un commissaire de police. Le pis qui puisse en resulter, c'est un retard de quelques heures, de quelques jours a la rigueur, et quand on n'est pas presse... Il est vrai qu'Ilia Brusch etait presse, ce qui ne laissait pas de donner aussi a reflechir.
Defiant par nature, comme tout bon policier, Karl Dragoch reflechissait. Mais il avait aussi trop de bon sens pour se laisser egarer par des particularites fugitives, dont l'explication etait probablement des plus simples. Il enregistra donc purement et simplement ces petites remarques dans sa memoire, et appliqua les ressources de son esprit a la solution du probleme, plus serieux celui-la, qu'il s'etait pose.
Le projet que Karl Dragoch avait mis a execution, en s'imposant a Ilia Brusch a titre de passager, n'etait pas ne tout arme dans son cerveau. Le veritable auteur en etait Michael Michaelovitch, qui, d'ailleurs, ne s'en doutait guere. Quand ce Serbe facetieux avait plaisamment insinue, au _Rendez-vous des Pecheurs_, que le laureat de la Ligue Danubienne pourrait bien etre, au choix, soit le malfaiteur poursuivi, soit le policier poursuivant, Karl Dragoch avait accorde une serieuse attention a ces propos emis a la legere. Certes, il ne les avait pas pris au pied de la lettre. Il avait de bonnes raisons de savoir que le pecheur et le policier n'avaient rien de commun, et, procedant par analogie, il considera comme infiniment vraisemblable que ce pecheur n'eut pas plus de rapport avec le malfaiteur recherche. Mais, de ce qu'une chose n'a pas ete faite, il ne s'ensuit pas qu'elle ne puisse l'etre, et Karl Dragoch avait pense aussitot que le joyeux Serbe avait raison, et qu'un detective, desireux de surveiller le Danube tout a son aise, se fut, en effet, montre tres habile, en empruntant la personnalite d'un pecheur assez notoire pour que personne n'en puisse raisonnablement suspecter l'identite professionnelle.
Quelque tentante que fut cette combinaison, il y fallait cependant renoncer. Le concours de Sigmaringen avait eu lieu, Ilia Brusch, vainqueur du tournoi, avait annonce publiquement son projet, et certainement il ne se preterait pas de bonne grace a une substitution de personne, substitution tres scabreuse, au surplus, puisque les traits du laureat etaient desormais connus d'un grand nombre de ses collegues.
Toutefois, s'il fallait renoncer a ce qu'Ilia Brusch consentit a laisser effectuer sous son nom, par un autre que lui, le voyage qu'il avait entrepris, il existait peut-etre un moyen terme d'arriver au meme but. Dans l'impossibilite d'etre Ilia Brusch, Karl Dragoch ne pouvait-il se contenter de prendre passage a son bord? Qui ferait attention au compagnon d'un homme devenu presque celebre et qui monopoliserait par consequent a son profit l'interet general? Et meme, si quelqu'un laissait par inadvertance tomber un regard distrait sur ce compagnon obscur, etait-il admissible qu'il etablit le moindre rapprochement entre ce vague inconnu et le policier, qui accomplirait ainsi sa mission dans une ombre protectrice?
Ce projet longuement examine, Karl Dragoch, en derniere analyse, le jugea excellent, et resolut de le realiser. On a vu avec quelle maestria il avait machine sa scene initiale, mais cette scene eut ete, au besoin, suivie de beaucoup d'autres. S'il l'avait fallu, Ilia Brusch eut ete traine chez le commissaire, emprisonne meme sous de specieux pretextes, effraye de cent facons. Karl Dragoch, on peut en etre sur, eut joue de l'arbitraire sans remords, jusqu'au moment ou le pecheur, terrifie, n'aurait plus vu qu'un sauveur dans le passager qu'il repoussait.
Le detective s'estimait heureux, toutefois, d'avoir triomphe sans employer cette violence morale et sans continuer la comedie plus loin que le premier acte.
Maintenant, il etait dans la place, bien certain que, s'il faisait mine de vouloir la quitter, son hote s'opposerait a son depart avec autant d'energie qu'il s'etait oppose a son entree. Restait a tirer parti de la situation.
Pour cela, Karl Dragoch n'avait qu'a se laisser entrainer par le courant. Pendant que son compagnon pecherait ou godillerait, il surveillerait le fleuve, ou rien d'anormal n'echapperait a son regard experimente. Chemin faisant, il s'aboucherait avec ses hommes dissemines le long des rives. A la premiere nouvelle d'un delit ou d'un crime, il se separerait d'Ilia Brusch pour se lancer sur les traces des malfaiteurs, et il en serait au besoin de meme, si, en l'absence de tout crime ou de tout delit, un indice suspect attirait son attention.
Tout cela etait sagement combine et, plus il y pensait, plus Karl Dragoch s'applaudissait de son idee, qui, en lui assurant l'incognito sur toute la longueur du Danube, multipliait les chances du succes.
Malheureusement, en raisonnant ainsi, le detective ne tenait pas compte du hasard. Il ne se doutait guere qu'une serie de faits des plus singuliers allait, dans peu de jours, aiguiller ses recherches dans une direction imprevue et donner a sa mission une ampleur inattendue.
VI
LES YEUX BLEUS
En quittant la barge, Karl Dragoch gagna les quartiers du centre. Il connaissait Ratisbonne, et c'est sans hesiter sur la direction a suivre qu'il s'engagea a travers les rues silencieuses, flanquees ca et la de donjons feodaux a dix etages, de cette cite jadis bruyante, que n'anime plus guere une population tombee a vingt-six mille ames.
Karl Dragoch ne songeait pas a visiter la ville, comme le croyait Ilia Brusch. Ce n'est pas en qualite de touriste qu'il voyageait. A peu de distance du pont, il se trouva en face du Dom, la cathedrale aux tours inachevees, mais il ne jeta qu'un coup d'oeil distrait sur son curieux portail de la fin du XVe siecle. Assurement, il n'irait pas admirer, au Palais des Princes de Tour et Taxis, la chapelle gothique et le cloitre ogival, pas plus que la bibliotheque de pipes, bizarre curiosite de cet ancien couvent. Il ne visiterait pas davantage le Rathhaus, siege de la Diete autrefois, et aujourd'hui simple Hotel de Ville, dont la salle est ornee de vieilles tapisseries, et ou la chambre de torture avec ses divers appareils est montree, non sans orgueil, par le concierge de l'endroit. Il ne depenserait pas un _trinkgeld_, le pourboire allemand, a payer les services d'un cicerone. Il n'en avait pas besoin, et c'est sans le secours de personne qu'il se rendit au Bureau des Postes, ou plusieurs lettres l'attendaient a des initiales convenues. Karl Dragoch, ayant lu ces lettres, sans que son visage decelat aucun sentiment, se disposait a sortir du bureau, lorsqu'un homme assez vulgairement vetu l'accosta sur la porte.
Cet homme et Dragoch se connaissaient, car celui-ci d'un geste arreta le nouveau venu au moment ou il allait prendre la parole. Ce geste signifiait evidemment: "Pas ici." Tous deux se dirigerent vers une place voisine.
"Pourquoi ne m'as-tu pas attendu sur le bord du fleuve? demanda Karl Dragoch, quand il s'estima a l'abri des oreilles indiscretes.
--Je craignais de vous manquer, lui fut-il repondu. Et, comme je savais que vous deviez venir a la poste....
--Enfin, te voila, c'est l'essentiel, interrompit Karl Dragoch. Rien de neuf?
--Rien.
--Pas meme un vulgaire cambriolage dans la region?
--Ni dans la region, ni ailleurs, le long du Danube s'entend.
--A quand remontent tes dernieres nouvelles?
--Il n'y a pas deux heures que j'ai recu un telegramme de notre bureau central de Budapest. Calme plat sur toute la ligne.
Karl Dragoch reflechit un instant.
--Tu vas aller au Parquet de ma part. Tu donneras ton nom, Friedrick Ulhmann, et tu prieras qu'on te tienne au courant s'il survenait la moindre chose. Tu partiras ensuite pour Vienne.
--Et nos hommes?
--Je m'en charge. Je les verrai au passage. Rendez-vous a Vienne, d'aujourd'hui en huit, c'est le mot d'ordre.
--Vous laisserez donc le haut fleuve sans surveillance? demanda Ulhmann.
--Les polices locales y suffiront, repondit Dragoch, et nous accourrons a la moindre alerte. Jusqu'ici, d'ailleurs, il ne s'est jamais rien passe, au-dessus de Vienne, qui soit de notre competence. Pas si betes, nos bonshommes, d'operer si loin de leur base.
--Leur base?... repeta Ulhmann. Auriez-vous des renseignements particuliers?
--J'ai, en tous cas, une opinion.
--Qui est?...
--Trop curieux!... Quoi qu'il en soit, je te predis que nous debuterons entre Vienne et Budapest.
--Pourquoi la plutot qu'ailleurs?
--Parce que c'est la que le dernier crime a ete commis. Tu sais bien, ce fermier qu'ils ont fait "chauffer" et qu'on a retrouve brule jusqu'aux genoux.
--Raison de plus pour qu'ils operent ailleurs la prochaine fois.
--Parce que?...
--Parce qu'ils se diront que le district ou ce crime a ete perpetre doit etre tout specialement surveille. Ils iront donc plus loin tenter la fortune. C'est ce qu'ils ont fait jusqu'ici. Jamais deux fois de suite au meme endroit."
--Ils ont raisonne comme des bourriques, et tu les imites, Friedrick Ulhmann, repliqua Karl Dragoch. Mais c'est bien sur leur sottise que je compte. Tous les journaux, comme tu as du le voir, m'ont attribue un raisonnement analogue. Ils ont publie avec un parfait ensemble que je quittais le Danube superieur, ou, selon moi, les malfaiteurs ne se risqueraient pas a revenir, et que je partais pour la Hongrie meridionale. Inutile de te dire qu'il n'y a pas un mot de vrai la-dedans, mais tu peux etre sur que ces communications tendancieuses n'ont pas manque de toucher les interesses.
--Vous en concluez?
--Qu'ils n'iront pas du cote de la Hongrie meridionale se jeter dans la gueule du loup.
--Le Danube est long, objecta Ulhmann. Il y a la Serbie, la Roumanie, la Turquie...
--Et la guerre?.. Rien a faire par la pour eux. Nous verrons bien, au surplus.
Karl Dragoch garda un instant le silence.
--A-t-on ponctuellement suivi mes instructions? reprit-il.
--Ponctuellement.
--La surveillance du fleuve a ete continuee?
--Jour et nuit.
--Et l'on n'a rien decouvert de suspect?
--Absolument rien. Toutes les barges, tous les chalands ont leurs papiers en regle. A ce propos, je dois vous dire que ces operations de controle soulevent beaucoup de murmures. La batellerie proteste, et, si vous voulez mon opinion, je trouve qu'elle n'a pas tort. Les bateaux n'ont rien avoir dans ce que nous cherchons. Ce n'est pas sur l'eau que des crimes sont commis.
Karl Dragoch fronca les sourcils.
--J'attache une grande importance a la visite des barges, des chalands et meme des plus petites embarcations, repliqua-t-il d'un ton sec. J'ajouterai, une fois pour toutes, que je n'aime pas les observations.
Ulhmann fit le gros dos.
--C'est bon, Monsieur, dit-il.
Karl Dragoch reprit:
--Je ne sais encore ce que je ferai... Peut-etre m'arreterai-je a Vienne. Peut-etre pousserai-je jusqu'a Belgrade... Je ne suis pas fixe... Comme il importe de ne pas perdre de contact, tiens-moi au courant par un mot adresse en autant d'exemplaires qu'il sera necessaire a ceux de nos hommes echelonnes entre Ratisbonne et Vienne.
--Bien, Monsieur, repondit Ulhmann. Et moi?.. Ou vous reverrai-je?
--A Vienne, dans huit jours, je te l'ai dit, repondit Dragoch.
Il reflechit quelques instants.
--Tu peux te retirer, ajouta-t-il. Ne manque pas de passer au Parquet et prends ensuite le premier train.
Ulhmann s'eloignait deja. Karl Dragoch le rappela.
--Tu as entendu parler d'un certain Ilia Brusch? interrogea-t-il.
--Ce pecheur qui s'est engage a descendre le Danube la ligne a la main?
--Precisement. Eh bien, si tu me vois avec lui, n'aie pas l'air de me connaitre."
La-dessus, ils se separerent, Friedrick Ulhmann disparut vers le haut quartier, tandis que Karl Dragoch se dirigeait vers l'hotel de la Croix-d'Or, ou il comptait diner.
Une dizaine de convives, causant de choses et d'autres, etaient deja a table, lorsqu'il prit place a son tour. S'il mangea de grand appetit, Karl Dragoch ne se mela point a la conversation. Il ecoutait, par exemple, en homme qui a l'habitude de preter l'oreille a tout ce qu'on dit autour de lui. Aussi ne put-il manquer d'entendre, quand l'un des convives demanda a son voisin:
"Eh bien, cette fameuse bande, on n'en a donc pas de nouvelles?
--Pas plus que du fameux Brusch, repondit l'autre. On attendait son passage a Ratisbonne, et il n'a pas encore ete signale.
--C'est singulier.
--A moins que Brusch et le chef de la bande ne fassent qu'un.
--Vous voulez rire?
--Eh!.. qui sait?.."
Karl Dragoch avait vivement releve les yeux. C'etait la seconde fois que cette hypothese, decidement dans l'air, venait s'imposer a son attention. Mais il eut comme un imperceptible haussement d'epaules, et acheva son diner sans prononcer une parole. Plaisanterie que tout cela. D'ailleurs, il etait bien renseigne, ce bavard, qui ne connaissait meme pas l'arrivee d'Ilia Brusch a Ratisbonne.
Son diner termine, Karl Dragoch redescendit vers les quais. La, au lieu de regagner tout de suite la barge, il s'attarda quelques instants sur le vieux pont de pierre qui reunit Ratisbonne a Stadt-am-Hof, son faubourg, et laissa errer son regard sur le fleuve, ou quelques bateaux glissaient encore en se hatant de profiter de la lumiere mourante du jour.