Chapter 3
Celui-ci se rendit de bonne grace. D'ailleurs n'avait-il pas a chercher preneur pour le poisson capture au cours de sa peche intermittente? Barbeaux, bremes, gardons, epinoches fretillaient encore dans son filet, sans compter plusieurs de ces mulets qui sont plus particulierement designes sous le nom de hottus. Evidemment il ne pouvait consommer tout cela a lui seul. Du reste, il n'en etait pas question. Les amateurs etaient nombreux. Aussitot que la barge fut arretee, une cinquantaine de Badois se presserent autour de lui, l'appelant, l'entourant, lui rendant les honneurs dus au laureat de la Ligue Danubienne.
"Eh! par ici, Brusch!
--Un verre de bonne biere, Brusch?
--Nous achetons votre poisson, Brusch!
--Vingt kreutzers, celui-ci!
--Un florin, celui-la!"
Le laureat ne savait a qui repondre, et sa peche eut vite fait de lui rapporter quelques jolies pieces sonnantes. Avec la prime deja touchee au concours cela finirait par former une belle somme, si l'enthousiasme se propageait egalement des sources du grand fleuve a son embouchure.
Et pourquoi eut-il pris fin? Pourquoi cesserait-on de se disputer les poissons d'Ilia Brusch? N'etait-ce pas un honneur de posseder une piece sortie de ses mains? Certes, il n'aurait meme pas la peine d'aller a domicile debiter sa marchandise que le public se disputerait sur place. Cette vente etait decidement une idee geniale.
Ce soir-la, outre qu'il vendit aisement son poisson, les invitations ne lui manquerent pas. Ilia Brusch, qui semblait desireux de quitter son embarcation le moins possible, les repoussa toutes, comme il refusa avec energie les bons verres de vin et les bons moss de biere, qu'on le priait de tous cotes de venir boire dans les cabarets de la rive. Ses admirateurs durent y renoncer et se separer de leur heros, apres avoir pris rendez-vous pour le lendemain au moment du depart.
Mais, le lendemain, ils ne trouverent plus la barge. Ilia Brusch etait parti avant l'aube, et, profitant de la solitude de cette heure matinale, il godillait avec ardeur en se maintenant au milieu du fleuve, a egale distance de ses rives assez escarpees. Aide par le courant rapide, il passa vers cinq heures du matin a Sigmaringen, a quelques metres du _Rendez-vous des Pecheurs_. Sans doute, un peu plus tard, l'un ou l'autre des membres de la Ligue Danubienne viendrait s'accouder au balcon du cabaret, afin de guetter l'arrivee de son glorieux collegue. Il la guetterait vainement. Le pecheur alors serait loin, s'il continuait a aller de ce train.
A quelques kilometres de Sigmaringen, Ilia Brusch laissa derriere lui le premier affluent du Danube, un simple ruisseau, le Louchat, qui s'y jette sur la rive gauche.
Profitant de l'eloignement relatif separant les centres habites dans cette partie de son parcours, Ilia Brusch activa, durant toute cette journee, la marche de son embarcation, en ne pechant que le minimum indispensable. A la nuit, n'ayant capture que tout juste le poisson necessaire a sa consommation personnelle, il s'arreta en pleine campagne, un peu en amont de la petite ville de Mundelkingen dont les habitants ne le croyaient certainement pas si proche.
A cette deuxieme journee de navigation succeda la troisieme, qui fut presque identique. Ilia Brusch deriva rapidement devant Mundelkingen avant le lever du soleil, et il etait encore de bonne heure qu'il avait deja depasse le gros bourg d'Ehingen. A quatre heures, il coupait l'Iller, important affluent de droite, et cinq heures n'avaient pas sonne, qu'il etait amarre a un anneau de fer scelle dans le quai d'Ulm, premiere ville du royaume de Wurtemberg, apres Stuttgart, sa capitale.
L'arrivee du celebre laureat n'avait pas ete signalee. On ne l'attendait que le lendemain vers les dernieres heures du soir. Il n'y eut donc pas l'empressement habituel. Tres satisfait de son incognito, Ilia Brusch resolut d'employer la fin du jour a une visite sommaire de la ville.
Toutefois, dire que le quai etait desert ne serait pas scrupuleusement exact. Il avait au moins un promeneur, et meme tout portait a croire que ce promeneur attendait Ilia Brusch, puisque, depuis le moment ou la barge etait apparue, il l'avait suivie, en marchant le long de la rive. Selon toute probabilite, le laureat de la Ligue Danubienne n'eviterait donc pas l'ovation habituelle.
Cependant, depuis que la barge etait amarree a quai, le promeneur solitaire ne s'en etait pas rapproche. Il restait a quelque distance, paraissant observer, comme soucieux de n'etre pas vu lui-meme. C'etait un homme de taille moyenne, sec, l'oeil vif, bien qu'il eut certainement depasse la quarantaine, le corps serre dans un vetement a la mode hongroise. Il tenait a la main une valise de cuir.
Ilia Brusch, sans lui preter aucune attention, amarra solidement son bateau, ferma la porte du tot, s'assura que le couvercle des coffres etait bien cadenasse, puis sauta a terre, et gagna la premiere rue remontant vers la ville.
L'homme aussitot de lui emboiter le pas, apres avoir rapidement depose dans la barge la valise de cuir qu'il tenait a la main.
Traversee par le Danube, Ulm est wurtembergeoise sur la rive gauche, et bavaroise sur la rive droite, mais, sur les deux rives, c'est une ville bien allemande.
Ilia Brusch allait le long des vieilles rues bordees de vieilles boutiques a guichets, boutiques dans lesquelles la pratique n'entre guere et ou les marches se concluent a travers la devanture vitree. Quand le vent siffle, quel tapage de ferrailles sonores, alors que se balancent, au bout de leurs bras, les pesantes enseignes decoupees en ours, en cerfs, en croix et en couronnes!
Ilia Brusch, apres avoir gagne l'ancienne enceinte, parcourut le quartier, ou bouchers, tripiers et tanneurs ont leurs sechoirs, puis, tout en flanant a l'aventure, il arriva devant la cathedrale, l'une des plus hardies de l'Allemagne. Son munster avait l'ambition de s'elever plus haut que celui de Strasbourg. Cette ambition a ete decue, comme tant d'autres plus humaines, et l'extreme pointe de la fleche wurtembergeoise s'arrete a la hauteur de trois cent trente-sept pieds.
Ilia Brusch n'appartenant pas a la famille des grimpeurs, l'idee ne lui vint pas de monter au munster, d'ou son regard aurait embrasse toute la ville et la campagne environnante. S'il l'eut fait, il aurait ete certainement suivi par cet inconnu, qui ne le quittait pas, sans qu'il s'apercut de cette etrange poursuite. Du moins en fut-il accompagne, lorsque, entre dans la cathedrale, il en admira le tabernacle, qu'un voyageur francais, M. Duruy, a pu comparer a un bastion avec logettes et machicoulis, et les stalles du choeur, qu'un artiste du XVe siecle a peuplees de personnages celebres de l'epoque.
L'un suivant l'autre, ils passerent devant l'hotel de ville, venerable edifice du XIIe siecle, puis redescendirent vers le fleuve.
Avant d'arriver au quai, Ilia Brusch fit une halte de quelques instants, pour regarder une compagnie d'echassiers juches sur leurs longues echasses, exercice tres goute a Ulm, bien qu'il ne soit pas impose aux habitants, comme il l'est encore, dans l'antique cite universitaire de Tubingue, par un sol humide et ravine impropre a la marche des simples pietons.
Afin de mieux jouir de ce spectacle, dont les acteurs etaient une troupe de jeunes gens, de jeunes filles, de garcons et de fillettes, tous en joie, Ilia Brusch avait pris place dans un cafe. L'inconnu ne manqua pas de venir s'asseoir a une table voisine de la sienne, et tous deux se firent servir un pot de la biere fameuse du pays.
Dix minutes apres, ils se remettaient en route, mais dans un ordre inverse a celui du depart. L'inconnu, maintenant, marchait le premier au pas accelere, et quand Ilia Brusch, qui le suivait a son tour sans s'en douter, atteignit sa barge, il l'y trouva installe et paraissant attendre depuis longtemps. Il faisait encore grand jour. Ilia Brusch apercut de loin cet intrus, confortablement assis sur le coffre d'arriere, une valise de cuir jaune a ses pieds. Tres surpris, il hata le pas.
"Pardon, Monsieur, dit-il, en sautant dans son embarcation, vous faites erreur, je pense?
--Nullement, repondit l'inconnu. C'est bien a vous que je desire parler.
--A moi?
--A vous, monsieur Ilia Brusch.
--Dans quel but?
--Pour vous proposer une affaire.
--Une affaire! repeta le pecheur tres surpris.
--Et meme une excellente affaire, affirma l'inconnu, qui invita du geste son interlocuteur a s'asseoir.
Invitation quelque peu incorrecte, a coup sur, car il n'est pas d'usage d'offrir un siege a qui vous recoit chez lui. Mais ce personnage parlait avec tant de decision et de tranquille assurance, qu'Ilia Brusch en fut impressionne. Sans mot dire, il obeit a l'offre incongrue.
--Comme tout le monde, reprit l'inconnu, je connais votre projet et je sais par consequent que vous comptez descendre le Danube, en vivant exclusivement du produit de votre peche. Je suis moi-meme un amateur passionne de l'art de la peche, et je desirerais vivement m'interesser a votre entreprise.
--De quelle facon?
--Je vais vous le dire. Mais, auparavant, permettez-moi une question. A combien estimez-vous la valeur du poisson que vous pecherez au cours de votre voyage.
--Ce que pourra rapporter ma peche?
--Oui. J'entends ce que vous en vendrez, sans tenir compte de ce que vous consommerez personnellement.
--Peut-etre une centaine de florins.
--Je vous en offre cinq cents.
--Cinq cents florins! repeta Ilia Brusch abasourdi.
--Oui, cinq cents florins payes comptant et d'avance.
Ilia Brusch regarda l'auteur de cette singuliere proposition, et son regard devait etre tres eloquent, car celui-ci repondit a la pensee que le pecheur n'exprimait pas.
--Soyez tranquille, monsieur Brusch. J'ai tout mon bon sens.
--Alors, quel est votre but? demanda le laureat mal convaincu.
--Je vous l'ai dit, expliqua l'inconnu. Je desire m'interesser a vos prouesses, y assister meme. Et puis, il y a aussi l'emotion du joueur. Apres avoir mis sur votre chance cinq cents florins, cela m'amusera de voir la somme rentrer par fractions tous les soirs, au fur et a mesure de vos ventes.
--Tous les soirs? insista Ilia Brusch. Vous auriez donc l'intention de vous embarquer avec moi?
--Certainement, dit l'inconnu. Bien entendu, mon passage ne serait pas compris dans nos conventions et serait paye par une egale somme de cinq cents florins, ce qui fera mille florins au total, toujours comptant et d'avance.
--Mille florins! repeta derechef Ilia Brusch de plus en plus surpris.
Certes, la proposition etait tentante. Mais il est a supposer que le pecheur tenait a sa solitude, car il repondit brievement:
--Mes regrets, Monsieur. Je refuse.
Devant une reponse aussi categorique, formulee d'un ton peremptoire, il n'y avait qu'a s'incliner. Tel n'etait pas l'avis, sans doute, du passionne amateur de peche, qui ne parut aucunement impressionne par la nettete du refus.
--Me permettrez-vous, monsieur Brusch, de vous demander pourquoi? Interrogea-t-il placidement.
--Je n'ai pas de raisons a donner. Je, refuse, voila tout. C'est mon droit, je pense, repondit Ilia Brusch avec un commencement d'impatience.
--C'est votre droit, assurement, reconnut sans s'emouvoir son interlocuteur. Mais je n'excede pas le mien en vous priant de bien vouloir me faire connaitre les motifs de votre decision. Ma proposition n'etait nullement desobligeante, au contraire, et il est naturel que je sois traite avec courtoisie.
Ces mots avaient ete debites d'une maniere qui n'avait rien de comminatoire, mais le ton etait si ferme, si plein d'autorite meme, qu'Ilia Brusch en fut frappe. S'il tenait a sa solitude, il tenait encore plus sans doute a eviter une discussion intempestive, car il fit droit aussitot a une observation en somme parfaitement justifiee.
--Vous avez raison, Monsieur, dit-il. Je vous dirai donc tout d'abord que j'aurais scrupule a vous laisser faire une operation certainement desastreuse.
--C'est mon affaire.
--C'est aussi la mienne, car mon intention n'est pas de pecher au dela d'une heure par jour.
--Et le reste du temps?
--Je godille pour activer la marche de mon bateau.
--Vous etes donc presse?
Ilia Brusch se mordit les levres.
--Presse ou non, repondit-il plus sechement, c'est ainsi. Vous devez comprendre que, dans ces conditions, accepter vos cinq cents florins serait un veritable vol.
--Pas maintenant que je suis prevenu, objecta l'acquereur sans se departir de son calme imperturbable.
--Tout de meme, repliqua Ilia Brusch, a moins que je ne m'astreigne a pecher tous les jours, ne fut-ce qu'une heure. Or, je ne m'imposerai jamais une telle obligation. J'entends agir a ma fantaisie. Je veux etre libre.
--Vous le serez, declara l'inconnu. Vous pecherez quand il vous plaira, et seulement quand il vous plaira. Cela augmentera meme les charmes du jeu. D'ailleurs, je vous sais assez habile pour que deux ou trois coups heureux suffisent a m'assurer un benefice, et je considere toujours l'affaire comme excellente. Je persiste donc a vous offrir cinq cents florins a forfait, soit mille florins, passage compris.
--Et je persiste a les refuser.
--Alors, je repeterai ma question: Pourquoi?
Une telle insistance avait veritablement quelque chose de deplace. Ilia Brusch, fort calme de son naturel, commencait neanmoins a perdre patience.
--Pourquoi? repondit-il plus vivement. Je vous l'ai dit, je crois. J'ajouterai, puisque vous l'exigez, que je ne veux personne a bord. Il n'est pas defendu, je suppose, d'aimer la solitude.
--Certes, reconnut son interlocuteur sans faire le moins du monde mine de quitter le banc sur lequel il semblait incruste. Mais, avec moi, vous serez seul. Je ne bougerai pas de ma place et meme je ne dirai pas un mot, si vous m'imposez cette condition.
--Et la nuit? repliqua Ilia Brusch, que la colere gagnait. Pensez-vous que deux personnes seraient a leur aise dans ma cabine?
--Elle est assez grande pour les contenir, repondit l'inconnu. D'ailleurs, mille florins peuvent bien compenser un peu de gene.
--Je ne sais pas s'ils le peuvent, riposta Ilia Brusch de plus en plus irrite, mais moi je ne le veux pas. C'est non, cent fois non, mille fois non. Voila qui est net, je pense.
--Tres net, approuva l'inconnu.
--Alors?.. demanda Ilia Brusch en montrant le quai de la main.
Mais son interlocuteur parut ne pas comprendre ce geste pourtant si clair. Il avait tire une pipe de sa poche et la bourrait avec soin. Un pareil aplomb exaspera Ilia Brusch.
--Faudra-t-il donc que je vous depose a terre? s'ecria-t-il hors de lui.
L'inconnu avait acheve de bourrer sa pipe.
--Vous auriez tort, dit-il, sans que sa voix trahit la moindre crainte. Et cela, pour trois raisons. La premiere, c'est qu'une rixe ne pourrait manquer de provoquer l'intervention de la police, ce qui nous obligerait a aller tous deux chez le commissaire decliner nos noms et prenoms et repondre a un interminable interrogatoire. Cela ne m'amuserait guere, je l'avoue, et, d'un autre cote, cette aventure serait peu propre a abreger votre voyage, comme vous semblez le desirer....
L'obstine amateur de peche comptait-il beaucoup sur cet argument? Si tel etait son espoir, il avait lieu d'etre satisfait. Ilia Brusch, subitement radouci, semblait dispose a ecouter jusqu'au bout le plaidoyer. Le disert orateur, tres occupe a allumer sa pipe, ne s'apercut pas, d'ailleurs, de l'effet produit par ses paroles.
Il allait reprendre sa placide argumentation, quand, a cet instant precis, une troisieme personne, qu'Ilia Brusch, absorbe par la discussion, n'avait pas vue s'approcher, sauta dans la barge. Ce nouveau venu portait l'uniforme des gendarmes allemands.
--Monsieur Ilia Brusch? demanda ce representant de la force publique.
--C'est moi, repondit l'interpelle.
--Vos papiers, s'il vous plait?
La demande tomba comme une pierre au milieu d'une mare tranquille. Ilia Brusch fut visiblement aneanti.
--Mes papiers?.. begaya-t-il. Mais je n'ai pas de papiers, moi, si ce n'est des enveloppes de lettres et les quittances de loyer pour la maison que j'habite a Szalka. Cela vous suffit-il?
--Ce ne sont pas des papiers, ca, repliqua le gendarme d'un air degoute. Un acte de bapteme, une carte de circulation, un livret d'ouvrier, un passeport, voila des papiers! Avez-vous quelque chose de ce genre?
--Absolument rien, dit Ilia Brusch avec desolation.
--C'est ennuyeux pour vous, murmura le gendarme, qui paraissait tres sincerement fache d'etre dans la necessite de sevir.
--Pour moi! protesta le pecheur. Mais je suis un honnete homme, je vous prie de le croire.
--J'en suis convaincu, proclama le gendarme.
--Et je n'ai rien a craindre de personne. Je suis bien connu, du reste. C'est moi qui suis le laureat du dernier concours de peche de la Ligue Danubienne a Sigmaringen, dont toute la presse a parle, et, ici meme, j'aurai surement des repondants.
--On les cherchera, soyez tranquille, assura le gendarme. En attendant, je suis oblige de vous prier de me suivre chez le commissaire, qui s'assurera de votre identite.
--Chez le commissaire! se recria Ilia Brusch. De quoi m'accuse-t-on?
--De rien du tout, expliqua le gendarme. Seulement, j'ai une consigne, moi. Cette consigne est de surveiller le fleuve et d'amener chez le commissaire tous ceux que je trouverai non munis de papiers en regle. Etes-vous sur le fleuve? Oui. Avez-vous des papiers? Non. Donc, je vous emmene. Le reste ne me regarde pas.
--Mais c'est une indignite! protesta Ilia Brusch, qui semblait au desespoir.
--C'est comme ca, declara le gendarme avec flegme.
L'aspirant passager, dont le plaidoyer avait ete si brusquement interrompu, accordait a ce dialogue une attention telle qu'il en avait laisse eteindre sa pipe. Il jugea le moment venu d'intervenir.
--Si je repondais, moi, de M. Ilia Brusch, dit-il, cela ne suffirait-il pas?
--Ca depend, prononca le gendarme. Qui etes-vous, vous?
--Voici mon passeport, repondit l'amateur de peche, en tendant une feuille depliee.
Le gendarme la parcourut des yeux, et aussitot ses allures changerent du tout au tout.
--C'est different, dit-il.
Il replia soigneusement le passeport qu'il rendit a son proprietaire. Apres quoi, sautant sur le quai:
--A vous revoir, Messieurs, dit-il, en adressant un salut plein de deference au compagnon d'Ilia Brusch.
Quant a ce dernier, aussi etonne de la soudainete de cet incident inattendu que de la facon dont il avait ete solutionne, il suivait des yeux l'ennemi battant en retraite.
Pendant ce temps, son sauveur, reprenant le fil de son discours au point meme ou il avait ete brise, poursuivait impitoyablement:
--La deuxieme raison, monsieur Brusch, c'est que le fleuve, pour des motifs que vous ignorez peut-etre, est etroitement surveille, comme vous en avez eu la preuve a l'instant. Cette surveillance se fera plus etroite encore quand vous arriverez en aval, et plus encore, s'il est possible, quand vous traverserez la Serbie et les provinces bulgares de l'Empire ottoman, pays fort troubles et qui sont meme officiellement en guerre depuis le 1er juillet. J'estime que plus d'un incident peut naitre au cours de votre voyage, et que vous ne serez pas fache d'avoir, le cas echeant, le concours d'un honnete bourgeois, qui a le bonheur de disposer de quelque influence.
Que ce second argument, dont la valeur venait d'etre demontree avant la lettre, fut de nature a porter, l'habile orateur etait fonde a le croire. Mais il n'esperait sans doute pas un succes si complet. Ilia Brusch, pleinement convaincu, ne demandait qu'a ceder. L'embarrassant etait seulement de trouver un pretexte plausible a son revirement.
--La troisieme et derniere raison, continuait cependant le candidat passager, c'est que je m'adresse a vous de la part de M. Miclesco, votre president. Puisque vous avez place votre entreprise sous le patronage de la Ligue Danubienne, c'est bien le moins qu'elle surveille son execution, de maniere a etre en etat d'en garantir, au besoin, la loyaute. Quand M. Miclesco a connu mon intention de m'associer a votre voyage, il m'a donne un mandat quasi officiel dans ce sens. Je regrette de n'avoir pas prevu votre incomprehensible resistance, et d'avoir refuse les lettres de recommandation qu'il offrait de me remettre pour vous.
Ilia Brusch poussa un soupir de soulagement. Pouvait-il exister meilleur pretexte d'accorder maintenant ce qu'il refusait avec tant d'acharnement?
--Il fallait le dire! s'ecria-t-il. Dans ce cas, c'est fort different, et j'aurais mauvaise grace a repousser plus longtemps vos propositions.
--Vous les acceptez donc?
--Je les accepte.
--Fort bien! dit l'amateur de peche enfin parvenu au comble de ses voeux, en tirant de sa poche quelques billets de banque. Voici les mille florins.
--En voulez-vous un recu? demanda Ilia Brusch.
--Si cela ne vous desoblige pas.
Le pecheur tira de l'un des coffres de l'encre, une plume et un calepin, dont il dechira un feuillet, puis, aux dernieres lueurs du jour, se mit en devoir de libeller le recu qu'il lisait en meme temps a haute voix.
"Recu, en payement forfaitaire de ma peche pendant toute la duree de mon present voyage et pour prix de son passage d'Ulm a la mer Noire, la somme de mille florins de monsieur...
--De monsieur...? repeta-t-il, la plume levee, d'un ton interrogateur.
Le passager d'Ilia Brusch etait en train de rallumer sa pipe.
--Jaeger, 45, Leipzigerstrasse, Vienne," repondit-il entre deux bouffees de tabac.
IV
SERGE LADKO
Des diverses contrees de la terre, qui, depuis l'origine de la periode historique, ont ete specialement eprouvees par la guerre,--en admettant qu'aucune contree puisse se flatter d'avoir beneficie d'une faveur relative a cet egard!--le Sud et le Sud-Est de l'Europe meritent d'etre cites au premier rang. Par leur situation geographique, ces regions sont, en effet, avec la fraction de l'Asie comprise entre la mer Noire et l'Indus, l'arene ou viennent fatalement se heurter les races concurrentes qui peuplent l'ancien continent.
Pheniciens, Grecs, Romains, Perses, Huns, Goths, Slaves, Magyars, Turcs et tant d'autres, se sont dispute tout ou partie de ces malheureuses contrees, sans prejudice des hordes alors sauvages qui n'ont fait que les traverser, pour aller s'etablir dans l'Europe centrale et occidentale, ou, par une lente elaboration, elles ont engendre les nationalites modernes.
Pas plus que leur tragique passe, l'avenir pour elles ne serait riant, a en croire nombre de savants prophetes. D'apres eux, l'invasion jaune y ramenera necessairement un jour ou l'autre les carnages de l'antiquite et du moyen age. Ce jour venu, la Russie meridionale, la Roumanie, la Serbie, la Bulgarie, la Hongrie, la Turquie meme bien etonnee de jouer un pareil role--si toutefois le pays qu'on nomme ainsi aujourd'hui est encore a cette epoque au pouvoir des fils d'Osman--seront par la force des choses le rempart avance de l'Europe, et c'est a leurs depens que se decideront les premiers chocs.
En attendant ces cataclysmes, dont l'echeance est, a tout le moins, fort lointaine, les diverses races qui, au cours des ages, se sont superposees entre la Mediterranee et les Karpathes ont fini par se tasser vaille que vaille, et la paix--oh! cette paix relative des nations dites civilisees--n'a cesse d'etendre son empire vers l'Est. Les troubles, les pillages, les meurtres a l'etat endemique paraissent desormais limites a la partie de la peninsule des Balkans encore gouvernee par les Osmanlis.