Le pilote du Danube

Chapter 18

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Karl Dragoch se pencha sur le captif.

--Non, dit-il. Il respire.

Serge Ladko eut un soupir de satisfaction et, reprenant aussitot l'aviron, commenca a remonter le courant.

--Alors, attachez-le, et solidement, dit-il tout en godillant, si vous ne voulez pas qu'il vous brule la politesse quand je vous aurai depose a terre.

--Nous allons donc nous separer? demanda Karl Dragoch.

--Oui, repondit Serge Ladko. Quand vous aurez pris terre, je retournerai aux alentours du chaland, et demain je m'arrangerai pour m'introduire a bord.

--En plein jour?

--En plein jour. J'ai mon idee. Soyez tranquille, pendant un certain temps tout au moins, je ne courrai aucun danger. Plus tard, quand nous serons pres de la mer Noire, je ne dis pas que les choses ne risquent de se gater. Mais je compte sur vous a ce moment que je retarderai le plus possible.

--Sur moi?... Que pourrai-je donc faire?

--M'amener du secours.

--Je m'y emploierai, n'en doutez pas, affirma chaleureusement Karl Dragoch.

--Je n'en doute pas, mais vous aurez peut-etre quelque difficulte. Vous ferez pour le mieux, voila tout. Ne perdez pas de vue que le chaland quittera son mouillage demain a midi, et que, si rien ne l'arrete, il sera en mer vers quatre heures. Basez-vous la-dessus.

--Pourquoi ne restez-vous pas avec moi? demanda Karl Dragoch tres inquiet pour son compagnon.

--Parce que vous pouvez eprouver du retard, ce qui permettrait a Striga de prendre de l'avance et de disparaitre. Il ne faut pas qu'il atteigne la mer. Et il ne l'atteindra pas, meme si vous arrivez trop tard pour me preter main-forte. Seulement, dans ce cas, il est probable que je serai mort."

Le ton du pilote etait sans replique. Comprenant que rien ne le ferait changer d'avis, Karl Dragoch n'insista pas. La barge fut donc conduite a la rive, et Yacoub Ogul, toujours evanoui, fut depose sur le sol.

Aussitot, Serge Ladko poussa au large. La barge disparut dans la nuit.

XVIII

LE PILOTE DU DANUBE

Quand Serge Ladko eut disparu dans l'ombre, Karl Dragoch hesita un instant sur ce qu'il convenait de faire. Seul, au debut de la nuit, en ce point de la frontiere de la Bessarabie, encombre du corps inerte d'un prisonnier dont son devoir lui interdisait de se separer, sa situation ne laissait pas d'etre fort embarrassante. Cependant, comme il etait evident qu'un secours ne lui arriverait pas sans qu'il allat le chercher, il lui fallut bien prendre une decision. Le temps pressait. D'une heure, d'une minute peut-etre pouvait dependre le salut de Serge Ladko. Abandonnant provisoirement Yacoub Ogul toujours evanoui, et suffisamment ligotte, d'ailleurs, pour que la fuite lui fut interdite en cas de retour a la vie, il remonta vers l'amont aussi vite que le permettait la nature du terrain.

Apres une demi-heure de marche dans un pays completement desert, il commencait a craindre d'etre oblige de pousser jusqu'a Kilia, lorsqu'il decouvrit enfin une maison batie au bord du fleuve.

Ce ne fut pas une petite affaire que de se faire ouvrir la porte de cette maison, qui semblait etre une ferme de quelque importance. A pareille heure, en pareil lieu, une certaine mefiance est excusable, et les habitants de cette demeure paraissaient peu friands d'en permettre l'entree. La difficulte s'aggravait de l'impossibilite ou l'on etait de se comprendre, ces paysans parlant un patois local que Karl Dragoch, malgre son polyglotisme, ne connaissait pas. Inventant un jargon de circonstance dans lequel des mots roumains, russes et allemands figuraient chacun pour un tiers, il reussit toutefois a gagner leur confiance, et la porte si energiquement defendue finit par s'entre-bailler.

Une fois dans la place, il lui fallut repondre a un interrogatoire serre, dont il sortit necessairement a son honneur, puisque deux heures ne s'etaient pas ecoulees depuis son debarquement, qu'une charrette l'avait ramene pres de Yacoub Ogul.

Celui-ci n'avait pas repris connaissance. Il ne donna meme aucun signe de conscience, quand, de l'herbe de la rive, il fut transporte dans la charrette, qui repartit aussitot vers Kilia. Jusqu'a la ferme, force fut d'aller au pas, mais, au dela, on trouva un chemin, a la verite fort mauvais, qui permit neanmoins d'activer l'allure.

Il etait plus de minuit, quand, apres ces peripeties, Karl Dragoch entra dans Kilia. Tout dormait dans la ville, et decouvrir le chef de la police ne fut pas chose facile. Il y parvint cependant, et prit, sur lui de reveiller ce haut fonctionnaire, qui, sans manifester trop de mauvaise humeur, se mit obligeamment a sa disposition.

Karl Dragoch en profita pour faire deposer en lieu sur Yacoub Ogul, qui commencait a ouvrir les yeux; puis, libre de ses mouvements, il put enfin s'occuper de la capture du reste de la bande et du salut de Serge Ladko, qui le passionnait peut-etre plus encore.

Des le premier pas, il se heurta a d'insurmontables difficultes. Aucun vapeur n'etait alors a Kilia, et, d'autre part, le chef de la police se refusait energiquement a envoyer ses hommes sur le fleuve. Ce bras du Danube etant alors indivis entre la Roumanie et la Turquie, on etait en droit de craindre que leur intervention ne provoquat de la part de la Sublime Porte des reclamations tres regrettables a un moment ou grondaient sourdement des menaces de guerre. Si le fonctionnaire roumain avait pu feuilleter le livre du Destin, il y aurait vu que cette guerre, decretee de toute eternite, eclaterait necessairement quelques mois plus tard, et cela l'aurait, sans doute, rendu moins timide; mais, dans son ignorance de l'avenir, il tremblait a la pensee d'etre mele d'une maniere quelconque a des complications diplomatiques, et il se conformait au sage precepte: "Pas d'affaires", qui est, comme on ne l'ignore pas, la devise des fonctionnaires de tous les pays.

Le maximum de ce qu'il osa faire, ce fut de donner a Karl Dragoch le conseil de se rendre a Sulina et de lui indiquer l'homme capable de le conduire dans ce difficile voyage de pres de cinquante kilometres a travers le delta du Danube.

Aller reveiller cet homme, le decider, atteler la voiture, la faire passer sur la rive droite, tout cela demanda beaucoup de temps. Il etait pres de trois heures du matin, quand le detective fut enfin emporte au trot d'un petit cheval, dont la qualite etait fort heureusement superieure a l'apparence.

Le chef de la police de Kilia avait eu raison en representant comme difficile la traversee du Delta. Sur des routes boueuses et parfois recouvertes de plusieurs centimetres d'eau, la voiture avancait peniblement, et, sans l'habilete du conducteur, elle se fut plus d'une fois egaree dans cette plaine ou n'existe aucun point de repere. On n'avancait pas vite ainsi, et encore fallait-il de temps a autre laisser souffler le cheval extenue.

Midi sonnait comme Karl Dragoch arrivait a Sulina. Le delai fixe par Serge Ladko allait expirer dans quelques heures! Sans prendre le temps de se restaurer, il courut se mettre en rapport avec les autorites locales.

Sulina, devenue roumaine depuis le traite de Berlin, etait ville turque a l'epoque de ces evenements. Les relations etant alors des plus tendues entre la Sublime Porte et les puissances occidentales, Karl Dragoch, sujet hongrois, ne pouvait esperer y etre _persona grata_, malgre la mission d'interet general dont il etait investi. Moins mal recu qu'il ne le craignait, il ne fut donc pas surpris de ne trouver aupres des autorites qu'une aide assez molle.

La police locale, lui dit-on, ne possedant pas d'embarcation qui lui fut specialement affectee, il ne devait compter que sur l'aviso de la douane, dont le concours etait tout indique dans la circonstance, une bande de voleurs pouvant, avec un peu de complaisance, etre assimilee a une bande de contrebandiers. Malheureusement, cet aviso, navire a vapeur de marche d'ailleurs assez rapide, n'etait pas presentement dans le port. Il croisait en mer, mais surement a faible distance de la cote. Karl Dragoch n'avait donc qu'a freter une barque de peche, et, des qu il serait hors des jetees, il le rencontrerait sans aucun doute.

Le detective, desespere de son impuissance, se resigna a adopter ce parti. A une heure et demie de l'apres-midi, il mettait a la voile et doublait le mole, a la recherche de l'aviso. Il ne disposait plus que de cent cinquante minutes pour arriver au rendez-vous de Serge Ladko!

Celui-ci, pendant que Karl Dragoch subissait cette serie de mesaventures, poursuivait methodiquement l'execution de son plan.

Toute la matinee, il etait reste aux aguets, sa barge dissimulee dans les roseaux de la rive, s'assurant que le chaland ne faisait aucun preparatif de depart. En s'emparant, un peu brutalement peut-etre--mais il n'avait pas le choix des moyens--de Yacoub Ogul, c'est ce but precisement qu'il avait vise. Ainsi qu'il l'avait prevu, Striga n'osait s'aventurer sans guide dans une navigation des plus delicates et que l'abondance des bancs de sable rend impraticable a qui n'en a pas fait l'etude exclusive de sa vie. Il etait a croire que les pirates, incapables de s'expliquer la disparition de leur pilote, saisiraient la premiere occasion de le remplacer. Mais les pilotes n'abondent pas sur le bras de Kilia, et, jusqu'a onze heures du matin, les eaux, si l'on fait exception du chaland toujours immobile et de la barge invisible, demeurerent completement desertes A onze heures seulement, deux embarcations apparurent du cote de la mer. Serge Ladko, les ayant examinees avec sa longue-vue, reconnut que l'une d'elles etait celle d'un pilote. Ivan Striga allait donc vraisemblablement trouver le secours qu'il devait attendre avec impatience. Le moment d'intervenir etait arrive.

La barge sortit hors des roseaux et se rapprocha du chaland.

" Oh! du chaland!... hela Serge Ladko quand il fut a portee de la voix.

--Oh!... lui fut-il repondu.

Un homme apparut sur le rouf. Cet homme, c'etait Ivan Striga.

Quelle fureur gronda dans le coeur de Serge Ladko, lorsqu'il apercut cet ennemi acharne de son bonheur, le lache qui, depuis tant de mois, tenait Natcha en son pouvoir!

Mais il s'attendait a cette rencontre qu'il avait cherchee. Il y etait prepare. Sa fureur, il la renferma en lui-meme, et, se faisant violence:

--Vous n'auriez pas besoin d'un pilote? demanda-t-il d'une voix calme.

Au lieu de repondre, Striga, abritant ses yeux de la main, considera un long instant celui qui l'interpellait. A vrai dire, d'un seul regard il avait ete fixe sur la personnalite du nouveau venu. Mais, qu'il eut devant lui le mari de Natcha, cela lui paraissait si extraordinaire et, on peut le dire, si inespere, qu'il hesitait devant l'evidence.

--N'etes-vous pas Serge Ladko, de Roustchouk? interrogea-t-il a son tour.

--C'est bien moi, repondit le pilote.

--Ne me reconnaissez-vous pas?

--Il faudrait donc etre aveugle, repliqua Serge Ladko. Je vous reconnais parfaitement, Ivan Striga.

--Et vous me faites vos offres de service?

--Pourquoi pas? je suis pilote, declara froidement Serge Ladko.

Striga balanca un instant. Que celui qu'il haissait le plus au monde vint ainsi benevolement se mettre a sa merci, c'etait trop beau. Cela ne cachait-il pas un piege?... Mais quel danger pouvait faire courir un homme seul a un equipage nombreux et resolu? Qu'il conduisit le chaland jusqu'a la mer, puisqu'il avait la sottise de le proposer! Une fois en mer, par exemple!...

--Embarque! conclut le pirate, la bouche deformee par un rictus cruel que vit distinctement Serge Ladko.

Celui-ci ne se fit pas repeter l'invitation. Sa barge accosta le chaland, a bord duquel il monta. Striga s'avanca au-devant de lui.

--Me permettrez-vous, dit-il, de vous exprimer ma surprise de vous rencontrer aux bouches du Danube?

Le pilote garda le silence.

--On vous croyait mort, reprit Striga, depuis le temps que vous avez disparu de Roustchouk.

Cette insinuation n'obtint pas plus de succes que la precedente.

--Qu'etiez-vous devenu? interrogea Striga sans se decourager.

--Je n'ai pas quitte le voisinage de la mer, repondit enfin Serge Ladko.

--Si loin de Roustchouk! s'exclama Striga.

Serge Ladko fronca les sourcils. Cet interrogatoire commencait a l'exasperer. Suivant la ligne de conduite qu'il s'etait tracee, il refrena toutefois son impatience et expliqua posement:

--Les periodes troublees ne sont pas favorables aux affaires.

Striga le considera d'un oeil narquois.

--Et l'on vous disait patriote! s'ecria-t-il avec ironie.

--Je ne fais plus de politique, dit sechement Serge Ladko.

A ce moment, le regard de Striga tomba sur la barge, que le courant avait fait eviter a l'arriere du chaland. Il tressaillit violemment. Il ne pouvait se tromper. C'etait bien cette barge, dont il s'etait servi lui-meme pendant huit jours, et qu'il avait retrouvee amarree au quai de Semlin. Serge Ladko mentait donc quand il pretendait ne pas avoir quitte le delta du Danube?

--Depuis que vous avez quitte Roustchouk, vous ne vous etes pas eloigne de ces parages? insista Striga en scrutant de l'oeil son interlocuteur.

--Non, repondit Serge Ladko.

--Vous m'etonnez, fit Striga.

--Pourquoi? Avez-vous cru me rencontrer ailleurs?

--Vous, non. Mais cette embarcation... Je jurerais l'avoir vue sur le haut fleuve.

--C'est bien possible, repondit Serge Ladko avec indifference. Je l'ai achetee, il y a trois jours, d'un homme qui disait arriver de Vienne.

--Comment etait cet homme? demanda vivement Striga dont les soupcons evoluaient vers Karl Dragoch.

--Un brun, avec des lunettes.

--Ah!... fit Striga tout songeur.

Les reponses du pilote l'avaient visiblement ebranle. Il ne savait plus ce qu'il devait croire. Mais il ne tarda pas a liberer son esprit de toute preoccupation. Qu'importait apres tout? Que Serge Ladko dit ou ne dit pas la verite, il n'en etait pas moins entre ses mains. L'imbecile, qui se jetait ainsi dans la gueule du loup!... Entre sur le chaland, il n'en sortirait pas vivant. Voila des mois que Striga mentait en affirmant a Natcha qu'elle etait veuve. Des qu'on serait en mer, ce mensonge deviendrait une verite.

--Partons! dit-il en maniere de conclusion a ses pensees.

--A midi, repondit tranquillement Serge Ladko qui, sortant des provisions d'un sac qu'il portait a la main, se mit en devoir de dejeuner.

Le pirate eut un geste d'impatience. Serge Ladko feignit de n'en rien voir.

--Je dois vous prevenir, dit Striga, que je tiens a etre a la mer avant la nuit.

--Nous y serons," affirma le pilote, sans montrer la moindre velleite de modifier sa decision.

Striga s'eloigna vers l'avant. A en juger par l'expression reflechie de son visage, il lui restait un souci. Que le mari s'offrit a conduire precisement le chaland dans lequel sa femme etait retenue prisonniere, cette coincidence etait tout de meme par trop extraordinaire. Certes, rien ne pouvant empecher que Serge Ladko ne fut seul a bord contre six hommes determines, Striga eut sagement fait en ne cherchant pas plus loin. Mais il se tenait en vain ce raisonnement irrefutable. C'etait pour lui un besoin de savoir si la disparition de Natcha etait connue du principal interesse. Sa curiosite surexcitee ne lui laissa pas de cesse qu'il n'y eut cede.

"Avez-vous recu des nouvelles de Roustchouk depuis que vous l'avez quitte? demanda-t-il en revenant vers le pilote qui continuait paisiblement son repas.

--Jamais, repondit celui-ci.

--Ce silence ne vous a pas surpris?

--Pourquoi m'aurait-il surpris? demanda Serge Ladko en fixant son interlocuteur.

Quelle que fut son audace, celui-ci se sentit gene sous ce ferme regard.

--Je croyais, balbutia-t-il, que vous y aviez laisse votre femme.

--Et moi je crois, repliqua froidement Serge Ladko, qu'un autre sujet de conversation serait preferable entre nous."

Striga se le tint pour dit.

Quelques minutes apres midi, le pilote donna l'ordre de lever l'ancre, puis, la voile hissee et bordee, il prit lui-meme la barre. A ce moment Striga s'approcha de lui.

"Je dois vous prevenir, lui dit-il, que le chaland a besoin de fond.

--Il est sur lest, objecta Serge Ladko. Deux pieds d'eau doivent suffire.

--Il en faut sept, affirma Striga.

--Sept! s'ecria le pilote, pour qui ce seul mot etait une revelation.

Voila donc pourquoi la bande du Danube avait echappe jusqu'ici a toutes les poursuites! Son bateau etait habilement truque. Ce qu'on en apercevait hors de l'eau n'etait qu'une trompeuse apparence. Le veritable chaland etait sous-marin, et c'est dans cette cachette qu'etait depose le produit de ses rapines. Cachette qui pouvait, au besoin, Serge Ladko le savait par experience, se transformer en inviolable cachot.

--Sept, avait repete Striga en reponse. a l'exclamation du pilote.

--C'est bien," dit celui-ci sans faire d'autre observation.

Pendant les premiers moments qui suivirent le depart, Striga, qui conservait malgre tout un reste d'inquietude, ne se departit pas d'une surveillance rigoureuse. Mais l'attitude de Serge Ladko etait de nature a le rassurer. Tres applique a ses fonctions, il ne nourrissait visiblement aucun mauvais dessein et prouvait que sa reputation d'habilete etait amplement justifiee. Sous sa main, le chaland evoluait docilement entre les bancs invisibles et suivait avec une precision mathematique les sinuosites de la passe.

Peu a peu, les dernieres craintes du pirate s'evanouirent. La navigation se poursuivait sans incident. Bientot on atteindrait la mer.

Il etait quatre heures quand on l'apercut. Apres un dernier coude du fleuve, le ciel et l'eau se rejoignirent a l'horizon.

Striga interpella le pilote.

"Nous voici pares, je pense? dit-il. Ne pourrait-on rendre la barre au timonier habituel?

--Pas encore, repondit Serge Ladko. Le plus difficile n'est pas fait."

A mesure qu'on gagnait vers l'embouchure, un champ plus vaste etait offert a la vue. Place au sommet mouvant de cet angle dont les branches s'ouvraient peu a peu, Striga tenait son regard obstinement dirige vers la mer. Tout a coup, il saisit une longue-vue, la braqua sur un petit vapeur de quatre a cinq cents tonneaux qui doublait la pointe Nord, puis, apres un bref examen, donna l'ordre de hisser un pavillon en tete de mat. On repondit aussitot par un signal pareil a bord du vapeur, qui, venant sur tribord, commenca a se rapprocher de l'estuaire.

A ce moment, Serge Ladko ayant pousse la barre toute a babord, le chaland abattit sur tribord, et, coupant obliquement le courant, prit son erre vers le Sud-Est, comme pour aborder la rive droite.

Striga etonne, regarda le pilote dont l'impassibilite le rassura. Un dernier banc de sable obligeait sans doute les bateaux a suivre cette route capricieuse.

Striga ne se trompait pas. Oui, un banc de sable gisait en effet dans le lit du fleuve, mais non pas du cote de la mer, et c'est droit sur ce banc que Serge Ladko gouvernait d'une main ferme.

Soudain, il y eut un formidable craquement. Le chaland en fut ebranle jusque dans ses fonds. Sous le choc, le mat vint en bas, casse net au ras de l'emplanture, et la voile s'abattit en grand, recouvrant de ses larges plis les hommes qui se trouvaient a l'avant. Le chaland, irremediablement engrave, demeura immobile.

A bord, tout le monde avait ete renverse, y compris Striga, qui se releva ivre de rage.

Son premier regard fut pour Serge Ladko. Le pilote ne paraissait pas emu de l'accident. Il avait lache la barre, et, les mains enfoncees dans les poches de sa vareuse, il surveillait son ennemi, le regard attentif a ce qui allait suivre.

" Canaille! " hurla Striga, qui, brandissant un revolver, courut vers l'arriere.

A la distance de trois pas, il tira.

Serge Ladko s'etait baisse. La balle passa au-dessus de lui sans l'atteindre. Aussitot redresse, il fut d'un bond sur son adversaire, que son couteau frappa au coeur. Ivan Striga s'ecroula comme une masse.

Le drame s'etait deroule si rapidement, que les cinq hommes de l'equipage, embarrasses, d'ailleurs, dans les plis de la voile, n'avaient pas eu le temps d'intervenir. Mais quel hurlement ils pousserent en voyant tomber leur chef!

Serge Ladko, s'elancant a l'avant du spardeck, se precipita a leur rencontre. De la, il dominait le pont, sur lequel les hommes accouraient en tumulte.

"Arriere! cria-t-il, les deux mains armees de revolvers, dont l'un venait d'etre arrache a Striga.

Les hommes s'arreterent. Ils n'avaient point d'armes, et, pour s'en procurer, il leur fallait penetrer dans le rouf, c'est-a-dire passer sous le feu de l'ennemi.

--Un mot, camarades, reprit Serge Ladko sans quitter son attitude menacante. J'ai la onze coups. C'est plus qu'il n'en faut pour vous descendre tous jusqu'au dernier. Je vous previens que je tire, si vous ne reculez pas immediatement vers l'avant.

L'equipage se consulta, indecis. Serge Ladko comprit que, s'ils se ruaient tous a la fois, il arriverait bien sans doute a en abattre quelques-uns, mais qu'il serait lui-meme abattu par les autres.

--Attention!... Je compte jusqu'a trois, annonca-t-il, sans leur laisser le temps de la reflexion. Un!...

Les hommes ne bougerent pas.

--Deux!... prononca le pilote.

Il y eut un mouvement dans le groupe. Trois hommes ebaucherent une velleite d'attaque. Deux commencerent a battre, en retraite.

--Trois!..." dit Serge Ladko en pressant la detente.

Un homme tomba, l'epaule traversee d'une balle. Ses compagnons s'empresserent de prendre la fuite.

Serge Ladko, sans quitter son poste d'observation, jeta un regard vers le vapeur qui avait obei au signal de Striga. Le batiment etait maintenant a moins d'un mille. Lorsqu'il serait bord a bord avec le chaland, lorsque son equipage se serait joint aux pirates, dont il etait necessairement plus ou moins complice, la situation deviendrait des plus graves.

Le steamer approchait toujours. Il n'etait plus qu'a trois encablures, quand, evoluant brusquement sur tribord, il decrivit un grand cercle et s'eloigna vers la haute mer. Que signifiait cette manoeuvre? Avait-il donc ete inquiete par quelque chose que Serge Ladko ne pouvait apercevoir?

Celui-ci, le coeur battant, attendit. Quelques minutes s'ecoulerent, et un autre vapeur surgit hors de la pointe du Sud. Sa cheminee vomissait des torrents de fumee. Le cap droit sur le chaland, il arrivait a toute vitesse. Bientot, Serge Ladko put reconnaitre a l'avant une figure amie, celle de son passager, M. Jaeger, celle du detective Karl Dragoch. Il etait sauve.

Un instant plus tard, le pont de la gabarre etait envahi par la police, et son equipage se rendait, sans essayer une resistance inutile.

Pendant ce temps, Serge Ladko s'etait precipite dans le rouf. L'une apres l'autre, il en visita les cabines. Une seule porte etait fermee. Il la renversa d'un coup d'epaule et s'arreta sur le seuil, eperdu.

Natcha, reconquise, lui tendait les bras.

XIX

EPILOGUE

Le proces de la bande du Danube passa inapercu dans le flamboiement de la guerre russo-turque. Les brigands, y compris Titcha aisement cueilli a Roustchouk, furent pendus haut et court, sans eveiller dans le public l'attention qu'en de moins tragiques circonstances on eut accorde a leur execution.

---Toutefois, les debats donnerent aux principaux interesses l'explication de ce qui etait reste jusqu'ici incomprehensible pour eux. Serge Ladko sut par suite de quel quiproquo il avait ete emprisonne dans le chaland en lieu et place de Karl Dragoch, et comment Striga, ayant appris par les journaux l'envoi d'une commission rogatoire a Szalka, s'etait introduit dans la maison du pecheur Ilia Brusch, pour repondre aux questions du commissaire de police de Gran.