Chapter 17
--Oui, a la villa, et a la clairiere pareillement. C'est meme moi qui ai emmene la charrette.
--Avec Vogel?
--Avec Vogel.
Titcha reflechit un instant.
--Ca ne se peut pas, protesta-t-il. C'est Kaiserlick qui etait avec Vogel.
--Non, c'est moi, repliqua Dragoch sans se troubler. Kaiserlick etait reste avec vous autres.
--Vous en etes sur?
--Absolument, affirma Dragoch.
Titcha paraissait ebranle. Le bandit ne brillait pas precisement par l'intelligence. Sans s'apercevoir qu'il venait lui-meme de reveler l'existence de Vogel et de Kaiserlick au pretendu Max Raynold, il considerait comme une preuve que ce dernier connut leurs noms.
--Un verre de genievre? proposa Dragoch.
--Ca n'est pas de refus, dit Titcha.
Puis, le verre vide d'un trait:
--C'est curieux, murmura-t-il, a demi vaincu. C'est bien la premiere fois que nous melons un etranger a nos affaires.
--Il faut un commencement a tout, repliqua Karl Dragoch. Je ne serai plus un etranger quand j'aurai ete admis dans la bande.
--Quelle bande?
--Inutile de finasser, camarade. Puisque je vous dis que c'est convenu.
--Qu'est-ce qui est convenu?
--Que je serai des votres.
--Convenu avec qui?
--Avec Ladko.
--Taisez-vous donc, interrompit rudement Titcha. Je vous ai deja prevenu qu'il fallait garder ce nom-la pour vous.
--Dans la rue, objecta Dragoch. Mais ici?
--Ici comme ailleurs, dans toute la ville, s'entend.
--Pourquoi? demanda Dragoch suivant la veine.
Mais Titcha conservait un reste de mefiance.
--Si on vous le demande, repondit-il prudemment, vous direz que vous l'ignorez, camarade. Vous savez beaucoup de choses, mais vous ne savez pas tout, je le vois, et ce n'est pas a un vieux renard comme moi que vous tirerez les vers du nez.
Titcha se trompait, il n'etait pas de force a lutter avec un jouteur comme Dragoch, et le vieux renard avait trouve son maitre. La sobriete n'etait pas sa qualite dominante, et le detective, aussitot qu'il l'eut decouvert, s'etait ingenie a tirer parti de ce defaut a la cuirasse de l'adversaire. Ses offres repetees avaient eu raison de la resistance, d'ailleurs assez molle, du bandit. Les verres de genievre succedaient aux verres de racki, et reciproquement. L'effet de l'alcool commencait deja a se faire sentir. L'oeil de Titcha devenait trouble, sa langue plus lourde, sa prudence moins eveillee. Or, comme chacun sait, glissante est la route de l'ivresse, et d'ordinaire, plus on apaise la soif, plus elle grandit.
--Nous disions donc, reprit Titcha d'une voix un peu pateuse, que c'est convenu avec le chef?
--Convenu, declara Dragoch.
--Il a bien fait,... le chef, affirma Titcha, qui, sous l'influence de l'ivresse, se mit a tutoyer son interlocuteur. Tu as l'air d'un bon et d'un vrai camarade.
--Tu peux le dire, approuva Dragoch en s'accordant a l'unisson.
--Seulement, voila!... Tu ne le verras pas,... le chef.
--Pourquoi ne le verrai-je pas?
Avant de repondre, Titcha, avisant la bouteille de racki, s'en versa coup sur coup deux rasades. Quand il eut bu, il declara d'une voix rauque:
--Parti,... le chef.
--Il n'est pas a Roustchouk? insista Dragoch vivement desappointe.
--Il n'y est plus.
--Plus?.. Il y est donc venu?
--Il y a quatre jours.
--Et maintenant?
--Il continue a descendre jusqu'a la mer avec le chaland.
--Quand doit-il revenir?
--Dans une quinzaine.
--Quinze jours de retard! Voila bien ma chance! s'ecria Dragoch.
--Ca te demange donc bien d'entrer dans la compagnie? demanda Titcha avec un gros rire.
--Dame! fit Dragoch. Je suis paysan, moi, et au coup de Gran j'ai touche en une nuit plus que je ne gagne en un an a travailler la terre.
--Ca t'a mis en gout, conclut Titcha en riant aux eclats.
Dragoch parut s'apercevoir que le verre de son vis-a-vis etait vide, et s'empressa de le remplir.
--Mais tu ne bois pas, camarade, s'ecria-t-il. A ta sante!
--A ta sante! repeta Titcha, qui lampa son verre d'un trait.
Abondante etait la moisson de renseignements recueillie par le policier. Il savait de combien d'affilies se composait la bande du Danube: huit, au dire de Titcha; le nom de trois d'entre eux et meme de quatre, en y comprenant le chef; sa destination: la mer, ou sans doute un navire serait charge du butin; la base de ses operations: Roustchouk. Quand Ladko y reviendrait, dans une quinzaine de jours, toutes les dispositions seraient prises pour qu'il fut apprehende sur-le-champ, a moins qu'on ne reussit a mettre la main sur lui aux bouches memes du Danube.
Plus d'un point, toutefois, restaient encore obscurs. Karl Dragoch pensa qu'il serait peut-etre possible d'elucider tout au moins l'un d'eux, en profitant de l'etat d'ebriete de son interlocuteur.
--Pourquoi donc, demanda-t-il d'un ton indifferent apres un instant de silence, ne voulais-tu pas tout a l'heure que je prononce le nom de Ladko?
Tout a fait gris, decidement, Titcha eut un regard mouille a l'adresse de son compagnon, auquel, dans une soudaine explosion de tendresse, il tendit la main.
--Je vais te le dire, balbutia-t-il, car tu es un ami, toi!
--Oui, affirma Dragoch en repondant a l'etreinte de l'ivrogne.
--Un frere.
--Oui.
--Un luron, un gars d'attaque.
--Oui.
Titcha chercha des yeux les bouteilles.
--Un coup de genievre? proposa-t-il.
--Il n'y en a plus, repondit Dragoch.
Estimant l'adversaire a point, et redoutant de le voir tomber ivre-mort, le detective s'etait arrange pour repandre sur le sol une bonne partie des flacons. Mais cela ne faisait pas l'affaire de Titcha qui, en apprenant l'epuisement du genievre, fit une grimace desolee.
--Du racki, alors? implora-t-il.
--Voila, consentit Karl Dragoch en avancant sur la table la bouteille qui contenait encore quelques gouttes de liqueur. Mais attention, camarade!... Il ne faudrait pas nous griser.
--Moi!... protesta Titcha, qui s'adjugea le fond de la bouteille. Je le voudrais que je ne pourrais pas!
--Nous disions donc que Ladko?... suggera Dragoch reprenant patiemment sa marche tortueuse vers le but.
--Ladko?... repeta Titcha qui ne savait plus de quoi il s'agissait.
--Pourquoi ne faut-il pas le nommer?
Titcha eut un rire avine.
--Ca t'intrigue, ca, mon fils!... C'est qu'ici Ladko se prononce Striga, voila tout.
--Striga?... repeta Dragoch qui ne comprenait pas. Pourquoi Striga?...
--Parce que c'est son nom, a cet enfant... Ainsi, toi, tu t'appelles... Au fait! comment t'appelles-tu?...
--Raynold.
--C'est ca... Raynold... Eh bien! Je t'appelle Raynold... Lui, il s'appelle Striga... C'est clair.
--A Gran, cependant... insista Dragoch.
--Oh! interrompit Titcha, a Gran, c'etait Ladko... Mais, a Roustchouk, c'est Striga.
Il cligna de l'oeil d'un air malin.
--Comme ca, tu comprends, ni vu, ni connu.
Qu'un malfaiteur s'affuble d'un nom d'emprunt quand il accomplit ses mefaits, cela n'est pas pour etonner un policier, mais pourquoi ce nom de Ladko, ce meme nom dont etait signe le portrait trouve dans la barge?
--Il existe bien un Ladko pourtant, s'ecria avec impatience Dragoch formulant ainsi la conclusion de sa pensee.
--Parbleu! fit Titcha. C'est meme le plus beau de l'affaire.
--Qu'est-ce que c'est que ce Ladko?
--Une canaille, affirma energiquement Titcha.
--Qu'est-ce qu'il t'a fait?
--A moi?... Rien... A Striga...
--Qu'est-ce qu'il a fait a Striga?.
--Il lui a souffle la femme... la belle Natcha.
Natcha! ce meme prenom qui figurait sur le portrait. Dragoch, assure d'etre sur la bonne piste, ecoutait avidement Titcha qui poursuivait sans se faire prier:
--Depuis, ils ne sont pas amis, tu penses!... C'est pour ca que Striga a pris son nom. C'est un malin, Striga.
--Tout cela, objecta Dragoch, ne me dit pas pourquoi il ne faut pas prononcer le nom de Ladko.
--Parce qu'il est malsain, expliqua Titcha... A Gran... et ailleurs, tu sais qui il designe... Ici, c'est celui d'une espece de pilote qui s'est mis contre le-gouvernement... Il conspire, l'imbecile... Et les rues sont pleines de Turcs a Roustchouk!
--Qu'est-il devenu? demanda Dragoch.
Titcha fit un geste d'ignorance.
--Il a disparu, repondit-il. Striga dit qu'il est mort.
--Mort!
--Et ca doit etre vrai, puisque Striga a la femme maintenant.
--Quelle femme?
--Eh! la belle Natcha... Apres le nom, la femme... Pas contente, la colombe!... Mais Striga la tient bien a bord du chaland.
Tout s'eclaircissait pour Dragoch. Ce n'est pas en compagnie d'un vulgaire malfaiteur qu'il avait passe de si longs jours, mais avec un patriote exile. Quelle ne devait pas etre en ce moment la douleur du malheureux, n'arrivant enfin chez lui apres tant d'efforts, que pour trouver sa maison vide!... Il fallait courir a son aide... Quant a la bande du Danube, Dragoch, renseigne desormais, n'aurait aucune peine a mettre ensuite la main sur elle.
--Il fait chaud!... soupira-t-il en faisant semblant d'etre vaincu par l'ivresse.
--Tres chaud, approuva Titcha.
--C'est le racki, balbutia Dragoch.
Titcha abattit son poing sur la table.
--Tu n'as pas la tete solide, l'enfant!.. railla-t-il lourdement. Moi... tu vois... Pret a recommencer.
--Je ne peux pas lutter, reconnut Dragoch.
--Mauviette!.. ricana Titcha. Enfin, sortons, si le coeur t'en dit.
Le patron appele et paye, les deux compagnons se retrouverent sur la place. Ce changement ne parut pas favorable a Titcha. A peine a l'air libre, son ivresse s'aggrava notablement. Dragoch eut peur d'avoir force la dose.
--Dis donc, demanda-t-il en montrant l'aval, ce Ladko?...
--Quel Ladko?
--Le pilote. C'est par la qu'il demeurait?
--Non.
Karl Dragoch se tourna du cote de la ville.
--Par la?
--Non plus
--Par la, alors? interrogea Dragoch en indiquant l'amont.
--Oui, balbutia Titcha.
Le detective entraina son compagnon. Celui-ci titubait et se laissait conduire en machonnant des propos incoherents quand, apres cinq minutes de marche, il s'arreta brusquement, s'efforcant de reprendre son aplomb.
--Qu'est-ce qu'il disait donc, Striga, begayait-il, que Ladko etait mort?
--Eh bien?
--Il n'est pas mort, puisqu'il y a quelqu'un chez lui.
Et Titcha montrait, a quelques pas, des raies de lumiere filtrant a travers les volets d'une fenetre et striant la chaussee. Dragoch se hata vers cette fenetre. Par une fente des volets, Titcha et lui regarderent dans la maison.
Ils apercurent une salle de proportions modestes, mais assez confortablement meublee. Le desordre des meubles et la couche epaisse de poussiere qui les recouvrait incitaient a croire que cette salle avait ete le theatre, depuis longtemps abandonne, de quelque scene de violence. Le centre en etait occupe par une grande table, sur laquelle etait accoude un homme, qui semblait reflechir profondement. La contraction de ses doigts a demi disparus dans les cheveux en desordre exprimait eloquemment le trouble douloureux de son ame. Des yeux de cet homme, de grosses larmes coulaient.
Ainsi qu'il s'y attendait, Karl Dragoch reconnut son compagnon de voyage. Mais il ne fut pas seul a reconnaitre le desespere songeur.
--C'est lui!... murmura Titcha en faisant d'energiques efforts pour chasser son ivresse.
--Lui?...
--Ladko.
Titcha se passa la main sur le visage et parvint a retrouver un peu de sang-froid.
--Il n'est pas mort, la canaille... dit-il entre ses dents. Mais il n'en vaut guere mieux... Les Turcs me payeront sa peau plus cher qu'elle ne vaut... C'est Striga qui sera content!.. Ne bouge pas d'ici, camarade, dit-il en s'adressant a Karl Dragoch. S'il veut sortir, assomme-le!.. Appelle a l'aide au besoin... Moi, je vais chercher la police...
Sans attendre de reponse, Titcha s'eloigna en courant. A peine s'il faisait encore quelques zigzags. L'emotion lui avait rendu son equilibre.
Des qu'il fut seul, le detective entra dans la maison.
Serge Ladko ne fit pas un mouvement. Karl Dragoch lui mit la main sur l'epaule.
Le malheureux releva la tete. Mais sa pensee restait absente, et son regard vague montrait qu'il ne reconnaissait pas son passager. Celui-ci ne prononca qu'un mot:
"Natcha!...
Serge Ladko se redressa avec violence. Ses yeux flambaient, interrogateurs, rives sur ceux de Karl Dragoch.
--Suivez-moi, dit le detective, et hatons-nous."
XVII
A LA NAGE
La barge volait sur les eaux. Ivre, exalte, en proie a une sorte de rage, Serge Ladko, plus furieusement que jamais, pesait sur l'aviron. Affranchi des lois communes par la violence de son desir, a peine s'il s'accordait, chaque nuit, quelques instants de repos. Il tombait alors, assomme, dans un sommeil de plomb, dont il s'eveillait soudainement, comme appele par un coup de cloche, deux heures plus tard, pour reprendre aussitot son effrayant labeur.
Temoin de cette poursuite acharnee, Karl Dragoch admirait qu'un organisme humain put etre doue d'une telle force de resistance. C'etait un homme, cependant, qui lui donnait ce prodigieux spectacle, mais un homme qui puisait une energie surhumaine dans le plus affreux desespoir.
Soucieux d'epargner au malheureux pilote la plus legere distraction, le detective s'appliquait a ne pas rompre le silence. Tout ce qu'il etait essentiel de dire, on l'avait dit au depart de Roustchouk. Des que la barge eut ete repoussee dans le courant, Karl Dragoch avait, en effet, donne les explications indispensables. Tout d'abord, il avait revele sa qualite. Puis, en quelques mots brefs, il avait explique pourquoi il avait entrepris ce voyage, a la poursuite de la bande du Danube, a laquelle la croyance populaire attribuait pour chef un certain Ladko, de Roustchouk.
Ce recit, le pilote l'avait ecoute distraitement, en manifestant une fievreuse impatience. Que lui importait tout cela? Il n'avait qu'une pensee, qu'un but, qu'un espoir: Natcha!
Son attention ne s'etait eveillee qu'au moment ou Karl Dragoch avait commence a parler de la jeune femme, a dire comment, de la bouche de Titcha, il avait appris que Natcha descendait le cours du fleuve, prisonniere a bord d'un chaland commande par le chef de cette bande, dont le nom reel n'etait pas Ladko, mais Striga.
A ce nom, Serge Ladko avait pousse un veritable rugissement.
"Striga!" s'etait-il ecrie tandis que sa main crispee etreignait violemment l'aviron.
Il n'en avait pas demande davantage. Depuis lors, il se hatait sans repit, sans treve, sans repos, les sourcils fronces, les yeux fous, toute son ame projetee en avant, vers le but. Ce but, il avait dans son coeur la certitude de l'atteindre. Pourquoi? Il eut ete incapable de le dire. Il en etait certain, voila tout. Le chaland dans lequel Natcha etait prisonniere, il le decouvrirait du premier coup d'oeil, fut-ce au milieu de mille autres. Comment? Il n'en savait rien. Mais il le decouvrirait. Cela ne se discutait pas, ne faisait pas question. Il s'expliquait maintenant pourquoi il lui avait semble connaitre celui des geoliers charge de lui apporter ses repas pendant sa premiere incarceration, et pourquoi les voix entendues confusement avaient eu un echo dans son coeur. Le geolier, c'etait Titcha. Les voix, c'etaient celles de Striga et de Natcha. Et de meme, le cri apporte par la nuit, c'etait encore Natcha appelant inutilement a l'aide. Que ne s'etait-il arrete alors! Que de regrets, que de remords il se fut epargnes!
A peine si, au moment de sa fuite, il avait apercu dans l'obscurite la masse sombre de la prison flottante dans laquelle il abandonnait, sans le savoir, celle qui lui etait si chere. N'importe! cela suffirait. Il etait impossible qu'il passat en vue de ce chaland sans qu'au fond de son etre une voix mysterieuse ne l'en avertit.
En verite, l'espoir de Serge Ladko etait moins presomptueux qu'on ne pourrait etre tente de le croire. Ses chances d'erreur etaient, en effet, tres reduites par la rarete des chalands sillonnant le Danube. Leur nombre, qui, depuis Orsova, n'avait cesse de diminuer, etait devenu tout a fait insignifiant a partir de Roustchouk, et les derniers s'etaient arretes a Silistrie. En aval de cette ville, que la barge eut depassee en vingt-quatre heures, il ne resta que deux gabarres sur le fleuve, ou regnaient presque exclusivement desormais les batiments a vapeur.
C'est qu'a la hauteur de Roustchouk le Danube est immense. S'etalant sur la rive gauche en interminables marais, son lit y depasse deux lieues. En aval, il est plus vaste encore, et, entre Silistrie et Braila, atteint parfois jusqu'a vingt kilometres de largeur. Cette etendue d'eau, c'est une veritable mer, a laquelle ne manquent ni les tempetes, ni les lames couronnees d'ecume, et il est concevable que des chalands plats, peu faits pour les houles du large, hesitent a s'y aventurer.
Il etait meme fort heureux pour Serge Ladko que le temps restat fixe au beau. Dans une embarcation de si petite taille et de formes si peu _marines_, il aurait ete force, pour peu que le vent eut souffle avec quelque violence, de chercher refuge dans une anfractuosite de la rive.
Karl Dragoch, qui, tout en s'interessant de grand coeur aux soucis de son compagnon, visait aussi un autre but, ne laissait pas d'etre trouble en constatant le desert de cette morne etendue. Titcha ne lui avait-il pas donne un renseignement mensonger? L'arret successif de tous les chalands lui faisait craindre que Striga n'eut ete dans la necessite de les imiter. Son inquietude devint telle qu'il finit par s'en ouvrir a Serge Ladko.
"Un chaland est-il capable d'aller jusqu'a la mer? demanda-t-il.
--Oui, repondit le pilote. Cela arrive rarement, mais ca se voit cependant.
--Vous en avez conduit vous-meme?
--Quelquefois.
--Comment font-ils pour decharger leur cargaison?
--En s'abritant dans une des criques qui existent au dela des bouches, et ou des vapeurs viennent les trouver.
--Les bouches, dites-vous. Il y en a plusieurs, en effet.
--Il y a deux branches principales, repondit Serge Ladko. L'une, au Nord, celle de Kilia; l'autre, plus au Sud, celle de Sulina. Cette derniere est la plus importante.
--Cela ne peut-il etre pour nous une cause d'erreur? s'enquit Karl Dragoch.
--Non, affirma le pilote. Des gens qui se cachent ne passent pas par Sulina. Nous prendrons le bras du Nord.
Karl Dragoch ne fut qu'a demi rassure par cette reponse. Pendant que l'on suivrait une route, la bande pouvait parfaitement s'echapper par l'autre. Mais que faire contre cette eventualite, sinon s'en remettre a la chance, puisqu'on ne possedait pas le moyen de surveiller a la fois toutes les bouches du fleuve? Comme s'il eut devine sa pensee, Serge Ladko completa son explication de cette maniere rassurante:
--D'ailleurs, au dela de la bouche de Kilia, il existe une anse, dans laquelle un chaland peut proceder a un transbordement. Par la bouche de Sulina, il lui faudrait au contraire decharger dans le port de ce nom, qui est situe au bord meme de la mer. Quant au bras Saint-Georges, qui coule plus au Sud, il est a peine navigable, bien qu'il soit le plus important au point de vue de la largeur. Aucune erreur n'est donc a craindre."
Dans la matinee du 14 octobre, le quatrieme jour apres le depart de Roustchouk, la barge parvint enfin au delta du Danube.
Laissant sur la droite le bras de Sulina, elle s'engagea franchement dans celui de Kilia. A midi, on passait devant Ismail, derniere ville de quelque importance que l'on dut rencontrer. Des les premieres heures du lendemain, on deboucherait dans la mer Noire.
Aurait-on rejoint auparavant le chaland de Striga? Rien n'autorisait a le croire. Depuis qu'on avait abandonne le bras principal, la solitude du fleuve etait devenue complete. Si loin que s'etendit le regard, plus une voile, plus un panache de fumee. Karl Dragoch etait devore d'inquietude.
Quant a Serge Ladko, s'il etait inquiet, il n'en laissait rien paraitre. Toujours courbe sur l'aviron, il poussait inlassablement la barge de l'avant, attentif a suivre le chenal que seule une longue pratique lui permettait de reconnaitre entre les rives basses et marecageuses.
Son courage obstine devait avoir sa recompense. Dans l'apres-midi de ce meme jour, vers cinq heures, un chaland apparut enfin, mouille a une douzaine de kilometres au-dessous de la ville forte de Kilia. Serge Ladko, arretant le mouvement de son aviron, saisit une longue-vue et examina attentivement ce chaland.
" C'est lui!... dit-il d'une voix etouffee en laissant retomber l'instrument.
--Vous en etes sur?
--Sur, affirma Serge Ladko. J'ai reconnu Yacoub Ogul, un habile pilote de Roustchouk, ame damnee de Striga, dont il conduit certainement le bateau.
--Qu'allons-nous faire? demanda Karl Dragoch.
Serge Ladko ne repondit pas sur-le-champ. Il reflechissait. Le detective reprit:
--Il faut revenir en arriere jusqu'a Kilia et au besoin jusqu'a Ismail. La, nous nous procurerons du renfort.
Le pilote hocha negativement la tete.
--Remonter jusqu'a Ismail, en refoulant le courant, ou seulement jusqu'a Kilia, dit-il, cela demanderait trop de temps. Le chaland prendrait de l'avance, et, en mer, on ne pourrait plus le retrouver. Non, restons ici et attendons la nuit. J'ai une idee. Si je ne reussis pas, nous suivrons le chaland de loin, et, quand nous connaitrons son lieu de relache, nous irons chercher de l'aide a Sulina.
A huit heures, l'obscurite devenue complete, Serge Ladko laissa deriver la barge Jusqu'a deux cents metres du chaland. La, il mouilla silencieusement son grappin. Puis, sans un mot d'explication a Karl Dragoch qui le regardait faire avec etonnement, il quitta ses vetements et s'elanca dans le fleuve.
Fendant l'eau d'un bras robuste, il se dirigea en droite ligne vers le chaland qu'il distinguait confusement dans l'ombre. Quand il l'eut depasse, a distance suffisante pour ne pas etre apercu, il nagea en sens contraire, et, refoulant le courant assez rapide, vint s'accrocher au large safran du gouvernail. Il ecouta. Presque etouffe par le frissonnement soyeux de l'eau courant sur les flancs de la gabarre, un air de danse parvint jusqu'a lui. Au-dessus de sa tete, quelqu'un chantonnait a mi-voix. Cramponne des pieds et des mains a la surface gluante du bois, Serge Ladko s'eleva d'un lent effort jusqu'a la partie superieure du safran et reconnut Yacoub Ogul.
A bord, tout etait tranquille. Aucun bruit ne sortait du rouf, dans lequel Ivan Striga s'etait sans doute retire. Des hommes de l'equipage, cinq devisaient paisiblement, etendus sur le pont vers l'avant. Leurs voix se fondaient en un murmure confus. Seul, Yacoub Ogul se trouvait a l'arriere. Monte au-dessus du rouf, il s'etait assis sur la barre du gouvernail et se laissait bercer par la paix nocturne, en murmurant une chanson familiere.
La chanson s'eteignit tout a coup. Deux mains de fer broyaient la gorge du chanteur, qui, basculant par-dessus le couronnement, vint tomber en travers du safran. Etait-il mort? Jambes et bras ballants, son corps inerte pendait comme un linge de part et d'autre de cette arete etroite. Serge Ladko desserra son etreinte et saisit l'homme par la ceinture, puis diminuant graduellement la pression de ses genoux contre le safran, il se laissa glisser peu a peu et s'enfonca silencieusement dans l'eau.
Nul, dans le chaland, n'avait soupconne l'agression. Ivan Striga n'etait pas sorti du rouf. A l'avant, les cinq causeurs continuaient leur paisible conversation.
Serge Ladko, cependant, nageait vers la barge. Le retour etait plus penible que l'aller. Outre qu'il lui fallait maintenant remonter le courant, il avait a soutenir le corps de Yacoub Ogul. Si celui-ci n'etait pas mort, il n'en valait guere mieux. La fraicheur de l'eau ne l'avait pas ranime; il ne faisait pas un mouvement. Serge Ladko commencait a craindre d'avoir eu la main trop lourde.
Alors que cinq minutes avaient suffi pour venir de la barge au chaland, plus d'une demi-heure fut necessaire pour refaire le meme parcours en sens inverse. Encore le pilote eut-il la chance de ne pas s'egarer dans l'ombre.
" Aidez-moi, dit-il a Karl Dragoch en saisissant enfin l'embarcation. En voici toujours un.
Avec le secours du detective, Yacoub Ogul fut passe par-dessus bord et depose dans la barge.
--Est-il mort? demanda Serge Ladko.