Le pilote du Danube

Chapter 16

Chapter 163,826 wordsPublic domain

Toutefois, la maniere dont le premier jouait maintenant son role rendait plus difficile a soutenir celui du second. Hypnotise par le desir de se rapprocher de Roustchouk, manoeuvrant l'aviron jour et nuit, Serge Ladko negligeait, en effet, les precautions les plus elementaires. Non seulement il s'etait debarrasse de ses lunettes, mais encore, supprimant rasoir et teinture, il permettait aux changements survenus dans sa personne pendant la duree de sa detention de s'accuser avec une nettete croissante. Ses cheveux noirs palissaient de jour en jour, et sa barbe blonde commencait a atteindre une longueur respectable.

Il eut ete naturel que Karl Dragoch manifestat quelque etonnement d'une pareille transformation. Celui-ci ne disait rien pourtant. Decide a suivre jusqu'au bout la voie dans laquelle il s'etait engage, il avait pris le parti de ne rien voir de ce qui pouvait etre genant.

Au moment ou il s'etait trouve face a face avec Serge Ladko, les opinions anterieures de Karl Dragoch etaient fortement ebranlees, et il se sentait moins enclin a admettre la culpabilite de son ancien compagnon de voyage.

L'incident provoque par la commission rogatoire de Szalka avait ete la premiere cause de ce revirement. Karl Dragoch avait, en effet, procede a son enquete personnelle. Plus difficile a satisfaire que le commissaire de police de Gran, il avait longuement interroge les habitants de la ville, et les reponses obtenues n'avaient pas ete sans le troubler.

Qu'un nomme Ilia Brusch, dont la vie etait au demeurant des plus regulieres, eut elu domicile a Szalka et qu'il l'eut quittee peu de temps avant le concours de Sigmaringen, ce premier point n'etait pas contestable. Cet Ilia Brusch avait-il ete revu apres ce concours, et notamment dans la nuit du 28 au 29 aout? Sur ce deuxieme point, les temoignages furent evasifs. Si les plus proches voisins croyaient bien se rappeler que, vers la fin d'aout, ils avaient remarque de la lumiere dans la maison du pecheur alors fermee depuis plus d'un mois, ils n'oserent cependant rien affirmer. Ces renseignements, tout vagues et hesitants qu'ils fussent, augmenterent naturellement les perplexites du policier.

Restait un troisieme point a elucider. Quel etait le personnage a qui le commissaire de Gran avait parle au domicile indique par le prevenu? A cet egard, Dragoch ne put recueillir aucune indication. Ilia Brusch etant assez connu a Szalka, il fallait necessairement, s'il y etait venu, qu'il fut arrive et reparti pendant la nuit, puisque personne ne l'avait apercu. Un tel mystere, deja suspect par lui-meme, le devint bien davantage, quand Karl Dragoch eut mis la main sur le tenancier d'une petite auberge, auquel, dans la soiree du 12 septembre, trente-six heures avant la visite du commissaire de police de Gran, un inconnu avait demande l'adresse d'Ilia Brusch. Le probleme se compliquait. Il se compliqua encore, quand cet aubergiste, presse de questions, eut donne de l'inconnu un signalement correspondant traits pour traits a celui que, d'apres la rumeur publique, il convenait d'attribuer au chef de la bande du Danube.

Tout ceci rendit Karl Dragoch reveur. Il flaira des choses louches. Il eut le sentiment instinctif d'etre en presence de quelque machination tenebreuse dont le but lui demeurait inconnu, mais dont il n'etait pas impossible que le prevenu fut la victime.

Cette impression se trouva fortifiee, quand, a son retour a Semlin, il connut la marche de l'instruction. En somme, apres vingt jours de secret, elle n'avait pas fait un pas. Aucun complice n'avait ete decouvert, nul temoin n'avait formellement reconnu le prisonnier, contre lequel il n'existait toujours d'autre charge que le fait d'avoir cherche a modifier l'aspect de son visage et d'avoir possede un portrait de femme sur lequel figurait le nom de Ladko.

Ces presomptions, qui, corroborees par d'autres, eussent eu une grande valeur, perdaient, isolees, beaucoup de leur importance. Peut-etre, apres tout, ce deguisement et la presence du portrait avaient-ils une cause avouable.

Karl Dragoch, dans cet etat d'esprit, etait particulierement accessible a la pitie. C'est pourquoi il n'avait pu s'empecher d'etre profondement emu par la naive confiance de Serge Ladko, dans une circonstance ou celui-ci aurait ete excusable de se defier de son plus intime ami.

Etait-il impossible, d'ailleurs, de mettre ce sentiment de pitie d'accord avec ses devoirs professionnels en reprenant comme devant sa place dans la barge? Si Ilia Brusch se nommait en realite Ladko, et si ce Ladko etait bien un malfaiteur, Karl Dragoch, en s'attachant a lui, depisterait ses complices. Innocent, au contraire, peut-etre conduirait-il quand meme au vrai coupable, auquel l'incident de Szalka eut prouve, dans ce cas, qu'il portait ombrage.

Ces raisonnements, un peu specieux, n'etaient pas denues de toute logique. L'aspect miserable de Serge Ladko, le courage surhumain qu'il avait du deployer pour accomplir sa fantastique evasion, et surtout le souvenir du service autrefois rendu avec tant d'heroique simplicite, firent le reste. Karl Dragoch devait la vie a ce malheureux qui haletait devant lui, les mains en sang, la sueur ruisselant sur son visage decharne. Allait-il, en retour, le rejeter dans l'enfer? Le detective ne put s'y resoudre.

"Venez!" dit-il simplement en reponse a l'exclamation joyeuse du fugitif, qu'il entraina vers le fleuve.

Peu de paroles avaient ete echangees entre les deux compagnons pendant les huit jours qui venaient de s'ecouler. Serge Ladko gardait generalement le silence et concentrait toutes les forces de son etre pour accroitre la vitesse de l'embarcation.

En phrases hachees, qu'il fallait lui arracher en quelque sorte, il fit toutefois le recit de ses inexplicables aventures depuis le confluent de l'Ipoly. Il raconta sa longue detention dans la prison de Semlin, succedant a une sequestration plus etrange encore a bord d un chaland inconnu. Ils mentaient donc, ceux qui pretendaient l'avoir vu entre Budapest et Semlin, puisque, durant tout ce parcours, il avait ete enferme, pieds et mains lies, dans ce chaland.

A ce recit, les opinions primitives de Karl Dragoch evoluerent de plus en plus. Malgre lui, il etablissait un rapprochement entre l'agression dont Ilia Brusch avait ete victime et l'intervention d'un sosie a Szalka. A n'en pas douter, le pecheur genait quelqu'un et etait en butte aux coups d'un ennemi inconnu, mais dont le signalement semblait correspondre a celui du veritable bandit.

Ainsi, peu a peu, Karl Dragoch s'acheminait vers la verite. Hors d'etat de controler ses deductions, il sentait du moins decroitre de jour en jour les soupcons autrefois concus.

Pas un instant, neanmoins, il ne songea a quitter la barge pour revenir en arriere et recommencer son enquete sur nouveaux frais. Son flair de policier lui disait que la piste etait bonne, et que le pecheur, innocent peut-etre, etait d'une maniere ou d'autre mele a l'histoire de la bande du Danube. La tranquillite etait parfaite, d'ailleurs, sur le haut fleuve, et la succession des crimes commis prouvait que leurs auteurs avaient, eux aussi, descendu le courant, au moins jusqu'aux environs de Semlin. Il y avait donc toutes chances pour qu'ils eussent continue a le descendre pendant la detention d'Ilia Brusch.

Sur ce point, Karl Dragoch ne se trompait pas. Ivan Striga continuait, en effet, a se rapprocher de la mer Noire, avec douze jours d'avance sur la barge au depart de Semlin. Mais, ces douze jours d'avance, il les perdait peu a peu, la distance separant les deux bateaux diminuait graduellement, et, jour par jour, heure par heure, minute par minute, la barge gagnait implacablement sur le chaland, sous l'effort furieux de Serge Ladko.

Celui-ci n'avait qu'un but: Roustchouk; qu'une idee: Natcha. S'il negligeait les precautions autrefois prises pour proteger son incognito, c'est qu'il n'y pensait vraiment plus. D'ailleurs, de quel interet eussent-elles ete maintenant? Apres son arrestation, apres son evasion, s'appeler Ilia Brusch devait etre aussi compromettant que de s'appeler Serge Ladko. Sous un nom ou sous un autre, il ne pouvait plus desormais s'introduire que secretement a Roustchouk, sous peine d'etre apprehende sur-le-champ.

Absorbe par son idee fixe, il n'avait, pendant ces huit jours, accorde aucune attention aux rives du fleuve. S'il s'etait apercu qu'on passat devant Belgrade--la ville blanche--etagee sur une colline, que domine le palais du prince, le Konak, et precedee d'un faubourg ou viennent transiter une immense quantite de marchandises, c'est parce que Belgrade indique la frontiere serbe ou expiraient les pouvoirs de M. Izar Rona. Mais, ensuite, il ne remarqua plus rien.

Il ne vit, ni Semendria, ancienne capitale de la Serbie, celebre par les vignobles dont elle est entouree; ni Colombals, ou l'on montre une caverne dans laquelle Saint-Georges aurait, d'apres la legende, depose le corps du dragon tue de ses propres mains; ni Orsova, au dela de laquelle le Danube coule entre deux anciennes provinces turques, devenues depuis royaumes independants; ni les Portes de Fer, ce defile fameux borde de murailles verticales de quatre cents metres, ou le Danube se precipite et se brise avec fureur contre les blocs dont son lit est seme; ni Widdin, premiere ville bulgare de quelque importance; ni Nikopoli, ni Sistowa, les deux autres cites notoires qu'il lui fallut depasser en amont de Roustchouk.

De preference, il longeait la rive serbe, ou il s'estimait plus en surete, et en effet, jusqu'a la sortie des Portes de Fer, il ne fut pas inquiete par la police.

Ce fut seulement a Orsava que, pour la premiere fois, un canot de la brigade fluviale intima a la barge l'ordre de s'arreter. Serge Ladko, tres inquiet, obeit en se demandant ce qu'il repondrait aux questions qu'on allait inevitablement lui poser.

On ne l'interrogea meme pas. Sur un mot de Karl Dragoch, le chef du detachement s'inclina avec deference et il ne fut plus question de perquisition.

Le pilote ne songea pas a s'etonner qu'un bourgeois de Vienne disposat a son gre de la force publique. Trop heureux de s'en tirer a si bon compte, il trouva toute naturelle une omnipotence qui s'exercait a son profit, et il ne manifesta pas plus de surprise, mais simplement une impatience grandissante, en voyant se prolonger l'entretien entre l'agent et son passager.

Conformement aux ordres, tant de M. Izar Rona, furieux de l'evasion de son prevenu, que de Karl Dragoch lui-meme, la police du fleuve avait redouble de vigueur. De distance en distance, on obligeait la navigation a franchir une serie de barrages, parmi lesquels celui d'Orsova etait d'une importance capitale. L'etranglement du fleuve en cette partie de son cours facilitant la surveillance, il etait impossible, en effet, qu'aucun bateau reussit a passer sans avoir ete minutieusement visite.

Karl Dragoch, en interrogeant son subordonne, eut l'ennui d'apprendre a la fois, et que ces perquisitions n'avaient donne aucun resultat, et qu'un nouveau crime, un cambriolage d'une certaine gravite, venait d'etre commis deux jours auparavant en territoire roumain, au confluent du Jirel, presque exactement en face de la ville bulgare de Rahowa.

Ainsi donc, la bande du Danube avait reussi a passer entre les mailles du filet. Cette bande ayant coutume de s'approprier non seulement l'or et l'argent, mais les objets precieux de toute nature, son butin devait etre d'un volume encombrant, et il etait vraiment inconcevable qu'on n'en eut pas trouve trace, alors qu'aucun bateau n'avait pu echapper a la visite.

Il en etait cependant ainsi.

Karl Dragoch etait stupefait d'une telle virtuosite. Toutefois, il fallait bien se rendre a l'evidence, les malfaiteurs prouvant eux-memes par des attentats leur descente vers l'aval.

La seule conclusion a tirer de ces faits, c'est qu'il convenait de se hater. Le lieu et la date du dernier vol signale indiquaient que ses auteurs avaient moins de trois cents kilometres d'avance. En tenant compte du temps pendant lequel Ilia Brusch avait ete immobilise, temps que la bande du Danube avait certainement mis a profit, il fallait en inferer que sa vitesse etait a peine la moitie de celle de la barge. Il n'etait donc pas impossible de l'atteindre a la course.

On repartit donc sans plus attendre et, des les premieres heures du 6 octobre, la frontiere bulgare etait franchie. A partir de ce point, Serge Ladko qui, jusque-la, avait suivi de son mieux la rive droite, serra au contraire le plus possible le bord roumain dont, a partir de Lom-Palamka, une succession de marais de huit a dix kilometres de large n'allait pas tarder, d'ailleurs, a interdire l'approche.

Quelque absorbe qu'il fut en lui-meme, le fleuve, depuis qu'on etait entre dans les eaux bulgares, n'avait pu manquer de lui paraitre suspect. Un certain nombre de chaloupes a vapeur, de torpilleurs meme, voire de canonnieres, battant pavillon ottoman, le sillonnaient en effet. En prevision de la guerre qui allait, moins d'un an plus tard, eclater avec la Russie, la Turquie commencait deja a surveiller le Danube, qu'elle devait peupler ensuite d'une veritable flottille.

Risque pour risque, le pilote preferait se tenir a distance de ces navires turcs, dut-il pour cela se jeter dans les griffes des autorites roumaines, contre lesquelles M. Jaeger serait peut-etre capable de le proteger, comme il l'avait fait a Orsova.

L'occasion ne se presenta pas de mettre a une nouvelle epreuve le pouvoir du passager; aucun incident ne troubla cette derniere partie du voyage, et, le 10 octobre, vers quatre heures de l'apres-midi, la barge parvenait enfin a la hauteur de Roustchouk, que l'on distinguait confusement sur l'autre rive. Le pilote gagna alors le milieu du fleuve, puis, arretant pour la premiere fois depuis tant de jours le mouvement de son aviron, il laissa tomber le grappin par le fond.

"Qu'y a-t-il? demanda Karl Dragoch surpris.

--Je suis arrive, repondit laconiquement Serge Ladko.

--Arrive?... Nous ne sommes pas encore a la mer Noire, cependant.

--Je vous ai trompe, monsieur Jaeger, declara sans ambages Serge Ladko. Je n'ai jamais eu l'intention d'aller jusqu'a la mer Noire.

--Bah! fit le detective dont l'attention s'eveilla.

--Non. Je suis parti dans l'idee de m'arreter a Roustchouk. Nous y sommes.

--Ou prenez-vous Roustchouk?

--La, repondit le pilote, en montrant les maisons de la ville lointaine.

--Pourquoi, dans ce cas, n'y allons-nous pas?

--Parce qu'il me faut attendre la nuit. Je suis traque, poursuivi. Dans le jour, je risquerais de me faire arreter au premier pas.

Voila qui devenait interessant. Les soupcons primitivement concus par Dragoch etaient-ils donc justifies?

--Comme a Semlin, murmura-t-il a demi-voix.

--Comme a Semlin, approuva Serge Ladko sans s'emouvoir, mais pas pour les memes causes. Je suis un honnete homme, monsieur Jaeger.

--Je n'en doute pas, monsieur Brusch, bien qu'elles soient rarement bonnes, les raisons que l'on a de redouter une arrestation.

--Les miennes le sont, monsieur Jaeger, affirma froidement Serge Ladko. Excusez-moi de ne pas vous les reveler. Je me suis jure a moi-meme de garder mon secret. Je le garderai.

Karl Dragoch acquiesca d'un geste qui exprimait la plus parfaite indifference. Le pilote reprit:

--Je concois, monsieur Jaeger, que vous ne soyez pas desireux d'etre mele a mes affaires. Si vous le voulez, je vous deposerai en terre roumaine. Vous eviterez ainsi les dangers auxquels je peux etre expose.

--Combien de temps comptez-vous rester a Roustchouk? demanda Karl Dragoch sans repondre directement.

--Je ne sais, dit Serge Ladko. Si les choses tournent a mon gre, je serai revenu a bord avant le jour et, dans ce cas, je ne serai pas seul. S'il en est autrement, j'ignore ce que je ferai.

--Je vous suivrai jusqu'au bout, monsieur Brusch, declara sans hesiter Karl Dragoch.

--A votre aise!" conclut Serge Ladko qui n'ajouta pas une parole.

A la nuit tombante, il reprit l'aviron et s'approcha de la rive bulgare. L'obscurite etait complete quand il y accosta, un peu en aval des dernieres maisons de la ville.

Tout son etre tendu vers le but, Serge Ladko agissait a la maniere d'un somnambule. Ses gestes nets et precis faisaient sans hesitation ce qu'il fallait faire, ce qu'il lui eut ete impossible de ne pas faire. Aveugle pour tout ce qui l'entourait, il ne vit pas son compagnon disparaitre dans la cabine des que le grappin eut ete ramene a bord. Le monde exterieur avait perdu pour lui toute realite. Son reve seul existait. Et, ce reve, c'etait, tout illuminee de soleil, en depit de la nuit, sa maison et, dans sa maison, Natcha!... En dehors de Natcha, il n'etait plus rien sous le ciel.

Des que l'etrave de la barge eut touche la rive, il sauta a terre, fixa solidement son amarre et s'eloigna d'un pas rapide.

Aussitot, Karl Dragoch sortit de la cabine. Il n'y avait pas perdu son temps. Qui aurait reconnu le policier, a la silhouette energique et seche, dans ce balourd aux pesantes allures, merveilleuse copie d'un paysan hongrois?

Le detective prit terre a son tour et, suivant le pilote a la piste, partit en chasse une fois de plus.

XVI

LA MAISON VIDE

En cinq minutes Serge Ladko et Karl Dragoch eurent atteint les maisons.

Roustchouk ne possedant, a cette epoque, malgre son importance commerciale, aucun eclairage public, il leur eut ete difficile, s'ils en avaient eu le desir, de se faire une idee de la ville irregulierement groupee autour d'un vaste debarcadere, sur la peripherie duquel se tassaient des echoppes assez delabrees, a usage d'entrepots ou de cabarets. Mais, en verite, ils n'y songeaient guere. Le premier marchait d'un pas rapide, les yeux fixes devant lui, comme s'il eut ete attire par un but etincelant dans la nuit. Quant au second, il mettait tant d'attention a suivre le pilote, qu'il ne vit meme pas deux hommes, qui debouchaient d'une ruelle au moment ou il la traversait.

Des qu'ils furent sur le chemin longeant le fleuve, ces deux hommes se separerent. L'un s'eloigna a droite, vers l'aval.

"Bonsoir, dit-il en bulgare.

--Bonsoir," repondit l'autre, qui, tournant a gauche, emboita le pas a Karl Dragoch.

Au son de cette voix, celui-ci avait tressailli. Une seconde, il hesita, en ralentissant instinctivement sa marche, puis, abandonnant sa poursuite, il s'arreta soudain et fit volte-face.

Tout un ensemble de dons naturels ou acquis est necessaire au policier qui a l'ambition de ne pas croupir dans les bas emplois de sa profession. Mais, la plus precieuse des multiples qualites qu'il doit posseder, c'est une parfaite memoire de l'oeil et de l'oreille.

Karl Dragoch possedait cet avantage au plus haut degre. Ses nerfs auditifs et visuels constituaient de veritables appareils enregistreurs, et leurs sensations lumineuses ou sonores, il ne les oubliait jamais, quelle que fut la longueur du temps ecoule. Apres des mois, apres des annees, il reconnaissait du premier coup un visage a peine apercu, la voix qui, une seule fois, avait fait vibrer son tympan.

Il en etait precisement ainsi pour l'une de celles qu'il venait d'entendre, et, dans la circonstance presente, il n'y avait pas si longtemps qu'il s'etait trouve en face du proprietaire, pour qu'une erreur fut a redouter. Cette voix, qui, dans la clairiere, au pied du mont Pilis, avait resonne a son oreille, c'etait le fil conducteur vainement cherche jusqu'ici. Pour ingenieuses qu'elles pussent paraitre, ses deductions relatives a son compagnon de voyage n'etaient en somme que des hypotheses. La voix, au contraire, lui apportait enfin une certitude. Entre le probable et le certain, l'hesitation etait impossible, et c'est pourquoi le detective, abandonnant sa filature, s'etait lance sur une nouvelle piste.

"Bonsoir, Titcha, prononca en allemand Karl Dragoch lorsque l'homme fut arrive a proximite.

Celui-ci s'arreta, cherchant a percer l'obscurite de la nuit.

--Qui me parle? interrogeait-il.

--Moi, repondit Dragoch.

--Qui ca, vous?

--Max Raynold.

--Connais pas.

--Mais je vous connais, moi, puisque je vous ai appele par votre nom.

--C'est juste, reconnut Titcha. Il faut meme que vous ayez de bons yeux, camarade.

--Ils sont excellents, en effet.

Le dialogue fut interrompu un instant.

--Que me voulez-vous? reprit Titcha.

--Vous parler, declara Dragoch, a vous et a un autre. Je ne suis a Roustchouk que pour ca.

--Vous n'etes donc pas d'ici?

--Non. Je suis arrive aujourd'hui.

--Joli moment que vous avez choisi, ricana Titcha, qui faisait sans doute allusion a l'anarchie actuelle de la Bulgarie.

Dragoch, ayant esquisse un geste d'indifference, ajouta:

--Je suis de Gran.

Titcha garda le silence.

--Vous ne connaissez pas Gran? insista Dragoch.

--Non.

--C'est etonnant, apres en etre venu si pres.

--Si pres?... repeta Titcha. Ou prenez vous que je sois alle pres de Gran?

--Parbleu! dit en riant Karl Dragoch, elle n'en est pas si loin, la villa Hagueneau.

Ce fut au tour de Titcha de tressaillir. Il essaya, toutefois, de payer d'audace.

--La villa Hagueneau?... balbutia-t-il d'un ton qu'il voulait rendre plaisant. C'est juste comme pour vous, camarade. Connais pas.

--Vraiment?.. fit ironique ment Dragoch. Et la clairiere de Pilis, la connaissez-vous?

Titcha, se rapprochant vivement, saisit le bras de son interlocuteur.

--Plus bas, donc! dit-il sans chercher cette fois a dissimuler son emotion. Vous etes fou de crier comme ca.

--Puisqu'il n'y a personne, objecta Dragoch.

--On ne sait jamais, repliqua Titcha, qui demanda: Enfin, que voulez-vous?

--Parler a Ladko, repondit Dragoch sans baisser la voix.

Titcha resserra son etreinte.

--Chut! fit-il en jetant autour de lui des regards apeures. Vous avez donc jure de nous faire pendre?

Karl Dragoch se mit a rire.

--Ah bien! dit-il, ca ne va pas etre commode de nous entendre, s'il faut parler a la muette!

--Aussi, gronda sourdement Titcha, on n'a pas idee d'aborder les gens au milieu de la nuit sans crier gare. Il y a des choses qu'il vaut mieux ne pas dire en pleine rue.

--Je ne tiens pas a vous parler dans la rue, riposta Dragoch. Allons ailleurs.

--Ou?

--N'importe ou. Il y a bien un cabaret dans les environs?

--A quelques pas d'ici.

--Allons-y.

--Soit, conceda Titcha. Suivez-moi.

Cinquante metres plus loin, les deux compagnons arriverent sur une petite place. En face d'eux, une fenetre brillait faiblement dans la nuit.

--C'est la, dit Titcha.

La porte ouverte, ils entrerent de plain-pied dans la salle deserte d'un modeste cafe dont une dizaine de tables garnissaient le pourtour.

--Nous serons a merveille ici, dit Dragoch.

Le patron accourait au-devant de ces clients inesperes.

--Qu'allons-nous boire?... C'est moi qui regale, annonca le detective, en frappant sur son gousset.

--Un verre de racki? proposa Titcha.

--Va pour le racki!... Et du genievre?... Ca ne vous dit rien?

--Bon aussi, le genievre, approuva Titcha.

Karl Dragoch se tourna vers le patron attentif aux ordres.

--Vous avez entendu, l'ami?... Servez-nous, et vivement!

Pendant que l'hote s'empressait, Dragoch, d'un coup d'oeil, pesa l'adversaire qu'il allait avoir a combattre. Il l'eut vite juge. Larges epaules, cou de taureau, front etroit mange par d'epais cheveux gris, parfait exemplaire, en un mot, du lutteur forain de bas etage, c'etait une veritable brute qu'il avait en face de lui.

Aussitot que les bouteilles et deux verres eurent ete apportes, Titcha reprit la conversation au point ou elle avait debute.

--Vous dites donc que vous me connaissez?

--Vous en doutez?

--Et que vous connaissez l'affaire de Gran?

--Aussi. Nous y avons travaille ensemble.

--Pas possible!

--Mais certain.

--Je n'y comprends rien, murmura Titcha, qui cherchait de bonne foi dans ses souvenirs. Nous n'etions que nous huit, cependant...

--Pardon, interrompit Dragoch, nous etions neuf, puisque j'y etais.

--Vous avez mis la main a la pate? insista Titcha mal convaincu.